Penser Manger
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Les reprsentations sociales de l'alimentation
Thse de Psychologie Sociale pour le Doctorat nouveau rgime
Lahlou
Remerciements.
Voil, cest fini, il ne ma finalement fallu quun peu plus de 10 ans pour terminer cette thse. LArlsienne est arrive, aujourdhui vous pourrez enfin tre ras gratis en lisant mon pav ! A vous qui mavez aid, pouss, soutenu techniquement, moralement et financirement durant tout ce temps, voici quelques remerciements, faible contrepartie de tout ce que vous mavez donn. A Jove principium : Mosco, cher et redoutable Professeur, vous mavez guid sur la Voie ardue de linitiation acadmique. Je me suis nourri de vos travaux, et votre exigence thorique et formelle, si elle ma fait bien des fois enrager, fut, je men rends compte prsent, lutile scateur du jardinier sur une plante indocile. Ce travail est un prolongement de vos travaux. De l'lve au Matre, merci. Merci ceux qui ont accept de constituer avec Serge Moscovici mon jury de thse : Denise Jodelet, Claude Fischler (galement pr-rapporteur), Michel-Louis Rouquette (galement pr-rapporteur). Le souvenir fastidieux de ma dernire relecture est encore prsent dans mon esprit, aussi japprcie sa juste valeur leur dvouement la Science quand ils ont accept la charge de lire cette pile de papier. Leurs travaux dans le domaine de la reprsentation sociale et dans celui de l'alimentation ont en maints endroits apport une contribution cruciale cette thse, qui parcourt un champ qu'ils ont construit et balis. Les gants sur les paules desquels se hisse le nain sont souvent nombreux. Jai aussi des dettes envers les morts. Gregory Bateson, Charles Darwin, Emile Durkheim, Sigmund Freud, Benjamen Lee Whorf, Ludwig Wittgenstein, pour ne citer que les principaux, mont profondment influenc par leurs crits. Puissiez-vous vivre encore ! Du nain aux gants, merci. Amis et collgues, patients accoucheurs, cent fois vous mavez relev ou sorti de lornire, moralement et techniquement. Sans vous je nen serais jamais venu bout. Je vous dois des conseils, des discussions, de la biblio, les relectures, des critiques constructives et un soutien moral prcieux. Merci dabord Valrie Beaudouin, qui ma donn plus que je ne saurais dire. A Claude Fischler encore, qui a souvent amicalement et judicieusement guid mes pas.
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Merci encore vous tous qui mavez aid divers titres pour mener bien ce travail : Anne-Lise Aucouturier, Andr Auscher, Franois Aveline, Brigitte Aznar, Catherine Bassani, Christian Baudelot, Jean-Paul Betbze, Isabelle Blot, Catherine Blum, Licia Bottura, Anne-Marie Boutin, Eric Brian, Luc Chelly, Matty Chiva, Philippe Cibois, Aude Collerie de Borely, Jean-Pierre Corbeau, Alain Etchegoyen, Claire Evans, Didier Faivre, Olivier Fillet, Jacques Flanzy, Ismne Giachetti, Catherine Gouttas, Pascale Hbel, Georges Hatchuel, Gilles de la Gorce, Laurent Grisel, Michael Houseman, Franois Jegou, Denise Jodelet, Toshiaki Kosaka, Jean-Louis Lambert, Ludovic Lebart, Jean-Pierre Lepetit, Sbastien Lion, Jean-Luc Lory, Jeanine Louis-Sylvestre, Patrick Mac Leod, Jolle Maffre, Olivier Martin, Estelle Masson, Michel Mayer, Mohammed Merji, Julie Micheau, Philippe Moati, Danielle Nerriec, Frdric Oble, Jocelyne Ohana, Philippe Oger, Henri Paicheler, Pascale Pynson, Pierre-Yves Raccah, Max Reinert, Robert Rochefort, Soline et Stphane Rosenwald, Paul Rozin, Jean-Claude Sauvage, Bogdan Segui, Bertil Sylvander, Christophe Thvignot, Christophe Tollu, Didier Truchot, Jean-Luc Volatier, Marie Watiez, Franois Yvon, Nicole Zylbermann. Et collectivement, merci : - ma famille, qui ma patiemment et affectueusement soutenu, en plus de tout le reste, - mes amis du dpartement Prospective de la consommation (CREDOC) qui je suis redevable dun gros soutien technique, - mon quipe actuelle au GRETS (EDF-DER) qui a support mon humeur difficile pendant la rdaction, - au laboratoire de Psychologie Sociale de lEHESS, pour son soutien dans la dernire ligne droite. Et jai d en oublier, quils me pardonnent, comme ceux, nombreux, qui mont indirectement aid pour ce travail et que je nai pas cits ici . Je suis aussi redevable aux institutions qui ont fourni, travers divers programmes dtudes et de recherche, les quelques millions qui ont financ ces travaux : mon temps, le recueil du matriel, la logistique et le temps calcul. Le Crdoc, le Commissariat Gnral du Plan, le Ministre de la Recherche, le Ministre de lAgriculture (ces deux derniers ayant chang plusieurs fois de nom en cours de route), le programme Aliment Demain, le CNRS (CNERNA), la Mairie de Paris. Diverses entreprises ou groupements ont galement financ le recueil du matriel et une partie de son traitement : Sopad-Nestl, le CIDIL, Mot-Hennessy, Danone, Moulinex, la SECODIP, Seb, le CERIN, Bordeau-Chesnel, Sanofi Recherche, Searle... Et enfin, la Direction des Etudes et Recherches dEDF, qui ma accord avec panache un volume substanciel de temps pour rdiger, afin de hter la dlivrance. Merci de mavoir fait confiance.
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Ce nest pas tout : jai aussi des dettes techniques. Voici celles qui napparaissent pas sous forme de citations de travaux communs. Enqute Comportements alimentaires 1988 : Le traitement statistique de la partie comportements de lenqute de 1988 a t ralis collectivement dans mon ancien dpartement, Prospective de la Consommation. Jolle Maffre a ralis la mise en forme des fichiers, le traitement informatique des tris plat et croiss. Franois Yvon a ralis avec moi la classification des processus de consommation en cascade , et sest tap la quasi-totalit du travail informatique. Cest lui qui a effectu, dans des conditions techniques difficiles, la classification sous contrainte de contiguit sur le fichier frquence et occasions de consommation . Pascale Hbel a ralis ma demande des Tamis SAS et des tris plat et croiss, ainsi que la recodification de diverses variables. Elle a galement cr le lien informatique entre variables lexicales et variables modales, et ma assist dans divers traitements sur SAS. Questions ouvertes : Valrie Beaudouin ma normment aid dans les analyses lexicales, en critiquant mes rsultats, en me suggrant des variantes danalyse, en maidant pour les paramtrages de dictionnaires de lemmatisation, en effectuant en parallle des analyses de contrle systmatiques qui ont permis de tester la stabilit des classes. Elle a galement compar la richesse lexicale de mon corpus avec les siens. Max Reinert, Patrick Constant et Frdric Pigamo ont bien voulu adapter leurs logiciels respectifs suivant mes spcifications. Enqute Aspirations : Lquipe Aspirations et Conditions de Vie du Crdoc ma aid par le recueil et la mise en forme des donnes de son enqute, dont jai utilis des fichiers. Jai galement bnfici de son aide pour lutilisation des logiciels SPAD N et SPAD Text. Entretiens retranscrits : Mon groupe de travail ENSAE (Anne-Lise Aucouturier, Valrie Beaudouin, Isabelle Blot, Didier Faivre, Julie Micheau) a ralis les entretiens de rue et les a retranscrits. Je suis galement redevable ce groupe du test de diverses hypothses techniques, notamment de la comparaison de logiciels expose en annexe 1.6. Le Grand Robert. Odile Wirbel a effectu suivant mes instructions souvent ambiges et versatiles la fastidieuse saisie du corpus par couper/coller partir du Robert Electronique (VI. 01). Pour lanalyse, Valrie Beaudouin ma, l encore, apport une aide prcieuse.
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Malgr toutes ces aides, ce travail est incomplet, entach derreurs, et la thse quil soutient est largement discutable. Ces imperfections sont imputables lauteur, qui en assume lentire responsabilit. Il na pas toujours pu, ou su, prendre en compte les remarques de ceux qui lont aid, et les prie de lui accorder, une fois encore, leur bienveillance.
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Synthse :
Une nouvelle mthode danalyse des reprsentations sociales est ici applique au cas des reprsentations de lalimentation. On expose, de la thorie des reprsentations sociales dveloppe par lcole de Moscovici, une nouvelle formalisation base danalyse combinatoire. Le formalisme permet notamment de dcrire de faon simple la propagation des reprsentations dans une population, et leurs fonctions pragmatiques. On fonde sur ce formalisme "en relativit complte" une thorie pour extraire, partir de corpus dnoncs libres en langue naturelle, les lments de base qui constituent les reprsentations. On dveloppe concrtement cette thorie sous la forme de mthodes et de techniques de recueil et danalyse informatise des donnes textuelles Ces techniques sont exposes puis appliques dabord 2 corpus propos de manger provenant respectivement des associations libres produites par 2000 adultes franais, et de 500 dfinitions issues dun grand dictionnaire. Ces analyses dgagent des rsultats similaires : manger est constitu de six noyaux de sens : libido, prendre, nourriture, repas, remplir, vivre. Une analyse des vocations libres de bien_manger par 2000 autres adultes franais permet ensuite de clarifier les relations thoriques entre reprsentations et comportements. Puis, partir notamment dune enqute lourde sur 1600 mnages (quelques centaines de questions), on dcrit les grands types de comportements et de reprsentations des Franais en matire dalimentation, et on prcise les limites de linfluence relle reprsentations sur les comportements. On dgage enfin quelques hypothses nouvelles sur les lois de dveloppement des reprsentations individuelles, notamment celle du trophisme (dveloppement par lusage des aspects les plus utiliss), et sur lcologie des reprsentations sociales en tant que populations de reprsentations individuelles.
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Abstract :
A new method of analysis of social representations is applied to the representations of eating . The theory of social representations developed by the French school of Moscovici is presented with a new formalism based on combinatory analysis. This formalism of "relativity complete" describes simply the propagation of social representations in populations, and their pragmatic functions. Upon this formalism, we build a theory for extracting the basic constitutive elements of a representation from large corpora of statements in natural language. This theory is then applied in the form of a methods and techniques to collect and analyse textual data. These techniques are first applied to 2 corpora about eating coming from, respectively, free associations by 2000 French adults, and 500 definitions from a large dictionary. These analyses yield similar results : eating is made out of six nuclei of meaning : libido, intake, food, meal, filling up, living. Analysis of free associations about eating_well by another sample of 2000 French adults then enlightens the theoretical relationship between representation and behaviour. From, among others, a deep field study on 1600 French households (several hundreds of questions), the main types of eating behaviour and representations of the French are described, and the extent of influence of representations upon behaviour is measured. Finally some new hypotheses on the developmental laws of individual representations are suggested, among which the trophism (development of the most used aspects), and on the ecology of social representations as populations of individual representations.
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() ce monde fut cr par combinaison de possibles qui, dans lentendement divin, forment ternellement les notes en sgrgation (sejuncta), lettres ou nombres, dune table qui convient la ntre en certains rapports. () Or, nous trouvons tous ces lments ple-mle, multitude de dtails infiniment complexe, qui rpond originairement ce que le phnomne mondial a de multiplex. Science des complexions lmentaires, la combinatoire est, pour Dieu, science des possibles et organon de la constitution du monde, elle est, pour nous, doctrine de dchiffrement de lunivers (). (Serres, 1968, pp. 105-107, passim)
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I. Introduction
O l'on livre au lecteur l'conomie du texte qui va suivre. Ce travail a deux ambitions. Il prtend expliquer ce que "manger" veut dire pour les individus de culture franaise. Il prtend fournir une nouvelle formalisation des reprsentations sociales, qui prcise et largit la thorie classique dveloppe par l'cole de Moscovici. On peut le lire comme une recherche empirique sur les reprsentations de l'alimentation qui a d dvelopper certains outils pour mieux cerner son objet ; ou comme l'expos d'une mthode d'analyse nouvelle illustre par l'exemple concret de l'alimentation. Dans sa gense comme dans son expos, ce travail a rencontr la difficult inhrente toute tentative de formalisation nouvelle : un certain va et vient se produit entre le thorique et l'empirique, car seul l'exemple permet de bien comprendre la nature des concepts, et rciproquement les concepts sont ncessaires pour dcrire l'exemple. Ceci veut dire que, dans la perspective de celui qui s'intresse aux rsultats (ce que manger veut dire) les chapitres III, IV, V, VIII. 1. et XI. 3., qui sont principalement thoriques et prsentent "notre systme de description", risquent de sembler longs. Inversement, les chapitres VI, VII, VIII. 2., IX, X et le dbut du XI contiennent des rsultats qui n'ont pour le thoricien que l'intrt de montrer que les concepts et les mthodes sont efficaces : "notre systme de description permet de rendre compte simplement de la reprsentation du manger". Afin de soutenir l'attention de chaque type de lecteur, nous avons maill d'exemples les chapitres thoriques, et de considrations thoriques les chapitres contenant des rsultats empiriques. Comme l'exercice est difficile, il n'est sans doute pas pleinement russi ; et il reste de toute faon un peu long. Voici donc d'abord un aperu gnral de la logique de notre cheminement (o nous voulons aller, et pourquoi). Pour faire bonne mesure, il sera suivi, avant l'introduction, d'un fil rouge, sorte de rsum qui fixera dans l'esprit du lecteur les grandes tapes du parcours que nous allons faire ensemble (comment nous le conduirons o nous voulons aller).
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Un aperu Notre recherche s'inscrit dans l'cole franaise des reprsentations sociales dveloppe par Moscovici, et plus particulirement dans le courant mthodologique par lequel la psychologie sociale cherche traiter de l'pidmiologie des reprsentations et des attitudes, notamment avec les mthodes issues de l'analyse statistique des donnes textuelles (Doise, Clmence et Lorenzi-Cioldi, 1992). Nous exposerons ici une mthode nouvelle, que nous avons spcialement mise au point pour l'analyse des reprsentations sociales partir de concepts et d'outils linguistiques, psychologiques et/ou statistiques dvelopps l'origine dans des buts lgrement diffrents (Freud 1900, 1901-1904, Jung 1904, Moscovici, 1961, Reinert , 1987).
Quelles sont les reprsentations sociales de l'alimentation, comment les analyser et les dcrire? C'est cette question que nous nous attaquons. Notre proccupation n'est pas simplement acadmique, car ces reprsentations sont devenues un enjeu conomique, une vritable matire premire qu'exploitent fabricants et publicitaires. La question devient alors : comment les rendre intelligibles par les oprateurs (acteurs industriels, Pouvoirs Publics) qui doivent les connatre pour interagir, en connaissance de cause et non pas comme des apprentis sorciers, avec les consommateurs ? Cette proccupation pragmatique ncessite des mthodes autorisant la quantification des reprsentations, afin de pouvoir mesurer qui se reprsente quoi, avec une bonne fiabilit. Car les oprateurs cherchent moduler leur discours en fonction des cibles, afin de lui assurer une meilleure pertinence. Or, les mthodes usuelles d'investigation fine des reprsentations sociales (principalement, l'entretien) permettent surtout d'obtenir des informations qualitatives ; tandis que les mthodes qui permettent de quantifier (enqutes par questionnaires) ne peuvent mesurer que dans des dimensions dfinies a priori. On utilise d'ailleurs, classiquement, les mthodes qualitatives pour reprer, au pralable, ces dimensions. Cette problmatique nous a amen rechercher des mthodes d'analyse du matriau reprsentationnel applicables des chantillons reprsentatifs des populations. Cette volont apparemment simple introduit, comme nous en avons fait la douloureuse exprience, des contraintes svres sur le degr de formalisation mthodologique. Car elle ncessite une approche statistique ; et il faut alors formaliser dans un cadre mathmatique le matriel empirique utilis. L'exercice est prilleux : on touche ici la formalisation de ce qu'est la "connaissance" elle-mme, puisque la thorie des reprsentations est au fond une thorie de la connaissance. On court alors le risque de s'embarquer dans des questions philosophiques ardues, sinon insolubles. Il nous fallait cependant un cadre formel clair : nous avons tent d'en construire un a minima, qui permette de travailler avec rigueur sur notre objet, sans pour autant se prtendre une thorie gnrale de la connaissance. On trouvera donc ici :
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- un formalisme de description des reprsentations, qui permet de dfinir les objets empiriques tels qu'ils sont perus par un observateur quelconque (Formalisation en Relativit Complte) ; - une formulation, dans ce cadre, de la thorie des reprsentations sociales dveloppe par Moscovici (1961, 1976); - une mthode d'interprtation, qui permet d'extraire le contenu et le sens des reprsentations sociales partir d'un matriau empirique sous forme linguistique, et la thorie sous-jacente. Cette thorie comble un manque vident dans le champ en pleine expansion de l'analyse automatique de la langue naturelle, manque dplor par les praticiens (Lebart, conclusion orale aux secondes journes internationales d'analyse statistique des donnes textuelles, Montpellier, 1993) ; - une mthodologie statistique, utilisant des programmes informatiques (Reinert, 1983, 1993 a et b). Cette mthodologie est une application concrte de la thorie de l'interprtation que nous proposons ; - quatre applications pratiques de cette mthodologie du matriau empirique sur les reprsentations de l'alimentation (trois tires d'enqutes auprs d'individus, une tire d'une source de connaissance publique : le dictionnaire) ; les rsultats font l'objet d'une analyse la lumire de la thorie des reprsentations sociales ; - une analyse des relations entre reprsentations et comportements dans le domaine de l'alimentation. Cette analyse se fait partir d'une grande enqute sur les comportements alimentaires (Lahlou, 1989a). Elle montre les possibilits et les limites de l'analyse des reprsentations dans le domaine de la prvision des comportements. Ces rsultats apportent sur le rle pragmatique des reprsentations un clairage nouveau dans la mesure o sont explicits pour la premire fois les ordres de grandeur des variations respectives des reprsentations et des schmas de comportements au sein d'une population donne, permettant ainsi d'apporter des lments de rponse objectifs une question que se posent les praticiens depuis longtemps : pourquoi a-t-on tellement de mal obtenir des prvisions de comportement partir des questionnaires d'attitude ? - enfin, on prsente les prmisses d'une thorie de l'cologie des reprsentations sociales, qui les considre comme des espces quasi-vivantes, symbiotes des populations humaines.
Sur le fond, notre travail revient reformuler un certain nombre d'acquis ou de thories classiques dans un cadre plus rigoureux, puis en tirer quelques dveloppements logiques qui sont confronts du matriel empirique. On verra que rien n'est nouveau sous le soleil, puisque nous ne faisons la plupart du temps que confirmer les thories ou des hypothses de nos prdcesseurs et certains de leurs rsultats. Divers apports nouveaux proviennent de l'analyse de notre propre matriau empirique, et apparaissent dans les chapitres VI et suivants. Le principal intrt de l'exercice est la mise en perspective de reprsentations et de comportements partir d'un matriel empirique assez complet qui, comme le recommandent Clmence, Doise et Lorenzi-Cioldi (1994, p. 124), prsente
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la fois de lobjet tudi ("manger") le savoir commun, les principes organisateurs de positions individuelles par rapport aux repres de ce savoir commun, et les points d'ancrage de ces positions dans les ralits socio-psychologiques. Nos rsultats empiriques, qui confirment et enrichissent de nombreux travaux raliss dans le domaine de l'alimentation par des chercheurs ou des experts d'autres disciplines, apportent la preuve de l'utilit de notre reformulation thorique. Cette mise en perspective de la thorie et du matriau empirique n'avait jamais encore, notre connaissance, t faite une telle chelle dans le cadre d'une thorie constructionniste. Cependant, l'effort de reformulation nous a amen proposer au lecteur un parcours assez laborieux, pour la lecture duquel un fil rouge est ncessaire. C'est ce fil rouge que nous voulons donner maintenant, sous la forme d'un rsum de l'argumentation qui sera dtaille au cours des chapitres qui vont suivre. Le fil rouge Aprs cette introduction et l'expos des enjeux conomiques et thoriques des reprsentations du manger qui constitue notre second chapitre, le troisime, thorique, s'intresse la notion de reprsentation sociale, partir des travaux fondateurs de Durkheim puis de Serge Moscovici et de son cole. Le premier, dans son effort de construction d'une science nouvelle l'poque, la Sociologie, va crer le concept de reprsentation collective. Celle-ci est pour lui un objet social la fois par sa gense et son contenu. Par la reprsentation collective, la socit se cre des objets de pense communs tous ses membres, qui peuvent ainsi se coordonner, communiquer, agir partir d'un rfrent unique. Sans cette coordination, pas de vie sociale possible. Cet objet, parce qu'il est cr collectivement, devient indpendant de l'individu pris isolment et acquiert ainsi la dimension de concept, c'est--dire d'objet de rfrence. La reprsentation sociale permet en quelque sorte l'tre social d'tre dou de pense, d'une pense sa mesure. Moscovici remanie le concept et lui donne une dimension psychologique. Pour lui, la reprsentation n'est pas que sociale, c'est aussi une reprsentation mentale, c'est--dire un outil de pense pour l'individu, qui lui sert dans sa vie quotidienne. Moscovici dvoile que la reprsentation sociale est la base du sens commun, qu'elle est un facteur explicatif majeur des conduites des individus et des groupes, omniprsent dans la vie quotidienne. Il montre qu'elle n'est pas qu'un objet fig, mais qu'elle change, volue, se cre, se diffuse, et qu'elle est le moyen mme des changements sociaux. Aprs Moscovici, la reprsentation sociale est devenue une plaque tournante dans l'explication du fonctionnement de l'individu en groupe ; elle a acquis une pluralit de dimensions (cognitive, psychologique, sociale), et se trouve dsormais au carrefour de diffrentes disciplines (III. 2). C'est le dbut du dveloppement d'une thorie qui va progressivement devenir hgmonique.
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C'est l (III. 3) que nous proposons les premiers lments de notre formalisme "en relativit complte" (FRC). Puisqu'une reprsentation sociale est la fois une reprsentation individuelle (du point de vue de l'individu) et une reprsentation du groupe (du point de vue du groupe), il devient indispensable, pour une tude mathmatique, de prciser clairement de quel point de vue on parle. C'est cette question du "qui parle" qui nous amne clarifier la formulation ontologique de l'objet. Nous adoptons un formalisme dans lequel l'objet est dfini, du point de vue de l'observateur, comme une combinaison de traits smantiques ("syplexe"). Ces traits peuvent tre de natures diverses (percepts, sensations, squences motrices, mots...). Une mme reprsentation va tre multimodale, c'est--dire qu'elle combine des traits de ces diverses natures. L'impossibilit philosophique de dfinir un point de vue privilgi dont tous les autres ne seraient que des "vues externes" plus ou moins dformes nous amne proposer un formalisme en relativit complte, dans lequel toutes les descriptions se valent a priori. Ce n'est que la confrontation de ces points de vue, leur agrgation sociale, qui cre un point de vue de rfrence, un objet commun tous les observateurs. Cet objet commun, c'est la reprsentation sociale. C'est aussi, si l'on veut, "la ralit", ou du moins c'est quelque chose qu'il est impossible de distinguer empiriquement de la ralit, puisque toutes nos mthodes de validation du rel (scientifiques ou profanes) sont prcisment des mthodes qui utilisent la comparaison d'observations pour en induire l'existence d'un objet unique pourvu de proprits. De ce point de vue, la reprsentation, c'est ce qu'elle reprsente. On pourra qualifier cette approche de constructionniste, d'idaliste, de solipsiste, d'empirique, de moniste neutre... En fait nous ne nous soucions pas de nous rattacher une cole philosophique particulire, nous ne faisons qu'appliquer jusqu'au bout les implications logiques de la thorie des reprsentations sociales ; notre seul objectif est de construire un formalisme qui permette de construire des mthodes applicables du matriau empirique. Et de fait ce formalisme prsente la proprit intressante d'tre calqu sur l'analyse combinatoire : il va donc nous ouvrir la possibilit de faire des calculs statistiques sur les descriptions empiriques fournies par les observateurs1.
Avant de continuer, on vrifie que le formalisme permet de rendre compte des principales proprits de la reprsentation sociales, notamment le fait qu'elles permettent au sujet de penser son environnement et d'agir dessus, le fait quelles sont communicables, et qu'elles ont des fonctions sociales. On verra que le formalisme permet de rendre compte de ces proprits d'une manire naturelle, qui dcoule trivialement du formalisme mme.
1 Il se trouve que le formalisme ne ncessite pas de faire l'hypothse de l'existence immanente d'une ralit exogne,
antrieure aux observateurs ; mais ceci est sans consquence pour notre travail, et nous prions le lecteur qui serait choqu par cet aspect de ne pas s'arrter ce dtail qui renvoie des questions ontologiques que l'on sait depuis longtemps impossibles trancher. Nous insistons sur ce point, car l'exprience a montr qu'il pouvait gner certains ralistes : la question du ralisme n'est pas l'objet de notre thse, notre formalisme s'applique des reprsentations subjectives, il est compatible aussi bien avec une ontologie raliste qu'idaliste, la question n'est pas l.
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Une fois cette vrification de base faite, on examine (IV) une proprit particulirement intressante du formalisme, l'actualisation ("Si/alors"), qui va apparatre comme la proprit fondamentale des reprsentations. L'ide est simple : si l'on considre la reprsentation comme un rseau reliant diffrents objets (traits, signes), toute faon d'aborder celle-ci se prsente sous la forme d'un parcours, d'un trajet, qui relie les objets successivement dans une squence. Cette instanciation squentielle des lments de la reprsentation est ce que nous appelons son actualisation. Que ce soit pour l'apprhender ou pour agir (car certains objets relis peuvent tre, on le verra, des squences motrices), l'utilisateur de la reprsentation va en la parcourant raliser un schme sensori-moteur. Celui-ci peut rester compltement mental ou merger partiellement sous forme de comportement observable. L'actualisation est un mcanisme central parce qu'elle permet de rendre compte de l'action sur le monde, de communiquer, et de reconnatre les objets du monde partir d'un ou plusieurs de leurs traits. Elle est la forme sous laquelle se fait le lien entre le matriel et l'idel. On donne quelques exemples.
A ce stade, la thorie est complte. Mais nous n'avons encore, au bout dune centaine de pages, que pos le substrat sur lequel va pouvoir se faire le travail, construit les concepts de base qui vont tre utiliss dans la suite. Se pose maintenant (V.1) la question suivante : comment allons nous aborder et dcrire les reprsentations travers le matriel empirique ? Cette question est centrale, elle a t lude par de nombreux thoriciens, et notamment les constructionnistes, qui certains reprochent justement de n'avoir pas fait de lien entre leur thorie et la pratique, de ne pas avoir montr comment les reprsentations se concrtisent. La question est perverse, car on ne sait pas comment doit se prsenter la rponse, au sens propre. Pour dire les choses autrement, il n'existe pas d'accord dans la communaut scientifique sur la forme avec laquelle on doit reprsenter les reprsentations pour les dcrire. Nous nous attelons d'abord cette question de "la reprsentation de la reprsentation". Notre thorie prtend qu'une reprsentation est un assemblage de traits smantiques. Nous proposons donc de fournir une forme canonique qui reprsente cette combinaison de traits sous la forme d'un "paradigme" et respecte certaines proprits essentielles.
Et c'est l qu'il nous faut renoncer, devant la difficult technique, fournir une figuration complte de la reprsentation. En effet, comme celle-ci est multimodale (sensations, perceptions, actions...), il est rigoureusement impossible, avec les techniques actuelles, d'en donner une figuration dans toutes ses dimensions. Comment exprimer par exemple la connotation sensorielle ou affective d'un objet aussi simple qu'une madeleine ? Et comment, empiriquement, obtenir toutes ces dimensions dans une tude exprimentale ? Nous nous rsolvons donc, la mort dans l'me, ne considrer qu'une des dimensions de la reprsentation, la dimension langagire, simplement parce que c'est la plus facile recueillir sur une population. Heureusement, la langue est galement un systme symbolique
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particulirement efficace, en ce qu'il permet aussi de dcrire, de figurer, les autres aspects de la reprsentation : il a d'ailleurs t conu pour a. Nous ne perdons donc pas entirement les autres dimensions, il en restera un reflet linguistique, bien que fortement tordu, amoindri, biais. Ce choix cornlien ralis, il s'agit alors de proposer une mthode d'extraction, et de prsentation, des aspects linguistiques de la reprsentation, partir du matriau empirique que constituent les discours (V. 2.). Cette mthode doit tre conforme aux canons scientifiques qui rgissent la faon de construire des modles de la ralit. Une brve analyse montre que le processus de modlisation consiste prendre une srie de descriptions du phnomne modliser, reprer les traits saillants typiques de ces descriptions, dduire que ces traits sont caractristiques du phnomne tudi, induire partir de ces traits caractristiques un modle qui les combine, et considrer, par abduction, que les descriptions du phnomne sont des expressions observes de ce modle. Les vrifications (ou falsifications) consistent alors comparer d'autres descriptions observes du mme phnomne pour voir si elles sont bien conformes au modle.
Nous construisons alors une version de cette approche gnrale applique du matriau linguistique, que nous appelons pompeusement "thorie gnrale de l'interprtation linguistique". Celle-ci consiste obtenir, sous forme d'noncs en langue naturelle, diverses expressions de la reprsentation tudie, les comparer statistiquement pour en extraire les traits saillants sur le plan lexical, construire des classes ("noyaux de base de la reprsentation") qui contiennent des noncs qui prsentent une combinaison analogue de traits saillants, et dfinir le modle de la reprsentation comme l'arrangement de ces noyaux ("paradigme de base"). On est bien retomb sur la reprsentation comme une combinaison de traits smantiques.
Muni de cette thorie, il ne reste qu' la concrtiser avec des techniques statistiques qui permettent de reprer les combinaisons de traits analogues et de construire des classes d'noncs sur cette base. C'est ce qui est fait avec le logiciel ALCESTE, dvelopp par Max Reinert, qui classe les noncs en comparant leur contenu lexical avec une mthode de classification hirarchique descendante, laquelle combine habilement les principes d'analogie et de contraste qui sont la base de la reconnaissance des formes par les tres humains. Nous proposons d'appliquer cette mthode des corpus d'noncs obtenus par la mthode des associations libres. Celle-ci offre l'avantage de fournir des noncs propos de la chose reprsente sans borner le sujet aux prconceptions qu'en a l'investigateur, et donc de maximiser ses chances d'obtenir des vues de toutes les dimensions naturelles de l'objet.
Nous pouvons enfin aborder (VI) l'analyse du matriau empirique avec cette technique. On examine l un premier corpus constitu des connotations du "manger" dans un grand dictionnaire (Le Grand
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Robert). Pourquoi ce corpus ? Parce que le dictionnaire est une source de rfrence pour la culture. Si l'on veut savoir ce que veut dire quelque chose, on va voir dans le dictionnaire. Si la reprsentation sociale existe, elle doit aussi se trouver dans le dictionnaire. Mais elle ne s'y trouve pas forcment sous sa forme canonique, puisque le dictionnaire sert d'abord dfinir des mots. Nous avons donc interrog le dictionnaire comme si c'tait un sujet vivant, par association libre. Comme le Robert est un dictionnaire analogique, nous avons pris toutes les dfinitions de "ce qui lui venait l'esprit" propos de manger, en l'occurrence 588 dfinitions des analogues et drivs de "manger", et des analogues de ces analogues. Le corpus de quelque 500 pages ainsi obtenu est analys par ALCESTE et nous livre une jolie modlisation de la reprsentation du "manger", qui articule les noyaux de base suivants : le dsir, la prise, la substance comestible, le repas, le remplissage, et la vie. L'analyse dtaille de ces noyaux montre que le dictionnaire a sdiment une histoire de l'espce qui nous livre la gense biologique et sociale de l'acte alimentaire. Le modle obtenu rend parfaitement compte des rsultats empiriques obtenus par les spcialistes du domaine alimentaire avec d'autres mthodes, qu'ils soient sociologues, ou psychologues (VII). La richesse des rsultats est due la culture extrmement vaste dont fait preuve le dictionnaire, et aussi son aspect didactique qui l'amne exposer clairement des aspects qui resteraient implicites dans le discours de sujets humains. Le plus curieux est que l'analyse de l'ensemble du corpus de connotations fait apparatre, de manire structure, des aspects actionnels, motionnels, sensoriels, qui sont peu explicits par le dictionnaire lui-mme dans sa dfinition de "manger". Nous analysons ces aspects en les mettant en rapport avec la littrature sur le sujet. Chemin faisant, nous mettons jour concrtement des aspects du fonctionnement reprsentationnel qui avaient t prvus par notre thorie de l'actualisation, et nous dcouvrons une dimension historique : l'analyse du dictionnaire permet en effet de procder une vritable archologie du savoir.
Nous abordons ensuite la reprsentation sociale travers une analyse du discours des sujets humains vivants (VIII). D'abord par un corpus d'associations libres sur "manger" auprs de 2000 adultes franais, qui nous livre peu de choses prs la mme structure que le dictionnaire (VIII. 2). La comparaison entre les deux analyses est cependant instructive sur les modalits de l'expression des reprsentations par les sujets humains (VIII. 1) ; on y retrouve notamment diverses particularits qui avaient t prvues ou observes par d'autres chercheurs, notamment les rgles de coopration dans le discours (Grice, 1975) ou la question de l'implicite.
Puis, pour aborder la question de l'orientation pragmatique des reprsentations, nous analysons un corpus d'associations libres sur le "bien manger" (IX). Etant donn que cette expression a un caractre prescriptif, elle voque comment il est dsirable de manger, ce que les acteurs cherchent faire, ou du moins prtendent qu'il faut faire. Nos investigations portent sur un corpus constitu des rponses la question ouverte "Si je vous dis "bien manger" quoi pensez-vous ?" pose au
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printemps 1990 un chantillon de 2000 Franais gs de 18 ans et plus, dans le cadre de l'enqute "Aspirations et conditions de Vie" du Crdoc. C'est l'occasion de dcouvrir comment, tout en restant dans le mme cadre de la reprsentation du manger, les individus construisent des scripts, qui se prsentent comme des associations entre les noyaux de base pouvant tre lues comme des rgles d'action. En nous basant sur ces constats empiriques, nous laborons quelques hypothses sur la manire dont les individus mobilisent la reprsentation sociale dans la vie quotidienne, que nous illustrons par des exemples simples (IX. 3). Il s'avre que la thorie de l'actualisation semble bien rendre compte de ce que l'on observe. Quelques comparaisons avec d'autres rsultats obtenus dans le domaine alimentaire sur la manire dont les individus conoivent les catgories d'aliments viennent conforter cette analyse.
Les derniers chapitres (X et XI) examinent le lien entre reprsentations et comportements. D'abord, on examine, partir de notre enqute sur les "Comportements alimentaires", ralise au Crdoc en 1988, les comportements des consommateurs (X). On effectue des schmatisations des comportements, partir d'une modlisation en quatre phases de l'acte alimentaire. On obtient ainsi les sept types d'habitudes alimentaires les plus frquents dans la population franaise ("processus de consommation"). On s'aperoit que ceux-ci, bien qu'obtenus par le calcul statistique partir des comportements uniquement, correspondent en fait des populations aux conditions de vie diffrentes (jeunes, mnages avec enfants, personnes ges seules etc.). Cette corrlation s'explique par les contraintes matrielles diffrentes auxquelles ont affaire les individus, et qui les amnent adopter prfrentiellement celui des modles dominants le mieux adapt leur situation particulire. Ces types ont une forte valeur prdictive des comportements, au point quils ont connu une certaine vogue dans lindustrie alimentaire. On ralise alors (XI) sur les rpondants de cette mme enqute une analyse des reprsentations du "bien manger" partir des rponses la question ouverte "Pour vous, qu'est ce que bien_manger ?", pose dans cette mme enqute. Cette analyse, qui livre pratiquement les mmes rsultats que celle faite dans le chapitre IX sur un autre chantillon (ce qui montre en passant la robustesse des mthodes) est confronte aux comportements. Les rsultats sont instructifs, mais surprenants. D'abord, il existe un lien significatif entre reprsentations et comportements, ce qui est rconfortant. Mais ce lien reste finalement tnu : c'est que les variations de la reprsentation selon les individus sont apparemment des variations de deuxime ordre. Le fait le plus marquant est que toutes les catgories partagent peu prs la mme reprsentation. Ensuite, les variations la marge des reprsentations correspondent effectivement des variations comportementales, sans que l'on puisse d'ailleurs dire si elles sont la cause ou l'effet de ces dernires, ou, plus probablement, les deux la fois. Par exemple, les sujets gs accordent plus d'importance aux aspects vitaux de l'alimentation (sant notamment), tandis que les jeunes accordent plus d'importance l'aspect social.
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De fait, la reprsentation apparat bien qualitativement, ainsi que le prvoit la thorie, comme un objet social unique qui fait que tout le monde parle bien de la mme chose. Mais certains de ses aspects sont quantitativement plus dvelopps ("hypertrophie") chez les sujets, en relation avec leur situation particulire ; ce qui est relier avec l'aspect pragmatique des reprsentations qui sont une adaptation l'environnement. On pourrait comparer les populations de reprsentations individuelles des populations d'organismes vivants, pourvus d'une organisation gnrale identique (la reprsentation sociale), mais dont certains individus voient se dvelopper plus ou moins certains organes particuliers qu'ils font beaucoup fonctionner dans leur vie quotidienne : la partie sociale de la reprsentation du manger chez le jeune qui sort beaucoup avec des copains tant hypertrophie au mme titre que le bras du joueur de tennis professionnel. Cest ce que nous apelons le trophisme . Ces constats empiriques expliquent de nombreuses difficults rencontres par les praticiens des enqutes quand ils utilisent les outils actuels, qui ne sont pas assez fins pour reprer des diffrences de deuxime ordre. Pour reprendre notre mtaphore : les outils statistiques actuels permettent juste de reprer que les individus ont deux bras, il leur est donc difficile de reprer les joueurs de tennis ; les outils qualitatifs permettent l'anatomie d'un bras, mais on ne peut les appliquer qu' quelques individus la fois ce qui exclut de reprer la forme gnrale d'un homme et de caractriser les populations de joueurs de tennis. Les techniques d'analyse lexicale que nous prsentons devraient permettre de transcender ces limites. Elles n'en sont pas moins encore leurs dbuts, et si elles donnent dj une bonne ide de la forme gnrale et de l'organisation des reprsentations sociales, leur degr de rsolution permet peine de reprer les limites des variations interindividuelles. Nous pensons cependant que les rsultats obtenus montrent qu'elles sont promises un grand avenir, et qu'elles ouvrent la psychologie sociale des champs extrmement intressants.
La conclusion dveloppe l'ide ambitieuse d'une cologie des reprsentations sociales, et de leur rle dans l'adaptation des populations humaines leur environnement. Elle illustre par un exemple vcu comment les reprsentations se propagent et se rifient pour finalement modifier notre environnement quotidien, amenant ainsi une meilleure adaptation de la socit ses conditions de vie. Les reprsentations sociales apparaissent alors comme des espces, au sens biologique du terme. Ce sont des espces d'outils prothtiques, un peu l'image des animaux domestiques, espces avec lesquelles nous vivons en symbiose et qui nous servent modeler notre environnement quotidien, notamment dans le domaine de la consommation. On boucle donc avec nos proccupations du dbut sur la manire dont la cration et la propagation des reprsentations permettent une volution du march, et plus gnralement des habitudes des divers acteurs sociaux et conomiques.
Voici donc, cher lecteur, par o va nous mener le fil des pages qui suivent, et dans quel territoire nouveau elles nous conduisent. Certains passages sont un peu ardus, certes. Mais pour jouir d'un beau paysage, il est parfois ncessaire d'emprunter des sentiers escarps. Nous avons beaucoup
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transpir en posant les jalons, et parfois notre chemin ne vaut pas mieux que la piste d'un ne : il n'est sans doute pas le meilleur, et bien des imperfections y subsistent. Mais nous n'avons pas regrett le voyage, et esprons qu'il en sera de mme pour vous.
Bon voyage !
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tudier
les
reprsentations
de
O l'on rappelle que les reprsentations de l'alimentation ne sont pas seulement un phnomne psychosociologique mais aussi un enjeu conomique majeur. O l'on dcouvre aussi que se plonger dans leur tude va nous amener explorer les trfonds de l'me humaine, car manger est un acte fondateur du rapport au monde, pour l'tre vivant en gnral et le nourrisson humain en particulier.
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II.
En 1941, les Etats-Unis, entrs en guerre, sont amens rationaliser la production alimentaire. Il faut assurer la population un bon statut nutritionnel, tout en utilisant au mieux les ressources disponibles (par exemple les abats, bouds par les mnagres) : cela ncessite de changer les habitudes alimentaires des Amricains. Le National Research Council, travers un Comit sur les Habitudes Alimentaires dont le secrtariat excutif est confi Margaret Mead, charge plusieurs experts, dont le psychosociologue Kurt Lewin, d'tudier la question, avec l'espoir de trouver un moyen de faire changer d'attitude les consommateurs. Les travaux qui en rsultrent sont dsormais classiques (en particulier : Lewin, 1943). Ils montrent l'importance de la mnagre comme "portier" ("gatekeeper") du processus alimentaire, et l'importance de ses reprsentations sur le choix des aliments de la famille, sous un systme de contraintes socio-conomiques. Ils portent surtout sur l'influence du groupe dans la formation durable d'attitudes nouvelles.2 Mais ils montrent d'abord que les reprsentations contribuent dterminer les comportements des individus. Et c'est pourquoi les reprsentations sont un enjeu conomique. Il s'agit l, aujourd'hui, d'une vidence. Pour prvoir, voire modifier, les comportements, nous devons connatre les reprsentations et leur fonctionnement, leur lien avec l'action. C'est la mauvaise prise en compte de ces facteurs psychologiques qui explique souvent l'chec des campagnes de rforme nutritionnelles, commencer par celle de la New England Kitchen dans les annes 1890 (Fischler, 1989a), mais aussi de nombreuses recommandations nutritionnelles plus rcentes. Pourtant, combien ces reprsentations restent mal connues ! Les outils dont nous disposons pour les tudier sur de larges
2 L'exprience la plus clbre, mene la Child Welfare Research Station de l'Universit d'Etat de l'Iowa, par Lewin
(1943) porte sur 6 groupes de mnagres volontaires, que l'on essaye d'inciter servir certains abats ("glandular meats" : coeur, cervelle, rognons de boeuf) leur famille. Le protocole spare en deux conditions alternatives d'une gale dure (30 45 mn) 6 groupes de chacun de 13 17 mnagres volontaires : - Soit l'coute d'exposs intressants, avec explications graphiques dtailles, faisant le lien entre la nutrition et l'effort de guerre, mettant l'accent sur la valeur en vitamines et minraux des trois viandes, et fournissant des recettes "propres attnuer les caractristiques qui taient l'origine des aversions" (odeur, texture, aspect etc.)". Ces confrences sont suivies de distribution de recettes recommandes personnellement, de manire convaincante, par la confrencire. - Soit des runions de groupe (45 mn) visant prendre une dcision de prparation des abats, animes par Alex Bavelas (expert en animation de groupes) et une nutritionniste (la mme que pour les confrences). Aprs une introduction contenant des arguments analogues ceux des confrences, une discussion commenait avec les participantes sur les obstacles l'utilisation des abats par "des mnagres comme elles". Les mmes recettes taient ensuite proposes. Un contrle au domicile aprs 7 jours montra que seulement 10% (4 sur 41) des mnagres ayant suivi le premier protocole (confrence) avaient servi des abats leur famille, contre 52% (23 sur 44) de celles qui avaient particip aux dcisions de groupe. Ces recherches, qui font suite une exprience analogue sur le passage du pain blanc au pain complet (Lewin, 1943) sont pleinement confirmes par d'autres expriences portant sur le lait, l'huile de foie de morue et le jus d'orange (Lewin, 1952), qui donnent des rsultats similaires avec des raffinements de protocole destins tester les biais possibles (groupe vs entretien individuel, mnagres ne se connaissant pas, contrle non annonc aprs 2 et 4 semaines...).
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populations sont encore rudimentaires, malgr les progrs considrables raliss par la psychologie sociale, et notamment, dans ce domaine, les travaux de l'cole de Moscovici3. Car il s'agit d'objets complexes. C'est vers une meilleure connaissance de ces objets que nous allons essayer de progresser ici.
Donnons d'abord un bref aperu des enjeux conomiques actuels lis aux reprsentations sociales de l'alimentation. Aujourd'hui, sur le plan alimentaire, si dans une grande partie du monde, et dans une petite partie de nos pays riches, la famine rgne, nos civilisations occidentales sont dans un contexte de plthore. Dans les pays industrialiss, pour la majorit de la population la disette n'est plus qu'un lointain souvenir. Repus depuis quelques dcennies seulement, nous avons la mmoire courte. La fabrication d'aliments est devenue en France une industrie de pointe, qui ralise un chiffre d'affaires de 700 milliards en 1993, et rapporte la France son plus gros excdent de commerce extrieur. La mcanisation de l'agriculture, la division du travail, et l'industrialisation, ont apport l'abondance et ce plus particulirement depuis les annes 1950 (Fischler, 1990, p. 186). Elles ont permis de rduire considrablement la part de temps et d'argent consacre l'alimentation par les mnages4. Bref, ce qui caractrise actuellement notre systme alimentaire, c'est la plthore de l'offre due une industrialisation massive. Dans ce contexte, pourrait-on penser, l'aliment devrait devenir un simple objet fonctionnel, dcharg de toute connotation affective et motionnelle : s'il n'y a plus de manque, le dsir s'mousse, et l'importance relative de l'objet diminue. Or, ce n'est pas du tout ce qu'on observe. Jamais peut-tre l'accent sur l'alimentation n'a t aussi fort. La "part de voix" de l'industrie alimentaire dans les mdias dpasse celle de toute autre industrie. Les investissements publicitaires du secteur alimentation et boissons constituaient, en 1991 16,1% du total des investissements de l'ensemble des secteurs, soit plus de 9 milliards de Francs (SECODIP, 1992). Tout cet argent est dpens dans l'objectif de crer ou modifier des reprsentations, avec l'intention d'orienter les comportements des consommateurs. Les sources d'influence ne sont pas que publicitaires. D'innombrables ouvrages paraissent sur le sujet ("alimentation" est un mot-cl trs productif dans les consultations de bases de donnes
3 Pour une revue rcente, voir Jodelet 1989. 4 Un mnage franais produisait en 1981 environ 12 repas par personne et par semaine (Chadeau & Roy, 1987), et
consacrait la prparation des repas environ 65 minutes par jour. Si le Franais contemporain consacre en moyenne 11% de son temps veill manger, ce temps est bien infrieur celui pass aux mmes occupations il y a quarante ans ; en 1950, une mnagre franaise consacrait quotidiennement trois heures la prparation des repas (Pynson, 1989). Il en est de mme du revenu : moins d'un cinquime du budget des mnages franais est consacr aux achats alimentaires contre 42% en 1950. Mme si la somme globale consacre l'alimentation crot rgulirement, elle a cru moins vite que les revenus, et baisse donc en valeur relative.
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documentaires), et les rgimes font chaque anne la une des magazines. Un comptage rapide (Lavergne, 1988) sur un petit chantillon de magazines fminins (hors magazines de cuisine) a montr que sur les 2700 pages analyses, "500 pages traitaient de l'alimentation, de la cuisine, des recettes, les publicits alimentaires tant comprises". En 1993, Les revues Autrement, Science et Vie, l'Expansion et Sciences et Avenir, pour ne citer que celles-ci, ont chacune consacr un numro spcial l'alimentation. Le numro spcial de l'Expansion a t tir 208 500 exemplaires, et le sujet, selon le responsable ditorial, a prcisment t choisi parce qu'il intresse normment les lecteurs (Bernard Lalanne, communication personnelle), et non pas en raison d'une actualit particulire. D'aprs une enqute effectue en 1993 auprs du lectorat de la revue de consommateurs "Que choisir ?", l'alimentation est le sujet qui intresse le plus les lecteurs (Serge Michels, communication personelle). Plus que jamais, l'alimentation est fait de socit.
C'est prcisment notre situation de plthore alimentaire qui fait que l'attention se porte nouveau sur les reprsentations de l'alimentation. La plthore, levant les anciennes contraintes conomiques de la disette o "on mangeait ce qu'on pouvait", met le consommateur devant une large palette de comportements possibles : le rayon alimentation d'un petit supermarch comporte plusieurs milliers de produits alimentaires diffrents, l'Observatoire des Consommations Alimentaires recense plus de 100 000 "rfrences" diffrentes prsentes actuellement sur le march franais (Lahlou, 1993d). Le choix devient difficile, et le consommateur est confront une multitude de propositions dans une absence de repres culturels qui crent une situation de "gastro-anomie" (Fischler, 1979b, 1990, p. 205). Ce sont alors les reprsentations que le consommateur a de l'alimentation qui vont dterminer son choix parmi les multiples possibilits qui s'offrent lui. C'est donc beaucoup sur la connaissance des reprsentations de l'alimentation que se fondent actuellement les stratgies d'innovation et de commercialisation des firmes agro-alimentaires. Car le consommateur achte l'aliment pour ce qu'il reprsente. Comme le dit clairement Pascal Meyer, responsable de la "ligne exotique" de plats cuisins Buitoni :
"Nous vendons du rve. En stylisant chaque coupelle, nous avons particulirement insist sur la charge d'imaginaire lie au produit". (Moreira, 1989)
Cette approche est gnrale chez les industriels. Elle touche toute la conception du produit, mais est, videmment, particulirement prgnante dans la communication :
"(...) la publicit des produits alimentaires ne semble plus avoir pour vocation premire d'informer le consommateur, mais plutt de le faire rver (...) dans le domaine de l'alimentation, les thmes exploits par la publicit s'articulent autour de trois grands axes : sant, convivialit, tradition". (Bouis, 1988)
Il s'agit donc de mieux connatre les reprsentations que le consommateur se fait de l'acte alimentaire. Dans ce contexte, la psychologie sociale devient, au mme titre que la chimie, la
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biophysique, le gnie des procds ou la logistique, une source de spcifications concrtes pour les acteurs conomiques. Dans la premire section de ce chapitre, nous ferons une petite incursion en conomie. En examinant comment les reprsentations sociales de l'alimentation sont devenues un enjeu de marketing, nous allons montrer qu'elles ont acquis le statut de matire premire dans un processus de production industrielle ; ce qui ne saurait laisser indiffrent le psychosociologue. Ensuite, nous dcrirons rapidement d'autres aspects, plus fondamentaux, de ces reprsentations de l'alimentation ; aspects que les hommes de marketing ont imports, presque leur insu, dans le processus conomique. Tout ceci contribuera donner une vision plus prcise des enjeux socio-conomiques dont ces reprsentations sont actuellement dpositaires. Et convaincra, nous l'esprons, le lecteur qu'il est grand temps de faire le point sur la manire dont fonctionnent rellement ces reprsentations que l'on manipule, marchande et propage.
5 De l'ordre de 2700 calories par jour pour un homme adulte ayant une activit physique moyenne (2000 pour une
femme).
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Le besoin alimentaire de nos concitoyens est donc satisfait sur le plan quantitatif. Ds lors, la richesse croissante des consommateurs ne se reverse que trs partiellement dans les dpenses pour l'alimentation, ce qui proccupe les industriels. Conformment la thorie des motivations de Maslow (1943)6, les consommateurs, une fois leurs besoins vitaux satisfaits, se proccupent d'autres besoins : scurit, estime... Sur le plan individuel, cela se traduit par une propension dpenser leur revenu supplmentaire des fonctions non alimentaires : sant, loisir, sociabilit... (Lambert, 1993, Bertrand, 1992, Abramovici, 1992). Une enqute rcente (Lahlou, Collerie de Borely et Beaudouin, 1993) a montr que la majeure partie de la population franaise est dsormais dans ce cas. Seuls 22% des Franais dclarent se restreindre sur leurs dpenses d'alimentation (respectivement : 41% pour le poste "vacances et loisirs"), et seulement 37% (respectivement : 85% pour le poste vacances et loisirs) dpenseraient un budget plus important pour l'alimentation si leurs revenus augmentaient. Sur le plan macro-conomique, ceci se traduit, comme on l'a vu, par une baisse rgulire (Combris, 1990, INSEE, 1991) du coefficient budgtaire de l'alimentation (part du budget des mnages qui lui est consacre) : c'est ce que l'on appelle la loi d'Engel (1857, 1895)7.
6 Maslow propose de distinguer cinq niveaux successifs de motivation qui rgissent notre comportement:
o les besoins physiologiques qui sont directement lis la survie des individus (faim, soif, fatigue et besoins sexuels). o le besoin de scurit qui correspond au besoin d'tre protg contre les divers dangers qui peuvent menacer les individus. Des produits tels que les serrures, les assurances, la mdecine prventive... font partie des produits qui peuvent satisfaire ce besoin de scurit. o le besoin d'appartenance. L'homme a besoin de se sentir accept et aim par sa famille ou le groupe de personnes avec lequel il vit. tre inscrit un club, une association, voire un parti peut correspondre, entre autres, ce besoin d'appartenir un groupe et de se sentir accept par lui. o le besoin d'estime qui correspond au dsir d'tre estim par soi-mme et par les autres. Le souci de bien tenir son rle social est un exemple de ce quoi peut conduire le besoin d'estime. o le besoin de s'accomplir : le sommet des aspirations humaines suivant Maslow est l'accomplissement de soi. Ce qu'un homme peut potentiellement faire, il doit le faire. Ces besoins prennent des formes trs varies selon les personnes : c'est peindre, c'est faire de la musique, c'est tre une mre idale, c'est inventer... Maslow reprsente la hirarchisation de ces dsirs sous la forme d'une pyramide, dont les besoins physiologiques constituent la base. Il estime que ces diffrents besoins sont hirarchiss dans le sens o les besoins d'un niveau ne sont ressentis que si les besoins du niveau infrieur sont satisfaits. Maslow explique les comportements des consommateurs d'un point de vue psychologique, c'est--dire par l'analyse des besoins des individus, de leurs motivations, de leurs attitudes et de leur personnalit. Son approche repose sur un individualisme mthodologique. Elle constate. Elle est confirme, dans ses grandes lignes, par les donnes empiriques. Elle n'explique cependant pas l'existence de la hirarchie qu'elle constate, ni l'ordre de prsance des besoins constat dans cette hirarchie. Par ailleurs, dans son article sminal, Maslow mentionne aussi l'existence des dsirs cognitifs (curiosit, exploration, dsir des faits, etc.) pour lesquels il considre que sa thorie n'offre qu'une explication partielle.
7 Ernst Engel, (1821, 1896) peut tre considr comme le prcurseur de toutes les tudes conomtriques sur la
consommation. Il est souvent cit, mais rarement lu en raison du peu d'accessibilit de ses publications sminales. Dans sa premire expression, la loi d'Engel, tire d'observations sur des budgets de famille d'ouvriers belges et de familles ouvrires de divers pays d'Europe (Les conditions de la production et de la consommation du Royaume de Saxe, 1857), nonce que "Plus une famille est pauvre, plus grande est la part de ses dpenses totales qu'elle doit utiliser pour se procurer de la nourriture" (pp. 28-29). Dans sa seconde formulation, plus gnrale : "Plus un individu, une famille, un peuple, sont pauvres, plus grand est le pourcentage de leur revenu qu'ils doivent consacrer leur entretien physique dont la nourriture reprsente la part la plus importante" (1895, pp. 39-40). On pourra trouver une traduction dans Berthomieu,
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En rsum, nous avons affaire, en France comme dans la plupart des pays dvelopps, une population de taille constante, constitue de gens dont la consommation en calories est dj au maximum. Le ventre des consommateurs est plein, et leur nombre n'augmente pas. Du point de vue des offreurs - les fabricants de produits alimentaires - cela veut dire que le dbouch final est constant en volume. Aucune croissance extensive n'est possible, moins de prendre des parts de march aux concurrents : c'est un "jeu somme fixe". La premire consquence de cette saturation du march alimentaire est une concurrence froce entre offreurs pour se disputer les parts de march. Dans leur surenchre pour que le consommateur choisisse leur produit, les offreurs cherchent diffrencier leur offre, et y ajouter des "plus". La combinaison de la ncessit de croissance des firmes, et de cette saturation du march, amne donc chez les offreurs une stratgie de recherche de maximisation du rapport Valeur Ajoute par calorie ("Max Va/cal")pour tenter de conserver une croissance en chiffre d'affaires volume global constant impos par le march (Lahlou, 1992e, 1994g). C'est--dire qu'elles cherchent vendre "quelque chose" de fabricable en plus. Cette tendance est probablement le facteur explicatif majeur de l'volution des produits alimentaires dans la dcennie 1990. Pour cela, les firmes ont explor plusieurs voies d'incorporation de valeur dans l'aliment, que nous allons dcrire. Notamment, elles lancent sur le march des produits de plus en plus transforms. Le service au-del du comestible La tendance s'est d'abord applique en incorporant du service dans le produit. On a ainsi pu voir arriver sur le march une quantit sans cesse croissante "d'aliments-service" (Sylvander, 1988, Lambert, 1986) qui apportent plus de praticit au consommateur et lui permettent d'conomiser du temps et des efforts. Les aliments les plus reprsentatifs de cette tendance sont les plats cuisins, et d'une manire gnrale les aliments "prts manger", comme les garnitures en bote, les apritifs sals, les salades en sachet, les soupes, les sauces en tube ou en bocal... Les consommateurs apprcient ces produits transforms et en consomment de plus en plus (Lahlou, 1992c). Or, il existe des limites au degr de prparation que l'on peut apporter un aliment : au-del du "prt cuire", voire du "prt manger", comment faire plus ? Les offreurs, pousss par la ncessit conomique, ont trouv des solutions. Quand il n'est plus possible de l'incorporer l'aliment lui-mme, le service est, dans le produit final, incorpor dans le conditionnement, et dans la logistique. C'est ainsi qu'on a vu apparatre des aliments dont le conditionnement tait non plus seulement une protection, mais partie intgrante de l'objet vendu. Il
Claude : la loi et les travaux d'Engel, traduction et commentaire ( travers une esquisse de l'volution de l'conomtrie des budgets familiaux). Mmoire DES, Universit de Paris, oct. 1965 ; et un commentaire approfondi dans (Berthomieu, 1966, pp. 59-89). En termes modernes, on dirait que l'lasticit-revenu des biens infrieurs est infrieure 1.
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est lment de rangement (bote, brique Tetra-Pack...), mais aussi plat rchauffer (barquette aluminium, sachet micro perfor pour le riz, pochette "boil-in bag" pour les plats cuisins sous vide), verre-gourde (yaourt boire, bote aluminium pour les soft-drinks), doseur (tubes de sauces froides, de lait concentr), et mme plat de service (barquette de beurre, barquette aluminium, planche pour le saumon pr tranch).
"(...) le conditionnement reprsente en moyenne 60% du prix de revient de la bire, 40% de celui de la moutarde, et peut atteindre 100% pour l'eau minrale." (Chabert, 1989)
On voit un indice de cette tendance dans la croissance rgulire du secteur emballage (en France, 2 emballages sur 3 sont des emballages alimentaires). La mise disposition de l'aliment auprs du consommateur est galement un moyen d'incorporer de la valeur ajoute : la livraison domicile en est l'exemple le plus vident. Les reprsentations : incorporation de valeurs immatrielles Mais l'incorporation de la VA par le service a elle-mme des limites. La recherche d'un meilleur rapport VA/Cal amne alors les fabricants se tourner vers des caractristiques immatrielles : image, label, etc., pour pouvoir incorporer encore de la VA dans le produit. C'est l une bonne ide, car, comme nous allons le montrer plus loin lors de l'analyse des reprsentations, ces caractristiques immatrielles font effectivement partie du produit achet par le consommateur, elles sont constitutives de sa reprsentation de l'objet consomm. On sait que les "facteurs idationnels" ou symboliques peuvent tre dterminants pour le rejet ou l'acceptation d'un produit alimentaire (Rozin, 1988), et ceci indpendamment des facteurs organoleptiques8. C'est donc cette dimension particulire, immatrielle, de l'objet, que les fabricants vont dvelopper pour augmenter la quantit de produit vendu. Cette augmentation de quantit ne se traduit pas par une addition de matire pondrale ; elle n'en a pas moins de la valeur marchande. Du point de vue du fabricant, ceci revient en fait ajouter un segment de production immatrielle la chane de fabrication. Le marketing et la communication ne sont plus des fonctions externes qui servent vendre un produit dj fabriqu ; elles fabriquent une valeur ajoute part entire qui fait partie intgrante du produit, et en constitue mme parfois le coeur. L'exemple typique est celui des eaux minrales, dans lesquelles la part d'imaginaire que le consommateur consomme en buvant l'eau est intgralement fabrique par ces services d'ingnierie immatrielle que sont la logistique, le marketing et la communication. L'eau elle mme ne fait que servir de support des valeurs de
8 Rozin et ses collaborateurs, la suite de multiples exprimentations, en sont venus considrer que trois types de
facteurs dterminaient l'acceptation ou le rejet d'un aliment : les facteurs sensori-affectifs (ex. aimer ou pas le got ou l'odeur), les consquences anticipes (ex. vnements physiologiques ou sociaux ngatifs ou positifs), les facteurs idationnels (connaissance de la nature, de l'origine, ou de la signification de l'aliment). (Rozin, Fallon et AugustoniZiskind, 1986)
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lgret, d'quilibre, de naturel... que le consommateur achte travers elle. Les usines sont en fait des usines de fabrication de bouteilles, et l'activit innovatrice et commerciale des firmes concernes se passe essentiellement au niveau de la production immatrielle, travers la communication, la publicit, le mcnat, le sponsoring... sur tout ce qui peut potentialiser l'image de la marque avec les valeurs qu'elle vend dans ses bouteilles. Nous voyons ici apparatre un lment important qui sera largement dvelopp dans notre thse, savoir que les signes immatriels composant les reprsentations sont des constituants du monde rel : ils ont une influence directe sur les comportements, ils ont une valeur marchande, ils font l'objet de processus de production concrets. Ce qui est vrai pour l'eau minrale l'est galement, un degr variable, pour toutes les nourritures vendues. Comme le remarque le clbre chef de cuisine Alain Senderens (cit par Lamiraud, 1989): "on mange autant de mythes que de calories." Le dveloppement de l'ingnierie immatrielle dans les annes qui viennent est une tendance certaine du secteur de l'industrie alimentaire, comme d'ailleurs de la plupart des biens de grande consommation. Les fabricants chercheront tendre la partie vendue en incluant l'amont et l'aval du produit, et le processus de production (produit naturel, appellations d'origine, fabrication respectant les bonnes pratiques, la tradition, l'environnement...), mais aussi un certain nombre de "valeurs" (sant, tradition, prestige, esthtique, voire mme morale...). Or, les connotations et les valeurs qui sont utilises commencent faire l'objet d'une concurrence. Car, contrairement ce que s'imaginent navement certains publicitaires et hommes de marketing, ces tendances ne sont pas "inventes" par eux mais simplement puises dans une culture, une tradition et un inconscient collectif qui ne sont pas inpuisables. C'est en effet une nouvelle matire premire, celle des reprsentations sociales, que sont en train d'exploiter les fabricants.
Aprs ce dtour historique, nous en sommes donc arrivs au point central qui explique les enjeux conomiques de notre sujet. Les reprsentations sociales de l'aliment et de l'alimentation sont dsormais des caractristiques que les fabricants et les distributeurs cherchent prendre en compte dans leurs stratgies de dveloppement et de vente. Mais les valeurs immatrielles sont moins faciles manier que les caractristiques tangibles que les technologues et les conomistes ont l'habitude de manipuler, car elles ne sont pas des objets isols, indpendants, comme l'ont montr les recherches en sciences humaines, et en psychologie sociale notamment. Elles sont attaches toute une culture, des connotations, des enjeux culturels, sociaux, conomiques, lesquels sont en quelque sorte des passagers clandestins pour l'homme de marketing. Elles risquent de provoquer des effets incontrls, et cela d'autant plus que les connotations sont en dehors du champ habituel de ses connaissances. Si le "claim" (argument de vente) est puissant, c'est prcisment parce qu'il a des rsonances plusieurs niveaux : le fil fait partie d'une tapisserie.
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Par exemple, l'homme de marketing qui a mis sur le "claim sant" risque de se retrouver comme l'apprenti sorcier jouant avec des forces qui le dpassent : il doit grer des ractions imprvues dans le milieu mdical, chez les Pouvoirs Publics, dans les mdias, mais aussi chez le consommateur. Il dcouvre que ce qu'il pensait tre une terre de conqutes est un terrain dj occup par des acteurs d'une autre espce, qui se battent pour des enjeux diffrents, et dfendent farouchement leurs positions. Il dcouvre galement que sur le plan symbolique le terrain est loin d'tre vierge, que les reprsentations qu'il veut utiliser ont leur structure et leur fonctionnement propre. En particulier, elles renvoient aux aspects psychologiques et sociaux qui taient voqus au dbut de ce chapitre. Pourquoi une telle richesse de la reprsentation de l'alimentation ? C'est que, nous allons le voir, la fonction alimentaire est primordiale pour l'tre vivant. Prsente dans la vie quotidienne de l'homme depuis sa naissance, elle est un des fils essentiels de la trame sur laquelle se sont tisss les rapports du sujet aux objets et la socit. Tirer sur ce fil amne alors avec lui une quantit considrable d'autres fils auxquels il se trouve associ dans l'exprience du monde du sujet.
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Pour la seule langue franaise, un ouvrage entier a pu tre consacr aux expressions du langage courant tires de l'acte alimentaire9. Le langage argotique, en particulier dans le registre rotique, recle une quantit vritablement tonnante de noms de comestibles, et plus particulirement base de lgumes et de fruits (Flandrin, communication tlvise, La Sept, 1993). De nombreuses expressions culinaires servent dcrire la consommation de l'acte sexuel et ses prliminaires (Fischler, 1994a). Nous n'insisterons pas plus. Ceci n'est pas spcifique au franais : on trouvera d'innombrables exemples dans chaque langue. En chinois, par exemple :
"(...) le mot "manger", verbe omniprsent, fut employ dans tout contexte, " toutes les sauces"... par exemple, manger un procs (chi guansi) signifie "tre emprisonn", manger une gifle (chi erguang) : "recevoir une gifle", ne pas parvenir manger (chi bukai) : "ne pas pouvoir gagner la faveur de quelqu'un" ; "manger prcipitamment" (chijin) : "tre serr de prs" ; manger jusqu' la moelle (chitou) : "saisir fond quelque chose" ; manger le vinaigre (chicu) : "tre jaloux" ; manger dedans et se glisser dehors (chili pawai) : tre ingrat envers son bienfaiteur ; etc. " (Yu Shuo, 1993)
Pourquoi cette importance ? Parce que manger est un besoin primordial, dont on peut penser qu'il a, au fur et mesure du dveloppement culturel, constitu une source permanente de questions, donc de dveloppements comportementaux, et, partant, de reprsentations10. Cette proccupation constante pour la nourriture a profondment marqu la faon de penser des tres humains. Lalimentation est en effet l'archtype mme du besoin vital. Au point que Maslow, dans son article sminal sur la thorie des motivations, le donne comme exemple canonique de besoin de base11 :
"Un individu qui manque de nourriture, de scurit, d'affection, et d'estime aura probablement plus faim de nourriture que de toute autre chose (..) Les capacits qui ne sont pas utiles cette fin sont mises en veilleuse, ou restent en coulisse. Le besoin d'crire de la posie, le dsir d'acqurir une automobile, l'intrt pour l'histoire amricaine, le dsir d'une nouvelle paire de chaussures sont, la limite, oublis ou d'importance secondaire. Pour l'homme qui est extrmement et dangereusement affam, il n'existe d'autre sujet d'intrt que la nourriture. Il rve de nourriture, il se souvient de nourriture, il pense la nourriture, il ne s'meut qu' propos de nourriture, il ne peroit que la nourriture et il ne veut rien d'autre que de la nourriture." (Maslow, 1968, p. 202)
Le besoin alimentaire passant devant tous les autres, pendant des centaines de millnaires, o les priodes d'abondance taient l'exception, manger a du tre le principal souci de nos anctres, et sans doute souvent au point, comme le dcrit Maslow, qu'ils ne pouvaient pas penser grand-chose d'autre ("ventre affam n'a pas d'oreilles"). Pour un tre affam, le monde extrieur est d'abord une source potentielle de nourriture ; on conoit donc que toutes ses facults se tournent vers l'optimisation de la recherche alimentaire.
9 Lair, Mathias. A la fortune du pot : anthologie des expressions populaires d'origine culinaire releve de nombreuses
remarques sur leur provenance et l'histoire de la cuisine. Paris, Acropole, 1988. 260 p. ISBN 2 7357 0100 X. 10 Ce qui est vrai de l'alimentation l'est aussi des autres fonctions de base: la sexualit, la dfense de l'organisme contre les agressions extrieures, la relation avec le groupe... Mais c'est de l'alimentation que nous sommes ici occups. 11 Les besoins de base sont ceux que l'individu cherche satisfaire en priorit, ils sont situs la base de la "pyramide des besoins" de Maslow..
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Dans une perspective darwinienne, on peut penser que l'une des fonctions de l'apprentissage, sur le plan biologique, est prcisment de permettre une recherche alimentaire plus efficace. C'est particulirement vrai pour les omnivores (Rozin, 1976, 1988, Fischler, 1990 pp. 62-65 ; Rozin et Schulkin, 1990), qui ont choisir et se procurer leurs multiples ressources alimentaires, dont certaines (en particulier les animaux) ne se laissent pas attraper facilement. Pavlov montre la ncessit pour les vertbrs suprieurs de disposer de capacits mentales complexes pour s'alimenter.
"Une des liaisons essentielles de l'organisme avec le milieu qui l'entoure est celle qui s'accomplit par l'entremise de certaines substances chimiques qui doivent tre constamment incorpores dans l'organisme en question, c'est--dire par la nourriture. Au bas de l'chelle animale, seul le contact immdiat entre la nourriture et l'organisme conduit essentiellement l'change alimentaire. A des chelons plus levs, ces relations deviennent plus nombreuses et plus loignes. Ce sont maintenant les odeurs, les bruits, les images qui dirigent les animaux dans un rayon sans cesse croissant du monde environnant. Au degr suprme, les sons de la parole, les signes de l'criture et de l'imprimerie dispersent les masses humaines sur toute la surface du globe, la recherche du pain quotidien. Ainsi, une multitude d'agents extrieurs varis et distants sont les signaux annonant la prsence de la substance nutritive vers laquelle se dirigent les animaux suprieurs pour s'en emparer et raliser leur connexion alimentaire avec le monde extrieur." (Pavlov, 1909)
Cette complexit de l'acte alimentaire impose l'existence de connexions mentales variables, "de la capacit de dcomposer le monde environnant en parties constituantes" (Pavlov, 1909), et donc de reprsentations complexes permettant d'utiliser efficacement notre savoir sur le monde. Pour manger notre faim, il nous faut penser. Pour manger sans nous empoisonner, il nous faut faire des choix complexes, et donc avoir une pense complexe :
"Homo Sapiens est un animal omnivore qui doit penser sa nourriture. Pour tous les omnivores, le choix des aliments est la source d'un paradoxe. D'une part l'omnivore doit, pour subsister, varier son alimentation. Il ne peut se contenter d'une seule nourriture pour en extraire tous les nutriments qui lui sont ncessaires ; d'o sans doute une ncessaire attirance pour la varit et la nouveaut. Mais en mme temps tout aliment nouveau est prilleux par nature (...) L'omnivore doit constamment russir une gageure : tre la fois conservateur et innovateur, mfiant et tmraire. Pour rsoudre cette contradiction, outre de remarquables aptitudes l'apprentissage, l'homme possde des capacits cognitives sans prcdent dans l'volution. Il peut les mettre en oeuvre pour surmonter le paradoxe de l'omnivore, cette double contrainte qui le tiraille sans cesse. Pour rgler son comportement, Homo Sapiens peut ordonner, classer, bref il peut crer de la rgle pour encadrer ses conduites." (Fischler, 1990)
L'omnivore doit tre intelligent, ou mourir. Sans aller jusqu' dire que notre qualit d'omnivore est l'origine de notre intelligence, ce qui serait excessif, remarquons que, par ncessit, tout ce qui touche au "manger" sera chez l'omnivore un terrain particulirement fertile la constitution de reprsentations du monde et d'accumulation de savoir. Ce n'est donc sans doute pas par hasard que le domaine alimentaire est celui o nous faisons preuve des meilleures capacits d'apprentissage, et des plus durables : une seule mauvaise exprience digestive peut crer un conditionnement aversif capable de durer des dcennies (Garcia, Ervin & Koelling, 1966 ; Garb & Stunkard cits par Fischler
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1985 ; 1974, Pelchat & Rozin, 1982, 1990a). C'est sans doute d une slection naturelle des omnivores capables d'intelligence dans le domaine de la nourriture. Et c'est sans doute pour exploiter cette capacit d'apprentissage particulirement dveloppe dans le domaine alimentaire que les expriences sur le conditionnement positif et l'apprentissage chez l'animal utilisent pour la plupart un systme de rcompense alimentaire, commencer par les travaux fondateurs de Pavlov et Skinner, et, d'une manire gnrale, par les dresseurs professionnels. Plus encore, la rcompense alimentaire a t utilise pour stimuler la crativit dans l'apprentissage (Chimpanzs et fruits : Khler, 1917, Dauphins et poissons : Bateson, 1979, 1984 pp. 129-131). La privation de desserts ou la rcompense par des sucreries, saveurs pour lesquelles il existe un got inn (Desor, Maller & Turner, 1973, Beauchamp & Maller, 1977, Green, Desor & Maller, 1975, cits par Fischler, 1985 ; Chiva 1979, Chiva 1985) est une incitation encore utilise de nos jours pour l'ducation des enfants. La rcompense alimentaire est l'archtype du conditionnement positif12. La prgnance de l'alimentation dans nos mcanismes psychologiques peut donc s'expliquer d'abord de faon biologique. Mais aussi parce qu'elle est un support crucial dans le dveloppement psychologique individuel, comme l'a bien montr Freud avec la notion de stade oral. Comme le dit potiquement Jacques Puisais, Prsident de l'Institut Franais du Got :
"Cette partie (le palais) intime de notre individu o rien n'chappe est le sige de la communication avec les biens terrestres depuis les premiers jusqu'aux derniers instants de la vie." (cit par de Beaurepaire, 1989)
L'analyse minutieuse du dveloppement de l'enfant montre quel point cette pense est profonde. L'ontogense dveloppe la fonction perceptive autour d'un premier noyau d'oralit, seule fonction oriente ds la naissance, et constitue un noyau structurant du moi dans son rapport consommatoire avec le monde. Freud (1925b) a parl de la perception comme d'une action perue en termes oraux. Spitz, partir d'observations et de divers arguments neurophysiologiques qu'il serait trop long de dvelopper ici, a mis l'hypothse que:
" (...) toute perception dbute dans cette cavit (orale), pont primitif entre la perception interne et la perception externe (p 47) (...) les sensations des trois organes perceptifs secondaires prsents la naissance (main, labyrinthe, peau) sont subordonnes au systme perceptif de la cavit orale (...) les sensations mdiatises par eux se joignent et se mlent de faon tre "saisies" par le nouveau-n comme une exprience situationnelle unifie avec caractre d'absorption, d'incorporation." (Spitz, 1965, p. 55)
12 On notera que le dveloppement de prfrences positives pour un aliment particulier est beaucoup plus difficile
mettre en vidence que l'acquisition d'aversions (Rozin, 1988, 1990a). Rozin et Pelchat (1988) mettent l'hypothse intressante que, chez les omnivores, si l'acquisition d'aversions et de dgot est positivement slective, il existerait une rsistance la cration d'attachements forts une nourriture particulire, ce qui se justifie bien sur le plan cologique pour des espces confrontes une grande varit d'aliments potentiels, dont la diversification alimentaire est un facteur de survie. Autant il est utile d'viter les aliments dangereux, autant la spcialisation sur une ressource particulire est peu souhaitable.
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Cette prsence quotidienne, permanente, de l'acte alimentaire, sa capacit s'associer aux expriences de la vie de relation, en font un support privilgi des relations sociales, et de l'acte culturel (Fischler, 1990, p. 20). Chez les Primates, c'est dans les moeurs alimentaires que l'on a pu constater l'mergence d'un savoir culturel transmis, notamment dans le lavage l'eau de mer des patates douces par un groupe de Macaques (Itani, 1957, Kawai, 1965, Pallaud, 1982, cits par Fischler 1985), et de diffrences culturelles (dans les choix des aliments habituels) entre groupes d'Orangs-outans vivant pourtant dans un mme biotope. Chez Homo Sapiens, la prise alimentaire est le marqueur systmatique des rites de la vie sociale : presque tous les vnements donnant lieu une clbration sont l'occasion d'un partage d'aliments ou de boissons. Partout, s'alimenter ensemble est signe de rjouissance, de partage, et scelle l'appartenance la communaut. Il n'y a pas de fte sans absorption de nourriture ou de boissons : mariages, runions familiales, rceptions, mais aussi "pots", djeuners d'affaires, "voeux", inaugurations, et d'une manire gnrale la plupart des changes sociaux un peu formels13 La littrature ethnographique regorge (encore une mtaphore alimentaire) d'exemples de ce type. A tel point que, mme dans nos socits, certains aliments sont devenus synonymes (mtonymes ?) des moments sociaux dont leur consommation est prtexte et support, comme le "caf", le "th", le "cocktail", "l'apritif". Dans le mme ordre d'ides, certains "aliments" ont t dvelopps dans un unique usage social ou symbolique, comme lhostie de lEucharistie ou le sachet de drages des baptmes. On pourrait classer dans cette catgorie les confiseries en emballage individuel qui accueillent le client sur la table de nuit des grands htels et dans les avions, celles qui accompagnent l'addition de certains restaurants ; de mme qu'il existe dans de nombreux domiciles paysans une bouteille rserve l'accueil des visiteurs par un verre symbolique de convivialit. Les connotations de l'alimentation dpassent largement ce seul cadre de l'identit de groupe, comme on le verra plus loin. Selon Levi-Strauss, la cuisine serait un langage o la socit "traduit inconsciemment sa structure" (Levi-Strauss, l'origine des manires de table, 1968). On peut notamment penser que les facteurs de "dgot" refltent des particularits culturelles qui dterminent ce qui est "polluant" ou pas, sur des bases morales (Douglas, 1967 ; Rozin, Haidt et McCauley, 1993).
Apprentissage, alimentation, sociabilit sont lies de faon troite depuis la nuit des temps, et constituent une sorte de noyau dur des cultures humaines, et probablement des cultures des animaux
13 Nous ne nous intressons ici qu'aux rituels dans lequel l'aliment est consomm. Il y aurait beaucoup dire sur les rites
o l'aliment intervient titre symbolique sans tre ingr, mais cela nous entranerait trop loin (voir par exemple Sinon et al., 1948 et Zeeg & Puss, 1931, cits par Perec (1991), sur l'impact des utilisations symboliques et comportementales des lgumes dans le spectacle lyrique europen).
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sociaux en gnral. C'est notamment pourquoi l'tude de l'alimentation est par nature multidisciplinaire (Stellar et al. 1980 ; Fischler, 1979a, 1990, p 20 ; Rozin et Schulkin, 1990), et en appelle la biologie, la psychologie, l'anthropologie, en plus de la neurophysiologie (Giachetti, 1992). Nous devons donc nous attendre, en tudiant les reprsentations de l'alimentation, tomber non seulement sur un fait social total (Claudian, 1960, de Garine, 1972, Calvo, 1992), mais sur des mcanismes psychologiques plus gnraux :
"l'absorption d'une nourriture incorpore le mangeur dans un systme culinaire et donc dans le groupe qui le pratique (...) un systme culinaire s'attache une vision du monde, une cosmologie. (...) Les classifications, les pratiques, et les reprsentations qui caractrisent une cuisine incorporent l'individu au groupe, situent l'ensemble par rapport l'univers, et l'y incorporent son tour : elles possdent donc une dimension fondamentalement et proprement religieuse, au sens tymologique du terme, au sens de re-ligare, relier. Elles participent en effet, dans les reprsentations des hommes, du lien fondamental entre moi et monde, individu et socit, microcosme et macrocosme. Les systmes culinaires contribuent ainsi donner un sens l'homme et l'univers, en situant l'un par rapport l'autre dans une continuit et une contigut globales. (Fischler, 1990, pp. 68-69)
C'est la structure et le fonctionnement des reprsentations de l'alimentation que nous allons tudier dans cette thse. Ce sera l'occasion d'examiner dans quelle mesure la psychologie sociale peut fournir des rponses oprationnelles des questions que se posent des acteurs conomiques.
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O l'on retrace l'histoire du concept de reprsentation sociale, travers ses fondateurs, Durkheim et Moscovici. O l'on montre son rle de carrefour thorique dans les sciences humaines d'aujourd'hui, et o l'on propose une reformulation de la thorie des reprsentations sociales qui va permettre leur tude avec des outils mathmatiques.
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III.
La reprsentation sociale est le moyen par lequel les tres sociaux se reprsentent les objets de leur monde. Outil de pense, c'est aussi une plaque tournante : entre l'individu et le groupe, entre le matriel et l'idel. C'est pourquoi le concept est situ au carrefour de nombreuses disciplines : la psychologie sociale, o il fut dfini (Moscovici, 1961), mais aussi la psychologie et la sociologie, d'o provenaient ses prnotions (reprsentation collective chez Durkheim, 1912, complexe chez Freud, 1900), et maintenant les sciences cognitives, pour ne citer que celles-ci. Par son aspect reprsentation de lobjet le concept de reprsentation sociale participe du concept de cognition et en appelle la philosophie de la connaissance, lpistmologie, aux sciences cognitives. Parce quune reprsentation est un processus psychique, le concept renvoie lanalyse des processus mentaux traitant de la perception et de la reprsentation mentale des objets matriels et sociaux (en bref, lensemble de la psychologie cognitive, de la thorie freudienne, et de la psychologie du dveloppement, pour ne citer que ces champs). Enfin, le concept renvoie au rle socital de la connaissance (sujet abord par lanthropologie et la sociologie sous le terme de culture). Il faudrait embrasser toutes ces disciplines pour rendre compte compltement des diffrents aspects de la reprsentation sociale. On mesurera la difficult de la tche accomplir par un indice simple de ltanchit interdisciplinaire : dans le rcent manuel de psychologie cognitive de Eysenck et Keane (1992), o il existe pourtant un chapitre consacr aux reprsentations mentales, on ne parle pas des reprsentations sociales. C'est naturellement lapproche psychosociale de la reprsentation sociale, avec l'tude de son rle socialisant, qui a t la plus dveloppe. Le concept est central en psychosociologie. Doise et Palmonari (1986) estiment que son tude "devrait aboutir une organisation d'ensemble des domaines tudis par les psychologues sociaux". La richesse du concept de reprsentation sociale fait qu'il est aussi un peu flou. Ces deux caractristiques sont largement reconnues par ses utilisateurs. Lapproche psychosociale de la reprsentation sociale est reste relativement regroupe autour des axes tracs par Serge Moscovici lorsquil dfinit le concept en 1961. Il existe une description de la gense de la notion par son fondateur mme, dans un survey rcent et complet, auquel le lecteur pourra se reporter avec profit (Jodelet, 1989, 1993). Dans cette partie, nous nous contenterons donc d'abord de retracer brivement lhistorique de la notion (II. 1). Cette approche historique permettra de dgager progressivement les caractres essentiels de cette notion complexe. Puis nous approfondirons, dans l'tat de l'art actuel, les points thoriques qui nous seront ncessaires ici. (II. 2). Dans une troisime section (II. 3), nous proposerons une formalisation de la reprsentation qui permet un traitement mathmatique de son expression linguistique. On donnera d'abord (II. 3. 1) une
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dfinition minimale du concept, que l'on explicitera dans un formalisme combinatoire (FRC) permettant de dcrire le "monde subjectif" des individus. On montrera dans le chapitre suivant (III) comment cette formalisation permet de rendre compte des acquis classiques, en insistant sur les aspects communicationnel, pragmatique, et catgorisateur de la reprsentation sociale.
III.1.1.
La sociologie de Durkheim est celle des origines : elle construit son objet dtude, et dlimite le champ des phnomnes quelle veut expliquer. Cette tche nest pas toujours simple, car les frontires disciplinaires sont lpoque (dj !) mal dfinies. On pourra sen convaincre, par exemple, en lisant Sociologie et pistmologie de Simmel (1918), o lon peroit les tentations hgmoniques de la sociologie d'alors, sur un domaine englobant ce que les anglo-saxons appellent social anthropology, et qui inclurait aussi la psychologie sociale, lethnologie, et sans doute mme une partie de lhistoire. Une des proccupations de cette science naissante qui cherche marquer son champ acadmique est alors de construire des objets sociaux. Il est naturel qu ct des objets sociaux concrets comme les Peuples, les Nations, les Institutions, on cherche dcrire les objets sociaux immatriels qui, manifestement, participent au fonctionnement de ces objets sociaux concrets. La nature mme de lobjet dtude (les collectivits) veut que les objets explicatifs soient de mme nature que les objets expliqus, cest--dire partags par tous les membres dune collectivit. Ainsi en va-t-il des Terroirs, des Climats, et ventuellement des Chefs Charismatiques, qui sont des explications collectives et matrielles observables, des faits sociaux. Ainsi en est-il des Instincts, ou des Dispositions Naturelles, qui sont des explications matrielles non-observables14. Ainsi en est-
14 Par non observable, nous entendons simplement que lobjet ne peut pas tre dcrit, par des comptes-rendus
dobservation, sur des dimensions ou des proprits qui le caractrisent directement, ce qui nexclut pas que lon puisse observer ses consquences. Ainsi, un comportement est observable, mais pas un instinct. On peut observer un chef, mais
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il des Langues, des Lois, et des Coutumes, dans la catgorie des immatriels observables. Ainsi devra-t-il en tre des objets immatriels et non-observables, jetons conceptuels qui, pour des raisons quil serait trop long dexposer ici, foisonnent dans les sciences humaines. Les Reprsentations Collectives, qui sont de tels objets (comme les Mythes, Religions, Croyances, et dune manire gnrale tous les systmes explicatifs et descriptifs du monde) sont une catgorie logiquement ncessaire dans une Sociologie. Le travail de Durkheim vise prouver l'importance de la socit comme objet ncessaire dans une explication du monde. Avec une habilet acadmique consomme, il va le faire en s'attaquant l'tude de cas la fois difficiles et impressionnants. Dans Le suicide (1897) il dmontre que l'acte apparemment le plus individuel est en fait sous l'influence d'un fort dterminisme social. Dans Les formes lmentaires de la vie religieuse (1895), il dmontre que la pense logique est une cration de la socit, et non pas une vertu naturelle de l'homme. Il le fait en montrant que le concept est une reprsentation collective, que c'est prcisment par son aspect collectif qu'il acquiert l'indpendance des images des sens individuels (impersonnalit) et la stabilit qui sont les caractristiques de la vrit (Durkheim, 1912, 1991. p. 723).
"En un mot, il y a de l'impersonnel en nous parce qu'il y a du social en nous et, comme la vie sociale comprend la fois des reprsentations et des pratiques, cette impersonnalit s'tend tout naturellement aux ides comme aux actes." (Durkheim, 1912, 1991, p. 738).
C'est donc par la socit et elle seule que les "notions essentielles qui dominent toute notre vie intellectuelle" (op. cit. p. 51) comme les concepts de temps, d'espace, de force, de totalit, puis de classification (qui sont l'origine des concepts qui n'existent qu'appliqus la socit : temps social, espace social...) ont pu tre construits : "tout mystre disparat du moment o l'on a reconnu que la raison impersonnelle n'est qu'un autre nom donn la pense collective" (op. cit. p. 738). Le monde pens est donc un monde social. En apportant une nouvelle catgorie d'explications des "facults suprieures et spcifiques de l'homme", la sociologie rsout une alternative douloureuse entre biologisme et postulat divin, et ainsi "la sociologie parat ouvrir une nouvelle voie la science de l'homme" (op. cit. p. 739). Dans le mme mouvement, peine invente la reprsentation collective se voit attribuer la prestigieuse paternit des "notions essentielles" qui font que l'homme est dou de sapience ! Au del de cette argumentation pro domo, intressante en soi, le travail de Durkheim ouvre une voie nouvelle aux recherches. Car les reprsentations non seulement sont sociales par leur nonindividualit mais :
"elles sont sociales en un autre sens et comme au second degr. Non seulement elles viennent de la socit, mais les choses mmes qu'elles expriment sont sociales. Non seulement c'est la socit qui les a
pas une idologie. On peut seulement observer des phnomnes que l'on pense tre les consquences d'une idologie ou d'un instinct.
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institues, mais ce sont des aspects diffrents de l'tre social qui leur servent de contenu". (Durkheim, 1912, 1991, p. 729).
Apparat l'ide qu'une socit ne peut fonctionner que si, prcisment, ses membres partagent une certaine vision du monde. Il faut qu'elle produise des structures communes pour que l'agrgation des perceptions et des comportements individuels ne soit pas un chaos, mais une forme organise.
"Si donc, chaque moment du temps, les hommes ne s'entendaient pas sur ces ides essentielles, s'ils n'avaient pas une conception homogne du temps, de l'espace, de la cause, du nombre etc., tout accord deviendrait impossible entre les intelligences et, par suite, toute vie commune. Aussi la socit ne peutelle abandonner les catgories au libre arbitre des particuliers sans s'abandonner elle-mme. Pour pouvoir vivre, elle n'a pas besoin seulement d'un suffisant conformisme moral ; il y a un minimum de conformisme logique dont elle ne peut davantage se passer. Pour cette raison, elle pse de toute son autorit sur ses membres afin de prvenir les dissidences." (Durkheim, 1912, 1991, p. 64).
La reprsentation collective est une structure qui relie, permet "l'interpntration des consciences", comme le totem matrialise la conscience du groupe. Cette ide est le germe d'une notion cl que la psychologie sociale saura reprendre et dvelopper : celui du rle dynamique de la reprsentation sociale, objet commun, communicatif et socialisant. C'est une forme abstraite qui, pour utiliser un vocabulaire moderne, merge du corps social. Le concept de reprsentation collective sera alors pour Durkheim lquivalent, au niveau collectif, des objets de pense individuels. On comprend ds lors la filiation naturelle entre les travaux de Durkheim et la psychologie sociale, science qui, comme l'crit Serge Moscovici, a t, en un sens, fonde pour formuler les lois de l'esprit social (Moscovici, 1981, 1986 p. 36). C'est cette facette de la pense durkheimienne qui est reprise avec le plus d'insistance par les psychosociologues contemporains :
Ce que les reprsentations collectives traduisent cest la faon dont le groupe se pense dans ses rapports avec les objets qui laffectent (Durkheim, 1895, 1993 p. XVII, cit par Jodelet, 1989) la manire dont cet tre spcial quest la socit pense les choses de son exprience propre. (Durkheim, 1912, p 621, cit par Moscovici, 1989, p. 64)
Durkheim focalisait lanalyse sur le caractre collectif plus que sur les caractres cognitifs, ce qui est d'ailleurs comprhensible au vu des enjeux acadmiques de la sociologie de lpoque. On trouve cependant dj le caractre fcond de la notion de reprsentation, en ce quelle est une sorte dinterface cognitive entre le niveau individuel, o chacun apprhende la ralit au travers de reprsentations mentales individuelles, et le groupe, qui ne peut exister et fonctionner en tant que tel quavec des objets mentaux sa mesure, cest--dire collectifs. Il y a donc une ambivalence de niveau ontologique ( la fois individuel et collectif) dans la reprsentation sociale, une sorte de caractre traducteur, ou, plus exactement : interprtatif, des perceptions de l'individu (images) dans la conscience de groupe (ides). Ce caractre apparat en filigrane dans d'autres textes de lpoque.
Il ny a pas dide sans images : plus prcisment ide et image ne dsignent pas deux lments, lun social, lautre individuel, de nos tats de conscience mais deux points de vue do la socit peut
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envisager en mme temps les mmes objets, quelle marque leur place dans lensemble de ses notions, ou dans sa vie et son histoire. (Halbwachs, 1925, cit par Jodelet, 1989, p. 57)
On pourrait multiplier les citations, qui rvlent laboutissement suivant de la problmatique sociologique : les ensembles complexes que nous tudions sous le nom de socits fonctionnent grce un certain partage de conceptions de ce quest le monde, et dabord la socit elle-mme, et comment on doit la vivre. Les reprsentations collectives, connaissances sociales du monde, sont de tels objets. Pour mieux expliquer lvolution du concept, considrons que la reprsentation sociale peut tre vue comme un carrefour : passage entre matriel et idel, passage entre individuel et social. La reprsentation au carrefour
idel
social
individuel
matriel
A ce stade historique, la focalisation de lattention sur le caractre social des phnomnes empche de dissocier le caractre abstractif/rifiant de la reprsentation. Cela incite considrer le caractre abstractif ("concept") comme une condition ncessaire du passage de lindividuel au social. Mais les deux branches du carrefour sont nanmoins perues.
III.1.2.
Le concept de reprsentation collective, aprs avoir t le phnomne le plus marquant de la science sociale en France (...) a subi une clipse qui a dur prs dun demi-sicle (Moscovici 1989, p. 62) Aussi, aprs cette phase de latence de la recherche, dans les annes 1950, Moscovici part dune situation dans laquelle les sciences humaines dcrivent les reprsentations collectives, mais sans expliciter leur gense, ni leur fonctionnement : on insiste sur leur fonction sociale, et on les dcrit, sans mthode unifie. Cette description porte en gnral sur des socits loignes de la ntre dans le temps et dans lespace. Cependant, dj dans certains travaux taient apparues des amorces de description des mcanismes de la pense sauvage qui ne la considrent pas seulement comme une curiosit exotique, comme un archasme ; ces descriptions entrevoient derrire la pense sauvage des mcanismes plus gnraux que nous partageons peut-tre plus que ne le voudrait la perspective condescendante de l'homme blanc savant. Ces approches
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nen restent plus aux ides reues sur la distinction gnrale entre concept et sensation ou image, ni aux considrations douteuses sur lintelligence unique et les intelligences particulires. Elles commencent dgager les structures intellectuelles et affectives des reprsentations en gnral. Ce ntait pas l une mdiocre avance, on en conviendra. Dans la mesure o ltude des observations et des documents permet de dgager des rgularits significatives, une thorie sbauche qui remplit le concept jusque l un peu vide dun contenu ayant ses proprits et ses lois (...) travers le tapis psychique et la forme mentale qui les cimente [les socits], Levy-Bruhl met au jour la cohrence des sentiments et des raisonnements, les mouvements de la vie mentale collective. (Moscovici, 1989, p. 69)
Parmi les travaux des sociologues qui ont influenc Moscovici, il faut donc citer, avec ceux de Durkheim, Weber, Simmel..., ceux de Levy-Bruhl. Bien que ce dernier ait toujours refus dtre considr comme durkheimien15, il applique la notion de reprsentation collective dune manire assez moderne et radicale pour lpoque (toujours en sintressant aux primitifs), allant jusqu considrer quelle peut dterminer les perceptions (ce qui est aujourd'hui un des acquis de l'pistmologie et de la psychologie cognitive)16. Bien quil sagisse l dun travail de conceptualisation en chambre, la manire de nombre de savants de lpoque qui travaillaient sur des relevs ethnographiques, Levy-Bruhl fait preuve dune sensibilit que l'on qualifierait aujourd'hui de relativiste. Il montre que la perception du monde des primitifs, prlogique, cest-dire non scientifique, constitue un systme cohrent bien qu'tranger notre faon "moderne", "scientifique", de voir. Les objets sont tous relis entre eux dans un systme global, auquel ils "participent" par des liens cosmogoniques, suivant une rationalit distincte de la ntre bien qu'ayant sa propre cohrence culturelle.
Sous une forme et des degrs divers, tous impliquent une participation entre les tres et les objets dans une reprsentation collective. Cest pourquoi, faute dun meilleur terme, j'appellerai loi de participation le principe propre de la mentalit primitive qui rgit les liaisons et les pr-liaisons de ces reprsentations... Je dirais que, dans les reprsentations collectives de la mentalit primitive, les objets, les tres, les phnomnes peuvent tre, dune faon incomprhensible pour nous, la fois euxmmes et autre chose queux-mmes. Dune faon non moins incomprhensible, ils mettent et reoivent des forces, des vertus, des qualits, des actions mystiques, qui se font sentir hors deux, sans cesser dtre o elles sont. En dautres termes, pour cette mentalit, lopposition entre lun et le plusieurs, le mme et lautre, etc., nimpose pas la ncessit daffirmer lun des termes si lon nie lautre, ou rciproquement. Elle na quun intrt secondaire. Parfois, elle est aperue ; souvent aussi elle ne lest pas. Souvent elle sefface devant une communaut mystique dessence entre des tres qui cependant, pour notre pense, ne sauraient tre confondus sans absurdit. (Levy-Bruhl, 1951, p. 77, cit par Moscovici, 1989, p. 69)
15 Pour une analyse critique des travaux de Levy-Bruhl, on pourra se reporter E. E. Evans-Pritchard, 1965. 16 Ce point avait dj t dcouvert par Freud dans l'Esquisse : "la pense jugeante prcde la pense reproductive en lui
assurant, pour d'autres trajets des associations, des frayages tout prpars. Quand, aprs la fin de l'acte cogitatif, l'indice de ralit vient atteindre la perception, alors une apprciation de la ralit, la croyance, ont pu se raliser et le but de toute cette activit est atteint." (Freud, 1895).
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Ce texte est intressant car il montre la prise de conscience dune altrit des penses indignes, qui ne sont plus forcment considres comme des penses primitives, infantiles, comme sil existait une chelle linaire de dveloppement de la pense dont, videmment, lhomme blanc occidental occuperait le sommet. Sans mme parler de l'volution de l'conomie politique de l'poque, dans les disciplines proches de la ntre cette prise de conscience se fait jour chez d'autres auteurs. Par exemple, Karl Abel, ds 1884 ("Du sens oppos des mots primitifs") avait, dans le langage gyptien primitif, repr des manires de pense qui, tout en tant trs diffrentes des ntres, ne sont pas pour autant considres comme le signe d'une socit arrire.
"Au vu de ces cas de signification antithtique et de beaucoup d'autres analogues (...) il ne peut faire aucun doute que dans une langue au moins, il y eut une foule de mots qui dsignaient la fois une chose et le contraire de cette chose. Si tonnant que cela soit, nous sommes confronts ce fait et nous devons en tenir compte (p.7) (...) Or l'Egypte tait rien moins que la patrie du non-sens. Ce fut au contraire un des lieux o se dveloppa la raison humaine. (...) Un peuple qui a allum, en des temps si obscurs, le flambeau de la justice et de la culture ne peut tout de mme pas avoir t stupide dans sa manire quotidienne de parler et de penser (p.9)" (Abel, 1884, cit par Freud, 1910).
On peut aussi trouver chez Mauss, ds 1903, dans sa brillante tude des classifications primitives, la prise de conscience de lexistence de visions du monde radicalement diffrentes, dun vritable relativisme culturel. Cette prise de conscience de la possibilit de systmes de pense, de visions du monde, cohrentes et efficaces bien que a-scientifiques, tait un pralable pistmologique indispensable pour entamer une tude en profondeur des reprsentations sociales17. Elle ouvrait en effet la possibilit conceptuelle de dcouvrir dans notre propre culture des visions du monde (celle de l'homme de la rue) qui soient non-scientifiques mais quand mme "lgitimes", de leur accorder une valeur pour elles-mmes au lieu de les considrer comme des "navets", des "aberrations". Rendues crdibles comme systme cohrent de pense du monde, les reprsentations pouvaient dsormais tre prises au srieux comme objet de recherche sur les vritables ressorts du fonctionnement social. Car, dans ltude des objets mentaux qui constituent le sens commun des peuples trangers, la distance est naturelle, on peut facilement dissocier lobjet dtude de lobservateur et savoir de quoi on parle. Mais, pour tudier les objets dici, il faut avoir une solide matrise relativiste pour pouvoir prendre du recul vis--vis de notre propre sens commun, et de nos mcanismes mentaux. Cette prise de distance relativiste indispensable une bonne apprhension du concept de
17 Le relativisme a cependant eu du mal et mis un certain temps faire son chemin acadmique dans les sciences sociales
franaises. En tmoigne le fait que, prcisment propos du concept de participation, Mauss (1923) reproche LevyBruhl de ne pas aller assez loin, de garder un prjug anthropocentrique, et de surestimer les diffrences entre lesprit primitif et le ntre.
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reprsentation sociale18. Il tait donc difficile davoir une approche scientifique de notre propre matriau indigne sans disposer dune thorie des processus mentaux qui prenne au srieux les reprsentations du monde diffrentes de celles qu'en donnent les sciences exactes, qui prtendent dtenir la seule connaissance valide du "rel". On voit alors comment le chercheur est naturellement amen, par ce canal, dune part sintresser des reprsentations pour lesquelles du matriel indigne de premire main est disponible (ici et maintenant) ; et, en ce qui concerne les aspects thoriques, se tourner du ct des travaux sur les mcanismes psychiques, et leur dveloppement, pour claircir les aspects les plus obscurs de la notion de reprsentation sociale, ceux qui concernent laspect cognitif. Cest naturellement chez Freud et Piaget que Moscovici va trouver les lments les plus pertinents pour complter sa thorie.
Transposer leur dmarche [celle de Freud, 1908, 1924 et Piaget, 1926, 1932] chez ladulte et dans notre socit a dabord pour effet dliminer le vague de la notion chez Durkheim. Les reprsentations indtermines recueillies dans les documents ou dans dautres contextes peuvent et doivent tre rendues concrtes. Pour ma part je puis tmoigner du fait que les tudes de Piaget et de Freud dont je viens de parler ont bien eu cette consquence. Ce sont elles qui mont amen me demander pourquoi le soin mis tudier lunivers de lenfant ici et celui des adultes ailleurs ne devrait pas se porter sur lunivers des adultes ici. Quoi de plus naturel que de partir de leurs concepts et leurs dmarches pour explorer des reprsentations rendues vivaces dans limagination des contemporains qui les gnrent et les partagent ? A partir de l et en remontant vers Durkheim, il ma t possible de mieux saisir la porte sociologique de ces concepts et de ces dmarches. Et de voir que ce qui, chez lui, restait malgr tout une notion abstraite, pouvait tre abord en tant que phnomne concret. (Moscovici, 1989, pp. 78-79)
Par lanalyse dune reprsentation particulire, celle de la psychanalyse, mene de manire scientifique partir de sources diverses et tendues (entretiens et questionnaires sur un chantillon de 2265 sujets, analyse de contenu de la presse portant sur 1640 articles parus dans 230 journaux et revues, entre janvier 1952 et juillet 1956), Moscovici donne corps au concept encore abstrait de reprsentation sociale et il le lgitime dans le champ scientifique. Il le fait en dcrivant ses mcanismes psychologiques et en montrant concrtement comment ces mcanismes produisent et faonnent du matriau reprsentationnel. Il prsente la reprsentation sociale loeuvre dans la pntration de la psychanalyse dans la socit franaise - et la reprsentation sociale ne peut exister autrement qu loeuvre, car elle est un mcanisme fonctionnel. De mme que lon ne peut comprendre une fonction organique quen regardant lorgane fonctionner, de mme, lanalyse de la reprsentation sociale doit se faire sur le vif. Et, plus la reprsentation en question est un bel exemple, un beau cas clinique, plus il est probable que son objet soit charg dune importance particulire. Il en est ainsi, par exemple, du SIDA lheure actuelle. Cest pourquoi, dans sa postface, Moscovici constatait que :
18 L'absence de cette prise de distance analytique limite l'efficacit de la recherche cause des mcanismes de contre-
transfert du chercheur sur son matriau (Devereux, 1967, 1980) : il est plus facile d'objectiver ce qui ne nous concerne pas directement.
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Ltude des reprsentations sociales nous jette, par certains cts, au coeur des conflits culturels et pratiques importants. (Moscovici, 1976, p. 502)
Cette implication totale de la reprsentation sociale dans le rel du sens commun, Moscovici est le premier la mettre en vidence, non pas dans les mondes loigns du primitif, de lenfant, ou de lhystrique, mais de lhomme de la rue ici-et-maintenant. En ce sens, la reprsentation sociale passe du statut de modle thorique ou de phnomne limit celui de mcanisme gnral, omniprsent et fondateur de toute vie sociale.
Jinsiste sur la spcificit de celles-ci [les reprsentations sociales] parce que je ne voudrais pas les voir rduites, comme par le pass, de simples simulacres ou dchets intellectuels sans rapport avec le comportement humain crateur. Au contraire elles ont une fonction constitutive de la ralit, de la seule ralit que nous prouvions et dans laquelle la plupart dentre nous se meuvent. (Moscovici, 1976, pp. 26-27)
Ayant dsign ce concept central de la psychologie sociale, par des moyens beaucoup plus convaincants que ceux de ses prdcesseurs puisquil taye ses dires sur lanalyse dun matriau chaud, Moscovici relance les recherches sur ce champ complexe, qui, nous lavons vu, est au carrefour de la cognition et de la thorie des systmes sociaux. On nous pardonnera une citation un peu longue, mais qui explicite bien les diffrentes fonctions du concept :
"Toute reprsentation est compose de figures et d'expressions socialises. Conjointement, une reprsentation sociale est organisation d'images et langage car elle dcoupe et symbolise actes et situations qui nous sont ou nous deviennent communs. Envisage sur un mode passif, elle est saisie, titre de reflet, dans la conscience individuelle ou collective, d'un objet, d'un faisceau d'ides, extrieurs elle. (...) En ce sens on se rfre souvent la reprsentation (image) de l'espace, de la ville, de la femme, de l'enfant, de la science, du scientifique et ainsi de suite. A vrai dire, il faut l'envisager sur un mode actif. Car son rle est de faonner ce qui est donn de l'extrieur, les individus et les groupes ayant plutt affaire des objets, des actes et des situations constitus par et au cours de myriades d'interactions sociales. Elle reproduit, certes. Mais cette reproduction implique un remaillage des structures, un remodelage des lments, une vritable reconstruction du donn dans un contexte des valeurs, des notions et des rgles dont il devient jamais solidaire. Du reste le donn externe n'est jamais achev, univoque ; il laisse beaucoup de libert de jeu l'activit mentale qui s'efforce de le saisir. Le langage en profite pour le cerner, l'entraner dans le flux de ses associations, l'investir de ses mtaphores et le projeter dans son vritable espace, qui est symbolique. C'est pourquoi une reprsentation parle autant qu'elle montre, communique autant qu'elle exprime. Au bout du compte, elle produit et dtermine des comportements, puisqu'elle dfinit la fois la nature des stimuli qui nous entourent et nous provoquent, et les rponses leur donner. En un mot comme en mille, la reprsentation sociale est une modalit de connaissance particulire ayant pour fonction l'laboration des comportements et la communication entre individus." (Moscovici, 1976, p. 26)
Aprs le travail de Moscovici, la reprsentation sociale apparat donc nettement plus complexe quun croisement entre deux branches. Cest un carrefour o se rencontrent toute une srie de concepts psychologiques, et sociologiques (Moscovici, 1976, p. 39, Doise, 1986). Par ailleurs, lanalyse de Moscovici renvoie une nouvelle conception de la psychologie " trois termes : Ego, Alter, Objet" (Moscovici, 1971, p. 9). Ce regard psychosocial, qui drive du schma
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"A-B-X" introduit par Newcomb (1953) pour les actes de communication, sera formalis en 1984 par le diagramme triangulaire suivant : Le triangle psychosocial (d'aprs Moscovici, 1984) Objet (physique, social, imaginaire ou rel)
Ego
Alter
Cette tiercit correspond une ontologie relativiste qui nest pas encore passe dans la bote outils conceptuelle du sens commun. Elle montre que l'aspect social doit tre pris en compte ds le stade de la description de l'objet, qu'il est impossible de l'vacuer du dispositif d'observation, puisque c'est travers lui que se dfinit le concept qui sert dcrire. Elle est indispensable pour comprendre correctement le concept de reprsentation sociale. Malheureusement, il sagit l dun outil conceptuel dont le maniement est dlicat, dautant plus quil nexiste pratiquement pas de formalisme adapt. Il nous semble clair que dans ce triangle, la reprsentation sociale est, peu de chose prs, l'objet social qui est en haut du triangle. Mais, si lon sent bien quil est pertinent de mettre des flches entre chacun des objets, il est malais de dcrire leur fonctionnement. Comme tout travail sminal, et dautant plus quil arrive comme un enrichissement critique et une mise en relation de plusieurs notions, le travail de Moscovici ouvre de nombreux chemins, soulve de nombreuses questions, davantage quil ne propose un modle univoque avec lindication d'une seule voie suivre.
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Examinons d'abord pourquoi la reprsentation est considre comme l'outil privilgi dans les rapports entre l'individu et son environnement. Nous verrons ensuite comment les reprsentations sont le moyen de la communication entre individus.
III.2.1.
Le psychosociologue qui veut tudier le rel tel qu'il est, et expliquer les comportements, doit se placer demble dans le monde subjectif, vcu et agi par les individus. Les phnomnes n'ont pas seulement des dimensions matrielles : les motions, les sensations, les intentions sont galement pertinentes ; et la langue, dans la vie quotidienne comme dans la sorcellerie, a du pouvoir sur le rel. Le matriau de base idal sur lequel on devrait travailler est ce que Flament (1989) appelle un corpus praxo-discursif, contenant lenregistrement de toutes les pratiques et tous les discours de notre population. Ce corpus de phnomnes est la manifestation observable du fonctionnement des reprsentations. On postule que les individus se fondent, pour fonctionner dans leur environnement, sur une sorte de reprsentation encyclopdique nave du monde, dans laquelle les dfinitions des objets rels seraient fournis par les reprsentations sociales. Lensemble de cette encyclopdie constitue une sorte de dfinition du monde, un peu la manire de lencyclopdie de Tln de Borges19. Ce corpus est celui des reprsentations. Cet ensemble de dfinitions, muni de rgles de lecture et dusage, forme une sorte de thorie, plus ou moins consistante sur le plan logico-scientifique, mais qui parat cohrente (au sens o toutes ses parties sont relies) ses utilisateurs. Plusieurs explications de cette cohrence peuvent tre avances. D'abord le postulat de ralit qui dit que les sensations renvoient un monde matriel unique, immanent : c'est cette ralit immanente qui relierait travers elle les reprsentations qui s'y rapportent. Ou encore l'hypothse de "l'existence du rfrent" qui est reprise systmatiquement par tous les auteurs sous des formulations comme toute reprsentation est reprsentation de quelque chose (Moscovici, 1976 p. 25, Jodelet, 1984, 1989) ou du rel (Abric, 1988) ou dun objet pralable cette reprsentation (Flament, 1989) : le rfrent est alors une ralit sociale. Ou simplement la remarque de Durkheim que ces reprsentations ont t soumises une longue suite d'preuves de validation par l'usage, au cours des sicles (Durkheim, 1912) : c'est alors l'usage qui a cr et conserv des liens entre les reprsentations. Ces deux dernires peuvent d'ailleurs faire l'conomie du postulat de matrialit du rfrent. Quoi qu'il en soit, lindividu utilise les reprsentations comme un mode demploi du monde, et agit en les appliquant localement. Lindividu utilise la reprsentation pour identifier les objets de son
19 Jorge Luis Borges. Tln Uqbar Orbis Tertius. Fictions. Dans cette histoire, une socit secrte cre de toutes pices un
monde en fabriquant une fausse encyclopdie tellement cohrente quelle finit par se rifier.
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environnement (phnomnes), les reprer dans son encyclopdie, et les mettre en application, ou en discours, en suivant des schmas fournis par la logique naturelle. Il utilise pour cela des schmas et des scripts, c'est--dire des squences-toutes-faites de raisonnement et d'action. Le rsultat de ces scripts est soit une action, soit la production de communications, soit d'autres reprsentations.
une reprsentation sociale, quel que soit son statut ontologique exact, est la version dune thorie. En recourant une reprsentation sociale, un acteur individuel utilise un ou plusieurs concepts majeurs de cette thorie. La mise en oeuvre dune reprsentation sociale peut se faire travers des pratiques matrielles telles que tailler du bois ou endiguer des ruisseaux, mais le plus souvent dans notre monde, il sagit dune activit symbolique, et en particulier dune manire de parler. (Harr, 1989)
Cette vision pragmatique de la reprsentation comme schmatisation du monde dpasse, selon nous, le strict champ de l'expression des reprsentations et sapplique leur nature mme. C'est--dire que, de notre point de vue, les mcanismes producteurs de discours sont analogues aux mcanismes producteurs d'actes. Dans cette perspective, le discours, comme l'avait remarqu Freud propos de l'activit mentale, est une sorte de version conomique (sur le plan de la dpense d'nergie) de l'action, une simulation de l'action qui remplace les affrences et effrences sensorielles et motrices par des reprsentations de celles-ci. Par exemple, quand il prpare son coup, un joueur d'chec ne manipule pas les pices la main, mais mentalement. L'individu peut ainsi faire du ttonnement/erreur moindre risque pour la survie, et n'appliquer que les scripts qui paraissent efficaces au vu de la simulation. De ce point de vue volutionniste, la reprsentation serait un outil de "simulation" au sens informatique du terme. Nous reviendrons sur ce point ultrieurement. Il s'agit encore ici de reprsentations mentales, et non de reprsentations sociales.
Comme lindividu humain est toujours un tre social, le psychologique et le social sont indissociables (Freud, 1921). Cest pourquoi, selon Piaget (1967) la psychologie et la sociologie ont toutes les deux le mme objet :
20 Lapproche de Grize dans cet article est de se limiter au langage ; il ne faut videmment pas la prendre au mot, sauf
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lensemble des conduites humaines dont chacune comporte, ds la naissance et des degrs divers, un aspect mental et un aspect social (p. 19) et lhomme est un et toutes ses fonctions mentalises sont socialises (p. 20)
Cest prcisment la reprsentation sociale qui permet de faire le lien entre laspect mental et laspect social de tout objet. Si, comme nous l'avons avanc, les reprsentations servent d'outil, de simulation, pour construire des scripts de vie de relation, il est videmment prfrable que tous les joueurs qui jouent ensemble jouent le mme jeu, c'est--dire qu'ils partagent le mme ensemble de rgles. Par exemple, en thorie des jeux on sait que dans les situations incertaines (ds qu'il y a plus de trois joueurs), la meilleure faon d'atteindre un quilibre stable est den fixer un de faon exogne, i.e. que les joueurs s'entendent au pralable sur l'objectif atteindre plutt que de jouer "chacun pour soi". Il faut donc publier les "rgles du jeu", les rendre publiques, les communiquer. Dans les jeux o il y a plusieurs solutions possibles, le choix d'une solution n'est pas indiffrent aux joueurs : certaines solutions seront plus favorables certains et dfavorables d'autres. Il y a donc une lutte d'influence pour le choix des rgles. Moscovici (1961) a bien montr comment les groupes essayent de faire passer les dfinitions qui sont dans leur intrt, en particulier par la propagande. Entendons nous : lorsque nous parlons de rgles du jeu, il ne s'agit pas seulement de rgles d'interdiction ou d'obligation, mais aussi de dfinitions, de normes. Comme les rgles ne s'appliquent qu' des catgories d'objets ou de situations donnes par convention, il est aussi efficace, pour se soustraire aux prescriptions de la rgle (ou, l'inverse, pour contraindre), de changer le domaine d'application de celle-ci que de changer la nature des injonctions qu'elle prescrit dans son domaine d'application. Comme le montrent les combats de lobbies autour de la normalisation, les dfinitions rglementaires ont autant d'importance que les rgles dontiques, car elles prcisent sur quels objets agissent les rgles dontiques. On comprend mieux alors pourquoi la reprsentation est un objet central pour la psychologie sociale : puisqu'elle constitue le monde, elle est l'enjeu des relations entre individus et entre groupes. Lorsque le consensus est atteint autour d'un objet, d'une part celui-ci prend pour le groupe un caractre de ralit, d'autre part il scelle l'existence du groupe en tant que tel. Ce que Moscovici et Doise crivent propos des dcisions de groupe peut s'tendre l'ensemble des reprsentations sociales activement cres par un groupe :
"De mme qu'au cours d'une convention politique, ds l'instant o l'un des candidats devient l'lu, on le regarde avec d'autres yeux et tout le monde se sent chang et converti, de mme au cours d'un travail de dcision, une fois qu'une des alternatives a ralli le consensus de tous, chacun se sent li elle et par elle aux autres participants, comme par un fondement de leurs relations. En surface, on observe un rapprochement de perspectives, l'largissement des catgories de pense et la saillance d'une dimension commune. Mais en profondeur se droule le mouvement subtil des reprsentations individuelles qui se transforment en une reprsentation sociale des membres de ce groupe. Il n'est plus question d'alternatives discutables. A leur place une vision prcise, la vision d'ensemble naissant de plusieurs, et que l'on partage comme une norme indiscutable." (Moscovici et Doise, 1992, pp. 272-273)
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Ces reprsentations peuvent tre plus ou moins explicites. Sperber (1989) distingue, dans les reprsentations, les reprsentations mentales des reprsentations publiques. Une reprsentation mentale est une reprsentation situe lintrieur mme de son utilisateur, et une reprsentation publique existe dans lenvironnement de lutilisateur, cest par exemple un texte ou un discours, elle est gnralement un moyen de communication entre un producteur et un utilisateur distincts lun de lautre.
Parmi les reprsentations mentales, certaines - une trs petite proportion - sont communiques, cest-dire amnent leur utilisateur produire une reprsentation publique qui son tour amne un autre individu construire une reprsentation mentale de contenu semblable la reprsentation initiale. Parmi les reprsentations communiques, certaines - une trs petite proportion - sont communiques de faon rpte et peuvent mme finir par tre distribues dans le groupe entier, cest--dire faire lobjet dune version mentale dans chacun de ses membres. Les reprsentations qui sont ainsi largement distribues dans un groupe social et lhabitent de faon durable sont des reprsentations culturelles. Les reprsentations culturelles ainsi conues sont un sous-ensemble aux contours flous de lensemble des reprsentations mentales et publiques qui habitent un groupe social. (Sperber, 1989)
On pourrait dire que, selon lendroit o elle se manifeste, la reprsentation sociale est reprsentation mentale (dans lindividu) ou reprsentation publique ( lextrieur de lindividu) et comme telle, communicable aux autres membres du groupe. Reprsentation mentale et reprsentation publique au sens o les dcrit Sperber ne seraient alors que des avatars de la reprsentation sociale. En tant quoutil social, la reprsentation peut accomplir de multiples fonctions. Dune manire gnrale, elle donne les spcifications sociales des objets communs au groupe, elle en fixe donc, dune certaine manire, le mode demploi. On pourrait multiplier les exemples sans peine puisque tous les objets sociaux sont lobjet dune reprsentation sociale. Les exemples les plus spectaculaires sont naturellement ceux pour lesquels toutes les rgles de comportement sont expliques par les reprsentations, sans quun autre systme de rgles explicite (par exemple, des rgles physicochimiques, ou lgales) ne soit suffisant. C'est donc dans le domaine social plus que dans le domaine physique que la thorie des reprsentations aura ses effets prdictifs les plus spectaculaires. Ailleurs, dans le domaine de la mcanique, par exemple, point n'est besoin de faire appel elle : les tres humains et les choses sont dj arrivs, au XVIIIme sicle, un consensus, impos avec une grande consistance par les objets massiques, qui veut que ceux-ci cherchent se rapprocher les uns des autres avec une force qui crot en raison croissante de leur masse et inverse du carr de leur distance21. Et dans le social lui-mme, des quatre grandes catgories de rgulation que sont la loi, la
21 Notons cependant que dans ce domaine, de nouvelles reprsentations sont en cours d'laboration dans la communaut
scientifique : la nouvelle thorie du modle standard de la physique, avec ses quarks et ses hadrons, nous reprsente le rel d'une faon bien diffrente (voir par exemple Crawford et Greiner, 1994). Un psychosociologue pervers pourrait bien considrer les acclrateurs de particules et les chambres bulles comme des temples, dans lesquels les prtres de la science cherchent interprter, par une hermneutique savante, les signes de la nature pour inventer une cosmogonie qui permette finalement la civilisation profane d'obtenir ce qu'elle dsire dans son rapport quotidien avec les puissances occultes de la matire. C'est bien un consensus avec les objets, dans des termes connus par les acteurs humains, une rgle du jeu, un modus vivendi, que recherche au fond la science dans son rapport avec le monde qui environne l'homme. Hier
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morale, la religion et lethos (Poirier, 1991, p. XI), lethos (conventions et convenances rgissant les moeurs), la seule qui ne comporte pas de sanction formalise, est donc celle qui fournira les exemples les plus frappants. On peut donc s'attendre trouver la reprsentation sociale des fonctions dorientation des conduites dans les relations intergroupes ; et c'est bien ce que dmontrent de nombreuses tudes, soit explicitement, (Doise, 1973, cit par Jodelet, 1989), soit si lon considre de manire plus gnrale que les reprsentations contiennent des schmas daction, et sont la base des attitudes, comme lavance Doise (1989), et des attributions (Hewstone, 1989). Les reprsentations sont, dans cette perspective que nous partageons, la fois lorigine des conduites et de leurs justifications. La reprsentation peut par exemple maintenir distance un groupe particulier dans la vie de tous les jours, comme cest le cas des alins (brdins) (Jodelet, 1983). On peut alors considrer que toutes les tudes qui trouvent un lien entre attitudes et comportements sont des illustrations de lefficacit opratoire dune reprsentation sous-jacente ( condition, naturellement, d'expliciter cette reprsentation). La reprsentation est un modle de ce qui doit tre. Si les choses qui arrivent sont conformes cette reprsentation, c'est probablement elle qui en est la cause. C'est manifeste dans les cas o seul un consensus entre acteurs permet de produire la situation (par exemple : une manifestation syndicale, un jeu d'enfants, une pice de thtre). En effet, parmi les multiples tats de choses possibles, comment expliquer que ce soit, prcisment, celui conforme la reprsentation qui arrive ?
III.2.2.
Il ressort de tout cela que la reprsentation sert beaucoup de choses, et qu'on va la retrouver comme un facteur d'explication possible ds qu'on cherche analyser le lien entre la pense et l'action. Les successeurs de Moscovici se sont donc trouvs confronts un champ extrmement vaste, dont la fertilit tait garantie, dont les limites taient moins traces qubauches, et qui plaait la psychologie sociale au carrefour des sciences humaines, position enrichissante mais inconfortable.
La pluralit dapproches de la notion et la pluralit de significations quelles [les reprsentations sociales] vhiculent en font un instrument de travail difficile manipuler. Mais la richesse et la varit mme des travaux inspirs par cette notion font quon hsiterait mme la faire voluer. Il ne faut certainement pas la faire voluer par un rductionnisme qui privilgierait par exemple une approche exclusivement psychologique ou sociologique. Ce serait prcisment enlever la notion sa fonction darticulation de diffrents systmes explicatifs. On ne peut pas liminer de la notion de reprsentation sociale les rfrences aux multiples processus individuels, interindividuels, intergroupes, et idologiques qui souvent entrent en rsonance les uns avec les autres et dont les dynamiques
religion ou magie, aujourd'hui science, peu importe le nom du moment que les humains arrivent s'entendre entre eux et avec les autres objets sur (presque tout) ce qui arrive et peut arriver dans notre monde -de notre point de vue d'humains.
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densemble aboutissent ces ralits vivantes que sont en dernire instance les reprsentations sociales. (Doise, 1986, p. 83)
Pour ne pas appauvrir la notion, les travaux qui suivirent furent amens dvelopper certaines branches plutt qu laguer le concept originel. Il en est rsult un foisonnement considrable de recherches, dingal intrt, entre lesquels il est dlicat dtablir une hirarchie, car toutes parcourent le terrain balis lorigine, mais dans des directions diffrentes.
Bien que tous saccordent sur limpossibilit de donner une dfinition unique dun objet aussi gnral, chacun est bien oblig de proposer la sienne. Les rsultats, compromis entre le souci de rester cohrent avec les travaux fondateurs (qui proposent dailleurs plusieurs dfinitions diffrentes), et celui de sadapter au matriau particulier de chacun, ne contribuent pas toujours, il faut bien le dire, claircir le dbat ; situation qui laisse souvent perplexe l'tudiant et le spcialiste d'autres disciplines. Ceci a suscit des critiques de la part notamment de l'cole anglo-saxonne, et des polmiques (Potter & Litton, 1985 ; Jahoda, 1988 ; Moscovici, 1988b). Or, cette situation est invitable, elle dcoule de la nature de la reprsentation sociale : parce que le concept est riche de facettes, il ne saurait, pas plus que nimporte quel autre objet de connaissance sociale, tre rduit une dfinition univoque en labsence dune mise en contexte opratoire. Il n'est pas inutile de s'appesantir ici sur cette assertion, car son examen nous permettra d'claircir la nature fondamentalement pragmatique de la reprsentation sociale. Pour illustrer notre propos, ce stade de lexpos, prenons une mtaphore, celle des pommes de Czanne, puisque, comme lcrivait Poirier (1981, p. 279) Le savant ne ressemble pas un photographe, mais un peintre dont le tableau fait face son modle. Il existe (peut-tre) autant de dfinitions de la reprsentation sociale par Moscovici lui-mme quil existe de toiles de Czanne reprsentant des pommes. Ces dernires sont chaque fois diffrentes, chaque fois elles figurent les pommes dans un contexte et un clairage particulier, mais toujours, elles expriment, de faon archtypale, LA pomme. Si Czanne avait des disciples peignant des pommes, sans doute celles-ci auraient-elles un air de famille avec celles de Czanne, tout en tant diffrentes. Dautres peintres ont galement peint des pommes, chaque fois diffrentes, toujours archtypales : en sont-elles moins des images de pommes ? Voil qui dpend du talent des peintres. Quoi quil en soit, plus a change, et plus cest la mme chose, car on ne peut, dun unique point de vue, dcrire exhaustivement un objet qui a plusieurs aspects. Par exemple, si je dsire faire une tarte aux pommes faon Tatin, jai besoin de me procurer une certaine quantit dune certaine varit de pommes, et de les mettre sous une certaine forme : gros quartiers pluchs. Dans ce contexte, parler de "pomme" est peu ambigu. Mais mettre bout bout les milliers de telles dfinitions prcises et locales (contingentes) de "pomme" enlverait au concept tout l'intrt de disposer d'une seule dfinition "simple et courte" de cette catgorie d'objets.
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Une dfinition des reprsentations sociales par Denise Jodelet, qui est une autorit en la matire, dans un manuel des annes 1980, est significative de cette situation dans laquelle on essaie de tout contenir :
Le concept de reprsentation sociale dsigne une forme de savoir spcifique, le savoir du sens commun, dont les contenus manifestent lopration de processus gnratifs et fonctionnels socialement marqus. Plus largement, il dsigne une forme de pense sociale. Les reprsentations sociales sont des modalits de pense pratique orientes vers la communication, la comprhension et la matrise de lenvironnement social, matriel et idel. En tant que telles, elles prsentent des caractres spcifiques au plan de lorganisation des contenus, des oprations mentales et de la logique. Le marquage social des contenus ou des processus de reprsentation est rfrer aux conditions et aux contextes dans lesquels mergent les reprsentations, aux communications par lesquelles elles circulent, aux fonctions quelles servent dans linteraction avec le monde et les autres. (Jodelet, 1984)
Il nest pas plus simple dessayer de dfinir la reprsentation sociale par sa fonction sociale. La dfinition dinspiration bourdieusienne quen donne Doise, dans cet esprit (1985, 1986, p. 85), bien que parfaitement justifie aussi, nest pas trs clairante :
les reprsentations sociales sont des principes gnrateurs de prises de positions lies des insertions spcifiques dans un ensemble de rapports sociaux et organisant les processus symboliques intervenant dans ces rapports.
Une nouvelle dfinition de Jodelet, dans son ouvrage sur les reprsentations sociales, nettement plus succincte (et, selon nous, trs oprationnelle) est accompagne dun tableau synoptique (cf. infra) qui montre ltonnante varit des champs de recherche qui sont lgitimement inclus dans le domaine des reprsentations sociales.
Cest une forme de connaissance, socialement labore et partage, ayant une vise pratique et concourant la construction dune ralit commune un ensemble social. (Jodelet, 1989)
Les reprsentations sont la fois un moyen de connaissance et dinterprtation du monde du sens commun, et dopration sur celui-ci, qui est transmissible et socialisant. Abric rsume ainsi larticulation de ces diffrents aspects :
Grille de lecture et de dcodage de la ralit, les reprsentations produisent lanticipation des actes et des conduites (de soi et des autres), linterprtation de la situation en un sens prtabli, grce un systme de catgorisation cohrent et stable. Initiatrices des conduites, elles permettent leur justification par rapport aux normes sociales et leur intgration. Le fonctionnement opratoire aussi bien des individus que des groupes est directement dpendant du fonctionnement symbolique. (Abric, 1989)
Il n'est finalement pas tonnant que les dfinitions de la reprsentation sociale changent un peu suivant les auteurs et les contextes. Car ces dfinitions sont elles-mmes des reprsentations du concept, et elles doivent tres formules, pour fonctionner, de faon s'insrer dans le schma du discours qui utilise ce concept. De mme, une main humaine sera figure, sur un tableau, diffremment selon son usage immdiat : elle prend une forme diffrente selon l'objet qu'elle saisit.
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Or, c'est prcisment parce que sa forme est modifiable, qu'elle est articule, que la main est un outil polyvalent et efficace. De mme, les reprsentations sociales, parce qu'elles servent manipuler collectivement - le rel, s'adaptent sa forme locale, et l'usage que les hommes cherchent en faire. Elles sont donc par essence la fois objet et outil, contenu et processus : objet utilisable, pte polymorphe avec laquelle, au sens propre du terme, nous construisons le monde.
Il semble en tous cas acquis que la reprsentation, dans lacception la plus courante, est
une forme de savoir pratique reliant un sujet un objet (Jodelet, 1989, p. 43)
Une reprsentation sociale a plusieurs aspects qui sont autant de biais d'approche pour son tude : cest la connaissance de quelque chose par quelquun considre de manire systmique, cest--dire que le quelque chose et le quelquun sont considrs, non pas isols et in abstracto, mais comme parties agissantes densembles plus vastes de choses et de personnes. Cet ensemble plus vaste de choses et de personnes interagissant est notre monde, quon le considre comme socit (Durkheim), comme ralit (Jodelet, 1989), etc.
De ce point de vue les reprsentations sociales sont abordes la fois comme le produit et le processus dune activit dappropriation de la ralit extrieure la pense et dlaboration psychologique et sociale de cette ralit. (Jodelet, 1989, p. 45)
Comme la reprsentation a pour fonction d'tre opratoire, elle a tendance se prsenter sous forme de scripts pragmatiques. Elle est galement simplificatrice et organise donc le rel sous des formes simples. C'est sans doute pour cela qu'elle se prsente en gnral sous la forme d'un "noyau central" (Abric 1984, 1993, Flament 1993), qui constitue le coeur de la reprsentation, et de noyaux priphriques qui sont mobiliss selon les besoins du contexte. Parmi les questions que soulve la notion, Jodelet (1989, p. 37) relve celles qui subsument les thmes des travaux les plus frquents en psychologie sociale : - qui sait, et do sait-on ? (conditions de production et de circulation) - que et comment sait-on ? (processus et tats) - sur quoi sait-on et avec quel effet ? (statut pistmologique des reprsentations sociales). Cest bien dans le caractre pluriel de la notion de reprsentation sociale, qui renvoie des processus divers dordre psychologique et/ou sociologique, que se trouve sa richesse heuristique. Cette pluralit est insparable, prcisment, de sa fonction darticulation de diffrents systmes explicatifs (Doise, 1986, p. 83). Etudier les reprsentations sociales en gnral revient alors
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construire une classification opratoire de nos oprations collectives sur le monde. C'est donc une tche titanesque, que Jodelet a figure par le tableau suivant : Lespace dtude des reprsentations sociales (d'aprs Jodelet, 1989, p. 45)
CONDITIONS DE PRODUCTION ET CIRCULATION DES RS Culture (collective de groupe) . valeurs . modles . invariants PROCESSUS ET ETATS DES RS STATUT EPISTEMOLOGIQUE DES RS Valeur de vrit supports contenus structure processus logique FORME DE SAVOIR modlisation Construction interprtation . rapports entre pense naturelle et pense scientifique . diffusion des connaissances . transformation d'un savoir dans un autre . pistmologie du sens commun Reprsentation et Science SUJET Socit . partage et lien social . contexte idologique, historique . inscription sociale - position - place et fonction sociale . organisation sociale - institutions - vie des groupes pistmique psychologique social collectif REPRESENTATION expression symbolisation OBJET humain social idel matriel Reprsentation et Rel Dcalage . distorsion . dfalcation . supplmentation Valeur de ralit
compromis psycho-social
Comme on le voit, le champ est extrmement vaste. Les liens entre les diffrents sujets et les problmatiques sont tous lgitimes, si bien que, quel que soit lendroit do lon part lintrieur du champ dtudes de la reprsentation sociale, une tude complte amnerait ncessairement aborder tous les thmes qui figurent sur la carte du Tendre de Jodelet. Pratiquement tous les champs dcrits par Jodelet ont fait lobjet de recherches, ce qui revient finalement une exploitation extensive des rapports entre les lments de base de la problmatique, obtenus par combinaison de ces lments. Cest comme si chacun apportait sa pierre, mais pas toujours pour construire le mme difice. En ce qui nous concerne, nous nous intressons la problmatique de reprsentation des reprsentations, et plus exactement, celle d'une reprsentation spcifique, celle de l'alimentation. La question qui va nous occuper est d'abord celle de la communication des reprsentations, travers un langage ; puisqu'il va bien falloir transmettre notre lecteur ce que nous allons dcouvrir sur la nature et la forme de ces reprsentations. Cette question ne concerne pas que notre propre prsentation dans ce texte. Nous rencontrons le mme problme pour nous figurer, nous-mme, la forme de la reprsentation qu'ont de l'alimentation nos sujets d'tude, travers ce qu'ils nous disent son propos, avec des mots. C'est un problme compliqu, mais il nous est impossible, hlas, de l'luder : comment le Conceptus se transmet-il par la Vox ?
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III.2.3.
Le physicien construit des reprsentations scientifiques d'objets matriels. L'homme de la rue construit des reprsentations naves d'objets concrets ou d'individus. Dj, ils prouvent souvent des difficults distinguer leur propre thorie des observations. Mais le chercheur en sciences sociales les considre avec envie, sa tche tant singulirement plus complique lorsqu'il cherche construire des reprsentations de reprsentations. Car tout se fait alors travers un unique systme, le langage. L'objet est trop proche de l'outil22. Il devient difficile de distinguer l'objet construit par le chercheur du phnomne tudi, et on doit tre extrmement vigilant sur la mthode et l'expression sous peine de ne plus savoir "de quoi on parle", ou plus exactement "qui parle de quoi". Pour le chercheur, qui travaille non pas sur la reprsentation (qui ne saurait tre que le rsultat ultime de ses investigations), mais sur ses manifestations sous formes de phnomnes empiriques exprims, le triangle psychosocial se double dun autre, le triangle smiotique (ou smantique), qui est la base de la rflexion cognitive contemporaine, fut systmatis en 1923 par Ogden et Richard23, et dont nous prsentons ici une version inspire du cours de Franois Rastier (il en existe divers raffinements). Le passage par le triangle smantique semble invitable, car les reprsentations sont des systmes symboliques. Le triangle smantique rend compte de ce que l'on doit, pour faire de la smantique - qui est la thorie des significations linguistiques (Mounin, 1972) - distinguer : - le signifiant (nonc du mot sous forme phonique ou forme graphique, manifestation matrielle du signe) ; - le signifi (c'est--dire le concept quil dsigne), dont le signifiant n'est qu'une expression ; - le rfrent, c'est--dire l'objet du monde que le mot dsigne (ce que les anglophones dsignent par "thing meant"). Pour dire vite, le triangle smantique, qui rappelle la triade aristotlicienne, propose de distinguer la chose (rfrent/ "Res"), l'ide ou concept de la chose (signifi/ "Conceptus") et le nom de la chose (signifiant/ "Vox") qui est aussi le nom de l'ide de la chose. Son principal intrt est de rappeler que : - le concept n'est pas la chose (on ne peut pas s'asseoir sur un concept de chaise) ;
22 Il s'agit ici d'une application aux "expriences de pense" du principe d'indterminabilit d'Heisenberg. Pour dire vite
(parce que cette section est dj assez ardue), l'objet d'tude est d'autant plus dur cerner que les moyens d'approche qu'on en a sont de la mme nature que ce qui constitue sa nature d'objet (l'observation perturbe le phnomne observ). Or, approcher des concepts uniquement constitus de mots avec un outil (la langue) uniquement constitu de mots fait que la prcision est trs mauvaise, cause des effets d'auto-rfrence : on distingue mal l'outil de mesure du phnomne observ. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point. 23 Danile Dubois, 1991, p. 25. Le schma est tir de Rastier, F. La triade smiotique, le trivium et la smantique linguistique, nouveaux actes smiotiques, 9, PULIM (Limoges) 1990.
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- le mot n'est pas le concept (le concept de chaise est fait d'autre chose que de 6 lettres) ; - le mot n'est pas la chose (il est impossible de prononcer la chaise sur laquelle je suis assis). Le triangle smiotique
Rfr
(Res : peut tre un objet concret ou une pense)
symbolise
se rfre
Signifiant
Vox : mot dnomme
Signifi
Conceptus : ide
Par exemple, dans le cas du signifi lecteur (personne qui lit), le signifiant est, sous forme vocale "lekt R", sous forme graphique "lecteur", et le rfrent24 "LECTEUR", toute personne qui lit. Dans notre contexte, VOUS-MME, qui lisez actuellement, tes une occurrence particulire de lecteur. On peut faire une interprtation plus ou moins raliste du "rfrent", et les interprtations varient d'ailleurs suivant les coles25. Mais, en tous cas pour nous qui ne sommes pas linguiste, les relations entre signifi et rfrent ne paraissent pas trs claires. Le rfrent est presque toujours une occurrence du signifi, quand il sagit dobjets matriels. Par exemple, le mot lion reprsente lide de lion dans toute sa gnralit, alors que son insertion dans le discours renvoie diffrentes formes particulires de ralit (le LION de Denfert, le LION de Kessel, le LION du jardin des Plantes etc.). Mais le mot peut aussi bien tre utilis pour dsigner le concept quune occurrence particulire.
le lion est le roi des animaux le lion que jai rencontr est pel.
Pour les mots abstraits, et les mots grammaticaux, dont la rfrence est intrieure au langage, la situation nous parat encore moins claire. Il semble que, selon la catgorie dexemple que lon prend, et selon que lon se place dun point de vue individuel ou social, tantt le rfrent est un objet
24 On doit Saussure la convention qui consiste mettre en majuscules les rfrents. 25 La question est difficile. En fait, le triangle smantique sappuie implicitement sur le postulat de ralit, et distingue
lobjet matriel (rfrent), le concept de cet objet (i.e. la catgorie linguistique par laquelle on se rfre cet objet matriel (signifi)) et enfin lexpression dans la ralit sous forme vocale ou autre de ce signifi (signifiant). Il y a donc trois objets : la chose relle, le nom de la chose, et lexpression du nom de la chose. Cette vision est trop particulire pour sappliquer efficacement aux objets non matriels, puisque lon sent bien que le signifi nest pas lobjet mental lui-mme (pas plus que le signifiant nest le signifi) il nen est que le nom. Pour pallier cette difficult, on considrera provisoirement que le thought or reference, ou signifi est la fois le nom-de-la-reprsentation-mentale et la reprsentation mentale elle-mme. Le signifi et lobjet mental sont deux faces dune mme chose.
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personnel au locuteur, tantt un objet social... Bref, ces notions sont peut-tre utiles pour tudier la langue, mais il ne nous semble pas quelles soient, en ltat, oprationnelles pour tudier ce dont parle la langue. Or, cest bien cela qui nous intresse. En tous cas, les travaux sur la reprsentation sociale doivent dsormais prendre en compte la combinaison de ces deux avances pistmologiques, savoir que la ralit est une construction sociale, et que la communication des reprsentations - reprsentations de rfrents - se fait par lusage de signes qui ne sont ni les reprsentations, ni les rfrents eux-mmes. Il y a donc une imbrication des reprsentations, des representamens (rfrents reprsents), et de l'expression linguistique de ces representamens, la Vox, seul phnomne auquel a accs le chercheur en dfinitive.
L'tat d'avancement des travaux la suite des avances mthodologiques de Moscovici et de son cole pourrait alors se reprsenter en combinant dans un diagramme unique le triangle smiotique et le triangle psychosocial. Cette figure devrait en principe permettre de dcrire comment se communique socialement une reprsentation. En voici une figuration utilisant pour les sommets les lments de la triade aristotlicienne : res (la chose, le rfrent), conceptus (le signifi, la pense), vox (la parole, le symbole, le signifiant). Une tentative pour combiner le triangle smiotique et le triangle psychosocial
Res
r1 r2
se rfre
Conceptus de ego
C1
dnomme
symbolise
C2
Conceptus de alter
v1
ego
v2
alter
Vox
Pour rsumer un peu brutalement, le travail de Moscovici insre, dune manire irrmdiable, le social au coeur mme de la psychologie cognitive. Et, de la combinaison des deux schmas triangulaires que nous avons mentionns, nat une problmatique la fois universelle et complexe, puisquelle risque de potentialiser les uns par les autres les problmes non rsolus de la philosophie de la connaissance, de la psychologie de la forme, et de la smiologie.
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Car les liens entre sujets et les liens directs entre signes font que la reprsentation sociale n'est pas une simple image du monde : elle construit entre ses lments des liens qui n'existent pas forcment dans la ralit (au sens physique du terme). C'est la fois ce qui fait leur caractre riche, constructif, volutif, et qui rend leur tude difficile. Les reprsentations elles-mmes sont-elles des rfrents ou des signifis ? La question n'est pas simple. Prenons le cas du signifiant "maison", qui se rapporte au signifi maison et au rfrent MAISON. Cet exemple est un peu pnible lire. Que le lecteur se rassure : nous renoncerons de toute faons approcher le problme de cette manire. Dans la phrase : "nous rentrons la maison", nous manipulons mentalement un objet qui est la reprsentation de la maison. C'est mme une reprsentation sociale, puisqu'elle est communicable et que nous la partageons avec nos auditeurs. Cette reprsentation est-elle le rfrent MAISON ? Martinet crit :
"Tout ce que je sais26 du sens du mot "maison", c'est qu'un certain type d'exprience est associ chez moi au signifiant /mez/ ou son substitut graphique maison, et que cette association existe chez les autres personnes de langue franaise. La preuve m'en est fournie par leur comportement, y compris leur comportement linguistique, selon lequel le mot maison figure exactement dans les contextes o je pourrais le placer moi-mme. " (Martinet, cit par Mounin, 1972)
Toute la difficult vient de la diffrence entre type et occurrence de type, ou, plus exactement, entre reprsentation sociale et reprsentation individuelle, le premier tant d'une certaine faon l'archismme (la catgorie) du second. Car nous pensons la maison notre faon, c'est notre reprsentation individuelle de la MAISON "A" (celle qui est sise notre adresse postale). Mais, si cette reprsentation est communicable, c'est bien parce que, chez la personne qui nous coute, il existe galement une (autre ?) maison, qui renvoie quelque chose d'analogue dans un champ smantique, mais dont le rfrent MAISON "B" se trouve une autre adresse. Nous ne tendrons pas plus ici : le triangle smantique dbouche rapidement sur des problmes ontologiques insolubles. Heureusement, nous ne nous intressons pas l'objet-en-soi, si une telle chose existe. Comme, de toutes faons, la reprsentation sociale elle-mme est faite d'un tissu ineffable, nous ne la connatrons qu' travers une reprsentation-de-reprsentation. Nous cherchons simplement construire un systme de reprsentations-de-reprsentation empirique utilisable par l'observateur que nous sommes, de faon utilitaire. Nous cherchons reprsenter de la faon la plus opratoire possible la reprsentation sociale.
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Comme on le voit, le triangle smantique ressemble fort un "triangle des Bermudes", o la reprsentation risque de se perdre. Pour contourner ce lieu dangereux nous allons aborder le problme de la reprsentation des reprsentations avec une formalisation plus simple, qui limine la question du rfrent et, faisant confiance aux acquis de la psychologie sociale, nous allons considrer que le rel est un construit social. Ds lors, tout est reprsentation : nous laisserons volontairement en suspens la question "de quoi la reprsentation est-elle une reprsentation ?". S'il reste entendu que la reprsentation est une reprsentation "de quelque chose", nous ne chercherons pas savoir de quoi. Comme Binet qui dclarait superbement "l'intelligence, c'est ce que mesure mon test", nous considrerons que "la reprsentation, c'est ce qu'elle reprsente". C'est du reste la position adopte par le premier Wittgenstein (1921) pour rsoudre la question du sens, lorsqu'il considrait qu'il ne fallait pas chercher "quelque chose" derrire chaque mot :
"Ce qu'on ne peut pas dire, il faut le taire" (Wittgenstein, Tractatus, 7. 0)
III.3.1.
Parmi les problmes auxquels est confront ltude scientifique du monde figure le flou des dichotomies sujet/objet, et matriel/idel qui fait que lon ne sait jamais clairement QUI parle, ni DE QUOI on parle. Ces deux difficults dcoulent de la problmatique triangulaire de la reprsentation. Le phnomne dcrit est toujours une reprsentation (description) de quelque chose (objet) par quelqu'un (sujet). Or cette triade est ontologiquement inscable : on ne peut pas sparer en lments atomiques le sujet, l'objet ou la description, pour les raisons qui ont t voques plus haut (2. 2. 3). C'est vrai mme pour les perceptions les plus simples.
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"La formation des concepts commence avec la perception de la forme. Alors que l'image optique projete sur la rtine est un enregistrement mcaniquement complet de son homologue matriel, le percept visuel correspondant ne l'est pas. Percevoir la forme consiste apprhender les caractristiques structurales que contient le matriau-stimulus ou qui lui sont confres. Il est rare que ce matriau soit exactement conforme aux formes qu'il acquiert dans la perception. (...) L'important, c'est qu'on puisse dire d'un objet regard par quelqu'un qu'il n'est vraiment peru que dans la mesure o il s'adapte une forme organise. (...) Strictement parlant, un percept ne se rfre jamais une forme unique, individuelle ; il renvoie plutt un genre de modle dont relve le percept. Il peut n'y avoir qu'un seul objet correspondant ce modle, comme il peut y en avoir d'innombrables. (...) Il n'y a donc aucune diffrence entre percept et concept, ce qui est tout fait conforme la fonction biologique de la perception. Pour tre utile, la perception doit renseigner sur les types des choses - sans quoi les organismes seraient incapables de mettre profit l'exprience vcue." (Arnheim, 1969, 1976, p. 37)
Dans l'tude de la cognition, la difficult de dmler la "source" de son "effet" est apparue tellement insoluble que certains thologistes en sont venus adopter la notion ambivalente de "stimuluscontrast" dans laquelle on ne tranche pas entre le fait que le stimulus est dfini par contraste avec son contexte, et celui qu'il est dtermin comme stimulus prcisment par le fait qu'il dclenche une rponse qui est, elle-mme, dfinie par contraste avec son contexte comportemental lors du processus d'observation. Le terme "stimulus-contrast" vient de Andrew (1963). La critique de l'ambivalence de ce terme se trouve dans une note de Hinde (1965, 1971 p. 73). Le problme de l'ambivalence du terme a empch la traduction du terme dans l'dition franaise d'un article de Van Hoof (1967, 1978, p. 21) comme en tmoigne une note du traducteur. L'histoire de ce terme n'est pas anecdotique : l'thologie est probablement, avec la physique, et la psychanalyse, la discipline dans laquelle la rflexion sur l'acte d'observation a t la plus pousse27. On tombe ici sur une question fondamentale : le message ne peut pas tre indpendant du code de dcryptage, et cette difficult apparat mme dans des circonstances o l'on cherche dcrire des phnomnes "simples" . Trancher la question sur le plan thorique est, par construction impossible. Car le signe exprim renvoie la fois un rfrent et un systme arbitraire et conventionnel de perception et de description qui spare de faon contingente le phnomne du contexte :
"Le signe (la phrase) prend un sens par rfrence un systme de signes ou langage, auquel il appartient. Comprendre une phrase, c'est en somme comprendre un langage." !Wittgenstein, 1965, p. 31) "La ralit des "choses" semble se condenser dans ce dont elles sont faites, c'est--dire dans les lments simples qui composent entre eux des ensembles fonds sur des relations secondes par rapport aux composants. Mais en cherchant dcouvrir ce "fond" de ralit que seraient les lments simples, au principe de tout compos, on ne peut qu'tre renvoy vers des analyses plus fines d'interactions entre des termes toujours supposs "derrire" les relations explores. (...) Disons que tous semble se passer
27 Sur ces questions, voir Parain-Vial (1981) et notamment dans ce recueil l'article de Poirier, dont nous partageons bien
des vues.
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suivant la prophtie de L'Ethique : les corps les plus simples - qui certes ne mritent plus le nom de corps - sont pour nous des "entits fugitives"28 aux proprits instables, ne manifestant leurs caractristiques qu'en fonction d'un contexte qui d'une certaine faon les dtermine" (Tintland, 1986, p. 74).
Les limites entre objet et observateur, entre objet et description, entre observateur et description, sont floues car l'observation est un processus de construction interactive. Dans chaque paire, les deux concepts se recouvrent parce qu'ils sont dfinis l'un par l'autre. De mme, on a vu que la limite entre sujet et groupe est galement floue. Pour liminer ces difficults, la FRC restreint le champ d'analyse l'ensemble des observables. Elle immerge lensemble des observateurs et des observables, considrs comme tant ontologiquement quivalents, dans un cosmos moniste constitu dune combinatoire de signes. On ne s'intresse pas la "ralit", mais seulement la vision subjective qu'en ont les observateurs, par consquent, il n'y a pas de raison de distinguer a priori les reprsentations d'objets "rels" de celles d'objets "non-rels", puisque, du point de vue du sujet, ce sont toutes des reprsentations. Pour dire vite, nous avons mis dans un mme sac "cosmos" tous les objets imaginables (c'est--dire, qui peuvent tre dcrits), sans distinction de nature, sans faire de catgories pralables, et nous considrons que chaque objet n'est rien d'autre qu'une combinaison de "signes", qui sont nos lments atomiques. Lobservateur qui parle extrait de ce cosmos une projection particulire, constitue par la combinatoire des signes quil connat (cest--dire, formellement, qu'il instancie en tant quobservateur). On pourrait dire que cet espace est lespace smiotique de lobservateur, au sens le plus large, multimodal. C'est--dire qu'il est constitu non seulement, par exemple, de son langage de description, ses cognmes et ses percepts, mais aussi, de plein droit, des objets eux-mmes tels qu'il les peroit (rfrents, objets matriels, reprsentations sociales...). Cette combinatoire est un tissu de possibles et dobservables o les objets sont des combinaisons de signes pas forcment de mme nature (par exemple, des percepts, des mots, des commandes motrices). C'est la nature de l'observateur qui dtermine ce qu'il peut percevoir. Comme l'exprime bien Cyrulnik :
"(...) un tre vivant ne peut percevoir dans l'objectif de son monde intrieur que les informations traitables par son quipement sensoriel et neurologique. Chaque monde objectif est donc diffrent d'un tre vivant un autre, puisque nos organes sensoriels et nos cerveaux sont diffrents" (Cyrulnik, 1989, p. 84)
28 "Le corpuscule (...) n'est plus qu'un ensemble de potentialits affectes de probabilits ; il n'est plus qu'une entit qui se
manifeste nous de faon fugitive. Quant l'onde, elle perd aussi, plus totalement encore que le corpuscule sa signification physique ancienne : elle n'est plus qu'une reprsentation de probabilits dpendant de connaissances acquises par celui qui l'emploie." (de Broglie, 1956, p 132).
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Ce qui est vrai d'une espce une autre est aussi vrai pour deux observateurs diffrents de la mme espce. Chaque objet est subjectif, immerg dans lunivers de lobservateur qui l'instancie. Le monde que considre notre formalisme, nest pas, il ne peut que tre dcrit par un observateur. En ce sens, la FRC est absolument relativiste. Autrement dit, nous ne nous intressons pas au monde luimme, mais seulement sa perception par un observateur, c'est--dire au monde subjectif. Dautre part, comme on considre que tout est relatif, et en particulier que le formalisme sapplique aussi lobservateur quest lutilisateur du formalisme (vous et moi) au moment o il dcrit le monde, toute description du monde est localement cohrente car immerge dans lunivers de description de celui qui dcrit. Et donc, dans cet univers local (et cette proprit est vraie quel que soit lunivers local), on se retrouve dans une formalisation moniste neutre, o linteraction est possible entre les observateurs, exactement comme sil y avait une ralit exogne, bien que celle-ci n'apparaisse pas en tant que telle, a priori, dans le formalisme. Pour prendre une mtaphore, ce cosmos ressemble fort au monde du rve, dans lequel on manipule des objets sans que leur inexistence matrielle pose problme. Notre cosmos est donc une sorte d'agrgation entre les mondes des possibles de tous les observateurs. Nous suivons en cela une approche non-objectiviste prconise par le crateur de la notion de reprsentation sociale (Moscovici, 1986, p. 72):
"Pour ma part, je souscris pleinement l'affirmation suivante du philosophe Merleau-Ponty, dont l'approche est parfaitement adapte nos besoins : "Du seul fait qu'on pratique la psychologie sociale, on est hors de l'ontologie objectiviste, et l'on ne peut y rester qu'en exerant sur l'objet qu'on se donne une contrainte qui compromet la recherche. L'idologie objectiviste est ici directement contraire l'avancement du savoir (...)" (Merleau-Ponty, 1964, p. 43)
et
"Nous devons nous dbarrasser de l'ide que se reprsenter quelque chose consiste imiter par des penses ou du langage des faits et des choses qui ont une signification en dehors de la communication qui les exprime. Il n'y a pas de ralit psychologique ou sociale 'en soi', pas d'image transparente d'vnements ou de personnes dconnectes de la personne qui cre l'image" (Moscovici, 1988a, p. 230)
La question qui va se poser, videmment, est : comment cette agrgation anarchique de toutes ces perspectives individuelles peut-elle avoir une cohrence globale ? Car, contrairement au monde des rves, notre ralit possde des proprits manifestes d'indpendance de l'observateur. Si Thomas a mang le dernier chocolat de la bote, Albert ne trouvera plus rien dedans quand il l'ouvrira. Notre formalisme permet-il de rendre compte de ces proprits ? Cest ce qui sera montr dans les sections suivantes. Mais dabord un avertissement. La FRC est un formalisme conu pour rsoudre ce problme de limpuissance du solipsisme expliquer les phnomnes volutifs. L'application de certains de ses aspects un niveau ontologique est discutable, et nous renvoyons le lecteur intress une discussion plus complte (Lahlou, 1990a). En effet, on pourrait prendre le formalisme au mot, et considrer qu'il est non seulement un
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modle de description, mais aussi un modle d'explication du rel, qui correspondrait alors l'approche constructionniste, qui veut que la "ralit" ne soit finalement qu'une sorte de solipsisme collectif. L'existence des objets ne serait alors autre chose que le rsultat d'un accord entre observateurs. Nous n'adhrons cette position extrme qu' la condition d'inclure de plein droit comme observateurs aussi les objets non humains. Et, de fait, il semble que cette position ait pour elle certains arguments solides, notamment une certaine lgance formelle. Mais ceci dpasse le cadre de notre modlisation qui, insistons sur ce point, porte sur des descriptions subjectives du point de vue des observateurs, et fort heureusement, nous n'aurons besoin ici que de quelques uns des aspects techniques du formalisme, qui ne prjugent pas des choix effectus sur le postulat de ralit. Nous nous intresserons donc ici exclusivement aux mondes subjectifs (vcus par les sujets), et nous utiliserons du formalisme les aspects combinatoire (les objets sont des assemblages de traits - ou signes ), moniste (pas de diffrence a priori entre les descriptions d'objets matriels et immatriels), et computable (on peut effectuer les oprations logiques ou mathmatiques sur les signes du formalisme) . Voici les notions de base de ce formalisme29 :
[1. 2. 3. 2] Signes et objets Les signes sont les parties lmentaires d'un objet. Tout objet est un assemblage (ou "syplexe") de signes. Tout syplexe de signes est un objet. [1. 2. 3. 3] Combinatoire et syplexes Si N est un ensemble de signes. On appelle combinaison (ou bloc) de signes tout ensemble de ces signes, c'est--dire toute partie non vide de l'ensemble N qui contient les signes. Une combinaison est un groupement, sans rptition et sans ordre, des signes. Un arrangement de signes est une combinaison ordonne30 de signes, avec rptition permise de ces signes. Un systme S de N est un ensemble non vide (non ordonn) de blocs de N, sans rptition de ces blocs. Autrement dit, S appartient l'ensemble des parties non vides de parties non vides de N. Ou encore : S est une combinaison de parties non vides de N. Un k-systme est un systme constitu de k blocs.
29 Pour faciliter les renvois, nous rutilisons ici les numrotations de paragraphe correspondants de Lahlou (1990a). 30 Ordonne signifie ici que nous distinguons, dans l'expression de la combinaison des lments d'un ensemble, diffrents
objets selon l'ordre squentiel d'nonciation de ces lments. Non ordonn signifie que l'ordre d'nonciation est indiffrent. Formellement : (a,b) est distinct de (b,a). Autrement dit, une diffrence dans l'ordre d'expression des symboles est une raison suffisante de distinction entre deux expressions. On distingue les parties ordonnes (arrangements) au fait qu'elles sont limites par des parenthses "(", ")" et non des accolades : "{", "}", qui, elles, limitent les parties non ordonnes (combinaisons).
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Si A(N) est l'ensemble des arrangements d'lments de N, on appellera syplexe sur N tout arrangement de systmes de A(N). Cette dfinition un peu complique recouvre en fait une notion trs simple : un syplexe est une combinaison, ordonne ou non, de groupes de signes, dont certains sont localement ordonns et d'autres non. [1. 2. 3. 4] Alphabet L'alphabet d'un objet est un ensemble des signes en lequel se rsout cet objet. L'alphabet d'un objet est donc un ensemble. Avec un assemblage de ses lments (signes) il est possible de reconstituer l'objet (c'est dire le syplexe de signes qui le constitue). [1. 2. 3. 8] Univers L'univers d'un objet est obtenu par la combinatoire complte des signes qui composent cet objet, c'est-dire la classe des syplexes qui peuvent tre construits avec des signes qui constituent l'objet. C'est donc aussi la combinatoire de l'alphabet de cet objet. 1. 2. 4 Relation Toute relation entre deux objets peut tre formalise comme un syplexe qui contient ces deux objets. Inversement, deux objets sont en relation s'il existe un syplexe qui les contient tous les deux. Un syplexe contenant deux objets A et B sera appel une relation entre A et B. Selon les autres objets qui constituent ce syplexe, la relation variera. Par extension, une relation entre des objets (Ai) est un syplexe qui contient tous les Ai. A l'intrieur d'un univers donn, l'arrangement des relations est quivalent l'arrangement des objets car l'un peut tre dfini par l'autre et rciproquement, l'aide des oprations d'union et d'intersection (et, ou inclusif). Les relations sont dfinies par les objets qu'elles contiennent, et les objets par les relations qui les contiennent. Les relations tant des syplexes et les objets aussi, on voit qu'un univers est autant un arrangement d'objets qu'un arrangement de relations. Toute relation, au sens o on l'a dfinie, est (=) un objet, et rciproquement. [1. 2. 5] U-langage Pour dcrire des comportements, des reprsentations, il faudra disposer d'un concept qui englobe, dans l'univers des possibles d'un observateur, la seule partie de ce qui est intressant (faisable, plausible, observable, exprimable, raliste, ce qu'on voudra, bref, une partie pertinente seulement de l'univers des possibles). Cette partie est ce qu'on appellera un U-langage (U pour "Um", qui signifie "propre" en allemand). Soit un alphabet A. Un U-langage sur A est une partie UL(A) de l'univers de A. Un U-langage est donc une combinaison de syplexes de A. [1. 2. 7] Observateur Un observateur est un objet particulier, muni d'un U-langage. Un observateur est donc un couple (objet, U-langage).
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[1. 2. 8] Systme-compatibilit On dira qu'un objet X est compatible avec l'observateur (O, ULo) si l'alphabet de X est inclus dans l'alphabet de ULo. [1. 3. 2] Monde et ralit Dans son U-langage, l'observateur dfinit son monde, qui est l'ensemble des objets qu'il considre tre "rels". Le monde de l'observateur est inclus dans son U-langage. C'est un choix contingent, par l'observateur, l'intrieur des possibles de l'univers.
III.3.2.
La reprsentation en FRC
Il importe de bien prciser que cette formalisation n'est valide que si l'on fait le postulat que "quelqu'un parle", c'est--dire qu'elle porte sur les reprsentations d'un observateur31. De mme que, dans un roman, la prsence de l'auteur est implicite, dans l'tude de la reprsentation on prsuppose qu'il y a reprsentation, que celle-ci soit l'oeuvre de Dieu, d'un esprit hglien, ou d'un homme quelconque. Notre formalisme ne porte que sur ce qui est reprsentable. Comme le remarque Reinert (communication personnelle), les signes utiliss ne sont pas les signes constitutifs d'un monde absolu, immanent ; ce ne sont que les signes arbitraires d'une reprsentation32. Dans notre formalisation, tous les objets (autrement dit : tout ce qui peut tre dcrit) sont des arrangements d'autres objets plus petits, qui sont en dernire analyse des arrangements des objets atomiques ou signes qui constituent le U-langage de l'observateur. En particulier, Une reprsentation est un syplexe associant des objets de lunivers dun observateur. Comme on le voit, que la reprsentation soit considre comme objet ou relation est sans importance. Et il nexiste pas de diffrence ontologique entre la reprsentation et "ce quelle reprsente". Il ne peut exister dans notre formalisme que des diffrences de description. Cette reprsentation (petit ovale) est une partie d'objets plus grands, que je reprsente ici par un grand ovale.
31 On applique ici, restreint au problme de la description formelle, un axiome plus gnral que Parmnide a formul un
niveau pistmologique "On ne peut connatre ce qui n'est pas, ni l'noncer ; car ce qui peut tre pens et ce qui peut exister sont une mme chose" 32 Sur ces points, nous renvoyons le lecteur une discussion plus complte dans Lahlou (1990a).
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Par exemple, un mot n'est qu'une partie d'un ensemble plus vaste qu'est le langage, un souvenir n'est qu'une partie de la mmoire d'un individu, un arbre n'est qu'une partie d'un cosystme plus vaste : la fort. Une figuration topologique de la reprsentation (2)
Ainsi du mot "lecteur" qui est une partie du U-langage de la langue franaise naturelle, et dont une dfinition est constitue, dans ce U-langage, du syplexe de mots suivant :
"LECTEUR, TRICE n. Etymologie 1307 liturgie, v. 1120 fm. en 1549 lat. lector, de lectum, supin de legere. Lire. *I. _ 1. Personne qui (occasionnellement ou par fonction) lit haute voix devant un ou plusieurs auditeurs. Un excellent lecteur. De leurs vers fatigants lecteurs infatigables (Molire). - Esclave qui faisait fonction de lecteur Rome. > Anagnoste. - Le lecteur d'un roi, d'un prince. - Relig. Le lecteur de semaine la chaire du lecteur, dans le rfectoire d'un couvent. > Anagnoste. - Par appos. La soeur lectrice.
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Liturgie rom. Anciennt. Clerc ayant reu l'ordre du lectorat (second ordre mineur), et, par ext., tout clerc charg d'une lecture liturgique. Les fonctions du lecteur sont (... ) de lire et de chanter les leons (... ) et de bnir le pain et les fruits nouveaux (R. Lesage, Dict. de liturgie romaine). (1972). Mod. Lac auquel est confi le service de la parole de Dieu.. _ 2. [a] Anciennt (sous l'Ancien Rgime). Professeur. - Lecteur royal, au Collge de France (Collge des Lecteurs royaux). Lecteur d'anatomie. [b] (1842 de l'all. Lektor). Mod. Assistant tranger adjoint aux professeurs de langues vivantes dans une universit. Lecteur d'anglais. Lectrice d'allemand. Il est lecteur de franais dans une universit allemande. _ 3. Personne qui lit, pour son compte. Cet homme est un grand lecteur (Littr). Un lecteur de journaux, de revues, de romans. L'attention l'esprit, l'imagination, la sagacit du lecteur. Lecteur averti, cultiv. Auteur, crivain et lecteurs. S'adresser au lecteur. Avis au lecteur. Ami lecteur.... Hypocrite lecteur, mon semblable, - mon frre! (Baudelaire, Au lecteur). - Nombre de lecteurs. Je n'cris que pour cent lecteurs (Stendhal). - Courrier des lecteurs, dans un journal. nos fidles lecteurs. _ 4. [a] Personne dont la fonction est de lire et de juger les oeuvres encore manuscrites proposes un directeur de thtre, un diteur. Ce romancier est lecteur dans une grande maison d'dition. [b] Personne qui relit et corrige des textes destins l'impression. Lecteur correcteur. *II. 1934. (Appareil, instrument). _ 1. Dispositif servant la reproduction de sons enregistrs. Lecteur lectromagntique, lectrodynamique, pizo-lectrique. > Pick-up. Lecteur optique. Lecteur de son, d'un projecteur cinmatographique. Lecteur magntique. Lecteur de cassettes. Des lecteurs-enregistreurs qui permettent d'enregistrer en voiture (l'Express, juin 1973). Les lecteurs de cassettes et les lecteurs de cartouches sont apparus aprs l'auto-radio (l'Express, 11 juin 1973, p. 33). Lecteur de disques* (4. ) compacts. Un lecteur laser pour auto (le Point, n 573, 12 sept. 1983, p. 103). _ 2. Lecteur de cartes : lampe sur flexible pour lire les cartes la nuit en voiture. _ 3. [a] Inform. Organe effectuant la lecture d'informations. Lecteur perforateur de bandes, de cartes. Lecteur de cls ( code). Lecteur automatique de caractres. Lecteur optique. [b] Lecteur de microfiches, de microfilms : instrument permettant de lire des microfiches, des microfilms (par agrandissement, projection... ). " (Le Robert lectronique, d. 1991)
Comme on le voit, le mot "lecteur" appartient un grand nombre de syplexes diffrents (lecteur danatomie, lecteur laser pour auto...). Chacun de ces syplexes constitue un contexte pertinent dans lequel lecteur prend un sens particulier et rfre un certain type de LECTEUR. Lexemple porte ici sur des mots, mais tous les objets de l'univers de lobservateur, que nous avons audacieusement reprsents par des petits symboles diffrents dans le graphique ci-dessous, sont lgitimement utilisables comme reprsentations particulires.
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Par consquent une reprsentation peut combiner des objets de diffrentes catgories (physiques, mentaux, linguistiques...). En dfinitive, notre formulation n'a rien d'original, puisqu'elle revient la dfinition unificatrice que donnait dj Flament (1981, 1986) :
Peut-tre les spcialistes seront-ils daccord sur les notions minimales suivantes : - une reprsentation est un ensemble de cognmes (Codol, 1969), organis par de multiples relations - ces relations peuvent tre orientes (implication, causalit, hirarchie...) mais toutes peuvent se "dgrader" en une relation symtrique traduisant lide vague de "aller ensemble" (cf. Vacherot, 1978) - cette relation, en gnral, nest pas transitive : si A va avec B pour certaines raisons, et B avec C pour dautres raisons, il se peut fort que A et C naient aucune raison daller ensemble.
Dit autrement "une reprsentation sociale est un ensemble structur d'lments cognitifs" (Rouquette, 1994). Le formalisme FRC, conu pour prendre en compte les interactions entre "matriel" et "idel", et les relations entre "individu" et "groupe", aboutit donc tout fait naturellement, pour les reprsentations, au noyau dfinitoire sur lequel saccordent les spcialistes du domaine. Nous avons simplement choisi un mode d'assemblage des cognmes qui permette une manipulation mathmatique et statistique ultrieure, bas sur celui de l'analyse combinatoire33.
33 Notre modle des reprsentations prsente des analogies avec celui des modles mentaux de Johnson-Laird, en ce qui
concerne son fonctionnement. Par construction, il respecte en particulier ses trois hypothses principales : "-chaque entit est reprsente par un lment correspondant dans un modle mental ; - les proprits des entits sont reprsentes par les proprits de leurs lments ;
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Notre formalisme est particulirement primaire ; il ne distingue que des cognmes, qui sont relis par des liaisons non spcifies, de simples associations, parmi lesquelles on distingue seulement le fait qu'elles sont ou non ordonnes34.
III.3.3.
Traduction psychologique
Nous allons maintenant montrer comment notre thorie prend sens dans le domaine psychologique. On verra que, finalement, nous n'avons fait que rorganiser d'une manire plus formalise des intuitions et des ides anciennes. L'ide de la nature combinatoire des reprsentations est classique, on la trouve dj chez Charcot, dont le "schma de la cloche" est clbre35. Sur ce schma, qui reprsente en quelque sorte une image mentale de la cloche, des liaisons entre diffrents aspects de la cloche sont reprsentes (le son, limage, le nom, etc.). Il ne sagit l que dune simplification pdagogique, fantaisiste sur le plan anatomique. Elle exprime nanmoins clairement la vision connexionniste qui prvaut encore maintenant dans les modles neuro-psychologiques.
- les relations entre les entits sont reprsentes par les relations entre les lments." (Johnson-Laird, 1993). Il s'en distingue nanmoins par le fait que dans notre modle les "entits" sont les "lments", ce qui rend triviales les proprits nonces ci-dessus. 34 Et mme, cette notion d'ordre sera peine utilise dans les algorithmes. Compare celle des thories contemporaines la plus proche, celle des SCB (schmes cognitifs de base, Rouquette, 1994), la ntre s'en distingue par le fait que les "connecteurs" sont pour nous des cognmes (signes) comme les autres, ils n'ont pas un statut part dans le modle. 35 On pourrait, videmment, remonter beaucoup plus loin, au moins jusqu' l'ontologie d'Anaxagore o les objets sont constitus de combinaisons de fluides lmentaires.
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Attirons en passant lattention du lecteur sur lambigut de la nature de ces objets relis entre eux par la reprsentation : sagit-il de perceptions (du bruit de la cloche, de son image, etc. ) comme limaginait sans doute Charcot, ou des objets eux-mmes ? Pour lobservateur occidental36qui se reprsente, il est impossible de faire la diffrence aisment, puisquil est captif de son monde perceptif. On ne peroit jamais le bruit de la cloche (qui est une abstraction thorique), mais seulement la sensation du bruit de la cloche. Mais, du point de vue de lobservateur, (tout se passe comme si) la reprsentation relie les objets (mentaux) eux-mmes. Les signes sont issus de l'exprience des sens. C'est ce que Paulhan exprimait de faon troublante :
36 Il est possible que certaines visions du monde plus aigus limitent ces confusions. Par exemple, si lon en croit Whorf,
le Hopi distingue dans des catgories grammaticales diffrentes les objets de perception et les objets d'infrence, ce qui devrait diminuer lambigut. Pourquoi (...) n'utilisons nous pas, comme les Hopi, diffrentes formes pour rendre compte du canal sensoriel (la vision) qui provoque la conscience, exemple : "je vois que ceci est rouge" "je vois que ceci est nouveau". Nous confondons deux types de relations trs diffrentes dans un vague "cela", alors que le Hopi indique que dans le premier cas voir prsente une sensation "rouge", et dans le second voir prsente un indice non spcifi d'o est tire l'infrence de nouveaut. Si nous examinons maintenant "on me dit que ceci est rouge" ou "on me dit que ceci est nouveau", nous locuteurs europens en resterons notre fruste "ceci", mais le Hopi utilise encore un autre expression et ne fait plus de diffrence entre "rouge " et "nouveau" puisque, dans les deux cas, la pertinente la conscience est faite par un compte-rendu verbal, et non par une sensation per se ou par un indice infrentiel. (...) dans ce domaine et dans quelques autres, L'Anglais est au Hopi ce qu'un gourdin est une rapire. (B. L. Whorf. A linguistic consideration of thinking in primitive communities. 1936. in B. L Whorf, op cit., pp. 65-86.)
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"Comprendre un mot..., ce n'est pas avoir dans l'esprit l'image des objets rels que reprsente ce mot, ... mais bien sentir en soi un faible rveil des tendances de toute nature qu'veillerait la perception des objets reprsents par ce mot". (Paulhan, cit par Benzcri, 1981, p. 44)
Quoi qu'il en soit, l'important est que chacun des signes (son, vue, nom etc.) sont des parties de la reprsentation globale, parties qui sont lies entre elles par l'exprience vcue de situations qui les associent. Car l'arrangement de ces objets est produit par l'exprience. Sur le plan psychologique, elle se traduit par une association. Nous sommes donc ici cohrents avec Spitz (1968, p. 100) qui dfinit le signe :
"Un signe est un percept empiriquement li l'exprience d'un objet ou d'une situation.,(...) le terme signal dsigne une liaison accepte par convention entre un signe et une exprience, que la liaison soit accidentelle, arbitraire ou objectivement prsente.(...) Un symbole est un signe qui remplace un objet, une action, une situation, une ide ; il a une signification qui va au del des apparences formelles. Les gestes et les mots sont les symboles les plus lmentaires."
Les termes signal et symbole employs par Spitz dsignent simplement (dit dans notre formalisme) des relations contenant le signe : une exprience contenant le signe, une relation contenant le signe et un objet, une action, une situation. La FRC traduit brutalement cela en considrant ces signes comme des signes constitutifs de la reprsentation ; les percepts ne sont plus "lis" la reprsentation, ils en deviennent des parties de plein droit. Les reprsentations sont des syplexes dont les signes sont issus des percepts lmentaires37.
L'ensemble des associations constitue donc une image subjective du monde. Or, cette image est homomorphe au monde, du moins d'un certain point de vue, elle en conserve la structure. Par consquent, lorsque nous tudierons l'enchanement des ides (par exemple exprim travers nos corpus d'observables), nous retrouverons quelque chose de l'enchanement du monde tel qu'il est vcu par le sujet. Spinoza, ds 1660, exprime cette ide avec une grande clart :
L'ordre et l'enchanement des ides est le mme que l'ordre et l'enchanement des choses (Ethique, livre II, thorme VII)
car :
Comme les penses et les ides des choses s'ordonnent et senchanent dans l'me, de mme exactement les affections du Corps et les images des choses s'ordonnent et s'enchanent dans le corps. (Ethique, livre V, thorme I).
37 "C'est aux donnes sensibles que (la science) doit directement emprunter les lments de ses dfinitions initiales (...) Il
faut (...) qu'cartant les notions communes et les mots qui les expriment, elle revienne la sensation, matire premire et ncessaire de tous les concepts." (Durkheim, 1895, 1992 p. 43).
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car :
Si le corps humain s'est trouv une fois affect simultanment par deux ou plusieurs corps, ds que, dans la suite, l'me s'imaginera l'un quelconque d'entre eux, elle se souviendra aussitt des autres. (Ethique, livre II, thorme XVIII) Scholie : Par l nous comprenons immdiatement ce qu'est la mmoire. Ce n'est pas en effet autre chose qu'un certain enchanement d'ides qui enveloppent en elles la nature de choses existantes en dehors du corps humain, enchanement qui se produit dans l'me, suivant l'ordre et l'enchanement des modifications du corps humain. () Ainsi par exemple, de la pense du mot pomus un Romain tombera immdiatement dans l'ide d'un fruit qui n'a aucune ressemblance avec ce son articul, ni avec lui rien de commun, si ce n'est que le corps de cet homme a souvent t affect par ces deux choses la fois ; c'est--dire que ce mme homme a souvent entendu le mot pomus en mme temps qu'il voyait le fruit. Ainsi chacun tombera d'une pense dans une autre suivant que, dans le corps de chacun, l'habitude aura ordonn les images des choses. Car un soldat, par exemple, voit dans le sable les traces d'un cheval, aussitt, de la pense du cheval il tombera dans celle du cavalier, de l dans la pense de la guerre, etc. Le paysan, au contraire, tombera de la pense du cheval, dans celle de la charrue, du champ, etc. Ainsi chacun, suivant qu'il aura contract l'habitude d'associer et d'enchaner les images de telle ou telle faon, tombera d'une pense donne dans une autre. (Spinoza, Ethique, livre II, scholie du thorme XVIII).
Cette vision, qui justifie directement l'approche par associations lexicales que nous allons dvelopper plus loin (V), est tonnamment moderne, proche de lapproche cognitiviste par rseaux neuronaux, qui cherche reproduire les mcanismes dapprentissage dcrits notamment par Pavlov et Skinner, en construisant des "botes noires" qui connectent stimulus et rponse. Dans une telle perspective, les ides qui nous intressent - et que nous chercherons reconnatre travers nos analyse des corpus textuels - peuvent tre considres comme des ensembles fonctionnels crs par associations dexpriences concrtes du corps. Ces reprsentations, en mme temps que le langage qui les exprime, sont apprises par l'exprience concrte du monde au cours de la vie de l'individu. Chaque situation vcue associe des perceptions des objets du monde ; la mmoire de l'observateur conserve ces associations, sous la forme de ce que nous appelerons des articulations38. Se constitue ainsi un vaste rseau d'associations mentales qui relie entre eux les images des objets39, et le vcu des situations correspondantes (motivations, sensations, motions, motricit). Laspect pragmatique provient de ce que la structure d'enregistrement possde une interface avec le monde. Elle est aussi susceptible de fonctionner (pour utiliser une image mcaniste) comme
38 Nous distinguons donc : les associations, qui sont des instanciations simultanes de signes dans le phnomne ; les
articulations, qui sont des assemblages (supposs par notre modle) durables chez l'observateur, et constitutifs (mmoire, ...) de celui-ci. Ex : je vois que "Albert est barbu" est une association ; je pense que "Albert est barbu" est l'instanciation (association) de ma reprsentation d'Albert (articulation provenant d'associations antrieures). 39 "() nous appellerons images des choses les modifications du corps humain dont les ides nous reprsentent les corps extrieurs comme prsents pour nous, malgr que ces images ne reproduisent pas la configuration exacte des choses, et lorsque l'me se reprsente les choses par ce procd, nous dirons qu'elle s'imagine." (Spinoza, thique, livre II, scholie du thorme XVII).
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structure de lecture, et donc de produire des rponses motrices. C'est ce qu'on dsigne par "apprentissage". Nous n'avons pas besoin ici d'une conception plus labore que le bhaviorisme primitif (voir Bellisle, 1992, pour une excellente revue dans le cas alimentaire). Cette conception associationniste, dont la premire tentative de modlisation neurologique remonte l'Esquisse de Freud (1895), est dsormais bien assise sur des bases exprimentales. Ces noyaux associatifs ragissent les uns sur les autres des niveaux plus ou moins agrgs, lintrieur de la bote noire quest le cerveau (version moderne de lme de Spinoza). Minsky (1988) les appelle des "simulus" (stimuli internes)40. La notion de simulus prsente lavantage de mettre en vidence la relativit de la nature du stimulus. Elle est apparemment incontournable pour toute approche matrialiste de la pense. Les progrs de la neurophysiologie renforcent chaque jour ce modle connectique du cerveau. Le simulus est une notion intressante, nanmoins, elle est trop lie des reprsentations informatiques pour que nous puissions l'utiliser sans danger. Retenons-en seulement qu'il est possible de construire des modles efficaces de fonctionnement de l'individu dans lequel le monde est simul par des reprsentations internes, et o l'hypothse d'un rfrent extrieur n'est pas ncessaire. Dans le mme ordre d'ides, la conjecture de Spinoza, que lme ne peut distinguer la prsence relle de sa sensation41, a pu tre montre de faon exprimentale :
"Depuis les annes 1920, l'eidtique n'a plus gure fait parler d'elle. Les observations rcentes les plus frappantes proviennent du laboratoire de Wilder Penfield, qui a obtenu ce genre d'images en stimulant lectriquement certaines zones des lobes temporaux du cerveau. Telles qu'elles sont dcrites par les sujets, les ractions expriencielles, comme les appelle Penfield, s'apparentent des flashes-back de scnes dj vcues. Une patiente entendait "chanter un cantique de Nol dans l'glise de son pays en Hollande. Elle avait l'impression de se trouver exactement comme elle l'avait t cette nuit de Nol qui remontait quelques annes auparavant". Les sujets s'accordent tous reconnatre que cette image est plus vivante que tout ce qu'ils parvenaient se rappeler volontairement : il s'agit non pas d'un souvenir, mais d'un pisode vcu. Tant que l'lectrode reste en place, la scne se droule sa vitesse naturelle ; la
40 Lide-force du simulus est que, dans un fonctionnement du cerveau conu comme hirarchis arborescent, le
fonctionnement des niveaux levs de la pyramide dpend exclusivement du fonctionnement des couches de niveau infrieur. Par consquent, on peut simuler un phnomne un niveau hirarchique lev, de manire conomique, en reproduisant seulement son image des niveaux infrieurs. Par mtaphore, on peut faire croire au prsident que tout va bien simplement en persuadant ses conseillers directs que cest ainsi. On peut procder lenseignement des rflexes du pilotage avec un simulateur de vol. De mme, les travaux sur les objets furtifs (qui ne sont pas visibles au radar) sont conus, dans un univers particulier (celui des choses matrielles) avec une contrainte dans un U-langage diffrent, celui des images radar. Paul Virilio remarquait ce propos avec pertinence propos des avions furtifs F-111 utiliss dans la guerre du Golfe que, pour la premire fois, un objet tait construit avec des contraintes icodynamiques. Pour utiliser la formulation de Minsky, on pourrait dire que cet objet tait conu de manire reprsenter un simulus nul pour lennemi, ou, pour utiliser la FRC, quil nest pas systme-compatible avec liconique radar. 41 "Si le corps humain est affect d'une modification qui enveloppe la nature d'un corps extrieur, quel qu'il soit, l'me humaine se reprsentera ce corps comme existant en fait - ou comme prsent pour elle - jusqu' ce que le corps humain soit affect d'une autre modification qui exclue l'existence ou la prsence du corps en question." (Ethique, livre II, thorme XVII).
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volont du sujet est impuissante l'arrter ni la faire revenir en arrire. Elle ne s'apparente pas non plus un rve ou une hallucination. Le sujet a parfaitement conscience de se trouver sur une table d'opration et n'est nullement tent d'adresser la parole aux personnes qu'il "voit". De telles images semblent peu prs aussi acheves que les scnes directement perues dans le milieu matriel ; l'instar de ce monde visuel extrieur, elles paraissent avoir le caractre de quelque chose d'objectivement donn, susceptible d'tre explor par la perception active. A cet gard, on peut galement les comparer aux images persistantes". (Arnheim, 1969, 1976 p. 110-111)
Cet aspect justifie notre formalisme et notre approche empirique du monde partir de ses reprsentations : il est de toutes faons impossible de distinguer subjectivement un "monde peru" du "monde rel"; donc, tudier les reprsentations de l'me, c'est effectivement tudier tout ce qui nous est accessible du monde peru. Les objets que nous cherchons dcrire, quon les appelle ides, reprsentations, simulus ou syplexes, semblent bien exister quelque part dans les individus. Il nous est ici indiffrent de savoir comment, dans une hypothtique ralit physique, ces syplexes se concrtisent. Aujourd'hui, l'tat de la science nous propose de les reprsenter comme arrangements de neurones, de molcules, et de champs, ou encore de tenseurs. Ce ne sont l que des points de vue, des traductions dans des U-langages scientifiques particuliers o les signes atomiques sont des particules, des quanta d'nergie ou des entits mathmatiques. Comme nous nous intressons une vision psychosociale, nous travaillerons directement dans le systme subjectif de signes des sujets humains nafs : les sensations, les motions, les gestes, la langue.
III.3.4.
Voil pour la reprsentation. Maintenant, quest-ce que la reprsentation sociale ? Dans le cadre de notre dfinition : une reprsentation sociale perceptible par un groupe d'observateurs est un objet (syplexe) partag par ce groupe. Cest en quelque sorte lintersection entre les reprsentations mentales de chacun des membres de ce groupe. La reprsentation sociale comme intersection de mondes subjectifs
monde de ego
monde de alter
ego
alter
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En toute rigueur, la reprsentation sociale en question, vue depuis un observateur particulier, sera forcment un peu diffrente de la reprsentation sociale proprement dite, qui ne saurait rester qu'un modle, dont les reprsentations mentales chez chacun des observateurs qui la partagent sont des occurrences particulires.42 En FRC, ceci devient : dfinition : une reprsentation X perceptible par lobservateur (O, ULo) est un syplexe de ULo, o ULo est le U-langage de O. dfinition: une reprsentation sociale perceptible par lensemble dobservateurs (Oi, ULoi) est un syplexe de lintersection
i
terminologie : si un syplexe a un nom, (X), on pourra dire, abusivement (rification), quil est la reprsentation de X. Comme on le voit, les objets "matriels" (cette chaise, la tour Eiffel...) entrent de plein droit dans la classe des reprsentations sociales telles que nous les dfinissons. On pourra objecter que la catgorie des reprsentations ainsi dfinie est un peu trop large, puisquelle contient tous les objets socialement partageables, y compris les objets matriels, et non pas seulement les objets purement sociaux. Cest un choix qui dcoule dune approche formaliste : si lon veut travailler sur un champ de phnomnes homognes au plan ontologique, il ne faut pas sparer les objets matriels des objets immatriels, puisque l'on se place du point de vue des observateurs. De notre point de vue, les groupes de lignes de lexprience d'Asch (Asch, 1952, 1971), ou les couleurs bleu-vert de lexprience de Moscovici (Moscovici, Lage et Naffrechoux, 1969) sont des reprsentations sociales au mme titre que les brdins de Jodelet (Jodelet, 1983), les Noirs, la Psychanalyse, lEurope, la Tour Eiffel, "cette chaise", "une mole43 de carbone". En effet, exprimentalement, nous n'avons de "la psychanalyse" ou de "une mole de carbone", ou de "cette chaise" que des perceptions plus ou moins mdiatises par des thories et des conventions de reprsentation. On peut aller plus loin et considrer que des situations, des rles, des conduites, qui sont des objets pertinents de l'exprience subjective, sont exactement de mme nature et justiciables de la mme formalisation, en tant qu'arrangements possibles (autoriss, prescrits...) de perceptions et de codes symboliques. Nous appliquons ainsi radicalement la prescription de Durkheim :
42 Wagner (1994c) a dvelopp indpendamment une position pratiquement identique jusque dans le formalisme et la
schmatisation ! Sa perspective, quoiqu'galement constructionniste, est cependant moins radicale que la ntre en ce qu'il reste rticent accorder aux objets matriels un statut ontologique identique celui des reprsentations (Wolfgang Wagner, communication personnelle). 43 C'est--dire, par convention, 6,02 1023 atomes de carbone, quivalents autant de grammes que le poids atomique de cet lment : 12.
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"La premire rgle et la plus fondamentale est de considrer les faits sociaux comme des choses." (Durkheim, 1895, 1992 p. 15)
Nous allons, ici, jusqu' appliquer la rciproque et dcrire, dans notre formalisme, les objets matriels de la mme faon que les faits sociaux. Insistons encore sur ce point, qui dcoule directement de la formalisation en relativit complte : nous ne distinguerons pas a priori les phnomnes matriels des autres phnomnes, puisque, du point de vue de l'observateur, ils ne sont tous accessibles qu' travers leurs reprsentations. La distinction entre objets matriels et immatriels n'est pas ncessaire au niveau formel44 ; la FRC met sur le mme plan tous les objets de lunivers dun observateur, quils soient composs de signes catgoriss comme matriels ou catgoriss comme idels, et, naturellement, sans distinction ontologique entre les sous-catgories (images, matire, mots, gestes etc.). Mais ceci doit tre mis en parallle avec le fait que, dans notre formalisme, les reprsentations sociales sont par essence multimodales, pour employer un mot la mode dans le milieu cognitiviste. La reprsentation de la Tour Eiffel, dans notre formalisme, n'est pas un objet mental abstrait "la reprsentation de la Tour Eiffel" ; c'est bien cette "Tour Eiffel" que chacun peut aller escalader au milieu du Champ de Mars, et que nous considrons comme "rien d'autre que l'ensemble des expriences subjectives que chacun peut en avoir, et tout cela". Les reprsentations contiennent une plus ou moins grande proportion apparente de matriaux tangibles (c'est--dire directement accessibles au sens). Dans lontologie dans laquelle nous nous plaons, les sujets dAsch (1951), mme lorsquils sont en situation dexprience, manipulent mentalement des reprsentations, et non pas lobjet matriel lui-mme (les lignes graves sur la diapositive). Ils pensent des penses, leurs lignes, qu'ils peroivent. Tout se passe dans leur tte (dans leur monde subjectif) tout le temps. Simplement, le contexte dans lequel ils manipulent ces reprsentations est particulier (par exemple, ils ont aussi des stimulations sensorielles diverses). Mais, du point de vue de lobservateur, il nexiste pas un tel objet que le fameux rfrent objectif du triangle smiotique : tout est reprsentation, et ce rfrent, sil existe, nexiste que sous forme dhypothse. Cette remarque peut tre applique la plupart des expriences sur linfluence, quelles portent sur des perceptions individuelles (exprience autokintique de Sherif (1935, 1971), exprience du bleu-vert de Moscovici, etc.) ou sur des croyances ou des opinions construites partir de dclarations attribues diverses sources, ainsi que dans la production de normes collectives partir de discussions45 46
44 Ce qui ne veut pas dire que nous ne constaterons pas, ex post, que ces distinctions naves entre phnomne matriel et
immatriel ne correspondent pas certaines proprits particulires, par exemple le degr de variabilit dans la description du phnomne selon l'observateur etc. Mais, comme l'crit Hocart (1987, p. 60, cit par Moscovici, 1988b p. 230) : "Il est temps que ces sentiments et ces ides qui, jamais incarnes en mtal ou en pierre, vivent seulement dans l'esprit, soient reconnues comme des ralits aussi relles que celles que l'on peut toucher, et qu'elles puissent tre traites avec la mme rigueur que tout ce qui est accessible nos sens". 45 Pour une discussion dtaille, voir : Doise Deschamps et Mugny (1978).
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L'exprience de Milgram (1963, 1965), ainsi que le dtail de la plupart des protocoles dans lesquels un sujet "naf" est induit se mettre en position d'exprimentateur, montrent que l'on peut, uniquement par la communication verbale d'un systme de reprsentations, induire l'individu agir dans le monde rel, en se conformant un modle de conduite souvent trs complexe, parfois mme en opposition flagrante avec ses opinions ou ses rsolutions antrieures. L'efficacit pragmatique de la reprsentation subjective ne fait donc aucun doute. Pour les objets "matriels" stricto-sensu (par exemple, le dernier chocolat de la bote), pas de diffrence : la reprsentation est l'objet lui-mme, qui se trouve simplement avoir plus de dimensions perceptibles par les sens qu'un simple stimulus visuel comme les lignes ou les diapositives. Le chocolat a une "forme" tactile, une "saveur" gustative, une "masse", un "volume" qui sont, au mme titre que sa "couleur", des construits sensoriels, culturels, sociaux, bref reprsentationnels. Ces traits respectent un certain nombre de rgles, dont nous savons qu'elles sont prdictives par une exprience empirique collective qui s'tale sur des sicles, et qui est indissociable de notre constitution en tant qu'observateurs humains pourvus d'un certain type de rapport au monde (notre systme psychosensoriel). Par exemple, lch dans le vide, ce chocolat prendra une "vitesse" calculable par une formule simple, qui fait appel une constante dtermine par la confrontation d'expriences empiriques, la constante de gravitation universelle. Quelle est la part exacte du construit social dans le fait attest que les objets respectent ces rgles, nous ne le saurons sans doute jamais, pas plus que les sujets de Sherif ne pourraient dterminer l'amplitude "relle" du mouvement de leur point lumineux observ en l'absence d'une autorit extrieure. Considr du point de vue du physicien, la permanence du chocolat n'est que celle d'un systme d'quations, qui ne sont que des conjectures valides par un consensus scientifique. La probabilit d'occurrence d'une poigne de quarks dans du vide, voil toute la certitude que nous tenons dans la main. Que nous percevions quelque chose, c'est certain ; mais quoi, c'est une question qui ne peut avoir de rponse qu'en terme de reprsentation sociale. C'est pourquoi notre formalisme ne cherche pas trancher cette question du ralisme, et se cantonne dans le domaine de la description des observables. La manire dont sont interprts ces observables dpend de l'existence pralable d'une reprsentation qui assemble certains traits de ces observables dans une image unique, la reprsentation, qui fait sens dans notre monde subjectif en se reliant d'autres objets connus. Le naturaliste Von Uexkll nous fournit de ce phnomne d'interprtation des phnomnes sensoriels en termes de reprsentation deux exemples tirs de sa propre exprience :
"J'avais emmen avec moi un jeune noir trs intelligent d'Afrique centrale jusqu' Dar-es-Salaam. La seule chose qui lui manqut tait la connaissance des objets usuels des Europens. Comme je lui demandais de grimper le long d'une chelle, il me rpondit : "comment faire, je ne vois que des btons
46 Certaines expriences (Flament, 1958) tendent mme dmontrer que l'influence n'agit pas qu'au niveau de
l'expression verbale, la traduction des perceptions par des gestes montrant une influence encore plus forte du groupe, peut-tre parce qu'elle est moins consciente chez le sujet.
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et des trous ?". Ds qu'un autre noir fut mont devant lui l'chelle, il lui fut possible d'en faire autant. A partir de ce moment, les "btons et les trous" avaient pris pour lui la connotation de grimper et furent dfinitivement perus comme chelle. L'image perceptive des "btons et des trous" avait t complte par l'image active de l'activit individuelle ; elle avait acquis une nouvelle signification, qui se manifestait comme une nouvelle caractristique en tant que "connotation d'activit". Cette exprience du jeune noir nous apprend que, pour toutes les actions que nous accomplissons l'aide d'objets de notre milieu, nous avons labor une image active que nous mlons si intimement l'image perceptive livre nos organes que ces objets en reoivent un nouveau caractre, qui nous renseigne sur leur signification." (Von Uexkll, 1965, p. 54)
Voyons maintenant l'exemple du broc d'eau (c'est Von Uexkll qui parle).
"Reu pendant longtemps chez un ami, j'avais toujours devant moi, table, un pot eau en terre. Un jour, le domestique, ayant bris la cruche, l'avait remplace par une carafe de verre. Pendant le repas je cherchai la cruche et je ne vis pas la carafe de verre. Ce n'est que lorsque mon ami m'eut assur que l'eau se trouvait toujours la mme place que divers clats lumineux pars sur les couteaux et les assiettes se rassemblrent pour donner forme la carafe de verre".(Von Uexkll, 1965, pp. 70-71)
Von Uexkll cite un autre exemple et conclut : "Sans doute le lecteur a-t-il fait des expriences analogues qui ressemblent des tours de sorcellerie". Naturellement, cette anecdote, cite par toute autre que le clbre naturaliste, ne serait pas digne de foi. Von Uexkll explique le phnomne par l'existence d'une "image de recherche" qui annule "l'image perceptive", ce qu'en termes plus modernes on traduirait par "la reprsentation prcde la perception". En FRC, nous dirons tout simplement que la carafe n'existait pas dans le monde propre de Von Uexkll jusqu' ce qu'un autre observateur, son ami, la traduise dans son U-langage. Il en est de mme pour le jeune noir de notre naturaliste : l'chelle ne s'est assemble (s'est mise exister) que lorsqu'elle a t traduite dans le U-langage du noir, c'est--dire articul d'autres syplexes qui lui ont donn "du sens". On le voit, notre dfinition de la reprsentation, trs simple, puisquil ne sagit que d'un arrangement dobjets sans logique ni dynamique, revient des vidences. Les objets perus par les observateurs sappellent des reprsentations. Si lon distingue une classe dobservateurs appele groupe, les objets peuvent tre spars en deux classes : ceux qui sont perus par tous les membres du groupe, qui sont alors dits reprsentations sociales pour ce groupe, et les autres objets. Rciproquement, si lon dispose dune description exhaustive des reprsentations sociales de ce groupe, le groupe peut se dfinir comme la classe des observateurs qui partagent ces reprsentations. Un chocolat qui ne respecterait pas les lois de la gravitation ne fait pas partie de notre univers, il n'est pas compatible, en tant que chocolat, avec notre construit collectif qui dit que les chocolats ont une masse. Ceci ne veut pas dire qu'il diparatrait compltement de notre monde, mais qu'il disparatrait en tant que chocolat, pour tre dsign, selon le cas, comme "un hologramme de
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chocolat", un "souvenir de chocolat", "une illusion de chocolat", etc. , qui sont des objets qui rendent compte du phnomne observ sans transgresser les lois communes actuelles. L'volution de la physique et de l'astronomie ces derniers sicles montre que ces "lois" sont d'ailleurs volutives. Certains objets qui sont maintenant considrs comme "rels" (les ondes lectromagntiques, l'antimatire, les trous noirs...) sont d'anciennes fictions qui ont t valides par la communaut scientifique, autorit qui, dans notre culture, a le pouvoir collectif de dcision sur le statut de "ralit". D'autres objets (les anges, les dmons, les cieux...) sont, l'inverse, passs du stade de ralit celui de lgende, avec le dclin de leur autorit validante (l'Eglise), rejoignant ainsi dans l'espace mythique les gnomes, les trolls, les humeurs, les lments primordiaux, les hros antiques, l'ther des physiciens du XIXme et autres laisss pour compte, devenus incompatibles avec notre systme du monde actuel47 Seuls quelques groupes d'irrductibles minoritaires s'attachent, par leur consensus local, faire survivre ces entits dans le cadre restreint de leur communaut particulire48. C'est notre manire sociale de dcouper le phnomne global du monde peru en objets distincts qui donne ces objets leur identit, et ce dcoupage varie avec les temps et les observateurs, crant ou dissolvant les objets par une raffectation de leurs signes distinctifs en d'autres entits collectivement admises. Le rel est une construction sociale (Zafiropulo, 196749, Berger et Luckmann, 1992).
Nous voyons donc que la formalisation propose permet au moins de rendre compte des rsultats solides des travaux antrieurs. Il convient maintenant de voir ce que notre formulation peut apporter de plus.
47 "Le lecteur ancien qui lisait que Jonas fut englouti par une baleine et qu'il resta trois jours dans son ventre pour en
ressortir indemne ne jugeait pas cela en dsaccord avec son encyclopdie. (...) il est indniable que pour le lecteur ancien l'histoire du Petit Chaperon Rouge aurait t vraisemblable parce qu'en accord avec les lois du monde 'rel'" (Eco, 1985, pp. 169-170). Le mme processus d'volution se produit dans le monde "physique", o les Dinosaures, pour ne citer qu'eux, ont disparu en devenant incompatibles avec leur environnement. L'cologie de l'esprit, comme l'a remarqu Bateson (1984), a bien des choses en commun avec l'cologie biologique. 48 Comme l'homme est un tre social, il est impossible de conserver des reprsentations sociales vivantes hors d'une communaut. Par ailleurs, les minoritaires persistants qui s'obstinent appliquer des rgles d'interprtation du monde qui ne concident pas avec le consensus collectif sont inadapts s'ils sont seuls, et subversifs s'ils communiquent, c'est pourquoi les socits les conservent l'cart de la vie sociale dans des institutions spciales. 49 "La ralit est chaque poque l'ensemble des concepts admis pour classer nos perception (...) autrement dit la ralit est une dfinition ncessaire mais impermanente." (Zafiropulo, 1967, p. 5)
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O l'on dcouvre que dans notre formalisation une reprsentation, par construction, ne peut s'instancier qu'en se parcourant de partie en partie, dans un processus d'enchanement des diffrents signes articuls, qui va permettre d'expliquer de faon aussi naturelle que merveilleuse tous les aspects du fonctionnement reprsentatif. O l'on donne des exemples concrets de ce processus, que nous nommerons actualisation, dans la vie quotidienne d'un sujet nomm Albert qui va commodment figurer l'homme de la rue.
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IV.
Certaines modalits du fonctionnement des reprsentations s'expriment assez naturellement dans le formalisme combinatoire que nous avons propos. Un mcanisme unique, l'actualisation, permet de rendre compte trivialement des phnomnes d'association dynamique que l'on observe dans les processus reprsentatifs. Nous entendons ici le terme actualisation comme un processus, dans lequel l'instanciation d'une partie en entrane mcaniquement une autre, comme un maillon d'une chane entrane les suivants. Il s'agit donc d'un processus d'mergence de la reprsentation, dans lequel ses diffrentes parties se succdent sous la forme de phnomne dans le champ d'observation (par exemple, la conscience), la nature et l'ordre des parties provenant de l'arrangement sous-jacent de la reprsentation complte. La succession des phnomnes est simplement due ce que, l'observateur ayant un champ d'instanciation limit, il ne peut pas instancier dun seul coup l'ensemble des associations qui constituent la reprsentation, mais seulement un sous-syplexe fini de celle-ci, une partie. Figurons cette ide en reprsentant le lieu d'instanciation du phnomne, c'est--dire la focalisation de l'observateur un instant donn, comme l'intrieur d'un cadre que l'on dplace sur une carte. A chaque "instant d'observation", ne correspond qu'un phnomne limit par le contour du cadre. La limitation de l'tendue du phnomne par la perception de l'observateur
Si le cadre d'observation se dplace continment, la suite des phnomnes apparat, par construction, comme une squence continue de phnomnes, qui correspond une certaine "bande" sur la carte.
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Pour illustrer cette notion, prenons quelques mtaphores. Dans la premire, simple, la reprsentation est un film, lu par un projecteur de cinma. Le champ de ce projecteur ne porte que sur une image la fois. La projection du film, c'est--dire son instanciation complte, ne pourra se faire que comme une succession de phnomnes qui sont chacun des petites parties de la reprsentation totale. Elles sont nanmoins ordonnes en une squence temporelle, dtermine par le procd de projection lui-mme. En un certain sens, chaque image entrane la suivante. L'actualisation de la reprsentation cinmatographique est l'instanciation successive de ses parties. Dans la seconde mtaphore, la reprsentation est le trajet d'un rat dans un labyrinthe. L'horizon de perception du rat est born localement. L'actualisation de la reprsentation se fait sous la forme d'un enchanement de phnomnes (les perceptions instantanes du rat), dont chacun dtermine le suivant. Contrairement la mtaphore prcdente, ici, le phnomne apparat continu, le dcoupage en reprsentations locales prsente des limites arbitraires. Dans la troisime mtaphore, la reprsentation est une partie d'checs. Un joueur prpare son coup, en faisant plusieurs anticipations possibles. L encore, chacun des phnomnes, ou reprsentations locales du droulement de la partie, est enchan la prcdente par des conditions de possibilit lies aux rgles de parcours (une seule pice bouge la fois). L'actualisation ne peut tre qu'un enchanement d'tats-de-chose guid par des rgles de parcours qui dterminent les enchanements possibles. Cette dernire mtaphore est moins intuitive car elle n'utilise pas le langage topologique qui est notre faon naturelle de vivre l'environnement spatial. Elle correspond sans doute pourtant plus aux processus mentaux, en ce que ceux-ci instancient dans le champ de conscience la fois un ensemble de phnomnes sensoriels (perception d'un tat de choses matriel) et de phnomnes virtuels qui sont des arrangements possibles de ces perceptions actuelles avec d'autres (souvenirs,
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connaissances...). Par exemple, la madeleine de Proust est, la fois, un phnomne ayant des dimensions organoleptiques et des prolongements "virtuels".
L'actualisation traduit simplement l'existence d'une liaison constitutive (articulation) entre les diffrents lments qui sont combins solidairement dans une reprsentation, et le fait que, par cette liaison, un lment d'une reprsentation va automatiquement entraner l'instanciation, c'est--dire la venue l'existence (dans la perception, la pense, ou l'action...) dun autre lment de cette reprsentation qui lui est articul. La reprsentation contient donc potentiellement une squence, un script50. La notion d'actualisation rsume donc celle de la prsence d'une articulation sous-jacente, d'un processus d'instanciation, et de l'existence d'un phnomne instanci. Comme on le verra, ce mcanisme d'actualisation permet de modliser le fonctionnement catgorisateur ou communicatif des reprsentations sociales, et d'une manire plus gnrale leurs fonctions pragmatiques. Cet aspect pragmatique dcoule d'une ide simple, qui voit dans les reprsentations un outil de pense adaptatif, une superstructure mentale qui se construit par interaction avec le monde subjectif, de la mme faon que les organes physiologiques sont engendrs et models par interaction avec l'environnement physique. En effet, dans la mesure o la structure des reprsentations d'un sujet rsulte de l'interaction de celui-ci avec le monde, elle est trace d'une exprience pragmatique : elle est constitue d'lments de celui-ci, sa structure est compatible avec celle du monde vcu. L'actualisation, qui permet au sujet de parcourir la structure de la reprsentation, correspond donc un parcours du monde vcu dans la vie de relation : l'enchanement des reprsentations dans la pense est l'image d'un schme pragmatique. Ceci est vrai au niveau individuel pour la reprsentation mentale en rfrence au monde subjectif du vcu individuel, c'est vrai aussi pour la reprsentation sociale en rfrence au monde social ; et d'ailleurs les deux se confondent en bien des lieux.
50 Cet entranement par un lment d'un autre qui lui est associ se fait forcment, dans l'utilisation de la reprsentation
par le sujet, sous la forme d'une squence temporelle. En d'autres termes, puisqu'un syplexe est un arrangement de signes, dcrire ce syplexe, c'est le parcourir de signe en signe : une reprsentation ne peut tre perue, en tant qu'arrangement de parties distinctes, que comme une succession. Certes, on peut en avoir une vision d'ensemble, la lire comme signe global, comme configuration unique ; mais ds qu'il s'agit d'instancier les objets qui sont lis entre eux, le seul fait de les isoler dans l'attention amne les instancier successivement. Techniquement, notons que l'enchanement dcoule d'une proprit purement formelle de notre modle thorique : la description du phnomne est un syplexe fini. A un "instant" donn, par dfinition mme du phnomne, une instanciation par l'observateur (c'est--dire le phnomne Ao) est ncessairement focalise sur une partie seulement de son U-langage. L'enchanement traduit simplement le fait que, par l'application du principe de raison suffisante, une explication sous forme causale de l'tat suivant de l'instanciation (le phnomne A1) ne peut rsider que dans la nature de Ao, c'est dire les relations de ses signes constitutifs entre eux et avec les autres objets, donc les articulations. Notons aussi que cette finitude thorique du champ de l'attention que comporte notre modle correspond assez bien la ralit de la focalisation du champ de l'attention des observateurs humains. On se reportera Lahlou (1990) pour une discussion dtaille.
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Comme on l'a dit, il n'existe pas dans la FRC de hiatus ontologique entre les diffrentes catgories qui se croisent dans la reprsentation sociale. Les objets du monde sont lis, dans la reprsentation, entre eux, mais aussi des expriences subjectives "internes" (affects, intentions...). Nous allons donc pouvoir analyser les interactions individu/socit et matriel/idel de la reprsentation sociale dans un langage unifi, l'intrieur mme de la reprsentation. Comme on le verra, cette formalisation moniste va permettre d'expliciter simplement cette constatation ancienne que la reprsentation sociale est d'une part un objet en mme temps individuel et social ; et d'autre part la fois concrte et manipulable mentalement. C'est ici que l'intrt du formalisme adopt va apparatre, car il permet d'expliciter naturellement bien des aspects encore obscurs du fonctionnement des reprsentations sociales. Dabord, nous montrerons comment il est possible de communiquer des reprsentations dans le cadre de la FRC (V. 1). Car la question de la communication est la principale objection thorique la suppression de l'arsenal conceptuel de la smiotique traditionnelle : comment peut-on communiquer si chacun est isol dans son monde subjectif propre ? Ensuite, nous examinerons l'aspect pragmatique, pour montrer que, mme en l'absence de caractristiques objectivistes, notre modle reste opratoire : on peut dcrire l'action du sujet avec autant d'efficacit en restant dans son monde subjectif que si on le plongeait dans un monde rel au sens matrialiste du terme (V. 2). Nous explorerons cette occasion cette notion cruciale d'actualisation ("si/alors") qui est selon nous le mcanisme d'action fondamental de la reprsentation. Nous finirons par les proprits de catgorisation de la reprsentation sociale : nous verrons qu'il s'agit d'une modalit particulire du si/alors (V. 3).
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Res
r1 r2
se rfre
Conceptus de A
C1
dnomme
symbolise
C2
Conceptus de B
v1
A Vox
v2
B
Ce schma symtrique n'a cependant jamais, notre connaissance, t utilis, sans doute en raison de la difficult manier directement un formalisme ternaire. En particulier la tentation est grande de se ramener des schmas binaires, o une classe dobjets est mise en relation directe avec une autre classe dobjets, laide dune opration unique (la fonction). Cest ce que nous avons vu plus haut en numrant diffrentes directions de recherche contemporaines sur la reprsentation sociale : on parlera de fonction de communication, de catgorisation etc. Chacune de ces fonctions nest en fait que la description dune partie de la combinatoire relationnelle que lon obtient en reliant entre eux les deux triangles (psychosocial et cognitif). Par ailleurs, les flches entre les lments du modle sont ambigus. On est tent den mettre dans de nombreux schmas de fonctionnement mental, et elles expriment des associations, des infrences, des implications, des interprtations, des transferts, bref des transformations, au sens le plus large du terme. Mais nous ne savons pas si elles recouvrent un seul processus mental gnral, sorte danalogue de linflux nerveux circulant dans un rseau neuronal, ou si elles correspondent des oprations de nature totalement disparate que seule notre ignorance rassemble. Par rapport un tel schma, la modlisation que nous proposons, en supprimant le caractre exogne du rfrent, ne ncessite plus l'existence d'un rfrent unique dans la communication entre deux observateurs. Le rfrent "habite les populations", mais pas les individus. Son objectivit est une cration du chercheur, elle n'a d'existence que statistique. L'objet "rfrent" (res) est non pertinent de notre point de vue ; supprimons le du schma. Il ne reste alors plus que deux observateurs, dont le seul lien est constitu par les signes qu'ils partagent. Ces signes renvoient deux reprsentations (conceptus) distinctes, une chez chaque observateur.
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La suppression du rfrent
Conceptus de A
C1
reprsente
Conceptus C2 de B
v1
A Vox
v2
B
L'utilisation de la formalisation en relativit complte, dans laquelle il n'existe pas de limite tranche entre les reprsentations d'un observateur et cet observateur lui-mme, amne une schmatisation avec encore moins d'lments. La diffrence entre signe et pense sestompe : ces deux objets deviennent simplement des parties dun objet plus vaste quest la reprsentation, des vues externes dune mme entit selon des points de vue particuliers, des projections locales dans des plans conceptuels particuliers : la pense est constitue de signes, dont certains sont partags par les observateurs. On retombe sur notre schma de la reprsentation sociale en III. 3. 4 : La communication en FRC : modle sous-jacent (reprsentation topologique)
B A
C1
Conceptus de A
C2
v(C)
Conceptus de B
Gardons l'esprit que ces signes ne sont pas tous des symboles linguistiques : certains sont des percepts, des affects, etc. Ils ne sont donc pas tous communicables. Admettons pour simplifier que seuls les symboles v(C) le sont (ce sont, par exemple, des mots). Dans cette schmatisation, la communication correspond des relations entre objets instancis dans un certain univers (celui de l'observateur A) mdiatiss par un symbole v(C), qui entranent d'autres relations dans un certain univers (celui de l'observateur B). En d'autres termes, v(C), actualis dans
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l'univers de A, va actualiser quelque chose dans l'univers de B. Premier intrt de notre formalisme, le symbole v(C) n'est pas sorti de nulle part : c'est une partie de la reprsentation, du conceptus C1 que l'on peut trouver chez A. Si le conceptus est celui de cloche, on pourrait dire que le mot "cloche" en vient naturellement comme partie. Prenons un exemple simple, alimentaire (il n'est pas facile de construire un exemple de la vie quotidienne avec une cloche). Albert (observateur A), s'apercevant que sa tasse est vide, identifie le composant manquant : "a manque de caf", pense-t-il. Pour remdier cet tat de choses, il conoit la reprsentation suivante : que quelqu'un lui procure du caf. Voyant Barnab (observateur B) en face de lui, il lui dit : "Barnab passe moi du caf !" (cette phrase constitue le symbole v(C)). Nous dirons que cette instanciation prend la forme d'une nonciation. Les signes qu'il nonce sont bien directement tirs, par enchanement, de sa reprsentation de l'tat dsir, savoir que Barnab lui passe le caf51. Albert a donc instanci dans l'espace de notre observation (notre fameux cosmos thorique) une projection particulire, une partie, de sa reprsentation, constitue d'une suite de signes linguistiques (5 mots). Ce syplexe nonc est un extrait, au sens plein du terme, de sa reprsentation de l'tat dsir. Il est constitu de signes mme qui font partie de plein droit du syplexe reprsentationnel. Il se trouve que les signes ici utiliss sont des mots, mais ce n'est que contingent pour notre exemple. Par exemple, s'il existait une mimique qui traduise le "besoin de caf", sans doute Albert l'aurait-il instancie. Chez d'autres animaux que l'Homme, en dehors de toute verbalisation, la communication peut se faire par l'instanciation de signes de l'tat du sujet, par exemple certains animaux exhibent leurs parties gnitales turgescentes pendant la cour amoureuse, ou montrent les dents pendant l'agression, signifiant ainsi la fois leur tat motionnel et l'action dsire. Ces signes sont des parties visibles de leur tat interne, qui sont finalement analogues aux parties linguistiques de nos reprsentations subjectives. Bref, l'nonciation d'Albert a simplement consist instancier un extrait de sa reprsentation C1 sous la forme d'un ensemble de signes linguistiques, qui en sont un sous-syplexe, qu'il a instancis dans une certaine forme pertinente. Thomas (observateur T) les regarde. Voici la situation du point de vue de Thomas.
51 On simplifie ici en passant sur la question de la mise en forme correcte de la phrase. ce qui voque la production de la
phrase chez Albert n'est pas seulement la reprsentation de "Barnab me passe du caf", mais aussi la reprsentation de ce qu'est un acte de communication, qui va l'amener slectionner le mode verbal, mettre le verbe l'impratif, slectionner le nom du locuteur etc. Ils font notamment intervenir un "savoir dcal" (Roqueplo, 1990) sur ce que l'autre sait. Tous ces aspects peuvent tre traits de la mme faon, comme slection de traits pertinents en relation des reprsentations de rfrence qui sont instancies dans le sujet partir de sa perception instantane du monde. Mais le dtail serait trs long.
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Albert
Barnab
Conceptus de Barnab
Conceptus de Albert
C1
v(C)
"Barnab, passe-moi le caf!"
C2
Il y a intersection car il se trouve que la phrase en question est "comprise" par Barnab ; autrement dit, celui-ci en reconnat les signes constitutifs comme partie de reprsentations qu'il possde, il les reconnat comme partie d'une de ses propres reprsentations. Un syplexe (ici, la phrase v(C)) est instanci dans l'espace commun aux deux observateurs Albert et Barnab. Cette mme phrase v(C) est la fois mise par Albert et reue par Barnab. Emise par Albert signifie que v(C) est l'aboutissement d'un processus de pense (actualisation) chez Albert ; reue par Barnab signifie qu'elle est l'amorce d'un processus de pense chez Barnab. D'une certaine faon, on peut dire que le processus C1 qui a eu lieu chez Albert a actualis un processus C2 chez Barnab ; l'nonciation chez Albert a entran un processus chez Barnab. Cet entranement ne doit pas tre compris au sens causal du terme mais simplement comme l'ordre de l'nonciation de cette srie de relations par un observateur T (Thomas) qui observe Albert et Barnab. Autrement dit, c'est Thomas qui, considrant cet ensemble de phnomnes comme une unique suite ordonne, va attribuer une relation de causalit la squence des vnements qu'il constate. Il va supposer, parce qu'il partage dans une certain mesure les faons de voir le monde dAlbert et Barnab (Wagner, 1994a), que c'est un "besoin de caf" chez Albert qui a engendr v(C), et que c'est v(C) qui a engendr chez Barnab l'action de passer du caf Albert. Il faut ici introduire Thomas, car comme l'crivait Von Foerster (1981, p. 268, cit par Brunet, 1990 p. 190) : "la communication est l'interprtation d'un observateur de l'interaction entre deux systmes". La prsence de l'observateur Thomas est indispensable pour une formalisation correcte, car c'est l'univers de Thomas qui limite ce qui est descriptible. Or cette explicitation de Thomas manque dans la plupart des thories.
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C1
"passe-moi le caf !"
C2
("v(C)")
Albert
Barnab
Autrement dit : dans l'univers dAlbert, un certain tat-de-choses ("ncessit de caf") a produit l'nonciation d'un symbole v(C). Dans un autre univers, celui de Barnab, un certain symbole v(C) produit un certain tat de choses (fourniture-de-caf). Parce que, chez Barnab, il se trouve aussi que ces signes v(C) sont partie d'un syplexe C2 de type "Barnab passe du caf quelqu'un", ils sont perus par Barnab comme une projection linguistique de ce syplexe. Et l'action qui en rsulte est simplement la projection de C2 sous forme praxique de cette mme reprsentation de "fourniture de caf". Dans un autre univers (celui de Thomas), qui englobe une projection des deux prcdents, on peut interprter un entranement des deux tats-de-choses ci-dessus dcrits, dans la mesure o ils sont relis par le symbole v(C). D'une certaine manire (du point de vue de Thomas), Barnab, quand il a donn du caf Albert, a servi de traducteur : il a traduit dans une version praxique une version linguistique de la reprsentation de "passer du caf". A aucun moment nous n'avons eu besoin de sortir du formalisme relativiste. Pour que tout fonctionne, il suffit que chez Albert "ncessit de caf" produise la vocalisation de v(C), et que chez Barnab, la perception de v(C) entrane "fourniture de caf". Notons qu'il n'est pas ncessaire que la mme reprsentation soit exactement partage, il suffit qu'elle soit "en gros" analogue chez les protagonistes. Et, de fait, il est peu probable que Barnab passe le caf Albert exactement de la manire que se reprsentait Albert. Ici, plusieurs remarques : Il nest mme pas ncessaire quil y ait une intersection directe contenant v(C) entre Albert et Barnab pour que la communication efficace soit possible. v(C) peut trs bien renvoyer un v1 chez Albert et un v2 chez Barnab. Il suffit pour que la communication s'opre que si v1 chez Albert, alors v2 chez Barnab (avec toute l'ambigut sur le sens que nous donnons si/alors dans le sens commun : causalit, succession temporelle, implication logique...). Par exemple, v1 (son vocalis) peut engendrer v2 (vibration auditive) par lintermdiaire dun tlphone.
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C1
Albert
v1
Barnab
v2
C2
C'est la structure mme de l'appareil d'observation (Thomas, le tlphone, Barnab...) qui produit l'actualisation. Cette actualisation se produit, mcaniquement, par l'enchanement des parties articules qui constituent l'appareil d'observation. On pourrait de la mme manire dcomposer l'infini les tats-de-choses : dire que "besoin-de-caf" a entran "intention-de-satisfaire-besoin-de-caf", qui a entran "intention-de-vocaliser" etc. comme le fait Minsky. Il faut se souvenir que, de toute faon, il n'existe pas une unique description qui serait "la bonne" : nous sommes condamns tre un observateur Thomas, qui fixe lui-mme le critre de pertinence et de dtail de sa description. De fait, les signes de communication les plus efficaces sont ceux qui sont les plus partags, ceux de la reprsentation sociale ; c'est donc ceux que nous utiliserons pour les descriptions dans notre formalisme, plutt que de vouloir les traduire dans un langage neurologique, physique ou autre : autant utiliser le mot "caf" que la description phonologique des formants du mot prononc, puisqu'il s'agit, de toutes faons, de reprsentations conventionnelles. On voit donc que la thorie permet de dcrire des communications relles. Mais il a fallu, pour qu'elle soit efficace, d'abord qu'il y ait un accord dlibr et pralable sur le code symbolique de communication (Albert a choisi de parler en langue franaise, et non pas de loucher et de se gratter le nez, par exemple). Ensuite, pour que la situation soit interprtable comme communication, il a fallu que Thomas prsente une similarit trs importante avec Albert et Barnab, afin de pouvoir reprer dans son propre rpertoire de reprsentations celles qui taient utilises. Cette seconde condition est d'ailleurs suffisante, car si Albert, Barnab et Thomas ont des reprsentations analogues, ils vont naturellement s'entendre sur le code de communication, en choisissant tout simplement de communiquer entre eux par instanciation d'une partie spciale (appelons la partie symbolique) de leurs reprsentations communes. Que la communication intentionnelle suppose que le locuteur et le destinataire ont une reprsentation des reprsentations de l'autre (je sais que tu sais que je sais etc. : de quoi on parle, et qu'on communique) (voir Sperber et Wilson, 1986, Goffman, 1981, Grice, 1975), c'est l, in
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abstracto, une condition restrictive extrmement svre, et trs improbable a priori dans un univers de possibles quelconque. Or, justement, dans la pratique, cette condition improbable est atteste quotidiennement, par l'utilisation de systmes symboliques comme la langue naturelle. Nous nous trouvons donc dans un cas particulier improbable ! Bien plus, il semble que la condition de similarit des reprsentations entre observateurs soit galement remplie de faon suffisante pour quil y ait communication entre tres d'espces diffrentes. Cest du moins ce qui apparat lexamen de communications inter spcifiques des niveaux complexes, comme le jeu chez les animaux52. A l'intrieur de notre espce, le fait est manifeste, et mme nomm : empathie. Nous pensons, bien sr, que tout ceci n'est pas d au hasard ; il y a l un biais d'observateur : nous n'observerions pas une telle adquation entre observateurs si celle-ci n'tait pas le fruit d'une volution cohrente, dans laquelle les diffrents observateurs se sont progressivement models les uns les autres, situation qui a progressivement slectionn un cosystme d'observateurs partageant une mme vision du monde. C'est le temps, ou, dit autrement, la multiplicit des instanciations d'tats de choses possibles (phnomnes), qui a progressivement slectionn (et continue le faire) ceux qui sont compatibles en eux au cours de leur interaction. De mme que l'tat actuel, cohrent, de l'cosystme biologique, n'est que le rsultat d'une longue (et impitoyable) "ngociation" qui a progressivement faonn les espces vivantes travers leur relations entre elles et avec l'environnement minral, de mme sans doute la cohrence que nous observons dans les espces mentales qui constituent nos reprsentations de notre environnement est-elle due un long et complexe processus de slection volutif qui ne laisse subsister un moment donn que celles qui sont ( peu prs) compatibles entre elles53.
52 Le jeu plusieurs, ncessite une communication symbolique, ne serait-ce que pour la coordination comportementale,
comme la plupart des comportements sociaux. De plus, le jeu, comme l'a fait remarquer Bateson (1954), ncessite des partenaires un accord sur le type de comportement (ex : poursuite, combat), mais aussi sur le fait qu'il s'agit d'un jeu, ce qui est d'un ordre logique plus lev dans la communication symbolique. Or, d'aprs Thorpe (1971), "La frquence de jeux entre animaux sauvages d'espces diffrentes est surprenante. () il doit y avoir une forme de comprhension qui permet aux animaux d'interprter l'invitation au jeu et les gestes qui l'accompagnent d'une espce l'autre. Il est remarquable qu'une telle comprhension puisse exister entre des animaux aussi diffrents que les Primates et les Onguls." Thorpe cite des exemples de jeu interspcifique entre Babouins et Cphalopes, Bateson entre Chien et Singe, Homme et Dauphin (Bateson, 1979, pp. 133-134). Les exemples de jeux interspcifiques entre animaux domestiques sont extrmement frquents (par exemple, Homme-Chien, Homme-Chat, Chien-Chat), et nous pouvons personnellement attester en avoir observ de nombreuses reprises. 53 Ceci englobe, mais la discussion sur ce point serait trop longue, la compatibilit entre "observateurs" non humains (par exemple, une assiette, du lait, un chat) qui peuvent avoir des interactions cohrentes au niveau que nous nommons "physico-chimique", et qui est finalement un niveau de communication entre leurs signes constitutifs dans l'univers dcrit sous forme de signes matriels. La possibilit de ces relations et leur stabilit est le fruit d'une longue volution qui a progressivement fait merger des formes stables dans la soupe de signes-particules issue du Big Bang, formes stables dont les physiciens s'occupent formaliser les lois de transformation.
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Cette prise en compte de l'histoire est ncessaire. Une thorie qui cherche expliquer la communication ne peut pas expliquer du mme lan la communication qu'elle dcrit au moment T, et la formation de l'tat initial en T qui donne la possibilit de cette communication. Pour tre rigoureux, il faut distinguer l'tat du phnomne au moment o la thorie cherche le dcrire, et la gense de ce phnomne ("avant T"), qui peut rsulter d'une srie extrmement longue d'tats "antrieurs". Ceux-ci sont apparemment situs hors du champ d'observation ; en fait ils sont synthtiss dans la structure de l'observateur. Reprenons notre analogie avec la thorie de l'volution biologique, o l'interaction physique joue le mme rle que la "communication" dans notre thorie. Le fait qu'il existe une adaptation fine un instant donn entre diffrentes espces s'explique par une volution antrieure de l'ensemble de l'cosystme. La thorie elle-mme n'explique que le changement marginal : un instant donn, dans un cosystme qui fonctionne dj (conditions initiales au moment T) le plus apte survit et se reproduit. Et donc on a des organismes de plus en plus adapts les uns aux autres. Mais, comme il s'agit d'un quilibre mtastable, l'tat global du systme ne converge pas pour autant. De mme, notre thorie ne peut expliquer que du changement marginal des reprsentations lors de communications, mais ces communications sont possibles parce que les observateurs se sont crs progressivement tels qu'une communication soit possible. C'est ce qui explique que nous ne nous sentions pas oblig d'expliquer dans le dtail cette situation improbable de "possibilit de communication" que nous constatons au moment T. Celle-ci traduit le fait que, dans l'tat initial que nous observons, les protagonistes partagent dj un grand nombre de reprsentations. C'est l'application rcursive de la thorie qui explique comment, progressivement, les observateurs en viennent partager de plus en plus de reprsentations, tout en modifiant celles-ci. Mais la question de la gense de cette cohrence est une autre histoire que celle qui nous occupe ici maintenant. Contentons nous pour le moment de constater que, pour une raison ou une autre, il existe, de fait, une cohrence suffisante entre les reprsentations des diffrents individus pour qu'une action concerte soit possible sur la base de la communication de symboles; et que notre modlisation, compte tenu de ce fait, permet de dcrire comment se produit cette communication.
Comme on le voit, la simple limination d'outils conceptuels compliqus clarifie la problmatique. Ceci ne veut pas dire que ces outils soient, en soi, mauvais ; simplement, ils sont inutiles notre problmatique psychosociale. Malgr la suppression du triangle smiotique, la communication efficace reste possible dcrire. Bien plus, ce qui est communiqu n'est pas seulement du langage qui symboliserait quelque chose ; la communication se fait l'aide de parties des reprsentations elles-mmes. Nous nous retrouvons donc, en ayant tendu la notion d'objet celle de reprsentation et celle de systme de
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communication jusqu' l'ensemble du monde subjectif des individus, dans le cadre que prconisait Newcomb (1953) l'issue de son article sminal :
"Les actes de communication, comme toutes les autres conduites molaires, peuvent tre considrs comme le rsultat de changements dans les relations entre un organisme et son environnement (que ces relations soient actuelles ou anticipes). Les actes de communication se caractrisent par le fait qu'ils peuvent tre causs par (ou rsulter) des changements dans n'importe quel point du systme de relations entre deux ou plusieurs personnes qui communiquent et les objets de leur communication. La dynamique d'un tel systme entrane sans doute ceci : si l'on parvient une comprhension correcte de ces proprits, on pourra prvoir la fois la probabilit qu'ait lieu un acte de communication donn et la nature des changements dans les proprits du groupe du fait de cet acte. Dans un groupe, les proprits les plus significatives sont celles qui, par hypothse, varient avec les actes de communication l'intrieur du groupe. (si les hypothses de Newcomb sont confirmes) nous pensons que ce serait une voie prometteuse que de considrer les phnomnes d'interaction sociale comme des vnements l'intrieur de systmes de communication." (Newcomb, 1953, 1971)
Les objets de cette communication gnralise sont nos objets lmentaires, cognmes, lments du monde praxo-discursif, ou encore cette "action mentale rciproque" de Simmel que Moscovici (1988a, p. 302) considre comme la matire des lments atomiques qui, en se combinant de manire rpte, faonnent la fois les individus et les socits. Pour la psychologie sociale, le changement de perspective sur la nature des reprsentations sociales et de leur communication permet des simplifications considrables. Puisque les objets manipuls dans le monde rel sont de la mme matire que les reprsentations, les reprsentations et le monde ne font quun dans notre systme. On explique du mme coup le statut mixte des reprsentations ( la fois objectives et idelles, reprsentatives et opratoires), et leur statut fondateur non seulement de toute socit qui se conoit en tant que telle ; mais encore de lexistence relle de tout monde partag par des observateurs diffrents, quil sagisse dun cosystme, dun foyer familial ou dune civilisation. Car l'interaction communicative peut propager la reprsentation. C'est maintenant le lieu d'expliquer comment, dans notre formalisme, peuvent se crer des syplexes analogues chez des observateurs distincts. En effet, l'enchanement provoqu chez le rcepteur de la communication cre une articulation, elle solidifie, concrtise une association entre des signes prexistants. Prenons trois exemples. Le premier est encore celui dAlbert et Barnab : supposons que Barnab ne sache pas o est le caf. Albert lui dit : le caf est dans le pot. Ce faisant, il focalise l'attention de Barnab sur les deux syplexes caf et pot la fois, bref il les associe. Il se trouve que ces deux syplexes sont galement dans l'univers de Barnab. Barnab associe alors sa perception du pot l'ide du caf. Il est dsormais en possession d'une reprsentation similaire celle d'Albert, ce qui lui permet de donner le caf Albert, en enchanant l'articulation caf-pot.
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Il suffit qu'il y ait mmorisation pour que l'association acquire un statut autonome d'articulation chez Barnab. La communication cre par l une solidarit (articulation) entre des signes pralablement existants. Elle a ainsi reproduit, propag, cette structure reprsentative. Barnab partage dsormais avec Albert le syplexe compos de (pot, caf). Propagation de la reprsentation dans la communication
Albert Barnab
caf pot
caf pot
t1
Albert Barnab
caf pot
t2
Albert Barnab
caf pot
caf pot
t3
On voit que, progressivement, les deux observateurs peuvent se construire un monde commun contenant une grande quantit de syplexes, ventuellement trs complexes. On remarque en passant que la communication a accru la quantit d'information chez Barnab sans pour autant diminuer celle-ci chez Albert : l'information n'obit pas, comme le fait la matire, la loi de conservation de la masse (Brunet, 1990, p. 191). Ce phnomne d'ajustement de la reprsentation des protagonistes a t dcrit, indpendamment, avec un schma analogue, pour montrer comment, lors du passage d'information lors d'une relve de poste, deux oprateurs (le montant et le descendant) s'accordent en discutant pour avoir une reprsentation commune de la situation (en l'occurrence, une machine fabriquer du papier), jusqu' disposer tous deux d'un modle commun de l'tat des choses (Grusenmayer, 1994). D'une certaine faon, la communication consiste instancier, simultanment, diffrents lments dans un univers commun. En les instanciant simultanment, l'metteur les associe comme tant un
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mme syplexe, les dsigne comme tant un phnomne unique, par la simple focalisation de l'attention du destinataire sur leur ensemble. Le destinataire peroit alors ces signes comme tant associs, et il peut les articuler. L'instanciation de cette articulation va alors en entraner d'autres dans son univers propre, indpendamment de l'metteur. On peut considrer que, du point de vue du destinataire, l'metteur a articul un stimulus. Ceci peut se montrer crment sur un exemple matriel, o les deux protagonistes, qui ne parlent pas la mme langue, disposeraient seulement pour communiquer de petites figurines, qui reprsentent les objets qui les environnent. Albert veut que Barnab mette son chapeau sur la tte. Il prend la figurine qui reprsente Barnab, et pose dessus la figurine qui reprsente le chapeau de Barnab. Ce faisant, il a nonc, sous la forme d'un assemblage de signes, une reprsentation du phnomne qu'il cherche faire actualiser par Barnab, et il s'est pour cela servi de signes qui appartiennent leur univers commun. La perception par Barnab de cet assemblage devrait, s'il est de bonne volont, lui communiquer la reprsentation du phnomne, c'est--dire la propager dans son univers. Le troisime exemple est celui, dj vu, du broc d'eau de Von Uexkll, et nous ne rsistons pas au plaisir de le citer encore :
"Reu pendant longtemps chez un ami, j'avais toujours devant moi, table, un pot eau en terre. Un jour, le domestique, ayant bris la cruche, l'avait remplace par une carafe de verre. Pendant le repas je cherchai la cruche et je ne vis pas la carafe de verre. Ce n'est que lorsque mon ami m'eut assur que l'eau se trouvait toujours la mme place que divers clats lumineux pars sur les couteaux et les assiettes se rassemblrent pour donner forme la carafe de verre".(Von Uexkll, 1965, pp. 70-71)
On voit ici comment des signes pars dans le monde du clbre naturaliste s'articulrent soudain pour se concrtiser en une reprsentation cohrente. Et, si l'on y rflchit, tout notre apprentissage social de l'interprtation sociale du monde, notre ducation, se fait par une telle propagation de reprsentations, qui articule des lments que nous connaissons dans une forme nouvelle. Par exemple, nous apprenons, par enchanement de mots, que "lecteur" est notamment, comme on l'a vu dans la dfinition de lecteur en III. 3. 2. :
_ 1. Personne qui (occasionnellement ou par fonction) lit haute voix devant un ou plusieurs auditeurs. (...)
Et il nous en reste quelque chose sous la forme d'une articulation entre "lecteur" et "haute voix", par exemple.
La psychologie sociale nous montre concrtement comment, sur la base de tels signes communs, les groupes se constituent, en communiquant, des reprsentations sociales. Cette communication est utile, car, comme nous l'ont montr Albert et Barnab, pour actualiser certains phnomnes, il est parfois ncessaire de se faire aider par d'autres observateurs : pas d'action cooprative possible sans un minimum de communication. C'est en particulier le cas si les objets concerns ne peuvent pas tre
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manipuls par un sujet tout seul : par exemple, un pot de caf hors d'atteinte, ou un objet dont l'appartenance est collective au point qu'un individu ne peut pas en avoir l'usage sans la coopration des autres possesseurs (par exemple : la voie publique, un rgime dmocratique...). C'est sans doute pourquoi dans un groupe, les individus, notamment en situation de dcision, recherchent activement un consensus :
"Aprs discussion, (...) tres et choses n'tant plus aperus sous le mme clairage qu'avant la rencontre o ils se collettent entre eux. La communication les a accords (tuned in), organisant les lments d'information en une vision commune d'autant plus unifie que l'on y participe plus activement." (Moscovici et Doise, 1992, p. 246).
Le rsultat est une nouvelle reprsentation collective. La communication est donc bien plus qu'une simple transmission d'information ; travers elle le groupe dlimite en commun la forme sociale de l'objet qui tiendra lieu de norme collective. On le voit de faon particulirement claire dans les processus de jugement. L'influence du groupe sur le sujet individuel en ce qui concerne la formation de son jugement est d'autant plus forte qu'il s'agit d'un "vrai groupe" et non pas simplement d'un ensemble d'autres personnes (voir par exemple Deutsch et Gerard, 1955). Pratiquement, la recherche d'un substrat commun se fait par une combinaison de "pense convergente" (consensuelle et normative), et de "pense divergente" (antagoniste et crative).
"La pense convergente slectionne et classifie, combine les lments communs aux reprsentations en prsence. Jusqu' les englober en une seule, acceptable pour la plupart et laquelle tous finissent par se convertir." (Moscovici et Doise, 1992, p. 248).
La pense divergente, elle, pousse dbattre, envisager de nouvelles ides (idem, pp. 248-250). Elle amne la proposition de nouvelles combinaisons, largissant ainsi le terrain potentiel d'intersection du groupe, sur lequel peut se trouver le consensus. Finalement, la varit des catgories de choix et d'attitudes employes par le groupe diminue, il se fait une restriction une vision commune (un U-langage ?) plus petite et moins ambigu. Ceci a pu tre mesur l'aide d'un "indice d'entropie" (Moscovici et Zavalloni, 1969). Donc :
"(...) dans un groupe o l'on participe de manire plus intense, les individus tendent accentuer ce qui les rapproche, expliciter ce qui leur devient commun. Ce qu'ils perdent ainsi en information, puisque l'entropie diminue, ils le gagnent en comprhension et sociabilit mentale." (Moscovici et Doise, 1992, p. 259).
L'approche micro-psychosociologique montre ainsi par quels mcanismes psychologiques se cre, au niveau des groupes, les entits que sont les reprsentations. La liaison ainsi faite entre les phnomnes sociologiques et les explications psychologiques dmontre concrtement qu'il est impossible de se passer de la psychologie pour expliquer le social (Moscovici, 1988a), contrairement l'axiome durkheimien qui considrait que "toute explication psychologique des faits sociaux est inadquate".
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On comprend mieux ici l'intrt de considrer que les objets matriels existent "sur le mme plan de ralit" que les reprsentations sociales. Alors que, dans l'ontologie dualiste o seuls les objets matriels "existent" dans la "ralit", il est par construction impossible de dcrire simplement comment l'esprit agit sur la "matire". Dans une ontologie dualiste, seule la matire peut agir sur la matire. On ne peut accder aux niveaux logiques qu'habitent les reprsentations sociales (qui sont pourtant manifestement opratoires) sans faire appel implicitement l'organisation biologique du fonctionnement crbral. Pour combler le hiatus entre esprit et matire, reprsentation et ralit, on est alors oblig de manipuler constamment toute la neuropsychologie d'obdience bhavioriste. Du moins en thorie, car, dans la pratique, personne ne le fait. Cette opration qui se prive des objets du niveau logique pertinent parat lourde pour expliquer des oprations quotidiennes : comment deux personnes qui se donnent rendez-vous par tlphone se retrouvent effectivement (dans le monde rel) l'heure dite au lieu convenu, ou pourquoi certains consommateurs dclarent acheter du beurre allg "pour ne pas grossir" (cause finale immatrielle, mais achat dans de vrais rayons de vrais supermarchs). Dans notre thorie o, du point de vue du sujet, la reprsentation cest ce quelle reprsente, les oprations de pense, et de communication, portent directement sur les objets du monde. Ce formalisme porte bien sur le "sens commun", et respecte le sens commun. Il nen est pas moins efficace pour la description et la prdiction. Nous avons montr que les oprateurs peuvent communiquer et agir "des choses" qui sont leurs reprsentations multimodales de ces choses, sans avoir eu besoin de faire d'hypothse sur l'existence matrielle de ces objets. Notre formalisme peut donc tre considr comme complet, ou, plus modestement, suffisant pour construire des descriptions et des explications. Il suffit qu'il y ait un accord minimal entre les rgles de chacun pour que le monde tel que nous le connaissons puisse fonctionner. Que derrire le mot "rouge" il existe ou non une couleur immanente, unique et indpendante de l'observateur, n'est pas ncessaire pour viter les accidents au carrefours : il suffit que les conducteurs aient accord leurs reprsentations ; et mme les daltoniens arrivent se dbrouiller. Il en est de mme pour les autres "objets" du monde. Peut-tre dmontrera-t-on un jour que l'objet rel est plus qu'un construit collectif ; ce n'est en tous cas pas ncessaire pour rendre compte de la communication.
Montrons maintenant que, muni de notre nouvelle dfinition, nous pouvons expliciter d'autres proprits classiques de la reprsentation sociale. Dabord, propos du rle de la reprsentation dans laction de lindividu sur le monde, nous expliciterons sur des objets concrets le mcanisme fondamental de la mobilisation des reprsentations : le si-alors, qui permet laction et le raisonnement. On verra ensuite un autre
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aspect du fonctionnement des reprsentations, celui de la catgorisation (identification, connaissance...), qui dcoule aussi naturellement du formalisme FRC.
54 Pour une discussion dtaill, voir Lahlou (1990a). Paradoxalement, il est plus facile pour un individu d'oprer des
modifications collectivement perceptibles sur les objets matriels que sur les reprsentations sociales. Car les objets matriels sont limits dans leur existence un lieu restreint de l'univers spatio-temporel collectif. En mangeant CE CHOCOLAT, Thomas engloutit la totalit des extensions reprsentationnelles de cette instanciation matrielle particulire. A ce titre il peut lgitimement la modifier lui tout seul, car CE CHOCOLAT n'existe en entier que l sous sa forme matrielle ; ce faisant, Thomas ne viole pas les rgles collectivement admises. Par contre, Thomas ne peut pas modifier lui tout seul l'objet plus flou et large qu'est la reprsentation collective chocolat qui habite une population et existe par rfrence un systme linguistique (application rigoureuse du rasoir d'Occam : il n'est pas ncessaire de supposer que le syplexe CE CHOCOLAT a une instanciation plus large que ce que mange Thomas pour expliquer ses proprits matrielles, tandis que pour expliquer chocolat nous devons le rendre solidaire de syplexes plus vastes). On le voit bien ce que, quand Thomas mange CE CHOCOLAT, il n'en mange que la partie "matrielle" ; il n'absorbe pas pour autant le souvenir quAlbert peut en avoir, extension reprsentationnelle laquelle Thomas n'a pas eu accs, et dont la persistance explique qu'Albert, ignorant les manigances de Thomas, va quand mme ouvrir la bote et tre surpris en la trouvant vide. 55 Nous employons donc ce terme au sens large de utiliser, en un sens qui recouvre la fois ceux des termes "computer" et "connecter" des diffrentes coles cognitivistes.
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- la boisson doit tre verse dans un rcipient pour tre bue - un verre est un rcipient adquat pour verser du vin - etc.
On peut penser quAlbert actualise galement un certain nombre de reprsentations qui lui sont plus ou moins personnelles :
- Moi, Albert, jaime le vin de Bourgogne - Le vin qui est sur la table est du Richebourg - Richebourg est une appellation de vin de Bourgogne - Quand jaime quelque chose jen veux beaucoup - etc.
Si Albert boit deux bouteilles de vin au cours du repas et se saoule, il respecte encore un certain nombre de reprsentations :
- le vin contient de lalcool - l'alcool pris en grande quantit saoule.
Il a galement modifi (ou confirm) certains aspects de sa propre reprsentation auprs de ses amis :
- Albert aime le Bourgogne - Albert est un gros buveur de vin.
Mais si Albert fait partie dun groupe de gens temprants et bien levs, il nest pas compatible que, une fois saoul, il sen prenne violemment son voisin de table sous un prtexte futile et essaye de lui casser la figure en beuglant des injures. Car, alors, mme si Albert continue respecter certaines reprsentations compatibles avec le groupe (lalcool rend violent), il ne sera plus compatible avec la reprsentation que le groupe se fait dun de ses membres (nous sommes un groupe de
gens bien levs),
partie du monde de lensemble de lhumanit, il sera exclu du groupe, et ne fera plus partie, matriellement, de sa ralit ultrieure (on n'invite plus Albert, il est mal lev). Un groupe doit partager une mme enveloppe de possibles ; celui qui franchit la limite de cette enveloppe sexclut, par construction, du consensus et du groupe. Ce lien entre communication et constitution de la ralit dun groupe par consensus est particulirement sensible dans la constitution de groupes ou catgories idologiques, dans le domaine politique par exemple.
"Quelle est la condition ncessaire d'tablissement d'une communication entre deux sujets donns ? Bien videmment, qu'ils disposent d'un langage commun. L. Goldmann a montr jadis toute l'importance du concept de conscience possible pour la communication56. Par ce concept, Marx met l'accent sur le fait qu'il ne s'agit pas de savoir ce qu'un groupe pense, mais ce qu'il peut penser sans que la nature essentielle du groupe soit modifie. Si nous transposons ce concept au plan du sujet
56 Goldmann, 1965, pp. 47-77. L'auteur traduit par "conscience possible" le terme allemand "Zugerechte Bewusstsein".
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individuel, il signifie qu'un sujet donn ne lit qu'un certain nombre limit d'noncs comme signes et ne peut donc tablir qu'un nombre limit de communications" (Ancori, 1983)
Pour en revenir notre exemple plus trivial, cest donc Albert d'actualiser dans sa tte, au moment o il se sert un douzime verre de vin, les modifications prvisibles que ce geste va entraner sur sa ralit, en fonction des reprsentations quil connat (si son cerveau avin en est encore capable). Comme on le voit sur cet exemple, les reprsentations sont faites pour tre opratoires. Cest le tissu mme dont elles sont constitues qui le veut, puisque ce tissu est fait des objets du monde. Du point de vue du sujet, une reprsentation met donc en rapport des objets du monde, comme une carte met en rapport des lieux gographiques. Il suffit alors de suivre la structure de la carte pour passer dune partie une autre. Fontainebleau est prs de Paris, ces villes sont relies par
lautoroute A6, donc pour aller de Paris Fontainebleau je prends la A6. Richebourg est en Bourgogne. Jaime le vin de Bourgogne. Le vin contient de lalcool. Lalcool rend gai quand on le boit. On boit le vin dans un verre. Pour tre gai je vais verser dans un verre le contenu de cette bouteille sur laquelle il y a crit Richebourg, et je vais le boire.
Pour agir des reprsentations dans le monde rel, jactualise un schma, un script, qui nest autre quune reprsentation pragmatique assez gnrale qui peut s'articuler sur toute une classe dobjets
(se dplacer dun point un autre, absorber une boisson).
une reprsentation (un syplexe praxo-discursif) dont certains termes reprsentent des commandes motrices57. Pour vous convaincre quil existe bien de tels syplexes, qui mlangent commandes motrices, objets conceptuels, et perceptions (qui permettent de les actualiser dans un contexte particulier avec des objets matriels accidentels), considrez les enchanements que ralise, sur commande, un gymnaste. Si vous avez vous-mme dj fait de tels enchanements, vous comprendrez ce que veut dire physiquement l'actualisation pragmatique dune reprsentation. Lenchanement du gymnaste existe dune manire globale. Mais, dans la pratique, lenchanement appris sexcute comme une suite automatique de rflexes, mme sil doit prendre en compte lutilisation dobjets extrieurs situs sur le parcours (par exemple un cheval daron). Chaque mouvement termin semble entraner le suivant, de manire naturelle, et pourtant il ne sagit pas l proprement parler de causalit mais de succession. La causalit est une interprtation de lobservateur extrieur Albert va faire un saut parce quil a fini la roulade et quil est arriv devant le cheval daron. Cette interprtation causale
57 L'actualisation des reprsentations est l'essence mme de l'efficacit, par exemple de la mthode d'autosuggestion
("influence de l'imagination sur l'tre moral et physique de l'homme" -Cou, 1925, p. 9-). Celle-ci repose sur la fabrication, par rptition orale, d'un syplexe qui reprsente l'tat dsir, et sur le principe que "Toute pense occupant uniquement notre esprit devient vraie pour nous et tendance se transformer en acte" (Cou, 1925, p. 13). En d'autres termes, la mthode Cou vise crer un script nouveau, sou forme de reprsentation verbale/mentale, en spculant sur le fait que les scripts s'actualisent d'eux mmes. C'est le mme principe que celui de la prdiction auto-ralisatrice de Merton, sauf que cette dernire peut s'appliquer un groupe et pas seulement un individu isol.
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nest pas fausse, mais vous sentez bien quelle nest pas vraie non plus. L'enchanement est dune autre nature : il y a enchanement parce que il y a succession, cest tout. Faisons ici une parenthse sur les interprtations causales. Les interprtations causales naves rsultent de l'application de rgles dinfrence par l'observateur. Celles-ci sont en gnral dabord construites sur lobservation rpte, dans des contextes fixs, de suites particulires de phnomnes. Aussi, lorsque, dans un contexte particulier, on reconnat les premiers lments, on sattend galement voir ceux qui les suivent dans la squence complte habituelle. Comme, lorsque lon coute un disque bien connu, on s'attend lactualisation des morceaux de musique successifs. Un observateur nayant jamais entendu les morceaux concerns qu partir de ce disque, et ignorant la technique phonographique, pourrait dire que chaque morceau cause le suivant, dans le sens o il le prcde, de faon anticipable, et inexorable. Cet enchanement est rapprocher de ce que dit Hegel de la causalit :
La source premire de notre connaissance est lexprience. Pour quil y ait exprience, il faut, absolument parlant, que nous ayons peru une chose elle-mme. Dentre de jeu la perception ne contient quun unique objet, qui est maintenant, de faon fortuite, ainsi constitu. Or, si je rpte la perception et que, dans cette perception rpte, je remarque et retienne fermement ce qui reste gal soi-mme en toutes ces perceptions, cest l une exprience. Lexprience contient avant tout des lois, cest--dire une liaison entre deux phnomnes telle que, si lun est prsent, lautre aussi suit toujours. Mais lexprience ne contient que luniversalit dun tel phnomne, non la ncessit de la corrlation. Lexprience enseigne seulement quune chose est ainsi, cest--dire comme elle se trouve, ou donne, mais non encore les fondements ou le pourquoi. Puisquil y a un trs grand nombre dobjets dont nous ne pouvons avoir nous-mmes lexprience, par exemple le pass, nous sommes forcs de nous en remettre lautorit dautrui. Sur lautorit dautrui, nous prtons foi ce qui est vraisemblable.(...) La relation causale implique que ce qui est contenu dans la cause sensuive ncessairement. (Hegel, 1963, pp. 15-26, passim)
La causalit ne se manifeste nous que localement, comme une causalit particulire, en tant que suite de phnomnes dont les premiers sont dsigns comme cause et les seconds comme effet, si lon a une vision mcaniste, ou certains comme "buts et dautres comme conduites dans une interprtation plus tlonomique. Chaque causalit est une loi empirique tire par gnralisation de lexprience, quelle soit ntre ou dautorit. Le systme explicatif qui est construit derrire les lois est une tentative de dcrire les phnomnes dune manire plus constructive que le simple : si, dans telles conditions, A, alors ncessairement B suivra. Par exemple, en remplacement de :
il ny a pas de fume sans feu
on peut construire, partir dune description de ce quest la fume, un systme dinfrence plus labor pour la recherche des phnomnes susceptibles de produire un tel objet, et de la probabilit d'occurrence de ces divers phnomnes productifs de fume dans diffrents contextes.
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Les rgles dinfrence causale, quand elles sont efficaces, sont un moyen de description tellement conomique quelles en viennent souvent devenir une dfinition mme de lobjet par ses causes. Ex : la fume, cest ce qui est produit par un feu, ou encore : la lumire qui steint partout est une panne de courant, ou mme : la satit c'est d'avoir mang sa faim. Pour ces objets, nous sommes alors, dans la description des phnomnes, totalement prisonniers de notre systme dinfrences, et cest la thorie qui dcrit ce que lon peut observer. Quand vous jouez un morceau de musique ou que vous chantez une chanson, la suite de vos actions s'explique par la succession apprise. Il y a enchanement, mais pas causalit logique ; pourtant, un observateur tranger, qui entendrait plusieurs personnes diffrentes chanter la mme chanson dans des circonstances diverses, chercherait peut-tre expliquer cette rgularit par une relation de causalit (suivant des rgles de construction) entre les termes successifs. Si notre observateur parat naf au lecteur, ou l'exemple excessif, que l'on remplace "chanson" par "langue naturelle" et "observateur" par "grammairien". C'est l un "biais cognitif" classique qui consiste attribuer une relation causale la corrlation. Ne serait-ce pas simplement parce que la causalit est finalement un type de corrlation particulier, celle pour laquelle nous disposons d'un systme explicatif ? Bref, l'analyse des interprtations causales nous ramne encore constater que leur caractre essentiel est de reconnatre dans le phnomne observ une articulation de type Si/alors dj connue par ailleurs, et qui permet de dfinir dans ce cadre la "nature" du phnomne observ. Fermons ici cette parenthse, et revenons au caractre pragmatique des reprsentations, en insistant sur le caractre matriel de certaines de leurs parties constitutives. Quand vous entendez une danse entranante que vous pratiquez, un peu dintrospection vous permettra de sentir que la perception que vous en avez contient des rsonances motrices. Dailleurs, il y a de bonnes chances pour que vous battiez distraitement la mesure avec le pied. La reprsentation est faite de tous les objets du monde propre de lindividu, aussi bien ses commandes motrices que ses abstractions et percepts (voyez la taille du cortex moteur et limportance de ses connexions avec le reste de lencphale). Pour ajouter un dernier exemple, donnons quelques vrifications exprimentales que chacun connat par exprience personnelle. Par exemple, souvenez-vous comment, enfant, lide de certaines choses vous faisait rougir. Ou encore pensez un plat dlicieux que vous aimez particulirement. Vous sentez-vous saliver ? Certes, il sagit ici de reprsentations mentales, et non pas sociales, mais cest bien par lintermdiaire des reprsentations individuelles que les reprsentations collectives agissent, car cest en fin de compte les individus qui instancient les combinaisons des rgles sociales. Voil donc comment les reprsentations sociales agissent sur le monde matriel. Il sagit de processus parfaitement concrets, au sens o les reprsentations et le monde matriel sont faits du mme tissu.
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Les reprsentations fonctionnent comme des objets concrets, au sens o la solidarit entre les parties est importante. Chaque partie entrane dans le mouvement de l'actualisation celles dont elle est solidaire. C'est une diffrence importante entre pense et raisonnement logique. Penser avec des reprsentations, c'est actualiser des syplexes qui sont comme des blocs articuls. On enchane un bloc du syplexe avec un autre en aboutant les parties identiques, un peu comme au jeu de dominos. Mais chaque domino est inscable. Ce qui fait la liaison entre les parties du syplexe (du domino) n'est pas une connexion logique, c'est une articulation de fait, qui a t construite par l'apprentissage, le conditionnement, et ne saurait tre facilement remise en cause par le sujet. L'enchanement qui se produit dans l'actualisation n'est pas conditionnel, ni rationnel, il est inexorable, constitutif du syplexe.
Une des manires de rendre un objet plus concret est de limiter le nombre de ses parties, dimbriquer au maximum les parties restantes les unes dans les autres, afin que chacune serve plusieurs usages. Ce processus de simplification, loeuvre dans le biologique et dans le technologique58, a des avantages slectifs quil serait trop long dexpliciter ici. Citons simplement la simplicit, la robustesse, lconomie de matriau, la plus grande facilit de reproduction. Ce processus est galement loeuvre dans les reprsentations sociales. Et cest pour a quelle sont si efficaces. Prenons lexemple excellent de Lalljee et Abelson (1983) :
- Pourquoi a-t-il enlev ses chaussures ? - Parce que cest une mosque
On vite le dtour par les diffrents enchanements locaux qui ont produit le rsultat final pour ne garder, en raccourci, que ce dernier, qui est le seul ncessaire sur le plan opratoire dans la vie courante, que ce soit pour prvoir ou pour agir :
(on enlve ses chaussures avant de rentrer dans une mosque)
De mme, en mathmatique, on utilise en gnral le thorme final sans repasser par les lemmes qui ont permis de le dmontrer. Cest ainsi que, la manire de Lalljee et Abelson, on pourrait construire lexemple suivant, dans le domaine de lalimentation : Pourquoi ne mange-t-il pas de ce saucisson ?
58 Voir par exemple lindice de concrtisation mis au point par Deforge (1985, p. 140-145), qui montre l'volution des
objets techniques (le lave-linge en particulier) vers une plus grande concrtude. Ainsi du radiateur pour automobile, apparu en 1885, qui, de la structure "nid d'abeille" apparente, disparat derrire la calandre, puis s'incorpore la carrosserie, tout en tant trs proche du moteur (Deforge, 1985). L'aspect des premires autos, avec leur grand radiateur spar du moteur, nest pas sans voquer le Dimetrodon (Plycosauriens). Ce reptile primitif du Permien possdant de longues apophyses pineuses qui devaient soutenir une crte dorsale, avait l'aspect d'un lzard de 3 m avec une norme voile sur le dos, qui devait probablement servir de radiateur. Ses descendants ont rgl les problmes d'quilibre thermique en intgrant le radiateur dans et sous la carrosserie (vaporation pulmonaire, cutane, et rgulation comportementale).
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rsume de faon opratoire un long dtour sur lequel nous aurons loccasion de revenir :
le porc est impur pour les musulmans manger cest assimiler les vertus de l'aliment manger du porc rend impur
Dans la pratique, une seule rgle (en l'occurrence, pour les musulmans, dontique) suffit assurer l'efficacit pragmatique. La reprsentation du monde est faite pour tre opratoire. Cest une conception-vision de l'univers, une "Weltanschauung" :
une conception-vision de lunivers est une construction intellectuelle capable de rsoudre daprs un principe unique tous les problmes que pose notre existence. Elle rpond ainsi toutes les questions possibles et permet de ranger une place dtermine tout ce qui peut nous intresser. Il est ais de comprendre que le fondement dune telle conception de lunivers fait partie des dsirs idaux de lhumanit. Par la foi que lon met en elles on peut se sentir plus sr dans la vie, savoir vers quoi lon tend, et comment on peut placer ses affects et ses intrts de la manire la plus approprie. (Freud, 1932, cit par Kas, 1988)
On voit bien quel dsir universel de facilit correspond la recherche dune telle Weltanschauung simpliste, qui nest autre, finalement, quun mode demploi du monde. Elle repose sur le fantasme que le monde aurait une ralit univoque, unifie, et o, par consquent, il existe une vrit et donc des rgles daction simples. Ceci nous fait penser laccroche quune agence de dtectives privs mettait dans son prospectus pour inciter faire appel ses services : Savoir vous permettrait dagir. Ce slogan, lapidaire et efficace, suivait une description des affres de lincertitude du client ventuel quand ltat actuel de ses affaires, ou de sa vie conjugale. Le slogan a une telle simplicit lexicale quil nous a fallu un certain temps pour comprendre do venait sa puissance de sduction. Il fait lconomie de ltape difficile, celle de la dcision. Car la procdure, en fait, est la suivante : savoir des faits supplmentaires vous permettrait davoir plus dlments pour prendre une dcision. Le raccourci limine ltape subjective de la dcision, celle qui est difficile, puisquil sagit, toujours, dun choix. Encore faut-il disposer de rgles de dcision qui puissent sappliquer simplement au vu de ces lments factuels.
59 On notera au passage lellipse faite sur le saucisson, dont le locuteur est cens savoir quil est fait partir de porc. Ce
nest pas dailleurs le seul intrt de cet exemple, qui met en valeur limportance des proprits implicites des objets dans le dcodage de la langue naturelle. Ainsi lanaphore nest dsambiguise que par lincompatibilit de ladjectif final avec saucisson, comme on sen convaincra aisment en voyant le changement de liage si on remplace musulman par avari, et la cration d'une ambigut si lon remplace musulman par trop gras. Dans chaque cas, la dsambigusation mobilise des reprsentations trs diffrentes.
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La sduction dune Weltanschauung non ambigu, cest aussi celle dune reprsentation sociale : elle va directement de la description de lobjet aux prescriptions opratoires, ou aux explications, par un si/alors, sans que lon ait se poser de questions sur le choix. En dautres termes, les reprsentations sociales au lieu de sinterroger, comme la science, sur le pourquoi, et le comment, sarticulent principalement sur la rponse parce que (Moscovici et Hewstone, 1983, Hewstone, 1989). Cest ainsi que :
les juifs sont critiqus parce que, les pauvres sont exploits parce que, les Noirs sont infrieurs parce que. Les reprsentations sociales imposent ainsi une sorte dexplication automatique. Des causes sont proposes avant toute recherche dtaille et analyse de linformation. Sans pense active relle, les penses des gens sont dtermines par leurs reprsentations sociales. (Hewstone, 1989)
Grize (1989) formule autrement la mme ide, en remarquant que lutilisation des reprsentations par la logique naturelle fait appel la transduction, qui procde directement en associant des proprits, du particulier au particulier, en construisant des classes-objet, et remplace le systme hypothtico-dductif par une varit de relations qualifies : raisons, causalit, finalits, appels des faits, comparaisons, et dont la causalit est sans doute la plus importante :
Les reprsentations scientifiques, parce quhypothtico-dductives, font des promesses, les reprsentations sociales offrent des effets. " (Grize, 1989)
Au lieu de manipuler le volumineux syplexe que constitue l'ensemble de l'exprience qu'il a d'un objet, le sujet articule conomiquement le petit sous-syplexe rduit aux traits de reconnaissance et la prescription pragmatique (si "X", alors "Z").
On sent bien que ce sont de telles reprsentations sociales, schmas concrets simplifis des phnomnes, qui sont la base des logiques naturelles. Celles-ci sont diffrentes de notre logique classique, mais ont certainement des mcanismes propres ; elles ne sont pas seulement "nonlogiques" :
En ralit, ni la pense sociale courante, ni le parler quotidien ne sont illogiques. Ils obissent des logiques autres () nettement plus complexes que la logique formelle et dductive ; plus difficiles cerner aussi. (Windish, 1989) (...) la connaissance nave ne doit pas tre invalide comme fausse ou biaise. Ce qui va lencontre de certains postulats cognitivistes selon lesquels existeraient des biais naturels, inhrents au fonctionnement mental spontan, par exemple dans lattribution de causalit. Il sagit l dune connaissance autre que celle de la science mais qui est adapte , et corrobore par, laction sur le monde. (Jodelet, 1989, p. 45)
C'est en partie leur caractre gnralisant et simplificateur, la concrtude - conomique mais simpliste - que leur a confr une longue volution, que ces reprsentations doivent certains de leurs caractres un peu tranges. Car, bien y songer, on comprendrait mal pourquoi les tres humains,
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capables de produire des reprsentations complexes et efficaces, "scientifiques", se seraient embarrasss de "mauvaises reprsentations" pour l'usage quotidien. C'est sans doute comme une contrepartie malheureuse de leurs proprits concrtes et conomiques qu'il faut considrer le manque de cohrence qu'elles manifestent l'oeil critique de l'observateur scientifique. Cest ainsi que, par exemple, dans une population donne, on pourra trouver des versions diffrentes de la reprsentation dun mme objet, ou mme quun individu donn pourra faire usage simultanment de modes explicatifs ou paradigmes diffrents, voire contradictoires (Windish, 1989). Ainsi en est-il des dictons. Par exemple, propos des dcisions, que faire des deux proverbes franais suivants :
Ne jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire le jour mme.
et
La nuit porte conseil.
Ou encore des ides reues : Flaubert, dans son dictionnaire des ides reues, note ainsi, au fil des pages :
BLONDES BRUNES ROUSSES Sont plus chaudes que les brunes (Voy. BRUNES) Sont plus chaudes que les blondes (Voy. BLONDES) (Voy. Blondes, Brunes, Blanches et Ngresses)
Ou, dans le "Dictionnaire des ides obliges de Paucard (1990), qui est une version moderne de celui de Flaubert.
Chmage : Un drame. Le dplorer, mais il n'existe pas de solution miracle. CONTRAIRE : Quand on veut du travail, on en trouve.
On peut penser que ces syplexes globalement contradictoires ont survcu dans notre cologie mentale parce qu'ils sont - selon le contexte - localement "vrais" et utiles, ou encore, "viables" (Von Glasersfeld, 1981). Lide sous-jacente des travaux sur la reprsentation comme outil opratoire sur le monde est videmment, partir de ltude des reprsentations, de retrouver les rgles de la pense naturelle, un peu comme les linguistes auraient dduit les grammaires de ltude des phrases attestes. Nous irons dans ce sens en proposant lanalogie des reprsentations avec les thormes mathmatiques. Si une vision du monde est une thorie, alors, une reprsentation sera lquivalent fonctionnel dun thorme, qui rgit la validit des formes dun certain type. On comprend ds lors une raison de l'existence de reprsentations "contradictoires". Une reprsentation est efficace parce qu'elle est simple, concrte et gnrale. Du coup, par construction, elle ne peut pas s'appliquer tous les cas particuliers. Inclure ces derniers dans la reprsentation alourdirait considrablement l'appareil de pense, comme on s'en rend compte dans les tentatives mathmatiques de construire une "logique des dfauts" (o les extensions rgissant les exceptions se
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multiplient). Face cette difficult, le sens commun a choisi de construire plusieurs rgles alternatives simples, entre lesquelles le sujet choisit selon le contexte (cf. : je n'aime pas les
arabes
La mise en oeuvre de ces reprsentations sociales se fait essentiellement par le mcanisme du si/alors. Dans un premier temps, une partie du syplexe qui constitue la reprsentation est isole : cest largument du si. A partir de cet argument, isol par l'observateur dans le phnomne (objet, situation...), la partie complmentaire (ou une partie du complmentaire) est utilise comme argument du alors. Selon la forme du si et celle du alors, on parlera daction, de dduction, dinfrence, dabduction etc. Mais le principe gnral, que nous appelons principe dactualisation est, lorsquon saisit un syplexe A, de lidentifier comme tant une partie dun sur-syplexe plus vaste A = (A, B1... Bn), et ensuite de faire fonctionner le syplexe A comme un enchanement de A vers Bi (si A alors Bi), o Bi est un autre sous-syplexe de A. Le Dictionnaire des ides reues de Flaubert, montre, exposes de faon assez crue, quelques schmas de reprsentations sociales qui dcrivent des "si/alors" (pour la plupart, dans le contexte opratoire d'une conversation) :
ACADEMIE FRANCAISE HARPE d'un torrent. Fait valoir le bras et la main. PLACE QUADRATURE DU CERCLE SOMNAMBULE -Toujours en demander une. On ne sait pas ce que c'est ; mais il faut lever les paules quand on en parle. Se promne (la nuit) sur la crte des toits. La dnigrer mais tcher d'en faire partie si on peut. Produit des harmonies clestes Ne se joue, en gravure, que sur des ruines ou au bord
Ces syplexes permettent de faire des actualisations comme : "si on parle de quadrature du cercle alors je hausse les paules". Dautres exemples dans le dictionnaire de Paucard o lon trouve parfois mention d'volutions :
Fruits "Mange la peau, c'est l que sont les vitamines" (annes 30 65)."Ne mange pas la peau, c'est plein de produits chimiques" (aujourd'hui). Le ver est dans le fruit. Saisons Il n'y en a plus. Les expriences atomiques dtraquent le temps. (annes 50 60). Il n'y a plus de couche d'ozone cause des dsodorisants (annes 80). Acadmie Franaise Golden (pomme) Jouets "Ils laissent vraiment rentrer n'importe qui" Souvent farineuse.
Ces exemples prsentent lintressante particularit de fournir des actualisations possibles dans des registres dinstanciation de niveaux diffrents (action, discours).
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Une reprsentation sociale est donc une sorte de prototype, fixe ou procdural. La faire fonctionner, cest identifier une partie de cette reprsentation, et en faisant fonctionner le mcanisme partie pour le tout, en dduire les autres parties. On obtient alors, dans le temps, quelque chose qui ressemble fort une dduction, en appliquant le principe dactualisation :
Si [partie So identifie comme sous-syplexe de S] alors [autre partie S1 du syplexe S]
Muni de cette reprsentation, nous rencontrons un individu que nous identifions comme un pauvre. Nous pouvons alors faire fonctionner cette reprsentation en l'actualisant sous diffrentes formes qui sont autant d'instanciations possibles de ses articulations :
- il est pauvre, donc il est peu instruit !infrence" - il est exploit parce quil est peu instruit !attribution
de causalit"#
- je peux exploiter ce pauvre en jouant sur son manque dinstruction (script pragmatique).
Les reprsentations fonctionnent de la mme manire dans lunivers psychique et dans lunivers de tous les jours (faut-il sen tonner ?) : les mcanismes sont similaires, seuls les objets changent. Parfois mme ce sont les mmes reprsentations qui vont la fois avoir un rle psychique et un rle externe, en particulier social. Cest du moins ce que lon peut infrer de ce que remarque Kas :
Laffirmation ritre de Freud que la psychologie du sujet singulier est dabord une psychologie sociale sinscrit dans cette prise en considration dune double fonction de la reprsentation sociale : lune, psychique, accomplit un certain nombre de ralisations : support de la projection, schme de reprsentations dj toutes constitues, accomplissement du dsir par figuration (Darstellung) et dlgation (Reprsentanz Vorstellung), voies de dcharge ou de catharsis, sublimation lautre, sociale, contribue la formation dune communaut dappartenance, de croyance, didentit, et par l elle dfinit un rseau indissociable de liens et de reprsentations qui forment un vritable tayage de la ralit psychique des sujets singuliers quelle rassemble60. (Kas, 1989)
Ceci sclaircira si lon prend lexemple des contes, qui sont des productions sociales proches de lunivers psychique interne.
En fait, toutes ces formations reprsentationnelles sont des bifaces : elles obissent une double logique, celle de la ralit et de lappareil psychiques, celle de la ralit sociale et des appareils correspondants. (Kas, 1989)
60 Sur ltayage et la structuration groupale, cf. R. Kas, Representation and mentalisation : from the represented to group
process, in R. Farr and S. Moscovici (eds), Social Representations, Cambridge, Cambridge University Press - Paris, Maison des Sciences de lHomme. 1984, et R. Kas. Etayage et structuration du psychisme. Connexions, 1984, 44, 11-48.
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Pratiquement, ce fonctionnement de la reprsentation dans sa mise en rapport avec le rel se fait par les procdures dancrage et dobjectivation, slectivit, cohrence, rigidit etc., dcrits par Moscovici (1961). Sherif (1936) avait dj saisi que dans le cas du rel social, qui est socialement construit, la reprsentation est non seulement ncessaire, mais fondatrice. En ce sens, un objet social, qui est constitu par le consensus des observateurs, est, au sens plein du terme, sa reprsentation sociale.
Voici lhypothse fondamentale : la plupart des objets sociaux, et cest ce qui les distingue des objets physiques, sont ambigus. On na pas de critres clairs et nets pour les juger. Ainsi nous navons pas de critres pour valuer la vrit ou lerreur en matire dopinions politiques ou religieuses, de valeurs et de normes culturelles, et de symboles en gnral. Lorsquils se trouvent devant de tels objets, les individus sont incertains et ne savent quel jugement prcis ils doivent porter. Et pourtant il leur en faut un. Afin de rduire cette incertitude, ils sappuient les uns sur le jugement des autres et forment une norme commune qui dcide, de manire arbitraire, ce qui est vrai ou faux. Cette norme est cense reprsenter la ralit. Ensuite la norme tablie en commun a force de loi pour chacun. Les individus sy conforment et voient les choses, non plus par leurs propres yeux, mais par les yeux du groupe. (Moscovici, 1984)61
Pour nous rsumer, le monde subjectif est un tissu de signes que nous dcoupons pour en faire des objets. Ces objets, ou syplexes, sont des assemblages de signes htrognes, dont certaines parties sont communes des groupes dobservateurs, et nommes reprsentations sociales. Ces parties communes sont aux objets ce que sa partie merge est liceberg.
61 Cette notion d'ambigut est cruciale ; nous aimerions la traduire par celle de relativit : un objet ambigu est un objet
dont la nature varie relativement au contexte (observateur, situation...). Certains objets sont trs "relativistes" : ils dpendent normment de contexte d'observation, et sont donc trs ambigus. C'est le cas de la plupart des objets sociaux et "immatriels" dont les contours sont flous. C'est pour cela qu'ils n'auront de stabilit que par confrontation d'un grand nombre d'observateurs (stabilit statistique normative). D'autres sont peu ambigus et varient peu avec la situation d'observation, c'est en particulier le cas des objets matriels (une chaise) qui paraissent pratiquement indpendants de l'observateur humain tant qu'il n'exerce pas une observation trop destructrice (par exemple en la dcoupant pour la regarder au microscope). En effet dans ce dernier cas, la relation d'observation se fait alors avec ces objets sous des formes qui mobilisent l'essentiel de leur nature mme. Dans le cas de la chaise, une observation destructive est celle qui communique avec la chaise par des signes matriels (change de signes entre l'univers de l'observateur et celui de l'observ). Nous voyons ici une gnralisation du principe d'indterminabilit d'Heisenberg, qui veut que les limites de connaissance de l'objet soient dues au fait qu'il existe une interaction (communication) avec lui lors du processus d'observation. On peut penser que les objets immatriels sont "relativistes" car ils sont essentiellement constitus de signes qui servent la description (mots, motions), tandis que les objets matriels sont constitus aussi d'autres signes que ceux que nous utilisons pour les dcrire dans la langue ou les perceptions. Ce ne serait donc pas la nature matrielle ou immatrielle des objets qui les rendrait plus ou moins relativistes, mais le fait que leur nature est plus ou moins dpendante du systme de description. Et, de fait, cette chaise semble tre pour les psychologues un objet indpendant de leur (systme d') observation ; tandis que pour des physiciens, ce n'est plus du tout le cas : la chaise sera dcrite au niveau macroscopique avec des incertitudes de mesure, et au niveau microscopique comme un constat statistique.
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Comme les objets constituent le tissu mme du monde subjectif, manipuler la partie sociale de lobjet, cest bien manipuler lobjet lui-mme, comme saisir lanse dun vase cest saisir le vase lui-mme. Les reprsentations sociales sont donc opratoires par essence. Nous avons vu comment la formalisation des reprsentations en syplexes permet d'expliciter le fonctionnement des reprsentations. Si un objet A est identifi comme sous-syplexe du syplexe (A, B1... , Bi, ... , Bn) alors sactualise automatiquement un objet Bi qui lui est articul. Nous ne faisons finalement, dans un autre langage, que dcrire le fonctionnement des associations mentales bien connu des psychologues. Mais nous montrons galement que ce mcanisme est pragmatique par construction, car la reprsentation reproduit la structure du monde. Cette oprationnalit de la reprsentation sociale nest pas dissociable de la fonction de catgorisation des reprsentations sociales, comme on va le voir dans la section suivante.
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A. _ 1. Substance alimentaire, le plus souvent cristallise, de saveur trs douce, soluble dans l'eau (> Saccharose), fabrique industriellement avec la plante dite canne sucre ou la betterave sucrire (depuis le dbut du XIXe sicle). - (1808, in D. D. L. ). Sucre de canne (sucre roux). > Cassonade. (1800, in D. D. L. ). Sucre de betterave. - (1690, in D. D. L. ). Sucre raffin. - Sucre de dchets. > Vergeoise. Sucre en pains, pain* de sucre. Sucre en cassons*. Sucre en morceaux; (1765, in D. D. L. ) sucre cristallis. Sucre semoule. Sucre glace; (1607, in D. D. L. ), sucre en poudre. Sucre vanill. Mettre le sucre sur la table. > Saupoudreuse, sucrier. Le sucre, aliment nourrissant et assaisonnement. Faire fondre du sucre dans l'eau. > Sirop ( Pavot, cit. 1). Chauffer du sucre; degrs de cuisson du sucre (tat des sirops de sucre) : sucre la nappe, au petit liss, au grand liss, la perle ou perl, au grand perl, au boul ou au grand boul, au petit boul ou souffl, au grand souffl ou plume, au grand cass; caramel*. Mettre du sucre dans un mets... (> Adoucir, dulcorer, sucrer), sur une ptisserie (> Glacer, saupoudrer). Succdan du sucre. > Saccharine. Morceau de sucre ( ci-dessous, 4. ). Conserver, confire dans du sucre. > Condit, confit, confiture. Confiture pur fruit pur sucre. Friandise base de sucre. > Confiserie, sucrerie. Au sucre : servi avec du sucre en poudre. Fraises au sucre. Fabrication du sucre. > Roulaison; sucrerie. Les cannes sucre (Canamelles) broyes au moulin, ou les cossettes de betteraves traites par l'eau chaude la rperie (> Diffuseur) donnent un jus sucr (> Vesou) et des rsidus (> Bagasse, pulpe); ce sirop est pur (par chaulage, sulfitation, dfcation) la sucrerie et transform en sucre cristallis brut par vaporation et cuisson (> Cuite), oprations suivies du clairage et du schage. - Rsidu de la cristallisation du sucre. > Mlasse. Oprations de raffinage du sucre brut. > Raffinage, raffinerie. Essorage des pains de sucre raffin par la sucette (1. ). Mesure du sucre des mots au glucomtre. (1765, sucre d'rable, Encyclopdie; in D. D. L. ). Substance analogue provenant d'une autre substance que la canne ou la betterave. - SUCRE D'RABLE, provenant du sirop d'rable. Loc. Vin de sucre : vin de qualit infrieure obtenu en ajoutant du sucre dans un marc puis. _ 2. Loc. fig. Casser* du sucre sur le dos de qqn. - tre tout sucre tout miel* (infra cit. 9). - tre en sucre : tre fragile, peu rsistant (employ surtout la forme ngative). Cet enfant peut bien vous aider, il n'est pas en sucre! EN SUCRE, s'emploie comme terme d'affection, avec un nom familier. Mon petit lapin en sucre. Loc. fam. (1880). C'est pas du sucre : c'est difficile (cf. C'est pas du gteau, de la nougatine, de la tarte). _ 3. (V. 1460). Douceur (souvent, douceur suspecte). Fig. (Souvent associ avec miel). Le miel des principes, le sucre des promesses (Mauriac, in G. L. L. F. ). _ 4. (1901). Fam. Un sucre : un morceau de sucre. Mettre deux sucres dans son caf. Sucre tremp dans une liqueur. > Canard. Chien qui fait le beau pour avoir un sucre. > Susucre. Fig. Personne doucereuse. _ 5. Sucre parfum, color..., avec lequel sont faits certains bonbons, certaines friandises. Bonhomme en sucre (au fig. ; 1. Mannequin, cit. 9). (1644). SUCRE D'ORGE : sucre cuit ( l'origine, avec une dcoction d'orge) et parfum. Bton de sucre d'orge. - Par ext. Le bton lui-mme. Acheter des sucres d'orge. SUCRE DE POMME : sucre cuit parfum la pomme. - (XIIIe). SUCRE CANDI. > Candi. B. (1600, O. de Serres). Chim. [a] Saccharose*; saccharol (en pharmacie). > Saccharo-. Combinaison du sucre avec une base. > Sucrate. Hydrolyse du sucre, sous l'influence des acides (ou d'une diastase, la sucrase ou invertase), en glucose et fructose; aprs cette hydrolyse, le pouvoir rotatoire du sucre, qui tait dextrogyre, devient lvogyre la suite de la formation de fructose, d'o le nom de sucre interverti donn au mlange (on disait sucre inverti); le saccharose chauff 190C donne le caramel.
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[b] (Sens large). Substance possdant plusieurs fonctions alcool avec au moins une fonction aldhyde ou ctone, et ayant au moins quatre atomes de carbone dans sa molcule. Sucres aldhydiques cinq atomes de carbone (arabinose, xylose), six atomes de carbone (glucose, mannose - mannite -, galactose); sucres ctoniques six atomes de carbone (fructose ou lvulose, sorbose, etc. ). Sucre d'amidon (glucose dextrogyre). Sucre de fruits (fructose, lvulose). Sucre de lait (lactose). Sucre de malt (maltose). Sucre de miel, de raisin (glucose). - Transformation des sucres en alcool et en gaz carbonique. > Fermentation (alcoolique). Multiplication, cit. 5. Le sucre des oranges ( Acidit, cit. ). L'action du soleil enrichit le raisin en sucre ( Mrir, cit. 2). - Physiol. Sucre du foie : glucose dont le dbit est rgularis par le foie. Organisme qui ne combure pas les sucres. > Diabte. Sucre dans les urines (> Glycosurie), dans le sang (> Glycmie). > Saccharose ; Cassonade. ; Vergeoise. ; Saupoudreuse, sucrier. ; Sirop ( Pavot, cit. 1). ; Adoucir, dulcorer, sucrer ; Glacer, saupoudrer ; Saccharine. ; Condit, confit, confiture. ; Confiserie, sucrerie. ; Roulaison; sucrerie. ; Diffuseur ; Vesou ; Bagasse, pulpe ; Cuite ; Mlasse. ; Raffinage, raffinerie. ; Canard. ; Susucre. ; Candi. ; Saccharo-. ; Sucrate. ; Fermentation (alcoolique). Multiplication, cit. 5. ; Diabte. ; Glycosurie ; Glycmie DR. Sucrage, sucrase, sucrate, sucrer, sucrerie, sucrier. - V. Susucre. COMP. Casse-sucre.
On pourrait continuer indfiniment sur les choses que lon peut dire sur le sucre, car telle est la structure encyclopdique du savoir : cest un tissu continu, et en tirant sur nimporte quel fil, on tirera finalement jusqu la trame entire. Dans le savoir particulier d'un individu donn, le mot "sucre", la sensation de sucr, la vue du sucre, les savoirs indirects qu'il en a sinsrent dans une myriade de syplexes qui sont autant de reprsentations mentales, depuis : le Pain de Sucre est Rio Beghin-Say a t rachet par le groupe Feruzzi, jusqu'aux connotations idologiques ou morales dcrites par Fischler (1990, pp. 265-294), en passant par :
Retirez de la d`zezva lquivalent dune petite tasse caf (fild`zan), soit six centilitres. Si vous utilisez du sucre, versez le dans leau froide de la cafetire raison dune cuillere caf par fild`zan. Ces proportions vous donnent un caf bosniaque, moins sucr ce serait un caf serbe. (Hammel, 1977)
La question est donc : o sarrter ? Il nexiste pas de rponse universelle, mais uniquement des rponses locales et contingentes. Si Albert prpare une recette, il sintressera aux aspects pragmatiques de la connaissance qu'il a du sucre. Par exemple, s'il est dans la cuisine dun ami, et qu'il cherche du sucre en poudre, il fera appel un certain nombre de traits domestiques de la reprsentation du sucre. Celui-ci est habituellement conserv dans un rcipient denviron un litre, rang porte de main dans une des armoires proches du lieu de cuisson, en compagnie des autres aides culinaires (pices, sel, poivre) ou des aliments de base (farine, huile, ptes...). Il se prsentera sous forme dune poudre blanche dune certaine
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granulomtrie, avec un clat lgrement plus gras que le gros sel, qui risque de se trouver dans les parages galement, et avec lequel il ne faut pas le confondre62. Les autres aspects de la reprsentation du sucre ne seront, alors, pas pertinents, c'est--dire que le contexte n'incite pas Albert les actualiser. Par contre, dans une discussion avec un enfant de quatre ans qui veut encore un caramel, Albert va mobiliser des aspects compltement diffrents de la reprsentation du sucre. Cest dailleurs entre autres lors dchanges comme ceux-ci que va se propager chez cet enfant cette facette de la reprsentation sociale du sucre comme dun produit dont il ne faut pas abuser (que lon retrouve rpandue chez tous les adultes de nos socits). On pourrait donc dire quune dfinition est une description oprationnelle (pour classer, obtenir, utiliser...) un objet. Dans limmensit de lensemble des syplexes possibles, le sujet en choisit certains qui lui permettent dinsrer lobjet dans un enchanement plus vaste qui lutilise une fin particulire. Les reprsentations sociales sont des sortes de descriptions, associations entre objets construites par l'exprience, que le sujet va utiliser comme des dfinitions, en les articulant, pour atteindre, partir du premier sous-syplexe de l'enchanement (prmisse, perception), le sous-syplexe final (but, conclusion). A cette fin il pourra enchaner plusieurs syplexes, l'image du joueur de dominos qui enchane ses coups pour finir par caser son domino final. Quand il veut agir, il part de la conclusion pour essayer d'y faire aboutir la prmisse. Dans la comprhension, l'inverse, il part de l'observation pour la rattacher, l'ancrer, par une chane de raisonnement, ce qu'il connat dj.
pour le savant naf, intelligere se ramne toujours explicare. Quand nous regardons la faon dont cette machine pensante effectue une analyse, nous reconnaissons des schemata. Ces schmes sont quelque chose comme des connexions pralables, des organisations agissant entre les perceptions et la mmoire, qui trient et ordonnent le flux dinformations non slectionnes en larrangeant selon des modles appropris. (Moscovici, 1986, p. 69)
Moscovici distingue alors des schmes causaux (qui transforment tout lment dinformation en leffet dune cause) et des schmes dvnements ou scripts (schmas perceptifs et programmes qui dfinissent une squence dactions, sorte de modle ou brouillon de comportement que lon mobilise dans les circonstances pertinentes). Comme nous venons de le montrer, ces deux types sont simplement des faons diffrentes d'actualiser les reprsentations. Tout objet est assemblage de traits. La catgorisation consiste utiliser les traits qui sont pertinents dans un contexte donn, pour caractriser lobjet. Mais cette caractrisation nest jamais gratuite, elle est opratoire : cest bien en vue de quelque chose que lobjet est catgoris. La catgorisation revient alors effectuer un choix de procdures ou de comportements vis--vis de cet objet. Lobjet
62 Le sujet mobilise ce que Von Uexkll appelle une image de recherche, sorte de prototype qu'il cherche reconnatre
dans les stimuli qui se prsentent lui. (Von Uexkll, 1956, pp. 70-73)
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est bon manger ou bon mettre dans ce panier, ou mauvais laisser libre de ses mouvements etc. Il serait naf de croire que la catgorisation (ou, dune manire plus gnrale, lesprit scientifique) est une activit dsintresse, purement spculative ou contemplative. De fait, toute catgorisation est opratoire, elle dbouche sur une dcision, sur une action. Ceci est du reste parfaitement comprhensible dun point de vue volutionniste : seules des capacits utiles ont pu se dvelopper. Pour survivre, l'individu doit prendre des dcisions pertinentes vis--vis de son environnement. Il faut pour cela identifier les objets (poser l'alternative), et prendre leur sujet des dcisions (faire des choix). La faon mme de dfinir les termes du choix, et de prendre la dcision, dpend de la nature du bnfice anticip par celui qui choisit. Dans le mcanisme de dcision, catgorisation et pragmatique sont ds lors indissociables : pour choisir un vin, on ne considre pas les mmes critres selon que cest pour le mettre en cave, ou pour lapporter un dner damis ; pourtant, en apparence cest toujours le mme acheteur qui hsite dans le mme rayon du magasin. En dautres termes, pour comprendre comment l'individu se pose les termes du choix, il faut comprendre son intention sous-jacente. L'aspect pragmatique, cest laction sur le rel des fins pratiques, utilitaires. Du point de vue pragmatique, la notion de choix, ou d'action, est intimement lie celle de bon et mauvais : bon, ce qui doit tre choisi (ou fait), parce que (en ce sens que) c'est pertinent, efficace (c'est dire adquat, positivement slectif...). De ce que le choix est dichotomique (choisir cest savoir renoncer) dcoulent les catgories naturelles de oui/non. De ce que le choix est utilitaire dcoule leur connotation bon/mauvais ; dans le cadre du choix d'abord, puis en gnral. Ces catgories n'ont pas de raison d'tre logique, car l'espace des possibles ne se divise pas ncessairement en un nombre particulier de catgories, et que la valeur est une question de point de vue. La ncessit est d'ordre pragmatique. Cest la condition humaine qui spare ncessairement l'espace des choix possibles en ce qui est bon pour l'homme et le reste ; et du mme coup loriente et le smantise. De l, s'lance tout un cheminement historique du socialement compatible ou non (positivement slectif pour la communaut), et de ses avatars : les notions de bien et de mal, de droit, de morale, de rgles, de systme politique qui ne seront pas dveloppes ici. Un autre cheminement part de ce dilemme fondateur du choix efficace vers la notion de qualit. Figurons-nous dans une exprience de pense un homme plac dans un environnement inconnu (mettons, prhistorique), et intressons-nous son problme alimentaire. Notre sujet va fonctionner par essais, ttonnements et erreurs. Selon qu'il est malade ou non aprs avoir mang chaque objet, il pourra le classer dans une catgorie (bon ou mauvais). C'est l'essence mme de la cognition que de tirer de l'exprience des rgularits, des rgles, applicables certaines catgories d'objets. Pour pouvoir ultrieurement ne manger que les bons objets, il devra les reconnatre. La manire dont il les reconnat va constituer le systme descriptif. Par exemple, il peut les distinguer partir de certains
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indices (apparence, got, texture...). Ces indices seront la fois les critres de distinction entre objets et de description de ces objets, car tout descripteur a la proprit de dfinir implicitement une catgorie (celle des objets du monde qui prsentent l'occurrence de la proprit). Exemple : "les objets bleus". Les critres choisis par lui seront associs mangeable ou non, bon ou mauvais manger : par exemple, les objets bleus sont mauvais, les objets sucrs sont bons... Dans cette optique, la description est en mme temps une rgle d'action : si cest bleu, alors je ne le mange pas. Le problme du choix est la version pragmatique de la catgorisation. La catgorisation consiste finalement dfinir les objets, d'un certain point de vue, pour agir sur eux d'une faon pertinente, elle dpend donc du contexte du choix. Pour guider son choix, le sujet a besoin dun systme lui permettant dvaluer ladquation de lobjet rpondre son besoin. Avec ce systme de jugement, il pourra comparer les alternatives du choix, et dterminer la plus idoine : cest la notion de qualit. Les caractristiques de l'objet sont potentiellement des critres (qualits), c'est dire des signes qui permettent de le catgoriser, et, la fois de le reconnatre comme un bon objet (utile, de bonne qualit). Dans la pragmatique, les notions d'identification de l'objet et d'utilit sont troitement lies. Comment s'tonner alors que le concept de qualit possde ces deux sens? (Lahlou, 1993a et b) Cette optique utilitariste nous permet de mieux comprendre le mcanisme du si/alors, et le peu dimportance du nom local donn ce que recouvre ce processus : que ce soit un lien logique, une corrlation, une infrence... peu importe : la vritable fonction est celle du choix efficace. On reconnat un objet et on ragit de la manire la plus efficace en fonction d'un but, quelle que soit la raison intermdiaire. La reprsentation apparat comme une sorte de gnralisation du rflexe, non pas dans son principe, mais dans sa fonction pragmatique de relation de lindividu son environnement (voir Freud, 1925b). Un intrt majeur de la reprsentation est qu'elle est transmissible dun individu un autre, ce que n'est pas le rflexe. Dans le cas qui nous concerne, il se trouve que la catgorisation entre objets "bons manger" et "autres objets", qui n'est pas, comme le montrent Rozin Hammer Oster Horowitz et Marmora (1986), inne, se transmet bien pour partie culturellement (Rozin et Fallon, 1980 ; Rozin, 1982, 1988), ce qui vite chacun de refaire toutes les expriences. La reprsentation est videmment infiniment plus complexe que le rflexe, car elle permet de traiter des objets beaucoup plus vastes, nombreux, en combinaison, et en contexte. La catgorisation est donc, elle aussi, une forme d'actualisation d'une reprsentation :
(l'oiseau est un animal qui vole) si cet animal vole alors c'est un oiseau.
La mme reprsentation (l'oiseau est un animal qui vole) peut tre actualise diffremment dans d'autres contextes, d'autres fins, par exemple de manire opratoire, pour attraper l'oiseau.
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La FRC rend donc triviales les principales proprits de la reprsentation sociale : socialisation du savoir, pragmatique, catgorisation. On remarquera que la description des reprsentations sociales et de leur fonctionnement en FRC est compatible avec les trois approches cognitivistes dominantes, telles que les prsente Weinberg (1991):
"-l'approche computationniste. Le terme anglais computer qui signifie la fois calculateur et ordinateur rsume bien l'ide centrale de l'approche computationniste (appele parfois aussi cognitiviste). Selon cette hypothse, le cerveau est une machine traiter l'information et la pense est rductible une suite d'oprations mathmatiques et logiques simples. - l'approche no-connexionniste. Inspire des travaux du neuro-biologiste W. McCulloch. L'architecture mentale est conue en terme de rseaux. Une opration mentale rsulte d'un tat global n d'lments interconnects et non d'une suite d'oprations logiques simples. - l'approche actionnaliste. Le modle est celui d'un organisme vivant. La pense se constitue d'abord par l'action, par l'intervention sur l'environnement, par l'apprentissage successif. Les processus mentaux sont issus du biologique. Cest ainsi que l'on passe du rflexe le plus lmentaire la pense la plus labore. "
Ces diffrentes approches ne s'opposent plus en FRC, puisque l'action se fait par l'enchanement "si/alors" (oprations de type logique) d'une combinaison d'lments, elle-mme issue d'un apprentissage partir de l'environnement. On remarquera, plus localement, que la FRC ne se situe pas clairement dans l'un des "nouveaux courants" thoriques de la reprsentation sociale (constructionnisme, analyse du discours, critical social psychology). Elle en emprunte certains aspects, mais reste dans la ligne de l'cole franaise classique, contribuant simplement en clarifier certains aspects, notamment le rle de la communication et du langage. Nous disposons maintenant d'une dfinition simple de la reprsentation sociale, et d'un certain nombre d'hypothses sur ses fonctionnements. Il nous reste, pour appliquer la thorie du matriel empirique, rsoudre le problme de la reprsentation des reprsentations : comment reconnatre leur forme et la dcrire ? Car il ne nous servirait pas grand-chose de savoir qu'une reprsentation est une articulation de ses parties constitutives, si nous ne sommes pas capables d'identifier concrtement ces fameuses parties. C'est ce problme qui va tre abord dans le chapitre V ; o nous allons examiner comment la reprsentation s'actualise sous forme verbale, et montrer comment il est possible, par l'analyse statistique d'un grand nombre de ses expressions en langue naturelle, d'expliciter ses noyaux constitutifs, puis enfin d'obtenir une reprsentation de leur articulation.
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O l'on montre, partir de petits dessins, que pour bien reprsenter des reprsentations sociales il faudra en donner une image "homologue", c'est--dire qui prsente des analogies de forme. O le problme s'avre compliqu en raison du caractre multimodal des reprsentations, et o l'on fait le choix de ne travailler que sur les descriptions linguistiques, qui, aprs tout, sont prcisment faites pour a. O l'on s'aperoit que le problme, difficile dans le cas gnral, devient relativement facile quand on travaille sur des reprsentations linguistiques ; puisqu'il s'agit alors simplement de fournir un rsum qui articule les traits principaux du discours aprs les avoir reprs. O l'on montre, dans le cas gnral, comment reprer les traits caractristiques d'un phnomne par une approche statistique ; et o l'on donne une mthode pour le faire dans le cas linguistique, mthode qui est fournie avec un mode d'emploi concret, et qui sera applique avec un logiciel nomm ALCESTE.
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V.
La description des reprsentations sociales reste un art difficile et encore en mergence (Vergs, 1994). Pourquoi est-il difficile de dcrire la forme d'une reprsentation sociale ? Parce que nous n'avons pas d'accs direct sa structure. La reprsentation sociale est un objet latent dont l'existence et les proprits sont, finalement, infres par le chercheur. Le sujet n'est pas particulirement conscient d'utiliser des reprsentations sociales, pas plus que d'utiliser, par exemple, son foie ou son estomac. Dans la pratique, la nature et la forme des reprsentations sont infres par le chercheur partir de manifestations, expressions ou instanciations des reprsentations chez des sujets. Celles-ci sont des combinaisons de traits observables, notamment des squences de comportements. Ces dernires sont alors attribues par le chercheur une reprsentation sousjacente : par exemple, le fait que dans les familles d'accueil de malades mentaux, on spare les eaux de vaisselle des "brdins" de celle de la famille hte incite interprter que dans sa reprsentation la folie est une maladie contagieuse par des moyens physiques (Jodelet, 1986). Un autre type de matriel, plus direct, est constitu de descriptions de ces reprsentations faites par les sujets eux-mmes. Celles-ci se prsentent parfois sous forme de dessins, le plus souvent dans la langue naturelle comme combinaisons de mots. C'est ce dernier type de matriel que nous allons nous intresser : des expressions de reprsentations en langue naturelle. La meilleure justification de cette approche nave est que la langue a prcisment pour fonction de communiquer, et en particulier de communiquer les reprsentations. Bien plus, tout discours est luimme reprsentation sociale. Reprsentation, car c'est en partie dans le systme linguistique que l'individu se reprsente (pour lui-mme) les objets. C'est ainsi que l'on voit souvent des sujets qui "parlent tout seuls", s'adressant eux-mmes. Ensuite, le discours est reprsentation sociale par construction, puisqu'il cre implicitement le triangle psychosocial, en posant un locuteur, un objet, et un destinataire. Pour cela, et parce que les reprsentations sociales sont par essence des objets qui se communiquent, le langage est l'un des matriaux dont est tisse la reprsentation : c'est la partie "discursive" du fameux univers praxo-discursif de Flament (cf. supra). Nous allons donc naturellement, notre tour, le choisir comme espace de projection privilgie, l'utiliser comme notre matriau de reprsentation-de-reprsentation. Nous saisirons la reprsentation par sa partie linguistique comme on saisit la cruche par son anse, comme on lit le roman sur le livre imprim, comme on peroit le message par son code. Pour revenir au schma de la cloche de Charcot, le mot "cloche" est bien une partie de la reprsentation de CLOCHE. C'est par cette partie que nous saisirons la reprsentation. Pour cela, nous allons considrer le matriau discursif comme un fragment fait de la matire des instanciations-de-reprsentation, petite partie extraite du tissu mme de celles-ci. D'une collection de ces fragments, nous allons abstraire la forme des reprsentations.
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Plusieurs questions vont se poser. D'abord, qu'est-ce qu'une forme? Quel "genre" de forme voulons nous donner la reprsentation compte tenu de nos objectifs pragmatiques ? Nous verrons d'abord, partir d'exemples simples, que nous cherchons obtenir, dans un espace linguistique et graphique une forme homologue aux reprsentations quant leurs traits principaux, leur importance relative, et leurs liens entre eux. (V. 1. 1) Ensuite, comment construire cette forme ? Se pose d'abord la question du recueil du matriau : comment se fait la projection des reprsentations sous forme linguistique, comment, concrtement, l'obtenir ; quels biais y aura-t-il entre la reprsentation et son instanciation linguistique ? Ensuite, en quoi ces instanciations seront-elles sociales ? Ces questions seront abordes en (V. 1. 2.). Nous verrons que notre choix est d'obtenir, par associations libres, des noncs d'un sujet collectif propos de l'objet reprsent. Il restera encore voir comment, concrtement, nous extrayons la forme du matriau exprimental. Car nous ne voulons pas nous contenter de fournir un rsultat, fut-il plausible, en le sortant de la bote noire de notre crne. Nous souhaitons expliciter le processus d'interprtation d'une manire rigoureuse ; c'est pourquoi on proposera (V. 2) : une thorie gnrale de l'interprtation des corpus de description de phnomnes (V. 2. 1.), puis une thorie de l'interprtation des corpus lexicaux (V. 2. 2.). On fera enfin en (V. 3) une rapide description de la technique utilise. Pour allger l'expos, le dtail des techniques et leur mise en perspective avec les approches d'autres auteurs sont renvoys en annexe (Annexes 1 et 2).
V.1.1.
Une forme est avant tout un arrangement de parties. Mais nous ne savons pas ce que sont les "parties" d'une reprsentation. Il va nous falloir, d'un mme lan, distinguer ce que sont les parties et leur assemblage. Quels sont les lments d'une reprsentation, et en particulier sous forme linguistique, comment se combinent-ils pour faire forme ? Pour la vue, la forme est constitue de rapports d'tendue. Or, la reprsentation sociale n'est pas visible, il va nous falloir inventer une manire de la reprsenter. Comme la comprhension des formes de discours est un art difficile, nous allons, pour introduire notre mthode, avoir recours d'abord des analogies graphiques. Commenons par des reprsentations d'objets. Le dessin qu'un enfant fait d'une maison (ou de tout autre objet) permet de reprsenter quels en sont, pour lui, les lments constitutifs essentiels, leur
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importance relative, leurs relations entre eux, etc. Cette reprsentation (dessin) nous permet de mieux comprendre ce qu'est sa reprsentation (mentale) de la maison. Par exemple, sur le dessin de la rue Normandy (figure suivante) on voit que les lments essentiels des maisons dessines par le jeune Anthony sont les murs, le toit, les fentres, la chemine, et les escaliers du perron. Ce dernier dtail est particulirement intressant car il met l'accent, par contraste avec notre dfinition adulte usuelle, sur ce lieu qui doit tre un endroit important de jeu et de socialit enfantine. Carte de la rue Normandy trace par Anthony, un colier de Roxbury, Massachusetts. D'aprs Downs & Stea 1977.
L'examen d'une reprsentation de la mme rue par un autre enfant, bien que prsente avec une perspective et des conventions graphiques diffrentes, fait apparatre les mmes lments fondamentaux. Par exemple, on remarque galement la prsence des escaliers.
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Carte de la rue Normandy trace par Jrme, un autre colier de Roxbury, Massachusetts. D'aprs Downs & Stea 1977.
Nous voyons avec ce deuxime exemple que la comparaison d'instanciations (ou expressions) de reprsentations en provenance d'individus diffrents fait apparatre des constantes, des lignes de force, des traits caractristiques de la reprsentation sociale.
Aprs les traits, qualitatifs, examinons la question de la quantit (importance relative des traits). Pour aller dans cette direction, commenons par une analogie d'origine biologique, celle des projections corticales primaires des nerfs sensoriels et moteurs. La stimulation du cortex (faite ou recueillie par des micro lectrodes) permet d'obtenir des cartes du cortex moteur et sensitif primaire (aires du cortex correspondant aux neurones sensoriels ou moteurs). Celles-ci cartographient une "projection" corticale des diffrentes zones du corps. En ce sens, on peut dire que ces cartes sont une reprsentation sensori-motrice du corps de l'individu. L'examen de ces cartes permet d'avoir une vision synthtique de l'importance des diffrentes zones et de leur topologie.
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A chaque zone du corps correspondent des aires corticales de taille variable. Les parties du corps ont (pour schmatiser) une projection corticale primaire d'autant plus importante que leur innervation sensorielle ou motrice est riche. L'examen de la reprsentation corticale primaire chez l'homme (obtenue par les travaux de Penfield sur des lsions pileptognes), produit un homoncule, sorte de caricature physiologique. Cette reprsentation remet leur place certaines ides reues, souligne des vidences, et permet de tracer certaines conjectures qui ont un intrt heuristique ou pragmatique (en, l'occurrence, sur le plan mdical, social, rotique, anthropologique, comme on voudra). On voit notamment que, en ce qui concerne sa vie de relation, l'homme est d'abord une main et une bouche. Ce n'est pas surprenant, puisque ces organes sont cruciaux dans la vie de relation. Aires corticales motrices et sensitives et reprsentation corticale des fonctions motrices et des territoires sensitifs. D'aprs Lazorthes (1986, p. 36)
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On comprendra que la langue ait une projection corticale plus grande que l'paule, par exemple, du fait qu'elle est capable de discriminer deux points de contacts (pointes d'un compas) distantes d'un millimtre, alors que l'paule ne peut discrimine qu' partir d'un cart de 36 75 millimtres (Lazorthes, 1986, p. 40). Une petite surface de langue est ainsi capable de projeter "plus" de reprsentations qu'une mme surface d'paule, elle reprsente un plus grand pourcentage de l'interface sensorielle primaire totale. L'importance des aires d'associations secondaires (connexions intra-corticales), qui sont plus proches des reprsentations mentales, est une toute autre chose. On devrait pouvoir y reconnatre des formes plus proches de ce que nous appelons couramment "objets". Dans l'tat actuel, aucune technique d'exploration ne nous permet d'obtenir des images claires de ces aires, mme si certaines investigations ont permis d'obtenir un commencement d'explorations approximatives (comme par exemple l'tude par la consommation de glucose marqu, de la localisation d'activit crbrale voque par divers stimuli vocaux63). L'homoncule, pour vocateur et spectaculaire qu'il soit, n'est qu'une projection primaire, en quelque sorte notre alphabet sensoriel. Ce premier exemple nous incite d'abord penser que l'tendue des instanciations (expressions concrtes sous forme de signes) de la reprsentation permet d'infrer, par homologie, des proprits de cette dernire. C'est l le principe de la "projection" : d'un objet inconnu, nous obtenons, par des expriences, des expressions dans un espace connu, o nous pouvons le reprsenter sous une forme comprhensible par l'observateur.
Chez l'adulte, la pratique de la cartographie nave a permis de se faire de meilleures ides des reprsentations mentales de l'espace gographique. Par exemple, on s'aperoit que l'espace est d'autant plus reprsent qu'il est mieux connu. C'est ce qui apparat de faon volontairement caricaturale sur les reprsentations humoristiques suivantes. Par ailleurs, la distorsion de la vision s'applique aussi aux noms des objets, qui perdent leur dnomination vernaculaire pour une traduction trs personnelle du cartographe ; elle accentue le contraste entre les zones familires, bien connues, et les autres. Ce second "biais" nous incite penser que les dnominations n'ont de sens qu'exprimes dans les signes du monde du sujet. Ainsi, dans le premier exemple, une soi-disant "carte des USA vue par un Texan", le Texas occupe la moiti des USA. (Downs & Stea, 1977).
63 Comme montre, par exemple, par Jean-Pierre Changeux (communication orale au carrefour des sciences du CNRS,
Paris, 1989).
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Carte des Etats-Unis vue par un Texan. D'aprs Downs & Stea 1977.
La reprsentation de l'Angleterre par un Londonien fait apparatre le mme type de biais, avec une schmatisation grossire et une dvalorisation des rgions inconnues situes l'extrieur du "secteur mtropolitain".
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Reprsentation humoristique : le point de vue du Londonien sur le Nord de la Grande-Bretagne. D'aprs Downs & Stea, 1977.
L'examen de ces cartes, et, d'une manire gnrale, des reprsentations d'objets, nous amne remarquer que les parties les mieux connues, les plus utilises, de l'objet, sont celles qui sont quantitativement les plus importantes dans l'instanciation. Sur le plan de la gense de cet effet, on comprend bien que, de mme que la fonction cre l'organe, l'usage cre la reprsentation. Si la main de l'homoncule a une norme projection corticale primaire,
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c'est bien parce qu'il s'en sert beaucoup. De mme, la reprsentation de la maison o habite l'individu, lieu qu'il connat avec dtail dans ses moindres recoins, doit ncessairement avoir une surface reprsentative plus importante que la rue o il habite, laquelle est pourtant beaucoup plus vaste gographiquement. Ce qui compte, c'est l'importance fonctionnelle de l'objet, et la taille de son "exprience vcue" dans la mmoire du sujet. La FRC rend triviale cette proprit : la description du syplexe est forcment plus tendue l o il comporte le plus de signes ; les descriptions dtailles sont forcment plus longues. Si la partie habite d'un territoire est reprsente avec plus de dtail que les autres, c'est parce que c'est cette partie qui comporte le plus de traits connus : les instancier prend de la place.
Ces quelques exemples graphiques nous permettent de rsumer les attentes que nous avons vis--vis d'une bonne reprsentation de reprsentation. Elle doit tre la plus complte possible, c'est--dire contenir tous les traits de la reprsentation initiale pertinents pour le sujet (ce que les statisticiens appellent reprsentativit). Elle doit reproduire autant que possible l'importance relative de ces traits (fidlit). Elle doit, enfin, faire sens pour l'observateur, c'est--dire prsenter une forme globale propre qui mette en relation les diffrents traits. Plus cette forme reproduira les relations subjectives que le sujet peroit entre les parties, plus cette reprsentation sera opratoire, en ce qu'elle sera un modle de la reprsentation sociale. Globalement, la reprsentation de la reprsentation doit tre homologue cette dernire. Nous serions bien aise d'avoir un tel type de reprsentation pour des objets sociaux : cela nous permettrait de mieux les comprendre. Par exemple, il serait intressant de connatre la reprsentation du monde du Franais moyen. Peut tre obtiendrions-nous quelque chose comme :
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Reprsentation du monde d'un Franais moyen, caricature imaginaire. (Lahlou, date inconnue)
Actuellement, comme on l'a dit, les techniques d'investigation corticale directe (potentiels voqus) sont encore trop lourdes et imprcises, ou invasives (tomodensitomtrie par glucose ou oxygne marqu etc. ), mme si la magnto encphalographie donne des espoirs terme64 ; tandis que les techniques de type graphique, ou d'entretien personnalis, ne permettent pas d'tudier les objets sociaux autrement que sur des individus, ou de petits groupes65. C'est pourquoi nous allons tenter une approche par la langue, instrument la fois prcis et utilisable sur de gros chantillons. Au lieu de potentiels corticaux ou de dessins, nous allons chercher recueillir des vocations en langue naturelle, et ce sont ces discours qui nous serviront de matriel pour extraire la forme des reprsentations sous-jacentes. Nous tenterons, par l'analyse de corpus linguistiques, de dterminer des sous-parties pertinentes et comprhensibles, puis de les organiser dans un espace smantique comprhensible par l'interprtateur (de fait, par une reprsentation graphique). Avant de dcrire la mthode, parlons des modalits d'expression linguistique des reprsentations.
64 Voir les rsultats obtenus rcemment avec les SQUID (Superconducting Quantum Interference Device) qui permettent
de conjuguer une bonne rsolution temporelle et spatiale (Lounasmaa et Hari, 1990), et ont t utiliss dans l'examen des champs magntiques voqus par des stimuli auditifs et visuels. 65 Voir Raichle (1994) pour une revue des moyens rcents d'imagerie mentale.
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V.1.2.
Les reprsentations sont, selon notre thorie, des syplexes construits par l'exprience individuelle. Elles sont des combinaisons de sous-syplexes qui sont eux-mmes des aspects, caractristiques, composantes, dimensions... de la reprsentation ; comme le schma de Charcot est la combinaison des diffrentes perceptions de la CLOCHE. A un niveau suprieur, le U-langage d'un individu est analogue un vaste rseau de reprsentations, les reprsentations locales tant associes entre elles par les lments qu'elles ont en commun. On a ainsi un champ d'associations entre objets. Puisque les individus partagent un U-langage commun, celui-ci doit se prsenter lui-mme comme un vaste rseau d'associations entre objets. Le langage est, comme on l'a signal, une des dimensions par lesquelles doit pouvoir s'instancier la reprsentation sociale. Il est la voie royale de la communication des reprsentations sociales ; il est un passage oblig dans l'tude des reprsentations :
Il me semble que seule une thorie globale dans laquelle pratiques et lexiques sont troitement lis a quelque chance dtre plausible. (Harr 1989)
Il existera, certaines restrictions prs, dcouvertes par Whorf et qui seront examines plus loin, une expression linguistique possible pour toute reprsentation sociale. Car le langage tant une forme de communication privilgie, presque tout ce qui est social a forcment une face linguistique. Le langage est alors la fois outil66 et trace des reprsentations sociales.
(...) il n'est pas douteux que le langage et, par consquent, le systme de concepts qu'il traduit, est le produit d'une laboration collective. Ce qu'il exprime, c'est la manire dont la socit dans son ensemble se reprsente les objets de l'exprience. Les notions qui correspondent aux divers lments de la langue sont donc des reprsentations collectives. " (Durkheim, 1912, 1991 p. 721)
Pour analyser les reprsentations travers le langage, nous allons adopter une approche radicalement sociale, et sortir de l'individualisme mthodologique. Le sujet dont nous allons examiner les reprsentations ne sera pas un sujet individuel, mais une socit, c'est--dire un agrgat d'individus. C'est donc directement dans le monde commun cette socit, le vaste rseau d'associations dont nous parlions plus haut, que nous allons plonger pour rcuprer les reprsentations. Pour faire
66 Insistons sur ce point : c'est bien parce que le langage est outil, et non pas jeu, que l'on peut esprer tirer de son tude
des informations sur les reprsentations sociales. C'est sur ce point, notre avis, que se fait la dmarcation entre une approche linguistico-linguistique, dans laquelle on essaye de dfinir des rgles linguistiques, et une approche sociolinguistique, ou psycholinguistique, dans laquelle on s'intresse non pas la langue en tant que telle (si un tel objet existe !) mais d'autres objets, pour lesquels la langue est un passage oblig. Cette dmarcation n'est pas toujours claire, parce que la terminologie et les mthodes sont analogues, et que l'on travaille toujours, en apparence, sur du matriau linguistique. Mais certains indices permettent rapidement de faire la diffrence. Par exemple, les linguistico-linguistes accordent aux exceptions une grande importance, et ils construisent souvent, pour leurs exemples, des "monstres linguistiques", aussi amusants que tortueux. Ceux pour qui l'tude du langage n'est qu'un outil ont plutt tendance travailler sur du matriau rel ("attest"), et considrer les exceptions comme des fluctuations statistiques sans importance.
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parler ce sujet collectif, nous allons considrer les locuteurs individuels comme ses reprsentants, et leur faire actualiser des fragments de ce rseau commun. Nous rcuprerons ces fragments du rseau sous la forme d'noncs linguistiques. Les corpus d'noncs linguistiques que nous utiliserons seront construits collectivement, soit de manire dlibre (cas des dictionnaires qui ont pour objectif avou d'expliciter le sens commun), soit involontairement. Dans ce dernier cas, le corpus sera constitu d'un chantillon d'noncs du sens commun, formuls par des individus isols. Echantillon que nous allons rassembler dans un grand corpus unique pour mettre en vidence les traits les plus saillants. Chaque individu n'est alors pour nous, qu'il soit un encylopdiste mandat pour reprsenter le sens commun, un auteur classique ayant particip la construction du patrimoine culturel, ou un simple homme de la rue, qu'une des mille bouches par lesquelles s'exprime localement le corps social. Tant que notre informateur indigne produit sincrement des noncs sur les objets qui font partie pour lui du "sens commun", sa parole reprsente lgitimement un point de vue du groupe auquel il appartient. Quand on prend pour objet la socit toute entire, les hypothses que nous avons numres sur le langage comme construction collective prennent ici tout leur sens : on est en droit de croire que les socits pensent en langue naturelle, par consquent il est licite d'utiliser la langue pour approcher leur pense collective. Les instanciations en langue naturelle, exprimes par un individu particulier, seront bien tailles dans le tissu de la reprsentation sociale. En d'autres termes, travers des noncs d'individus en langue naturelle, c'est quand mme bien le savoir collectif que nous chantillonnons, et non pas une seulement une traduction de celui-ci. V.1.2.1. Les biais linguistiques de l'expression des reprsentations
Certes, la langue ne permet pas de tout exprimer. Elle est un espace de projection qui limite l'expression ; on s'en rend trivialement compte en consultant des brochures techniques, par exemple : elles sont truffes de tableaux et de graphiques qui supplent l'insuffisance du systme linguistique pour reprsenter. Ce problme est insoluble. Nous le mentionnons pour quon reste conscient que, de toutes faons, lexpression linguistique dun objet est dj entache de limites et de biais au dpart. Il faut donc raison garder lorsque les mthodes de traitement ajoutent dautres biais ; car elles ne biaisent pas un objet parfait et sacr, lobservation originale, elles ne font quajouter des biais une expression dj imparfaite. Il ne faut alors pas hsiter outre mesure agir sur le texte, sous le prtexte quon abmerait le corpus de manire sacrilge. Par ailleurs, le langage n'est pas un donn, il se prsente toujours comme un fait de discours, avec des proprits perlocutoires et une rfrence au contexte de sa production (discussion, conversation, criture...). Il y a donc dans le langage autre chose que la reprsentation de quelque chose. Cet "autre chose" risque de bruiter nos analyses. Mais, comme le remarque Moscovici "les reprsentations sont l'output d'un bavardage incessant, d'un dialogue permanent entre les individus" (1985, p. 93, cit par Trognon et Larrue) ; et selon ces auteurs (Trognon et Larrue 1988), ces lments mtalinguistiques
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font prcisment partie du processus de construction des reprsentations. Ils sont donc pertinents pour notre tude, leurs traces dans le discours pouvant nous apporter des lments sur la nature des reprsentations. Un point apparemment plus gnant est que la langue impose son dcoupage conceptuel lors de l'expression. Les travaux sur la taille de la maille smantique (Mounin, 1963) l'ont mis en vidence par des comparaisons inter-culturelles : par exemple les Esquimaux disposent pour dcrire la neige de dizaines de termes diffrents (selon la grosseur des flocons, leur consistance etc.), alors que nous n'avons qu'un seul terme franais. La limite exacte de ce que chaque terme dsigne ne peut tre obtenue que par contraste avec l'ensemble des termes utiliss dans la langue. Lorsque nous nous plaons l'intrieur de la langue, nous sommes prisonniers de ce contexte implicite, qui apparat mal dans les noncs isols. Le contexte explicatif des faits dcrits se situe pour partie dans le co-texte, et pour partie dans le rseau de la langue elle-mme.
"Le signe (la phrase) prend un sens par rfrence un systme de signes ou langage, auquel il appartient. Comprendre une phrase, c'est en somme comprendre un langage."(Wittgenstein, 1965)
Whorf (1956) a bien montr dans le cas des langues naturelles que ceci n'est pas une simple argutie thorique. La langue naturelle dcoupe artificiellement le tissu continu du monde en concepts, et en mots. Ce dcoupage, comme la langue est un systme pragmatique, a une influence relle sur les comportements et les perceptions. Or, ce dcoupage ne correspond pas forcment des universaux de la pense. Ainsi, la langue Hopi distingue des temps, des modes, et des structures d'action qui sont trs diffrentes de ceux du franais. Il y a l ce que nous pourrions appeler un effet de pochoir67 ; l'observateur ne peut percevoir (et dcrire) le phnomne qu' travers le filtre de son systme d'observation et d'expression.
"Tous les observateurs ne sont pas conduits tirer, d'une mme vidence physique, la mme image de l'univers, moins que l'arrire-plan linguistique de leur pense ne soit similaire, ou ne puisse tre rendu similaire d'une manire ou de l'autre."68 "le langage est [donc] avant tout une classification et une rorganisation opres sur le flux ininterrompu de l'exprience sensible, classification et rorganisation qui ont pour rsultat une ordonnance particulire du monde..."69 "Chaque langage est un vaste systme de structures, diffrent de celui des autres langues, dans lequel sont ordonnes culturellement les formules et les catgories par lesquelles l'individu non seulement communique, mais aussi analyse la nature, aperoit ou nglige tel ou tel type de phnomnes ou de relations, et dans lesquelles il coule sa faon de raisonner, et par lesquelles il construit l'difice de sa connaissance du monde"70.
67 C'est le terme utilis par Fischler, 1990, p. 97, propos de la restriction du rpertoire culinaire de l'individu celui de
sa culture d'origine.
68 Benjamen Lee Whorf, Language, p. 214, cit par Mounin, 1963, p. 46. 69 Whorf, Language, p. 55 cit par Mounin, 1963, p 46. 70 Whorf, Language, p. 239, cit par Mounin, 1963, p. 47.
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Cette remarque inter-culturelle est galement valable l'intrieur d'une mme langue entre diffrents utilisateurs. La taille du vocabulaire disponible, et des concepts sous-jacents, limite la conceptualisation et l'expression la culture du locuteur. Heureusement, l'analyse de Whorf nous montre que, comme c'est le langage qui constitue prcisment la limite des conceptualisations possibles, nous ne perdons en fait pas grand-chose des reprsentations si nous les analysons par son intermdiaire. Ce qui n'est pas linguistiquement exprimable dans une culture a de fortes chances de n'tre pas peru par ses membres71, et de plus fortes chances encore de ne pas figurer dans une reprsentation sociale. Justement en raison des limitations qu'elle impose la pense, la langue naturelle est sans doute le systme smantique dans lequel les reprsentations sociales s'expriment le plus naturellement.
Au del de ces limitations smantiques, l'expression linguistique obit dans sa forme ses rgles propres, et introduit donc dans l'instanciation une structure de surface qui provient, non pas de la forme de la reprsentation profonde, mais des conventions de grammaire, syntaxe etc. Par exemple, on ne pourra pas exprimer en "bon franais" certains mouvements particuliers des joues qui se produisent lors de la dgustation d'un vin ou d'un chocolat, parce que les termes ad hoc n'existent pas. On ne pourra pas non plus, en franais, exprimer naturellement qu'en certaines occasions un groupe d'individus se conduit comme un organisme unique, tandis quen grec ancien, grce au nombre du "duel", qu'une paire agit solidairement, ou encore, avec le pluriel neutre, on pourra exprimer que "les animaux court dans la plaine", rendant ainsi la notion qu'ils se comportent comme un troupeau unique. On imagine les limitations conceptuelles que cette lacune amne dans notre discipline qui tudie si souvent des dyades ou des groupes. Le processus d'expression d'noncs linguistiques
Champ smantique
expression
travers
le
noncs attests
systme de la langue
Inversement, la langue tant un systme flexible, on pourra obtenir une srie d'expression diffrentes en surface, mais qui renvoient la mme reprsentation. Par exemple :
Belle marquise, vos yeux me font mourir damour ; Belle marquise, damour vos yeux mourir me font ; Je meurs d'amour pour les beaux yeux de la marquise ;
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sont des formes diffrentes dun mme noyau de sens. Confronts la multiplicit des expressions linguistiques d'une mme reprsentation sociale - c'est-dire des reprsentations linguistiques, nous cherchons, par un principe d'conomie, disposer d'un modle qui permette de rsumer en un objet unique cette classe de syplexes smantiquement quivalents. Nous ngligerons donc en premire analyse le fait que ces expressions linguistiques correspondent, stricto sensu, des sens diffrents, et nous considrerons qu'il s'agit d'avatars linguistiques d'un syplexe central que nous appellerons le paradigme de base.
Le paradigme de base sera donc une classe d'expressions qui renvoient une mme ide. De fait, c'est une combinaison de noyaux de sens plus petits qui sont eux mmes des paradigmes. dans notre exemple, "(bourgeois, aimer, marquise)" est le paradigme de base qui s'exprime dans les formulations
Belle marquise, vos yeux me font mourir damour Belle marquise, damour vos yeux mourir me font Je meurs d'amour pour les beaux yeux de la marquise Jaime la marquise, ses beaux yeux mont sduit
On remarque que ce paradigme de base est en fait la combinaison de trois noyaux de sens qui sont eux-mmes des paradigmes au sens linguistique du terme, c'est--dire lexical : "bourgeois" (qui se dcline en "je" "me" etc.), "aimer" (qui se dcline en "aime" "meurs d'amour", etc.), et "marquise" (qui se dcline en "belle" marquise", mais aussi par mtonymie en "les yeux de la marquise" etc.). La dcomposition du paradigme "Belle marquise"
paradigme de base articulant des noyaux de base
[ ( ) ( )( ) ]
bourgeois .... aimer marquise .... .... je meurs d'amour pour vos yeux
noyau de base
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Nous considrerons donc la reprsentation comme un paradigme72, celui des objets mentaux analogues qui commutent avec le modle central, dans les esprits des membres du groupe social de
72 paradigme : _ 2. (1943). Ling. Ensemble des termes qui peuvent figurer en un point de la chane parle, axe des
substitutions. (...)- (S'oppose syntagmatique). Paradigme des noms pouvant servir de sujet un verbe, des adjectifs pouvant tre pithtes d'un substantif. (Le Robert Electronique).
rfrence. Comme ce modle central est difficile cerner, on peut empiriquement dfinir la reprsentation comme lensemble des ides qui commutent avec le mot qui la dsigne. Pratiquement, on peut obtenir lexpression de ces ides sous forme linguistique. La reprsentation sous forme linguistique est alors apprhendable, empiriquement, comme lensemble des groupes de mots qui commutent avec le mot central, puisque celui-ci amne, par enchanement, l'vocation des autres lments du paradigme. Nous considrerons ces noyaux comme des "lments de base" de la reprsentation (Guimelli et Rouquette, 1992). Nous apercevons ici une voie pour reprer ces noyaux et leurs liaisons partir de donnes empiriques. Il faudra trouver, dans les noncs voqus, des lments stables73. Ces lments seront, eux-mmes, des reprsentations des noyaux, pour utiliser la terminologie introduite par Abric (1976, cit par Abric, 1994b). D'o l'ide d'approcher la description des reprsentations par commutation (en sinspirant, par exemple, de lapproche des linguistes qui cherchent isoler des monmes, ou de lapproche des thologistes qui cherchent dterminer des stimuli, en tentant diverses combinaisons de traits pour voir ce qui marche cest--dire ce qui voque une rponse positive74). Pratiquement, cela revient poser des questions du type : et "a, est-ce que a correspond bien au concept en question?". Ces questions amnent l'actualisation par le sujet de fragments du rseau, que nous allons considrer comme des morceaux tirs dans une urne contenant un vaste puzzle, pour essayer de reconstituer l'image sous-jacente.
Les units qui commutent entre elles dans un grand nombre dnoncs constituent un paradigme. Le phonme franais que lcriture note gn (dans oignon, vigne, etc.) ne figure pas dans le paradigme des consonnes initiales franaises : il ne figure jamais linitiale dun mot franais (gnon, gnle, gniasse, gnangnan, etc., sont des productions populaires qui tendent modifier cette situation, jusquici trs marginalement). De mme le o de carotte, dit o ouvert () ne figure pas dans le paradigme de voyelles finales franaises, mais il a cette proprit structurale en italien : falo, canto, Salo, sont des formes possibles dans cette langue et elles existent. (Mounin, 1968)
73 Il faut ici faire une brve parenthse pistmologique : nous ne prtendons pas que la reprsentation est l'articulation
des noyaux de base, ou qu'il existe de tels noyaux en dehors de notre processus de recherche, qui vise prcisment liciter de tels objets. Nous le supposons, mais nous n'en sommes pas certain. Ce dont nous sommes certain, c'est que pour expliciter, dcrire, la reprsentation sous forme scientifique, nous n'avons d'autre choix que de la formuler comme une telle articulation de parties. La structure "en noyaux" dcoule d'abord de notre modle, et de notre dispositif exprimental ; il n'est pas certain qu'ils soient les mieux adapts. C'est ce mme point de vue qui nous fait douter de la pertinence de la thorie du "noyau central" d'Abric (1994a), qui prouve d'ailleurs des difficults s'tayer sur des donnes empiriques (Flament, 1994). La "centralit" est d'abord due la focalisation du chercheur sur un champ qu'il dfinit lui-mme, il trouve un centre parce qu'il en cherche un. Mais de quoi ce centre est-il le centre ? Tautologiquement, de la reprsentation que l'on dfinit comme tant centre sur ce noyau. Ceci n'est pas probant : dans un rseau, tous les noeuds sont centraux de quelque chose. Les limites de la reprsentation tant floues, le centre en est variable ; les reprsentations tant lies les unes aux autres, la frontire partir de laquelle on passe de l'une une autre est subjective. 74 Nous pensons en particulier aux travaux de Lorenz ou Eibl-Eibesfeldt sur le dclenchement de lattaque et de la parade sexuelle chez les Cichlids, dans lesquels on prsente aux pinoches mles des leurres de plus en plus simplifis, ou aux expriences de Wolff sur lvocation du sourire chez le jeune enfant partir de reprsentations simplifies du visage qui montrent les lments pertinents.
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Nous avons choisi une approche par associations libres, trs ouverte, qui cherche reprer les traits pertinents en faisant fonctionner le paradigme pour obtenir des noncs. Pourquoi cette mthode ? Parce que nous croyons que c'est par une mthode analogue que se construisent les reprsentations dans l'esprit du sujet, et qu'il est donc naturel d'employer le mme type de procdure pour la reconstruire dans une procdure d'explicitation scientifique. Cette ptition de principe un peu obscure ce stade de notre dmonstration demande quelques claircissements. Nous allons les fournir, en voquant rapidement la manire dont nous croyons que le sujet construit son monde de reprsentations, puis en prcisant la nature de notre mthode.
Nous croyons que le monde subjectif se construit, au fur et mesure que l'observateur apprend, progressivement, par combinaison d'objets ; et, rciproquement, que les reprsentations des objets du monde se construisent par commutation, c'est--dire par comparaison de diffrents tats-de-choses dans lesquels ils figurent. Cette commutation fait apparatre les lments structurels des objets, c'est-dire ceux qui, par leur prsence rpte dans les combinaisons observes, permettent de distinguer des classes de combinaisons analogues. Soit un ocanographe qui explore les mers d'une plante inconnue. A l'aide d'un chalut, il drague les fonds, et rcupre une srie de lots d'objets, par exemple un lot toutes les heures. L'ocanographe ne connat ni la nature des fonds, ni les objets qu'il remonte : roches, plantes, animaux... Certains lots contiennent des objets similaires, mais aucun lot n'est exactement semblable. A partir d'une comparaison des lots, il va reprer certains objets qui se ressemblent (mettons, une sorte de crabe). Il va donc, progressivement, dgager des catgories d'objets : les crabes, les algues rouges, les algues bleues, les nodules mtallifres, les cailloux, les poissons... Inversement, en comparant les lots, il pourra classer ceux-ci : par exemple, ceux qui contiennent des poissons et des algues rouges lui fourniront un premier type de fond marin75, ceux qui contiennent des crabes et des nodules un second type, etc. C'est par commutation, par comparaison entre les lots, qu'il a pu distinguer la catgorie "crabe" (ce qui n'est pas forcment vident si la forme de ces crabes est trs variable, ou s'ils ne ressemblent rien de connu, ce qui tait notre hypothse). La commutation a consist identifier une forme stable (le crabe) par contraste avec un contexte variable (le lot). Rciproquement, c'est par comparaison des lots sur la base de leur contenu que l'ocanographe a pu classer les fonds. Ceci aurait t trs difficile s'il n'avait pas dispos d'une classification des lments (les crabes etc.). La relation avec l'apprentissage du monde se fait en identifiant les perceptions aux objets remonts, les lots aux situations vcues, les fonds marins aux objets du monde de l'enfant-ocanographe. Enfin, la relation
75 Notons que c'est l'ocanographe qui dfinit lui-mme ce qu'est la "limite" d'un fond marin, et corrlativement ses
lments typiques.
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de cette mtaphore avec notre problme de chercheur-ocanographe se fait en identifiant les objets aux mots, les lots aux noncs, les fonds aux noyaux de base de la reprsentation. En d'autres termes, l'usage des objets du monde conduit les rapprocher dans des tats de choses. Ceux-ci s'instancient dans la perception, la pense ou l'action. L'analyse distributionnelle des traits sur l'espace de ces tats de choses permet de constituer des classes d'objets analogues (paradigmes). Pour simplifier, disons qu'un objet merge la conscience partir d'une combinaison de traits qui se rpte l'identique dans les diffrents tats de choses. Une fois les objets identifis, l'examen de leur contexte dans les tats de choses permet de le dfinir, les unes par rapport aux autres, des classes d'tats de choses, partir des associations constates. En fait, l'mergence est un phnomne plus complexe, car ces deux tapes sont simultanes : un objet se dfinit la fois par similarit avec luimme et par contraste avec les autres. Il semble que dans les processus d'intelligence naturelle ce processus se fasse par une mthode de "computation" trs simple, c'est dire la comparaison rpte, ou commutation. La description de ce mcanisme va nous permettre d'claircir considrablement ce processus d'mergence de l'objet dans un cadre linguistique. V.1.2.3. La commutation
Afin d'expliciter ce que nous entendons par cette notion un peu abstraite, prenons l'exemple des units qui composent la langue naturelle. Cet exemple nous montrera comment, de faon plus gnrale, le mme principe est applicable des systmes de reprsentation plus vastes qui incluent non seulement les dimensions linguistiques mais aussi les autres dimensions de la reprsentation (affects, percepts...). Les langues naturelles sont des systmes combinatoires qui obissent un principe de double articulation (l'expression est due Martinet). La premire articulation consiste en ce que les chantillons de langue sont forms d'une succession de segments smantiques minimaux (atomiques), qui peuvent tre des mots, des racines, des prfixes, des flexions... Mounin exprime fort bien ce principe, en dcrivant comment on apprend un langage inconnu.
Les units relles du message sont alors dfinies par la faon dont on les isole. Soit, dans ce langage suppos inconnu, l'nonc: Voil notre pre . Par comparaison avec d'autres noncs ( Voil notre mre , Voil notre frre , etc.), le descripteur isole les units, pre, mre, frre ; et de mme l'unit notre, par comparaison de messages comme Voil votre pre, Voil leur pre , et l'unit voil par comparaison avec Appelle notre pre , Chez notre pre , etc. Le descripteur est sr que ce sont les units relles qui construisent le message, car si on les substitue mutuellement, le message obtenu garde un sens dans la langue ; et la contre-preuve le vrifie galement (dans des noncs o on fait varier lautre segment du message, comme : O est mon pre ? Dis-le ton pre , etc.). Cette opration fondamentale d'analyse est la commutation: Voil notre PERE o EST MON pre Voil notre MERE DIS-LE A TON pre Voil notre FRERE PARLES-EN A TON pre
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Cette commutation, dans une langue inconnue du descripteur, peut certes conduire des erreurs provisoires. Ainsi, ici, la prsence du segment commutable - re (interprt comme parent ) pourrait inciter croire l'existence d'units p - ( du sexe masculin ), m - ( du sexe fminin ), fr - ( descendant de mme degr que ego ). Mais la commutation elle-mme montrerait vite qu'on ne peut pas remployer ces prtendues units dans d'autres messages. On ne trouverait jamais, dans cette langue, ni pcousin et mcousin. mais cousin et cousine; ni poncle et moncle, mais oncle et tante; ni pcheval et mcheval, mais cheval et jument; et le descripteur conclurait l'erreur de sa segmentation initiale. L'intrt de cette technique de la commutation, c'est qu'elle n'est pas une savante procdure de laboratoire, un artifice abstrait. Le linguiste, en la rinventant, dcouvrait la procdure mme par laquelle le petit enfant qui apprend parler acquiert la dlimitation exacte des units qu'il cherche manier, par essais et erreurs. Rien n'est plus intressant cet gard que l'observation des fautes de segmentation des tout-petits, et leur autocorrection. Parce qu'il a entendu dire Un petit ne , l'enfant dit : Tiens, voil un tne. Si on le corrige, comme on le fera sans doute, ou s'il entend spontanment: Voil un ne , la prochaine occasion, l'enfant parlera du petit nne; et ainsi de suite, jusqu' ce qu'il ait saisi la segmentation correcte, c'est--dire l'unit structurale et fonctionnelle relle du code franais. L'histoire des langues est, elle aussi, remplie de ces erreurs de segmentation commises sur les emprunts trangers pour les mmes raisons d'apprentissage que chez le petit enfant. Notre amiral, c'est l'amir al bahr, le prince-de-la-mer qu'une segmentation ignorante du code de la langue arabe a tronqu aprs l'article arabe. Le lingot, le lierre, le lendemain, ont acquis leur l initial par la mme procdure, comme nounours son n; et comme l'agriotte, petite cerise acide, a perdu son a pour devenir la griotte, etc. C'est ainsi que se trouvent dgages par une procdure scientifique, exprimentale, les units minimales de premire articulation du langage, celles qui construisent le message au moyen d'units ayant la fois une forme et un sens: on appelle ces units signifiantes minimales des monmes. Et, tandis qu'il a t impossible de se mettre d'accord sur une dfinition du mot (car le mot est une ralit trs variable selon les langues), la mise en vidence des monmes obit des critres opratoires objectifs (mme si l'opration n'est pas toujours simple, ni facile). Le segment rembarquons se verra ainsi dcompos en quatre monmes: -ons, obtenu par commutation avec -ez et avec zro; r- obtenu par commutation avec zro, par comparaison avec embarquons; em -peut-tre, par rapport a dbarquons- chacun des segments ayant un signifi commutable en mme temps : celui qui parle et un ou plusieurs autres (-ons), l'ide de rptition de l'action exprime par le groupe de monmes suivants (r-), lide de mettre ou dentrer dans la chose dsigne par le monme suivant (em-), lide de vhicule flottant dun certain type (barq).
Des expriences d'apprentissage incorrect montrent crment comment ces units signifiantes s'apprennent par association lors d'exprience. Une de nos lves l'ENSAE raconte que sa jeune soeur, lorsqu'elle apprenait parler, exprimait qu'elle avait mal en disant "c'est pas grave". Par exemple, lorsqu'elle tombait, elle arrivait en larmes dans les bras de ses parents, en geignant "c'est pas grave". Cette expression provenait manifestement du fait que, lors de ses expriences antrieures, elle avait systmatiquement t console aprs un incident douloureux par un parent qui lui disait "c'est pas grave !" (Stphanie Wattrelot, communication personnelle, 1992). C'est ici un cas particulier du phnomne plus gnral des diffrentes langues naturelles (un enfant anglais dirait "it hurts !"), qui nous rappelle que le signe est arbitraire, et que c'est seulement sa mise en relation dans un systme global, un monde subjectif, qui lui donne du sens, comme l'ont extensivement dmontr Saussure ou Wittgenstein :
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"la partie conceptuelle de la valeur [d'un terme] est constitue uniquement par ses rapports et ses diffrences avec les autres termes de la langue (...)" (de Saussure, op. cit., p. 163)
Il existe un second niveau d'articulation, qui voit les monmes dcomposs (toujours par commutation) en phonmes, sur lequel on n'insistera pas ici, mais qui montre que, non seulement les langages sont des combinatoires, mais des combinatoires d'un trs petit nombre d'units de base. Nous avons fait cette longue citation pour montrer sur un exemple familier, celui du niveau de surface de la langue, ce qui notre avis se produit au niveau des units atomiques reprsentationnelles (les signes, ou les "cognmes" de Codol, peu importe). Il est clair que les units de description que sont les smmes, comme les monmes, comme les mots, s'apprennent, et prennent leur sens, par commutation avec leur contexte, lui-mme constitu d'autres units de mme nature. On peut supposer que les cryptotypes76 de Whorf pourraient s'apprendre ainsi, et, de faon plus gnrale, qu'il en est de mme pour les diffrents "concepts". Nous trouvons cette ide intellectuellement satisfaisante dans la mesure o elle rend compatible la vision gestaltiste dans laquelle le fond et la forme se construisent rciproquement, et ce que l'on sait de la thorie de l'apprentissage, qui ncessite une rptition. Il ne s'agit cependant pas d'une hypothse directement ncessaire pour notre travail ici, et nous ne la mentionnons que pour mmoire. V.1.2.4. L'analyse des paradigmes
Sur le plan pratique qui intresse le chercheur empiriste, tout ceci donne l'ide que les units intressantes sur le plan cognitif, les cognmes, sont quivalentes des classes de commutants, ou paradigmes, qui peuvent tre reconstruites partir de l'analyse des contextes. C'est cette approche distributionnelle que nous utiliserons plus loin. Explicitons comment. Le paradigme que nous cherchons est un rseau dassociations. Donc, si lon part d'un des termes de ce rseau et que lon cherche ses associations dans la langue on va obtenir un autre terme du rseau. Cet autre terme du rseau va son tour en voquer un autre, etc. comme dans lexemple du cheval de Spinoza (cf. supra III. 3. 3), et, chaque fois, pourvu qu'on recueille "en sortie" un nonc, on rcuprera quelque chose qui actualise un lment du rseau. Si l'on russit centrer les associations autour dun terme, on peut esprer que la commutation va jouer autour de ce terme central, pour faire parcourir dans la langue lensemble des commutants du
76 Cryptotype est un concept introduit par Whorf pour dsigner les catgories caches du langage. Par exemple, en
anglais, les verbes transitifs qui dsignent une action de recouvrement, d'enfermement, d'attachement une surface constitueraient un cryptotype. Les cryptotypes sont reprables ce qu'ils forment un certain paradigme. En l'occurrence, ces verbes peuvent tre transforms en leur oppos par le prfixe UN-(ex : uncover, uncoil, undress, unfasten, unfold, unlock, unroll, untangle, untie, unwind). L'ide du cryptotype est que les objets de pense effectivement opratoires dans la cognition et la structure du langage ne sont pas ncessairement visibles en termes lexicaux, syntaxiques, ou grammaticaux. Il est intressant de noter que Whorf propose prcisment d'utiliser la technique d'association libre de Freud et Jung pour mieux saisir intuitivement le contour du cryptotype. (Whorf, 1936, in Whorf, 1956, p. 71)
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paradigme, et nous rcuprerons ainsi un ensemble dnonciations qui contiendra des actualisations des lments du rseau . Notre mthode aura donc pour objectif de faire rsonner les associations autour du terme central, afin de rcuprer des instanciations qui reprsentent effectivement des lments associs ce terme central. Ceci ncessite une technique associative qui puisse recueillir "en sortie" les termes associs dans la langue au terme central. Dans la pratique, nous aurons recours un mdiateur qui instancie le rseau, sorte de bote noire dont on sait qu'elle est capable de produire des actualisations reprsentationnelles (sujet humain, dictionnaire...) et nous allons lui faire noncer les termes associs au terme central, en le stimulant pour qu'il produise des noncs tout en gardant son attention sur ce terme central. Et l'on recueillera ces noncs pour en constituer un corpus (c'est-dire l'ensemble de ces noncs, stocks sous forme crite). Procdure de recueil des instanciations en langue naturelle partir d'une source de connaissances
??
noncs
CORPUS
Par exemple, pour cerner la reprsentation sociale de manger, on analysera les rponses une question ouverte: Qu'est ce que manger voque pour vous ?. Lorsque lon demande les mots voqus par ce terme, on obtient ceux qui sont associs de faon proche. Comme on demande plusieurs associations, et que celles-ci s'entranent lune lautre, on peut esprer obtenir tous les commutants psychiques de manger. Lexemple ci-dessous montre de faon schmatique comment, si on interroge en associations libres un individu sur un thme, on rcupre les autres lments du paradigme. Un lment du paradigme (manger) voque la structure, puis celle-ci voque son tour un autre lment du paradigme - le mme ou un autre. Cest ce qui est figur droite, en bas.
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(vocation du paradigme)
MANGER
Nous allons voir dans les chapitres suivants avec quelles techniques il semble possible de reconstruire cet espce de puzzle partir d'une grande quantit de pices instancies, non pas en jouant sur leur complmentarit, mais sur leur redondance. Certaines mthodes d'analyse lexicale, qui permettent de travailler sur de larges chantillons d'artefacts reprsentatifs, autorisent ds prsent une approche statistique (c'est--dire sur des objets nombreux, des populations) des reprsentations sociales. Pour le moment, supposons acquises ces mthodes, qui nous permettent d'obtenir un corpus d'noncs naturellement associs au syplexe central dans la langue naturelle, et voyons comment nous pouvons en abstraire la forme.
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linguistiques (mots). Nous examinerons ensuite comment ces noncs sont issus, par nonciations en langue naturelle, des reprsentations ; et quels types d'indicateurs de la forme des reprsentations sous-jacente nous pourrons esprer y trouver. Nous verrons que ces indicateurs sont des "rgularits" qui sont rcuprables par analyse statistique ; et que cette approche statistique est absolument conforme au processus heuristique classique qui cherche reprer des lois travers des observations empiriques. Nous verrons enfin, concrtement, par quel type d'analyse statistique nous allons faire merger ces rgularits formelles partir de corpus d'noncs obtenus par association libre.
V.2.1.
Fondements pistmologiques
La philosophie qui prside au traitement des corpus d'associations tel que nous le pratiquons est d'esprit combinatoire. On peut en effet considrer chaque morceau (individu statistique) du corpus, chaque nonc, comme une combinaison de traits (les mots) tirs avec remise dans un thesaurus global (le vocabulaire du corpus), bref, des syplexes de mots. Lobservation des combinaisons obtenues, quun examen mme superficiel dmontre ne pas tre alatoires, nous permet dinfrer les lois qui guideraient le tirage. Jusque l, cette vision est proche de celle qui avait t adopte par Shannon dans sa formulation de la thorie de linformation (Shannon et Weaver, 1963). C'est galement celle de la lexicomtrie classique (Muller, 1967, 1977). Comme en cryptographie, nous nous intressons aux rpartitions frquentielles des vocables (chanes de caractres) obtenus. Ceci fournit d'abord des rsultats intressants dans lesprit de lapproche lexicomtrique traditionnelle. Mais partir de l, notre heuristique diverge lorsquil sagit danalyser le contenu des corpus. En effet, nous pouvons renoncer lapproche probabiliste nave puisque le code smantique utilis nous est connu : nous parlons la langue naturelle, nous partageons peu prs la mme vision du monde que les auteurs des textes analyss, et ces textes font rfrence ce monde. La signification des mots nous est connue, contrairement au cryptographe, et nous comprenons ce langage de la socit laquelle nous appartenons. Ce qui nous intresse pour en donner un modle simple, cest la faon dont les textes assemblent ces mots pour crer des noyaux de sens, combinaisons particulires qui font rfrence un tableau du monde donn. Un noyau de sens donn peut se prsenter dans les textes sous des formes diffrentes, en raison de la souplesse de la langue, et aussi en raison de la nature relativement floue des tableaux reprsents par les combinaisons de mots (voir l'exemple "belle marquise..." supra). Ces fluctuations locales nous intressent peu : nous cherchons une structure stable sous-jacente, que nous sommes capables d'interprter prcisment parce que nous avons dj une certaine connaissance du monde, et de ce quoi se rapportent les traits. Nous pouvons alors rechercher des paradigmes, qui sont l'ensemble des combinaisons de traits (ici, des mots) qui commutent dans l'expression d'une mme reprsentation. En d'autres termes, nous
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cherchons reprer dans le discours des classes d'noncs analogues, qui peuvent tre considres comme des expressions d'un mme noyau de sens. L'application de la mthode l'instanciation en langue naturelle peut tre considre comme un cas particulier d'un principe plus gnral de reconnaissance de formes partir d'une description quelconque de phnomnes, dans un langage quelconque. Cest donc une thorie gnrale de linterprtation smantique des corpus que nous proposons ici.
Le matriau empirique de type linguistique se prsente principalement sous la forme de recueils de signifiants, et plus particulirement de "formes graphiques" (textes, retranscriptions de discours). C'est un cas particulier du problme gnral de la description de phnomnes. Le monde dcrit (par un systme formel quelconque) se prsente sous la forme d'une combinatoire de signes ou alphabet de l'observateur. L'expression de cette combinatoire obit des rgles d'nonciation, conventions formelles qui rgissent l'assemblage de surface des signes. Par exemple, dans la langue naturelle, la syntaxe, la grammaire, la ponctuation ; dans la reprsentation graphique, les conventions d'chelle mtrique. Comme le langage de description est fait pour communiquer, ces conventions doivent permettre au destinataire de la description de reconstruire une certaine image de la structure de ce qui est dcrit ; il s'agit d'un implicite mode d'emploi procdural pour reconstruire le rfrent (l'objet reprsent) partir du discours (le texte). Le rfrent est interprt/reconstruit partir du signe en dcodant deux niveaux de construction : - lun smantique : le langage, systme encyclopdique de rfrences au monde, qui constitue le sens ; - lautre formel : le code technique d'nonciation qui rgle la formation de l'expression du sens par l'assemblage de signes du langage (mots, signes, chiffres). L'ensemble constitue un systme symbolique. Le rsultat tangible de l'utilisation de ce systme par le scripteur (ou le locuteur) produit des textes qui sont senss exprimer dans leur forme et leur structure des formulations du monde (descriptions, proprits, assertions, etc. ). Ce sont bien ces dernires qui nous intressent ; de notre point de vue toutes les rgles formelles sont alors des artefacts, des parasites qu'il nous faut filtrer lors de l'analyse. Les rgles d'nonciation formelles sont internes au systme de description. Elles sont arbitraires et contingentes, et provoquent dans les descriptions observes des rgularits artefactuelles dans ce qu'on appelle le niveau de surface de l'expression (sa forme physique, en faisant abstraction du rseau smantique sous-jacent). Il existe dans les descriptions du monde observable d'autres rgularits, qui ne sont pas rductibles aux rgles d'nonciation formelles : ce sont ces rgularits que nous attribuons la structure profonde (smantique) du monde subjectif.
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Rappelons ici lhypothse que nous faisons du mcanisme de production dnoncs linguistiques. Il existe un champ smantique, sorte de rseau de concepts. Chacun de ces concepts est exprimable sous la forme dun paradigme, classe dexpressions formellement diffrentes qui renvoient toutes ( peu prs) au mme sens. Le processus d'expression d'noncs descriptifs
Champ smantique
expression
travers
le
noncs attests
systme de description
Lanalyste est confront au rsultat de ces noncs. Il constate plusieurs types de rgularits, dont il attribue certaines la forme du champ smantique. Diffrents types de rgularits mergeantes dans les analyses statistiques
Cette faon de raisonner est saine sur le fond ; en fait elle est inapplicable rigoureusement, car la description n'est jamais vraiment indpendante du systme de description, le fond et la forme sont difficiles distinguer, et il va nous falloir trouver une technique empirique qui le fasse de manire satisfaisante. Chaque description du monde, en tant qu'elle est une reprsentation de quelque chose, cherche traduire et transmettre une forme, celle qu'a observe l'auteur "D" de la description. Cette forme est, par construction, une interprtation par D de son observable, elle n'est quune vision partielle et idiosyncrasique de ce qui est dcrit, elle comporte une part indterminable de subjectivit. Cette part est absolument indterminable au sens de Heisenberg, car toute observation est exprience, c'est-dire processus singulier dont l'observateur pourtant dfinit arbitrairement une part qui sera "le phnomne", et l'autre "le dispositif d'observation". En termes gestaltistes : il est impossible de
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dcrire une forme sans le fond, mais ce dernier reste indescriptible. Seul un consensus entre observateurs peut dfinir le fond.77 C'est par contraste qu'il va nous falloir dgager la forme du fond. Dans la pratique, on va procder en demandant chaque observateur d'utiliser les mmes rgles d'nonciation, et les rgularits qui sont indpendantes de l'exprience dfiniront alors ce fond. Comment cela se fait concrtement, c'est ce que va exposer la section suivante.
V.2.2.
Comme il n'existe pas de solution absolue pour dterminer les contours des formes des phnomnes, il ne reste que la possibilit de chercher une solution idoine (adapte aux objectifs pragmatiques). Nous allons, par des comparaisons statistiques entre noncs se rapportant un mme objet, faire merger une forme qui respecte les critres d'homologie que nous dsirons (cf. supra). La mthode statistique est particulirement approprie car elle est toute entire centre sur la dialectique du semblable et du diffrent. On procde, dans lapproche scientifique, une reconnaissance empirique fonde sur la recherche de ce qui est analogue entre les diffrentes descriptions, pour dterminer les grandes constantes formelles des phnomnes. Faute de pouvoir trouver la solution, on saccorde sur un consensus, en confrontant les diffrentes subjectivits pour trouver un compromis acceptable. Nous prsentons ici d'abord un modle de ce processus gnral dinvention scientifique, dans des termes qui nous permettent de mieux expliciter notre dmarche dans le domaine particulier de la recherche de reprsentations partir de lanalyse des textes, que nous prsenterons ensuite. La dtermination des formes se fait, dans les approches scientifiques comme dans les approches naves, par une comparaison d'noncs descriptifs dont on extrait les rgularits. Celles-ci sont, comme nous lavons vu, de trois types :
77 "Lorsque nous observons des objets de notre vie quotidienne, le processus physique qui rend possible cette observation
ne joue qu'un rle secondaire. Mais chaque processus d'observation provoque des perturbations considrables dans les particules lmentaires de la matire. On ne peut plus du tout parler du comportement de la particule sans tenir compte du processus d'observation. En consquence, les lois naturelles que, dans la thorie des quanta, nous formulons mathmatiquement, ne concernent plus les particules lmentaires proprement dites, mais la connaissance que nous en avons. La question de savoir si ces particules existent "elles-mmes" dans l'espace et dans le temps ne peut donc plus tre pose sous cette forme ; en effet, nous ne pouvons parler que des vnements qui se droulent lorsque, par l'action rciproque de la particule et de n'importe quel autre systme physique, par exemple les instruments de mesure, on tente de connatre le comportement de la particule. La conception de ralit objective des particules lmentaires s'est donc trangement dissoute, non pas dans le brouillard d'une nouvelle conception de la ralit obscure ou mal comprise, mais dans la clart transparente d'une mathmatique qui ne reprsente plus le comportement de la particule mais la connaissance que nous en possdons. Les tenants de l'atomisme ont du se rendre cette vidence que leur science n'est qu'un maillon de la chane infinie des dialogues entre l'homme et la nature et qu'elle ne peut plus parler simplement d'une nature "en soi". Les sciences de la nature prsupposent toujours l'homme, et, comme l'a dit Bohr, nous devons nous rendre compte que nous ne sommes pas spectateurs mais acteurs dans le thtre de la vie." (Heisenberg, 1962, pp. 18-19)
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- les rgularits dpendantes du processus d'exprience, et donc attribues au systme d'observation (observateur inclus). Celles-ci comprennent en particulier les rgularits artefactuelles dues au langage de description, facilement dtectables car elles sont construites par des conventions formelles explicites (celle du systme de description) ; - les autres rgularits. Ce sont ces dernires qui sont attribues au phnomne observ, et que nous appellerons la forme du phnomne. A ces rgularits, on cherche alors des rgles de production conomiques en termes formels : ce sont celles-ci qui sont appeles lois. Par exemple, en observant les trajectoires de solides en chute libre, on peut trouver des rgularits (en l'occurrence : proportionnelles) entre les mesures de temps et de distances parcourues. L'quation qui permet de produire (et donc, de reproduire) ces rgularits est appele loi et considre comme l'explication du phnomne observ. Les critres de validation (prdiction, comparabilit, falsifiabilit) sont simplement des vrifications du caractre rellement productif des rgles dans l'univers des observables. Or, nous l'avons vu, les noncs descriptifs du monde se prsentent forcment sous la forme de syplexes des signes conventionnels. On peut alors, pour rsumer le processus de recherche des formes et de leurs explications, le dcrire de la faon suivante : 1) on obtient, par une srie d'expriences, des instanciations subjectives et partielles exprimes sous la forme de syplexes de signes conventionnels ; 2) on compare ces expressions pour en tirer des rgularits caractristiques du phnomne, c'est--dire des syplexes analogues (nous reviendrons sur ce terme) ; 3) on construit des rgles de production de ces syplexes (rgles d'assemblages des signes conventionnels) ; 4) on vrifie que les productions de ces rgles correspondent effectivement des phnomnes observables, lors d'expriences de validation.
Que sont des syplexes analogues? Ce sont des syplexes identiques d'un certain point de vue. C'est dire soit: a) que, par une transformation licite selon les conventions d'expression internes au langage, ils sont identiques. C'est le sens le plus strict : Par exemple, en remplaant les occurrences de signes de l'expression par des catgories (taxinomiques, fonctionnelles) qui les incluent, on obtient des expressions strictement identiques. Ainsi, les descriptions suivantes sont analogues, comme on s'en rend compte en remplaant les mots par leurs hyperonymes : la vache broute le gazon - (hyp)-> le bovin se nourrit de l'herbace
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- (hyp)->
Il existe diffrents niveaux d'analogie, qui fournissent des rgles plus ou moins gnrales selon la taille des catgories rfres. Ainsi les deux descriptions prcdentes sont analogues : Paul Dupons digre son cassoulet par la transformation : l'tre incorpore la substance.
b) que les deux descriptions (syplexes) contiennent une sous-partie (soussyplexes) identique. C'est le sens courant, le plus large, que nous adopterons :
ANALOGIE _ 1. Cour. Ressemblance tablie par l'imagination (souvent consacre dans le langage par les diverses acceptions d'un mme mot) entre deux ou plusieurs objets de pense essentiellement diffrents. > Affinit, association, correspondance, lien, parent, rapport, relation, similitude. () Conclure de l'analogie des causes celle des effets, de l'analogie des parties celle du tout, de l'analogie des moyens celle de la fin. Juger, suggrer, voquer qqch. par analogie. () Philos. et cour. Jugement, raisonnement par analogie, qui conclut d'une ressemblance partielle une autre ressemblance plus gnrale ou totale. > Induction. () Hist. ling. Rgularit systmatique (de la langue), oppos l'anomalie* (de l'usage). Rapport existant entre mots appartenant un mme champ smantique. (Le Robert lectronique)
La recherche de syplexes analogues en ce sens plus large permet de reprer des rgularits : les parties communes qui reviennent le plus rgulirement dans les diffrentes instanciations. Dans cette perspective, l'analogie permet de reprer des formes par infrence78. Dans notre mthode, on suppose que les diffrentes descriptions empiriques sont des formulations incompltes, et ventuellement partiellement inexactes, d'un type idal constitu d'un assemblage de traits, dduit par induction des combinaisons descriptives observes. Autrement dit, il existe, dans un certain U-langage, un syplexe dont toutes les descriptions observes peuvent tre considres comme contenant un sous-syplexe.
Ce mcanisme de "la partie pour le tout" semble tre une caractristique du fonctionnement cognitif humain, consistant classer ensemble les objets "qui se ressemblent" partir de la reconnaissance de traits identiques. Nous avons d'ailleurs utilis ce mcanisme pour construire, concrtement, des systmes de codification assiste par ordinateur (Lahlou, 1993d ). On se reportera avec profit au
78 Dans notre cas, l'infrence prend surtout deux formes : induction, et abduction.
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remarquable ouvrage de Michel Foucault, Les mots et les choses (1966), pour une discussion dtaille de cette question travers l'histoire de la philosophie occidentale, et aux travaux classiques d'Eleanor Rosch en psychologie Cognitive sur l'approche prototype /qualit (Rosch, 1975, 1976). Dans le langage courant, de nombreuses figures de rthorique utilisent ce mcanisme : les tropes, dont les plus connues sont la mtaphore, la mtonymie et la synecdoque.
V.2.3.
Ce cadre heuristique gnral tant pos, voyons-en les applications notre problme particulier. Notre objectif est de dterminer la forme des reprsentations partir de corpus linguistiques. Dans la pratique, nous allons raliser les diffrentes oprations de reprage des formes de la faon suivante : 1) Rassembler un corpus d'noncs " propos de" l'objet qui nous intresse, par enqute, ou slection dans des bases de donnes. (On obtient, par une srie d'expriences, des vues subjectives et partielles exprimes sous la forme de syplexes de signes conventionnels)). 2) Raliser une classification de ces noncs dans l'espace de leur expression lexicale, en rapprochant, par des mthodes statistiques, ceux qui ont des traits linguistiques identiques - mots ou chanes de mots en commun - (On compare ces expressions pour en tirer des rgularits, c'est-dire des syplexes analogues ) ; 3) Interprter les classes en termes smantiques. Soit : a) Reprer les combinaisons de traits typiques de chaque classe ; b) Construire, dans lespace smantique, un noyau de sens, constitu dune combinaison de traits smantiques induite de lobservation des traits typiques de la classe ; c) Formuler des lois dexpression de cette combinaison smantique dans la langue. Pratiquement, on considrera que les rgles de production sont lensemble des rgles de la langue appliques au noyau smantique en question. Autrement dit, toutes les expressions bien formes du noyau smantique sont des productions acceptables.(On construit des rgles de production de ces syplexes (rgles d'assemblages des signes conventionnels)). 4) Vrifier que les expressions effectivement classes dans chaque classe sont interprtables comme expression de ces formes smantiques sous-jacentes, en fonction des rgles d'expression fixes par la langue, et des relations smantiques sur le monde issues non seulement des associations attestes du corpus, mais de la connaissance du sens commun sur le monde (On vrifie que les productions de ces rgles correspondent effectivement des observables, par des expriences de validation). La principale diffrence avec la recherche en sciences exactes rside dans le point 3. En effet, en toute rigueur, les traits qui sont utiliss pour construire nos lois de production ne sont pas
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directement calculables partir des traits manifestes, ils sont infrs. En d'autres termes, le Ulangage de l'interprtation du chercheur n'est pas forcment identique au U-langage des observables (instanciations par les sujets). En physique, les paramtres observables rentrent directement dans la formulation des lois. Pour nous, les objets pertinents sont des concepts ou des noyaux de sens, qui ne sont pas de la mme catgorie ontologique que les observables (mots). "Cloche" n'est pas la CLOCHE. Et nous ne pouvons pas dsigner simplement les variables et les constantes dans le formalisme du sens commun. En mathmatiques, on peut dsigner des variables (par exemple la masse) et des mesures de ces variables. Il existe une relation simple entre les termes : une variable s'exprime par une mesure dans la ralit. Pour notre problme, la variable n'est pas un outil thorique pertinent, c'est de "concepts" ou de "noyaux de sens" que nous sommes occups. Or ces concepts s'expriment non pas par un seul trait (ou variable) mais par une combinaison de traits. Ce qui est "mesure" dans les sciences physiques est ici remplac par une "exprience" (quivalent du processus de mesure) et une interprtation smantique. Dans l'analyse lexicale, le processus de mesure vhicule donc une plus grande quantit de connaissances implicites. Notre mthode vise instaurer un processus de catgorisation qui prenne en charge automatiquement une grande partie des oprations de ce "calcul analogique" qui fait rfrence la connaissance implicite du monde, sans utiliser cette dernire car elle est techniquement lourde manipuler. Cependant une caractristique du matriau facilite notre tche. Nous avons dit que une reprsentation, c'est ce qu'elle reprsente. Une reprsentation de reprsentation sera la reprsentation elle-mme. Pratiquement, afin d'avoir une reprsentation finale homologue, on peut se contenter de rsumer le corpus initial, sans le comprendre. Il suffit donc d'identifier les combinaisons de traits, de compter leurs occurrences, et de produire une figure finale dans laquelle les proportions sont respectes. Ceci peut tre fait de faon automatique par le logiciel que nous utilisons. C'est donc un rsum schmatique du corpus que nous considrerons comme tant le modle. L'avantage de travailler sur un tel modle rduit plutt que sur les noyaux de sens isols est double. D'une part la connaissance de leurs rapports, dj explicits par le modle, en facilite la comprhension unitaire. D'autre part on est assur que la structure finale a plus de chances d'tre homologue la reprsentation sociale que si l'analyste construit arbitrairement une topologie sur ces noyaux. En outre on conserve laspect combinatoire, qui intervient au moins un certain degr dans la production des noncs, daprs ce que lon sait de la physiologie crbrale ; et lon replace forcment la reprsentation dans le contexte de systmes articuls pour lesquels on dispose dj dun
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grand nombre de modles d'analyse. Prises comme arrangements de mots, les rponses peuvent alors tre insres dans des processus de calcul mathmatique.
V.2.3.1.
Le principe de classification
La mthode de classification que nous utiliserons fonctionne par comparaison des traits composant les noncs. Elle est donc essentiellement tropique (on infre de lanalogie des parties lanalogie du tout). Pratiquement, on dcoupe le corpus en petits morceaux, les noncs (en fait, des "uce" ou Units de Contexte Elmentaires). On compare ces uce sur la base de leur contenu lexical, en oprant une classification descendante. On scinde d'abord le corpus en deux sous-ensembles d'uce les plus loigns possibles C1 et C2. C'est--dire que les uce de C1 sont le plus diffrentes possible de celles de C279. Ensuite, on ritre, chaque tape avec la plus grosse classe restante, crant ainsi une arborescence descendante. On finit ainsi par obtenir des classes de plus en plus petites, chacune spare par contraste avec les autres. (Voir Annexe 2 pour les dtails) Les classes obtenues peuvent alors tre caractrises par les traits qui leurs sont typiques, c'est--dire qui, par construction, y sont plus frquents que dans les autres classes. La classification descendante construit d'un mme mouvement les traits caractristiques et les classes, car la probabilit que le lexme "a" puisse tre un trait provient prcisment de ce que "a" est observ sur un certain nombre d'noncs (uce), mais pas sur tous. En d'autres termes, mergent comme traits classificatoires les traits discriminants, ceux qui sont effectivement susceptibles d'tre productifs de classifications intressantes. Ceux-ci permettent de caractriser un nombre suffisant d'expressions classer, ils sont donc efficaces. Les traits trop rpandus (non discriminants) ou les traits trop rares (hapax, traits aberrants) ne sont pas intressants. C'est l une rsolution empirique du problme du choix des traits pertinents. Les traits non discriminants sont rendus inoprants par leur rpartition homogne dans les uce, ils constituent le "fond". Les traits qui pourraient tre discriminants mais sont prsents en trop petit nombre n'ont pas une frquence assez leve pour influencer l'analyse (contrairement ce qui se passe dans les mthodes factorielles classiques o ils provoquent des artefacts et des instabilits) : ils sont galement rendus inoprants par la classification descendante.
79 Techniquement, on fait une ACP sur le tableau de contingence UCE x lexmes, et on fait glisser le premier hyperplan
factoriel sur le premier axe factoriel pour obtenir une bipartition optimale en termes d'inertie interclasses, qui construit C1 et C2 comme les contenus respectifs des deux demi espaces complmentaires spars par l'hyperplan.
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Par exemple, dans l'analyse d'un corpus de 1000 descriptions de petits djeuners habituels obtenues par enqute, le mot noir est assez frquent, il intervient frquemment associ caf ("caf noir"). Sa prsence assez frquente, mais pas trop, fait qu'il a contribu la formation d'une classe :
Caf noir (78 individus) Cette classe est caractrise par l'adjectif noir, et mme par l'expression caf noir. Noir est bien sr la plupart du temps associ caf, mais on constate quelques cas o il est accol un autre mot : crpes au bl noir, chocolat noir en morceaux, pain noir. (...) quelques rponses caractristiques de cette classe : "caf noir "; "caf noir, croissant ou biscottes" ; "caf noir, Canderel" ; (Beaudouin et al., juin 1993)
Cette mthode de classement est imparfaite dans le dtail ; le trait noir a fait classer dans cette mme catgorie des rponses comme pain noir, qui ne correspondraient peut-tre pas nos critres smantiques de classement. Par ailleurs, comme ce trait (noir) rentre en comptition avec d'autres traits pour classer les rponses, certaines qui comportaient effectivement le mot noir et d'autres traits classificatoires ont t classes dans d'autres classes que la classe "caf noir" (exemple : "quelques carrs de chocolat noir", qui va se retrouver avec les boissons chocolates). Cet exemple est caricatural, mais il illustre une difficult gnrale de la classification. Car, en fait (et y compris dans le logiciel que nous utiliserons) tous les traits sont a priori pertinents. Mais certains le sont effectivement plus que d'autres dans un corpus donn, et l'arbitrage, en l'absence d'une connaissance pralable des "vraies" catgories, ne peut tre fait que sur des critres statistiques. C'est--dire que l'on favorise les traits qui sont susceptibles de donner une "bonne" partition d'un point de vue statistique (ce qui ne veut pas dire la partition juste sur le plan smantique). Cette procdure empirique, qui slectionne les traits au vu de leur pertinence classificatoire dans le corpus mme, rsout la difficult des classifications a priori, o les traits, par leur choix, leur recouvrement, ou leur niveau de dtail, ne permettent pas d'obtenir une partition harmonieuse des objets classer. Elle vite des classifications du type de celle que Borges (1957, p. 144) fait attribuer par le docteur Franz Kuhn "une certaine encyclopdie chinoise intitule "Le march cleste des connaissances bnvoles" o :
"les animaux se divisent en a) appartenant l'Empereur, b) embaums, c) apprivoiss, d) cochons de lait, e) sirnes, f) fabuleux, g) chiens en libert, h) inclus dans la prsente classification, i) qui s'agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessins avec un trs fin pinceau de poils de chameau, l) et coetra, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches".
et dont l'effet comique provient de la non pertinence vis--vis du corpus des animaux considrs dans son ensemble des traits classificatoires choisis, qui sont des traits locaux. La procdure a cependant l'inconvnient de donner des traits fortement dpendants du corpus utilis, ce qui peut tre embarrassant pour faire des comparaisons entre corpus.
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Cette approche est donc purement exploratoire et a pour objet les units de contexte qui sont, en quelque sorte, des prsomptions de paradigme. Cest ces objets que nous appliquons la mthode de classement analogique dcrite plus haut. L'intrt de notre mthode de calcul est notamment qu'elle permet effectivement, de proche en proche, de reconstituer des paradigmes en rassemblant dans la mme classe des noncs qui n'ont aucun trait en commun. Elle reproduit ainsi le procd naturel de construction de catgories pertinentes par commutation. Prenons-en un exemple tir d'une analyse qui sera prsente au chapitre VI, et qui porte sur des rponses la question Si je vous dis "bien manger, quoi pensezvous? Ainsi,
fruit lgume viande ou poisson crales laitages viandes fruits lgumes pain et un coup de rouge ! et du fromage
Nous ne calculons pas les distances sur les noncs bruts, mais sur les traits (racines des mots pleins en l'occurrence). Les deux derniers noncs deviennent :
bon+ cuisin+ maison avec produit naturel+ bon+ bouffe+ franais+ plat+ cuisin+ maison
Dans ce cas particulier, les deux uce ont en commun 3 lexmes (bon+, cuisin+, maison) sur les 6 que chacune contient. Compte tenu de la frquence d'apparition des mots dans le corpus, la probabilit d'une telle cooccurrence est trs faible, et la distance entre les uce est donc trs petite. On comprend bien que ces deux noncs vont se retrouver dans la mme classe, mcaniquement. Mais examinons maintenant le cas suivant :
repas copieux avec entre plat_rsistance et dessert
ce qui est smantiquement satisfaisant, mais premire vue surprenant, puisque ces deux uce n'ont aucun mot plein (actif) en commun. Cela s'explique par la prsence dans la mme classe d'autres uce qui sont des formulations intermdiaires du mme paradigme, ayant des mots communs avec ces deux formes extrmes, comme :
un bon repas entre plat_rsistance fromage salade dessert caf la viande les lgumes dessert les fruits le pain le fromage
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qui sont proches des deux formes extrmes, et galement proches entre elles par cooccurrence de fromage et dessert. Si ces noncs se retrouvent dans la mme classe, c'est que la mthode exploite la redondance du matriau reprsentationnel. L'existence d'avatars de la reprsentation sous des formes intermdiaires a construit une chane de proximit analogique qui va rassembler les deux noncs, simulant ainsi le processus de commutation. L'effet de paradigme dans la classification
repas copieux avec entre plat_rsistance et dessert a un bon repas entre plat_rsistance fromage salade dessert caf la viande les lgumes dessert les fruits le pain le fromage des crudits de la viande et des lgumes de la salade et un fruit
V.2.3.2.
Le principe de l'interprtation
NB : Le principe d'interprtation fourni ici n'est pas rigoureusement celui sur lequel a t construit le logiciel sur le plan de l'algorithme informatique. Il introduit une reprsentation fictive des oprations qui se produisent dans la "bote noire" qu'est l'ordinateur, et viole mme, par endroits, leur squencialit80. Nanmoins les calculs raliss par ALCESTE, le logiciel utilis (Reinert, 1987b, 1990) reviennent produire les rsultats suivant le principe dcrit par la mthode d'interprtation. Cette dernire a l'avantage de faciliter la comprhension de l'esprit du classement et de susciter chez l'analyste une interprtation cohrente avec le principe de classement analogique par traits. Pratiquement on dcouvre que diffrentes uce sont analogues (car elles ont un contenu lexical en commun). On les met dans une mme classe (infrence). On considre que cette classe est caractrise par le contenu lexical commun (abduction). Ce contenu lexical est alors interprt, partir de notre connaissance du monde, comme un paradigme. En fait, la combinaison des mots les plus typiques de la classe sert construire le paradigme (combinaison typique = prototype, on considre que le prototype est lexpression canonique dun paradigme). Ce paradigme est en lui-mme une loi de production, en ce quil est la classe de toutes les expressions syntaxiques de ses commutants smantiques, par homologie (niveau smantique), allotaxie (niveau syntaxique) et allographie (niveau lexical). Le principe qui guide linterprtation est donc abductif :
80 On se reportera l'annexe 2 pour une description exacte de la mthode.
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Lorsqu'on compare plusieurs expressions, on constate que : (1) - plusieurs syplexes (Xi) possdent le trait "a" On en induit : (2) - il existe probablement une classe A de syplexes dont a est un trait caractristique soit : il est probable que (si Xi contient a, alors Xi appartient On abduit de (1) et (2) : (3) - alors Xi fait partie de la classe A. Pour prendre un exemple concret, la classe petit djeuner classique interprte partir du contenu lexical commun des uce quelle contient, est considre comme le paradigme : absorption conjointe de boisson chaude et de solides panifis tartins. Elle peut sexprimer au niveau homologique par la combinaison des homologues smantiques de chacun de ses termes.
absorption
boisson chaude
solide panifi
caf th boisson
pain tartine
Au niveau syntaxique et lexical, toutes les variations autorises par la langue naturelle sont des expressions admissibles (productions conformes au paradigme). Exemple :
Je prends du caf et des tartines Caf au lait, pain beurr
Lanalyse fine des repas "corrects" dmontre quil existe dailleurs une "grammaire" locale qui rgit les nonciations admissibles (Fischler, 1990, pp. 27-36). Par exemple, dans le cas du petit djeuner classique, nous avons pu mettre en vidence la grammaire locale suivante, respecte (y compris dans l'ordre d'nonciation) par plus des deux tiers des instanciations :
Petit Djeuner = boisson chaude + {solide panifi} + {autres produits} Les lments entre accolades sont facultatifs. boisson chaude = boisson chaude + {prcisions boisson}
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boisson chaude = caf, th, chocolat, lait, Ricore, chicore... prcision boisson = au lait, sucr, sans sucre, chaude, avec du citron... solide panifi = solide panifi + {prcisions solide} solide panifi = pain, biscottes, croissant, tartine, gteaux, biscuit, baguette... prcision solide = grill, avec du beurre, avec de la confiture, frais, de la veille... autres produits = jus d'orange, crales, yaourts, fromage... Par exemple, caf noir, une biscotte beurre suit la grammaire. boisson chaude = caf {noir} solide panifi = biscotte {beurre} autres produits = De mme que caf au lait, pain frais, beurre, confiture, un yaourt. boisson chaude = caf {au lait} solide panifi = pain {frais, beurre, confiture} autres produits = yaourt. Par contre, beurre, pain, un caf ne suit pas la grammaire. (Beaudouin et al., juin 1993)
On retrouve ici le principe des scripts (Grize, 1989). La grammaire d'nonciation reflte quelque chose de "l'enchanement des choses du monde". Ici, les petits djeuners sont dcrits dans une squence qui correspond la fois une squence de prparation, et une mise en avant de l'lment le plus typique (boisson chaude).
Comme on le voit, cette mthode, bien qu'imparfaite, prsente l'avantage d'tre opratoire, et de construire naturellement du sens partir du matriau. Il faut cependant rester prudent et lui conserver une valeur uniquement exploratoire Les interprtations et les modlisations ventuelles ne sauraient en aucun cas rsulter de la mthode elle-mme, mais des connaissances pragmatiques de l'analyste. Cette mise en garde semble une vidence, cependant nous ne saurions la rappeler avec trop de vigueur, car l'exprience montre que l'aspect sduisant des rsultats, et le caractre fortement projectif que leur confre le fait que chaque trait est un mot, est une tentation permanente pour l'analyste considrer que ses interprtations ne seraient qu'une explicitation d'une structure rvle par l'analyse. Il rsulte de ce risque que ce type de mthode ne devrait pas tre utilis sans collaboration d'un praticien rompu l'analyse statistique, afin de garder constamment l'esprit les artefacts de mthode sous-jacents. Il est craindre que la facilit d'utilisation des logiciels, et la facilit apparente de l'interprtation ne suscitent une foule d'analyses abusives par des amateurs. C'est prcisment ce problme qui a jet le discrdit sur les mthodes d'analyse factorielle la franaise, par suite de leur utilisation tort et travers par des analystes insuffisamment forms et avides de "rsultats". Rappelons qu'un listing n'a jamais t une analyse lui seul, et encore moins un "mapping".
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Le terme a t introduit par Le Roux (1993) pour dsigner cette rduction par troncature de la lemmatisation proprement dite.
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Selon la complexit du texte rduire, on a combin ou non les oprations b) et c)., Pour les corpus tirs du discours oral, au vocabulaire simple et la structure syntaxique rduite sa plus simple expression, une lemmatisation par reconnaissance des suffixes a t suffisante. Cette lemmatisation a t ralise par le logiciel ALCESTE (Reinert, 1983a, 1987b). Pour les textes issus du dictionnaire, dont le vocabulaire est extrmement riche et la structure syntaxique complexe, on a utilis un analyseur syntaxique par couches (Constant, 1991) trs performant et capable de rsoudre les ambiguts les plus difficiles (l'analyseur travaille videmment alors sur le texte avant limination des mots-outils). Cette opration peut tre prcde, dans le cas des corpus de dictionnaire, par une rduction smantique pralable qui ramne un reprsentant unique une classe de synonymes, divers hyponymes d'un hyperonyme unique, ou des reprsentants d'un mme groupe morpho-smantique. On a utilis pour le corpus du dictionnaire un rseau smantique de 20 000 noeuds conceptuels quatre niveaux de liens (Pigamo, 1990) mis au point par la socit Langage Naturel SA et adapt suivant nos spcifications82. Les oprations de rduction syntaxique et smantique sur les dictionnaires, plus complexes, ont t rendues ncessaires par la richesse considrable des corpus en termes lexicaux, qui dpasse les capacits techniques du logiciel, limit un vocabulaire efficace de 10 000 mots dans la version utilise. Comme on l'a montr par ailleurs (Beaudouin et Lahlou, 1993), ces oprations n'introduisent, curieusement, pas de modifications substantielles du rsultat final, en raison de la nature extrmement redondante et robuste des corpus linguistiques. Construction des classes Les noncs ainsi rduits ont t soumis une classification descendante hirarchique (Reinert, 1983a, 1983b, 1986), par le logiciel ALCESTE, dont nous avons utilis une version avance adapte nos besoins spcifiques, notamment en ce qui concerne la taille du vocabulaire et des corpus traitables, qui excdaient les possibilits du logiciel originel. Le volume de calcul a ncessit le portage du logiciel sur une plate-forme puissante (SUN 10-41, 128 Mega de RAM)83. Reprsentation graphique et interprtation A partir des fichiers issus d'ALCESTE, on a procd une interprtation suivant le principe expos plus haut ; celle-ci a consist reprer les traits typiques de chaque classe et en infrer les paradigmes gnrateurs, qui sont explicits en langage ordinaire. Une analyse en composantes principales a ensuite t faite sur les noncs, caractriss sur la base de leur lien avec les classes. Celle-ci a fourni des reprsentations graphiques en trois dimensions dans laquelle les mots sont situs les uns par rapport aux autres en fonction de leur frquence de cooccurrence dans les noncs. Cet espace est interprtable comme un champ de connotation de ces
83 Ces limites sont caduqes avec la version publique 3.0, ortie depuis.
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mots dans le contexte de d'alimentation. Seules des projections bidimensionnelles sont, videmment, prsentes sur papier. Lien entre reprsentations et comportements A partir d'un fichier d'enqute contenant la fois une question ouverte sur le bien_manger et plusieurs centaines de variables sur les comportements, on a, dans un premier temps, identifi de grandes classes comportementales, par des mthodes de classification en cascade effectues sur infocentre lourd - CIRCE84 - avec le logiciel SPAD) qui seront exposes dans le chapitre VII. Ces classes sont mises en relation avec le vocabulaire des individus l'aide d'une procdure qui permet de reprer les mots caractristiques de chaque classe. Cette procdure, inspire de celle dveloppe par Lebart (1982) a t implante sur le logiciel SAS, qui a galement servi raliser divers calculs prsents dans le chapitre VIII. Insistons sur le fait que la partie "solide" de la mthode est constitue par le principe de recueil (associations libres) et notre thorie de l'interprtation. L'application logicielle s'est faite sur un logiciel particulier (ALCESTE) parce qu'il nous a paru, aprs divers essais (Beaudouin et Lahlou, 1993), tre le plus performant disponible aujourd'hui pour ce type de travaux. L'algorithme de classification descendante hirarchique (CDH) pourrait nanmoins tre remplac par d'autres techniques, telles que celle de la classification ascendante hirarchique utilise dans SPAD.T (bien que moins robuste), la mthode de Condorcet (Marcotorchino et Michaud, 1979, 1981, Warnesson, 1985 ; Bedecarrax, 1988, Marcotorchino, 1989), des mthodes de segmentation "osmotique" (Deffuant, communication personnelle), l'analyse de similitude de Flament. L'tat de l'art dans le domaine volue trs vite. Une limitation importante de la CDH tient la non prise en compte de l'ordre des signes dans les syplexes lors des calculs. Cette limite devra tre tourne dans des applications ultrieures, en utilisant, par exemple, la distance de Lehvenstein (Deroubaix, 1993) qui sert dans la comparaison de squences de bases pour l'analyse des chanes d'ADN. La mthode et son principe tant dcrits, nous allons maintenant passer l'analyse du matriau.
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"Mentalement et physiquement, l'homme est l'habitant, pendant la majeure partie de sa vie, d'un univers purement humain, et en quelque sorte, "fabriqu-maison", creus par lui-mme dans le cosmos immense et non-humain qui l'entoure, et sans lequel ni cet univers, ni lui-mme, ne pourraient exister. A l'intrieur de cette catacombe prive, nous difions pour nous-mme un petit monde nous, construit avec un assortiment trange de matriaux : des intrts et des "idals", des mots et des technologies, des dsirs et des rveries en plein jour, des produits ouvrs et des institutions, des dieux et des dmons imaginaires. L, parmi les projections agrandies de notre propre personnalit, nous excutons nos bouffonneries curieuses et perptrons nos crimes et nos dmences, nous pensons les penses et ressentons les motions appropries notre milieu fabriqu par l'homme, nous chrissons les folles ambitions qui seules donnent une signification la maison de fous. " (Aldous Huxley, 1954) .
O l'on interroge le Grand Robert par la mthode de l'association libre. O l'on dgage, partir du corpus obtenu, les noyaux de base de la reprsentation du manger, qui sont : LIBIDO, PRISE, NOURRITURES, REPAS, REMPLIR, VIVRE. O il se dmontre donc que notre technique permet, par l'analyse du discours, de trouver les lments prvus par la thorie des reprsentations sociales.
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VI.
L'homme s'est construit, en socit, un monde propre subjectif, un Umwelt (Von Uexkll, 1956). Nous partageons ce monde grce au tissu des reprsentations sociales, vaste hologramme dont chacun porte en lui une partie. Borges, dans une des ses Fictions (Tln, Uqbar, Orbis Tertius, 1941), se plat imaginer qu'une socit secrte, dans un travail qui s'tend sur des sicles, construit une encyclopdie dcrivant un monde fictif, Tln ; et qu'elle introduit subrepticement, progressivement, celle-ci dans les encyclopdies de notre monde rel, si bien qu' la fin notre monde devient Tln. Sous cette fiction repose une ide profonde : notre socit se construit en certains lieux des modles d'elle-mme, o elle formalise sa vision du monde. Ces lieux sont les encyclopdies et les dictionnaires ; et ces modles sont aux reprsentations sociales que chacun de nous partage ce que le mtre-talon en platine iridi conserv au pavillon de l'Institut International des Poids et Mesures, Svres, tait toutes les rgles gradues et aux mtres pliants du monde : la norme de rfrence. L'encyclopdie, et sa version tourne vers la langue, le dictionnaire, figurent sans doute parmi les plus hautes ralisations culturelles de l'humanit. C'est par l que notre espce essaie de formaliser l'ensemble de ses acquis depuis les origines ; ce sont des monuments au savoir, la construction duquel elle dlgue ses cerveaux les plus prestigieux, comme l'Acadmie Franaise. Ce faisant, elle a conscience qu'elle cre quelque chose qui transcende la vie de l'individu (les acadmiciens sont d'ailleurs les "immortels"). Encyclopdies et dictionnaires sont les dpositaires de la culture humaine, les versions modernes du dieu omniscient, les arbitres du savoir, les parangons de la connaissance. Ils sont un concentr de culture, une sorte de code gntique de la civilisation partir duquel une poigne d'individus pourrait reconstruire l'ensemble du monde rel. Ce n'est pas par hasard que la Fondation de la clbre saga de science fiction d'Isaac Asimov (1951), communaut scientifique pluridisciplinaire destine assurer la survie de la civilisation humaine un empire interstellaire dcadent, a pour objet d'crire une Encyclopdie. Construction collective par excellence, l'encyclopdie fixe dans des formes comprhensibles par tous une rfrence sociale commune, et joue le rle de source et d'autorit lgitime et universelle. On peut parier sans crainte qu'un sujet naf muni d'une encyclopdie serait capable de rsister victorieusement l'influence de bien des groupes dans nos expriences perverses de psychologie sociale. L'encyclopdie se rfre aux objets du monde, et le dictionnaire aux mots. Mais ils sont finalement assez proches comme le dmontre Meschonnic (1991), et comme le confirme leur lecture mme
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superficielle. On peut bon droit considrer les deux comme des tentatives de dcrire l'Umwelt de l'homme de manire systmatique85. Les encyclopdies et les dictionnaires contiennent de la reprsentation publique au sens de Sperber (1986, 1989). Publique pour tous, elle est notamment d'accs facile au chercheur. Il y la un extraordinaire gisement de connaissance sociale qui commence seulement, grce aux mthodes modernes d'analyse de corpus massifs de texte, s'ouvrir l'investigation psychosociale (Lahlou, 1993c, 1994 a, b, c). Gageons que dans quelques annes, quelques mois peut-tre, on pourra sans peine traiter d'un coup l'ensemble d'une encyclopdie et dgager ainsi les structures de l'Umwelt que l'homme s'est construit. En attendant ce moment grandiose, nous allons modestement considrer les dictionnaires comme des sources par lesquelles s'exprime la connaissance sociale. Et nous allons froidement en interroger un gros, le Grand Robert, dans sa version lectronique, par la mthode des associations libres en utilisant les listes de synonymes, analogues et drivs qu'il fournit aprs chaque dfinition. Nous allons traiter le corpus obtenu par la mthode que nous avons dveloppe dans les chapitres prcdents. Nous esprons en apprendre comment la socit se reprsente le domaine qui nous occupe ici : l'alimentation.
VI.0.1.
Construction du corpus
Par rapport l'encyclopdie, le dictionnaire offre thoriquement l'avantage d'tre un systme ferm et entirement auto-dfini, sans rfrence au monde extrieur : ce sont les mots qui sont les objets dsigns ; nous nous situons alors dans un univers discursif cohrent. Pratiquement, l'avantage est que tous les mots utiliss comme traits de description y figurent galement comme entre de dfinition. On a donc un rseau dans lequel tous les traits ont le mme statut, contrairement l'encyclopdie o seuls les mots "importants" ont une entre. Le grand Robert est un assez gros dictionnaire, puisqu'il reprsente, dans la version lectronique qui sera ici utilise, plus de 150 000 pages de format thse (1500 signes par page)86. Il contient 100 000 entres "depuis la lettre A jusqu' l'onomatope ZZZ" soit 80 000 formes canoniques et des formes flchies, 160 000 citations et 1000 000 de renvois analogiques. C'est, selon son directeur "un outil au service de la culture" (Rey, 1989). Pour lui appliquer la mthode d'association libre, nous allons utiliser son aspect analogique. Le Robert lectronique fournit pour chaque entre lexicographique plusieurs types d'noncs. D'abord,
85 "(...) le langage n'est pas plus fait de mots que les encyclopdies n'numrent des personnes ou des objets. Ces listes ne
tiennent que parce qu'on projette de la langue sur des choses, et du discours sur la langue." Meschonnic, op. cit. p. 9.
86Sous forme imprime, 9 volumes, totalisant 9 440 pages.
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une dfinition de chacun des sens du terme. Ensuite, une liste des synonymes, analogues homonymes, drivs et contraires, enfin, une liste de citations illustrant les divers sous-sens. Dans chaque dfinition, les mots prcds d'un > renvoient ceux dont la consultation de l'article est considre par les auteurs du dictionnaire comme pertinente. Nous allons donc, dans cette premire analyse, recueillir ces associations, comme si le Grand Robert tait un porte-parole de notre culture, en nous reportant aux dfinitions des analogues et drivs. Pour "manger", nous disposons ainsi d'une premire liste d'analogues, et chacun d'eux va nous fournir, son tour, une liste d'analogues. Nous nous arrterons aux mots de ces deux premires listes. Sinon, on risque fort de se retrouver avec l'ensemble des 100 000 entres du dictionnaire, car, comme chacun sait, la langue est un tissu continu. Les dfinitions ont t extraites manuellement du Grand Robert lectronique (dition 1991). D'abord, la dfinition dtaille du mot manger (renvoye en annexe 3 en raison de sa longueur) a t prise. Voici la dfinition abrge :
1. MANGER v. tr. _ 1. [a] Avaler pour se nourrir (un aliment solide ou consistant) aprs avoir mch. [b] Porter la bouche, mchonner sans avaler. _ 2. Dvorer (un tre vivant, une proie). _ 3. Absolt. Absorber, prendre des aliments (en gnral, et notamment au cours d'un repas). _ 4. Prendre un repas*, ses repas. _ 5. (1422, p. p.). Ronger (insectes, rongeurs). _ 6. (1682, mar.). Faire disparatre en cachant, en recouvrant. _ 7. (1669). Fig. Manger ses mots, la moiti des mots, les prononcer indistinctement. _ 8. (1660). Absorber, consommer, user. _ 9. Manger qqn, son argent, le ruiner, lui prendre toute sa fortune. >SE MANGER v. pron. (sens passif). Le fromage se mange avant le dessert.
Dans la dfinition dtaille, tous les mots importants qui renvoient d'autres dfinitions (prcds d'un > dans le dictionnaire) ont t retenus, ainsi que la liste des synonymes ou analogues (pour dire vite, nous parlerons dornavant de mots associs) de manger fournie par le dictionnaire. Ensuite, les dfinitions de chacun de ces mots ont t incluses dans le corpus. "Manger" nous fournit la liste d'associations suivante :
1. MANGER v. tr. //>> Absorber, avaler, consommer, dvorer, ingrer, ingurgiter, prendre; fam. becqueter, bouffer, boulotter. //>> Croquer, grignoter, gruger [vx], mcher, mastiquer, ronger //>> Avaler, gober //>> Dguster, savourer //>> Aliment, mets, nourriture, pitance; pop. Becquetance, bouffe... //>> Comestible, mangeable //>> Immangeable, incomestible. //>> Rgal //>> les suff. -
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phage, - vore. //>> Trempette. //>> Vgtarien, vgtalisme, vgtarisme. //>> Goter (), prendre (de), tter (). //>> Attaquer, entamer. //>> Toucher. //>> Rgime //>> Nourrir ( Boire, cit. 5). - //>> Buffet (danser devant le), ceinture (se mettre la); claquer (du bec), crever, mourir (de faim). //>> Repas ( Agape, cit. 2). //>> Carnassier [cit. 1], carnivore; proie //>> Frugivore, herbivore...; brouter, patre, pturer, viander //>> Pain. //>> Manducation //>> Dvorer (des yeux). //>> Adorable, charmant ( Il est croquer*). //>> Alimenter (s'), nourrir (se), et les pop. becqueter, bouffer, boulotter, brichetonner, briffer, casser (la crote*, la graine), croustiller, croter, grailler, tortorer; et aussi bec, bouche, gueule. //>> Apptit (cit. 6 et 16), faim (cit. 3, 5, 8 et 16). //>> Bfrer, bouffer, bourrer (se), boustifailler, briffer, dvorer, empiffrer (s'), emplir (s'), engloutir (cit. 2 et 3), 2. friper, gaver (se), goberger (se), gobichonner, godailler, goinfrer (se), gorger (se), gueuletonner, lester (se), piffrer (se). (fam. ou pop.) Affter ses meules, s'en donner par les babines*, se caler* les joues, s'emplir, se garnir, se remplir l'estomac*, le jabot*, la panse, le sac*, le ventre*; s'en coller dans le fusil*; s'en foutre, s'en mettre jusque-l, jusqu'aux yeux, plein la gueule, la lampe, la panse; s'en donner jusqu' la garde*; jouer, travailler de la mchoire, des mandibules; se taper la tte, la cloche... //>> Avaleur, bfreur, glouton, goinfre (cit. 4 et 5), goulu (cit. 1), mangeur (gros), morfal (fam.), ogre. //>> Repas; bombance (faire), gueuleton, ripaille, ventre... //>> Surcharger [son estomac] //>> Gargoter (vx). - (1893; 1873, manger sa faim). //>> Rassasier (se), repatre (se), repu. //>> Refaire (se), restaurer (se), sustenter (se). - //>> Chre (faire bonne chre, chre lie). //>> Rgaler (se). //>> Gastronomie (cit.), table (fig.). //>> Gastronome (cit. 1 et 3), gastroltre, gourmand (cit. 1, 3 et 4), gourmet, gueule (fine). //>> Chipoter, grignoter, mangeotter, pignocher. //>> Frugal, sobre. //>> Abstinence, dite (cit. 5); jene, jener ( Avoir, cit. 35). //>> Jeun (). //>> Dcarmer (se), vx. //>> Service, table, vaisselle //>> Patre. //>> Auge, mangeoire. //>> Appter ( Jeter, cit. 11). //>> Gaver, gorger. //>> Collationner, djeuner, dner, souper. //>> Table (se mettre ). //>> Commensal, convive, convivialit; table //>> Traiter; restaurateur, traiteur. //>> Dvorer; ronger. //>> Dvorer //>> Avaler //>> Bredouiller. //>> Oublier, transgresser. //>> Consommer, consumer. //>> Dpenser, dilapider, dissiper. //>> Claquer (fam.). //>> Mange-tout
Les dfinitions de ces analogues ont t incluses dans le corpus. On a ensuite recherch, de la mme manire, les mots associs aux mots-associs, en vitant les doublons. Les dfinitions de ces mots ont galement t incluses dans le corpus. Constitution des corpus tirs du dictionnaire
manger
() ()
associs ... ... ... associs ... ... ... ... + dfinitions - sous-sens non pertinents= corpus complet mots rares
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dfinition + dfinitions
Le corpus obtenu aprs ces oprations comporte 588 dfinitions. Chacune contient le libell du nom suivi des diffrents sous-sens. En voici un exemple court :
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INGURGITER v. tr. (Sujet nom de personne). _ 1. Rare. [a] Introduire dans la gorge, faire avaler (qqch.) (qqn). > Enfourner, entonner. Ingurgiter qqch. qqn. La potion qu'on lui a ingurgite. S'ingurgiter qqch., l'absorber. En s'ingurgitant un svre apritif (Huysmans, rebours). [b] Ingurgiter ses leons un lve. - S'ingurgiter un norme trait. _ 2. (1840). Avaler avidement et en quantit (qqch. : aliment, boisson). > 1. Boire, dglutir, engouffrer. Faire ingurgiter qqch. qqn. _ 3. (1856). Absorber massivement un savoir sans pouvoir l'assimiler. > Apprendre.
Comme on le voit, une dfinition comprend non seulement l'explicitation du sens, mais aussi du mtalangage lexicographique (ex : "Rare"; "(1856)" ; "Analogue au premier emploi attest, mais l'usage mod. - db. XIXe - est plutt une mtaphore du sens 1 qu'une continuation du moy. fran.") ainsi que des abrviations. Ces incises ont t conserves car, compte tenu du mode de traitement informatique, elles n'influencent pas l'analyse (elles sont rparties uniformment sur le corpus et sont par ailleurs trop peu frquentes pour former une classe conserve par l'analyse). Cependant, certains termes qui revenaient trs frquemment comme TECHN., LOC., FIGUR. SYN., FAM., VX, LITTER. ont t mis en variables supplmentaires (elles ne jouent pas de rle actif dans l'analyse et servent simplement illustrer les classes). Les mots du corpus sont assembls en plus de 3730 paragraphes, qui dlimitent ainsi plus de 2000 sous-sens. Le corpus obtenu par cette mthode rpond bien aux spcifications thoriques qui ont t imposes dans le chapitre IV : il est constitu d'noncs naturellement associs dans la langue au syplexe central (manger). Le mcanisme d'association est ici le lien canonique de reprsentation : les noncs sont l'expression en extension, sous forme de syplexes de mots de la langue naturelle, des reprsentations des termes associs, au sens o nous avons dit (III. 5. 4.) que :
terminologie : si un syplexe a un nom, (X), on pourra dire, abusivement (rification), quil est la reprsentation de X.
Les biais que nous pouvons rencontrer sont dus la construction du dictionnaire lui-mme (on sait qu'il existe certaines particularits systmatiques dans les associations et les renvois qui proviennent de la sous-culture des auteurs, qui font que, par exemple, le Robert et le Larousse ne sont pas strictement identiques). Nous faisons l'hypothse que ces biais ne sont pas dirimants pour notre recherche, puisque le Robert, considr comme un bon instrument, est effectivement utilis comme outil de rfrence par une grande quantit de linguistes, d'enseignants, et d'hommes de la rue.
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VI.0.2.
Traitement du corpus
Nous avons raccourci le corpus : quelques sous-sens manifestement trs loigns, et relevant plus de l'homonymie que du sous sens, ont t supprims. ex: pour INTEGRER, le sens _1 :
_ 1. V. tr. (1700). Math. Effectuer l'intgration de. Intgrer une fonction, calculer son intgrale. Absolt. Machine capable d'intgrer. > Intgrateur.
Certaines numrations dans les dfinitions qui ne comportaient pratiquement que des hapax (mots n'apparaissant qu'une fois dans le corpus) ont t supprimes, par exemple les noms de spcialits fromagres (cancoillotte, grom ou grardmer, livarot, maroilles, mont-dore, munster, pontl'vque etc.) dans l'entre "FROMAGE" ou les appareils utiliss pour leur fabrication : cageron, cagerotte, cannelon, caserel, caserotte, clisse, clisse, couloire, faisselle, frchelle, panier, poche... Idem pour la liste des fruits dans la dfinition de FRUIT, etc. On a conserv certains mots rares, qui prsentaient un intrt historique ou comportemental par exemple :
XROPHAGIE n. f. _ Anciennt. Dans l'glise primitive, Jene du carme, pendant lequel les xrophages ne mangeaient que des aliments secs (pain, fruits, lgumes crus).
ou
IMPANATION n. f. _ Relig. (thol. chrt.). Coexistence du pain et du corps de Jsus-Christ dans l'Eucharistie. L'impanation, doctrine luthrienne.
Par contre, certains mots vraiment trop inusits qui ne sont que des synonymes d'autres mots dj inclus dans le corpus ont t limins :
ARCHITRICLIN n. m. _ Hist. Dans la Rome antique, Celui qui dirigeait les esclaves servant table (> Triclinaire), prsidait l'ordonnance d'un festin. - (XVIe, Rabelais). Par ext. Vx. Celui qui organise un repas. GOULAFRE ou GOULIAFRE adj. et n. _ Rgional (Belgique, Nord-Est). Goinfre, glouton. DR. Gouliafre.
Ceci est galement valable pour certains mots qui sont des drivs lgitimes, mais nous paraissaient un peu trop hors champ.
MCHURE n. f. _ 1. (1803). Techn. Mchures du drap, du velours : parties o le poil n'a pas t coup net par les forces, a t cras. _ 2. (1867). Md. Vx. Mchures d'une plaie : bords crass et irrguliers d'une plaie contuse (> Contusion; mcher).
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Soulignons que les analyses effectues sur le corpus complet, avant limination des sous-sens et des mots "bizarres", donnent en substance les mmes rsultats. Le taux de classement est cependant lgrement infrieur, et une partie du vocabulaire trop spcialis, constitu d'hapax, avait t limin par le logiciel. C'est pourquoi nous avons prfr prsenter ici l'analyse sur le corpus "nettoy", qui prsente des caractristiques statistiques meilleures. Ceci ne change rien au grandes lignes de l'analyse obtenue, qui reste remarquablement stable grce au caractre trs redondant des noncs de dictionnaire.
VI.0.3.
Analyse
Le corpus complet (1 Mgaoctet), et un corpus de base (comprenant seulement les mots-associs de premier niveau : 144 dfinitions, 300 Koctets) ont t rassembls sous forme informatise. Chaque dfinition constitue une Unit de Contexte Initiale (uci) (cf. chap. V. 2. 3. 1. et Annexe 2). Chaque uci est dcoupe en Units de Contexte Elmentaires (uce). Les uci ont t scindes en lignes de moins de 80 caractres. Une uce est constitue d'une portion de texte ayant au plus de 2 ou 3 lignes de longueur, la coupure s'effectuant par reconnaissance d'un "dlimiteur fort" (point, point virgule ou deux points, etc.), ou, dfaut, d'un dlimiteur faible (virgule). Dans un premier temps, le corpus a t analys par le logiciel ALCESTE (Reinert, 1987b), dans une version avance porte sous station de travail SUN 10-41 en raison de la taille importante du corpus. Divers logiciels, des stades plus ou moins exprimentaux, spcialement modifis suivant nos spcifications, ont t utiliss. On a notamment fait des essais utilisant un analyseur syntaxique par couches (Constant, 1991) qui ralise une lemmatisation presque parfaite (99,7% de bonne rductions) et un rseau smantique 20 000 noeuds de concepts et quatre types de liens (Pigamo, 1990) dvelopps par la socit Langage Naturel SA. Une grande quantit d'analyses ont t effectues, avec des mthodes plus ou moins sophistiques et des variantes dans le paramtrage (variation dans la taille des uce, classifications simples ou multiples, etc.). Ces analyses livrent toujours la mme structure des lments de base de la reprsentation, avec des variations minimes sur les lments priphriques. Dans la mesure o nous cherchons ici montrer l'intrt de notre mthode pour la psychologie sociale, nous avons dlibrment choisi de prsenter l'analyse la plus simple, effectue avec un logiciel accessible tous (ALCESTE), en utilisant le plan standard d'analyse (SX) avec les paramtres par dfaut. D'autres variantes d'analyse prsentent peut-tre des rsultats plus "jolis", autorisant des interprtations plus spectaculaires, mais l n'est pas l'objet de notre dmonstration. Le premire analyse qui sera prsente porte sur les analogues de premier niveau (corpus de base). Nous la prsentons pour mieux dcrire le premier "paradigme de base" de la reprsentation, le plus troitement li manger. Cette analyse livre ce que Abric (1988, 1993) et Flament (1993) appellent le noyau central de la reprsentation, que nous prfrons appeler le Paradigme De Base (PDB),
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conformment notre thorie87, et qui se retrouve inchang dans les analyses sur le corpus complet. On prsentera ensuite l'analyse sur le corpus complet.
100 frquence 10
87Nous prfrons rserver le terme noyau aux agrgats stables qui apparaissent dans l'analyse sous forme de classes,
et celui de PDB l'articulation de ces noyaux. Car chaque lment du noyau central risque fort dtre lui-mme un noyau central son tour. 88Les mots en majuscules, prcds d'une toile, sont des entres de dfinitions, qui doivent leur forte occurrence des renvois multiples.
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On retrouve sans surprise un effet d'cholalie89 avec "manger" qui apparat avec une frquence trs leve. Les autres mots pleins les plus frquents sont prendre, faire, quelqu'un, table, aliment, bouche, repas, nourrir, toucher, attaquer, nourriture, quelque chose, gueule, avaler et got.
L'analyse livre quatre grandes classes, domines par une grosse classe qui regroupe prs de la moiti du corpus. Classe 1 Cette classe est de loin la plus grosse. Ses traits caractristiques sont essentiellement verbaux.
prendre ; touch+ ; attaqu+ ; qqn ; qqch ; entam+ ; main+ ; sujet ; consum+ ; ronge+ ; contact+ ; arme+ ; consider+ ; fort+ ; fondre. ; croqu+ ; atteindre ; adversaire ; ennemi+ ; attrape+ ; feu ; coup< ; dtruire. ; tirer. ; pince+ ; agir. ; combat<.
C'est d'autant plus remarquable que le logiciel est "sourd" aux catgories syntaxiques lorsqu'il compose les classes. Cette classe d'appropriation est charge de connotations violentes, agonistiques, agressives. On retrouve ici le second terme de l'ambivalence repre par Fischler (1990, p. 134) "manger c'est la fois aimer et tuer". On peut l'appeler la classe PRENDRE, d'aprs son trait le plus saillant. On ne sera pas surpris de voir que PRENDRE (de trs loin), ATTAQUER et TOUCHER sont les dfinitions qui ont le plus particip la construction de cette classe.
Classe 2 Les traits typiques de cette classe sont essentiellement des substances alimentaires, ou des catgories de telles substances.
aliment+ ; nourr+ ; pain+ ; nourrit+ ; rgime ; vivre. ; jen+ subsistance ; vgtal+ ; ncessaire+ ; fourn+ ; privation+ ; lait dittique+ ; dite ; lment+ ; viand+ ; nutri+ ; sein ; sustente+ ; me+ amer, sucre+ ; enfant+ ; gteau+ ; seve+ ; affame+ ; lgum+ ; liquid+ manque+ ; produit+ ; eau ; boisson+ ; frais ; animal< ; fruit+ ; maigr+ chair+ ; lev+ ; ide+ ; dieu, oeuf+. ; ; ; ; ;
On notera la prsence en bonne place de sein, lait, et, dans un autre ordre d'ides, de dieu (eucharistie est galement un des mots typiques). On verra plus loin dans l'analyse dtaille combien il est intressant que ces mots figurent dans le noyau dfinitoire mme : l'analyse sur le corpus
89Nous empruntons ce terme au vocabulaire psychiatrique (o il dsigne la rptition automatique, involontaire, de chutes
de phrases du locuteur, que l'on observe dans certaines aphasies ou dans des tats confusionnels) dans un sens dulcor qui n'a videmment rien de pathologique. Cet effet, dj signal (Beaudouin et Lahlou, 1993), et sur lequel nous reviendrons dans l'analyse des vocations par les sujets humains (chap. VIII) s'explique par le "centrage" du processus associatif sur le terme stimulus ; la source y revient mcaniquement lors de l'actualisation des reprsentations.
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complet dveloppe ces aspects sociaux et religieux qui construisent des classes entires. On peut appeler cette classe NOURRITURES. Les segments rpts le plus typiques de cette classe sont :
mange+ son pain+, mtaphor+ et fig+
Il s'agit clairement d'une classe de substances alimentaires. NOURRIR, PAIN, NOURRITURE et ALIMENT sont les dfinitions qui ont le plus typiquement contribu cette classe.
Cette classe contient des lments du repas autres que les aliments : la table, les couverts, les convives, et des prcisions situationnelles (horaire, occasion). Elle est centre sur les aspects sociaux, rituels, et instrumentaux de la prise. Elle fournit des complments circonstanciels de la prise alimentaire. On appellera cette classe REPAS. Les segments rpts voquent cette commensalit, en la centrant sur la table.
mettre. sur table+, se mettre. table+, qui servir. repas+, prendre. repas+ soir+
REPAS, BUFFET, SERVICE, DEJEUNER sont les dfinitions qui ont le plus contribu cette classe.
Il s'agit l'vidence de mots caractrisant la faim. Celle-ci est cependant prsente avec une connotation d'avidit, de voracit, qui caractrise un dsir intense. Cette violence, un peu surprenante compte tenu de l'origine du corpus, n'est pas un artefact. Bien au contraire, on verra qu'elle se confirme et se prcise sur le corpus complet. On appellera cette classe APPETIT. Les segments rpts apportent peu d'information supplmentaire.
glouton+ goinfr+ goulu+, goinfr+ goulu+ gourmand+, mange+ avec excs, bouff+ bouff+ bouff+, empiffr+ se il, faim+ je ne, faim+ je ai.
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APPETIT et GOURMAND sont les dfinitions qui ont le plus particip la construction de cette classe. Voici comment s'organise l'agrgation de ces classes. Arborescence des classes du Paradigme de Base de "Manger" d'aprs le Grand Robert
Le noyau dfinitoire nous livre donc une structure proche du modle linguistique sujet/verbe/objet/complment. Le Paradigme de Base du "Manger" d'aprs le Grand Robert
(verbe) (sujet)
APPETIT PRENDRE
(objet)
NOURRITURES
(complment circonstanciel)
Ces lments forment le coeur de la reprsentation, ce que nous appelons le paradigme de base (PDB). Les noyaux smantiques qui le composent sont remarquablement stables sur le plan statistique. La reprsentation du manger s'organise donc autour de quatre noyaux de base : le dsir (faim, apptit, envie...), la prise (prendre, attaquer, attraper...), la substance nutritive (aliment, pain, viande,..), et le contexte social et instrumental (repas, convives, ustensiles). Ce sont les lments de base de la combinatoire du manger. Retenons pour le moment surtout que : - le sujet n'est prsent que comme volont, pulsion, dsir : l'acteur n'est qu'implicite (ce qui est naturel puisquil sagit de dfinitions de dictionnaire) ; - la classe la plus importante est celle de l'action de prendre, avec une nette connotation agressive ; - les nourritures forment une classe indiffrencie ;
REPAS
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- les complments circonstanciels sont centrs sur la fonction sociale, et plus exactement commensale, du repas. Le rsultat le plus intressant et novateur sur le plan technique est que l'on a obtenu la construction d'un sens. En effet, le sens n'est, finalement, que l'association entre des objets. Et l'analyse nous livre, "brut de dcoffrage", que manger, c'est l'articulation entre les noyaux APPETIT/ PRENDRE/ NOURRITURE/ REPAS. Celle-ci s'articule dans un cadre pragmatique reliant sujet (ou, plus exactement, pulsion), objet, opration, et modalits. Nous avons ici un schma "agent-actionpatient" qui serait
"une reprsentation implicite, prsente dans la mmoire smantique de tout locuteur, de la causalit humaine - c'est--dire de la causalit dans laquelle c'est un tre humain qui joue le rle de cause" (Le Ny, 1989, cit par Cordier, 1991).
Nous nous servirons d'un modle plus gnral, qui combine un sujet, une opration, un objet, des modalits de l'opration et des finalits. Ici, toutes ces cases sont remplies, sauf celle des finalits, sans laquelle le but de l'action fait dfaut. Nous verrons que ce manque se comble dans l'analyse qui suit : Le paradigme de base du "Manger" d'aprs le Grand Robert : les classes replaces dans un cadre conceptuel
(finalits)
(opration)
PRENDRE
(sujet)
APPETIT REPAS
(objet)
NOURRITURES
(modalits)
Ceci peut paratre trivial, puisque nous le savions dj. Tout l'intrt rside dans le fait que cette articulation n'est pas une interprtation, ni une dfinition, mais le rsultat empirique d'une mthode aveugle et sourde au sens, qui est rigoureuse et reproductible. Que l'on retombe ici sur une vidence est encourageant, et nous incite penser que, applique des corpus dont le contenu n'est pas connu au pralable, la mthode nous livrera les grandes dimensions du sens sous forme d'un syplexe ou paradigme de base qui articule des noyaux de base. On remarquera ici que l'analyse sur le dictionnaire, parce qu'elle explicite tout, mme les vidences, nous livre sous forme de classe l'oprateur pragmatique PRENDRE. Or, on peut s'attendre ce qu'un tel oprateur soit implicite dans des expressions par des sujets tellement il est vident. C'est d'ailleurs effectivement ce qui se passe, comme on le verra plus loin avec le discours des sujets nafs. Ce cas
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est gnral, tel point que le psychosociologue doit aider le sujet expliciter ces oprateurs pour savoir lesquels il mobilise dans ses associations verbales (Guimelli et Rouquette, 1992). L'oprateur que nous avons ici (PRENDRE) est un oprateur frquent en raison de son utilit pragmatique. Par exemple, dans leur modle, Guimelli et Rouquette (1992) le dcrivent comme un "oprateur" du schme "praxie". Nous avons donc ici plus qu'une description des reprsentations : une modlisation des connaissances. C'est--dire que l'on explicite les implicites du langage.
VI.2.1.
Structure du lexique
Le corpus complet comprend 544 entres de dfinitions, et a une taille de 1 Mgaoctet. Le lexique comprend environ 17 000 mots diffrents. Aprs rduction, nous n'avons conserv que les 10 000 racines les plus frquentes, et pour la construction des classes, n'ont t actives que les 828 formes apparaissant plus de 22 fois dans le corpus. On prsente ci-dessous les principaux indicateurs lexicaux, avec, titre illustratif, une comparaison avec le corpus "petit djeuner", dj cit (Beaudouin, Lahlou et Yvon, 1993), et ceux des oeuvres compltes de Racine et Corneille. Cette comparaison met en avant l'extrme richesse lexicale du corpus90.
90 Ces calculs nous ont t aimablement fournis par Valrie Beaudouin (1994) et figurent de faon plus exhaustive en
annexe 4.
Lahlou
170
39 17,7 12,8
249 151 49
36 41 50
13,8 26,4 29
Lgende :
V N N/V V1 V1 / V % V (freq<45) % N (freq<45) % N 10 freq max
: Nombre de vocables (tendue du vocabulaire) : Nombre de mots (tendue du texte) : Frquence moyenne (Nombre moyen d'occurrences) : Nombre d'hapax : nombre de mots n'apparaissant qu'une seule fois : proportion en vocables de frquence 1 : Pourcentage de vocables reprsents par les frquences de 1 45 : Pourcentage d'occurrences reprsentes par les frquences de 1 45 : proportion des mots du corpus reprsent par les dix frquences les plus leves
La distribution des frquences d'occurrence des formes rduites a une allure conforme ce que l'on peut attendre d'un texte en langue naturelle. Rpartition des occurrences des formes rduites dans le corpus "Manger" du Grand Robert91
2000 1800 1600 1400 1200 1000 800 600 400 200 0 se est etre p repas+ pain+ form+ nez LITTER tres etc elle autre< jeun+ nous DE complet+ argent+ mauvais+ voir. mar+ lait+ embrass+ oeuvre+ trait+ laiss+ liquide+ dine+ rare+ recept+ humain+ arme+ academi+ fontaine rat+ anal content+ convoit+ beau+ class+ vide+ encore impregn+ taille+ style trois attir+ occup+ bord< battre. monde commun+ nos ascet+ physique+ vill+ fete+ arret+ offic+ Depenser recherche+ exprim+ PRISE aucun< plaisant< etud+ abstin+ parasite+ englouti+ alter+ RELIG mariage+ cote<
157 formes apparaissent 100 fois ou plus dans le corpus. On retiendra surtout la liste des mots pleins suivants :
91On a mis en abscisse les mots correspondant certaines ordonnes, en en prenant environ un tous les dix rangs, titre
illustratif.
Lahlou
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prendre. (1006 occurrences) ; dans (909) ; faire. (854) ; mange+ (586) ; bon+ (551) ; avec (504) ; got+ (370) ; aliment+ (354) ; servir. (339) ; plein+ (311) ; bouche+ (310) ; boire. (297) ; plus (287) ; chose+ (287) ; sens (280) ; mettre. (275) ; repas+ (274) ; dent+ (274) ; table+ (258) ; bien+ (258) ; sans (255) ; fruit+ (246) ; plat+ (244) ; nourr+ (241) ; pain+ (232) ; emploi+ (230) ; vivre. (224) ; personne (224) ; donn+ (223) ; sentir. (222) ; connatre. (210) ; eau (194) ; rempl+ (189) ; nez (188) ; aim+ (183) ; passion< (175) ; besoin+ (175) ; cuisin+ (172) ; nourrit+ (171) ; viande+ (168) ; parl+ (164) ; ventr+ (163) ; langue< (163) ; recevoir. (162) ; touch+ (161) ; soup+ (158) ; compl+ (157) ; animal< (150) ; gros (149) ; dsir+ (146) ; faim (145) ; act+ (143) ; dire. (136) ; homme+ (135) ; envie+ (128) ; apptit+ (127) ; enfant+ (124) ; agrable+ (121) ; aval+ (120) ; attaqu+ (120) ; possed+ (116) ; gueul+ (116) ; parole+ (115) ; vie (111) ; maigre+ (111) ; consomm+ (110) ; verre+ (108) ; jeun+ (107) ; restaur+ (106) ; invit+ (105) ; bouff+ (102) ; boisson+ (100) ; apprendre. (100).
VI.2.2.
Dornavant, pour faciliter la lecture, nous donnerons les noms des classes avant d'avoir dcrit leurs traits. Cette procdure anticipe un peu sur l'analyse (que nous avons, videmment, faite avant le lecteur) dans la prsentation des rsultats. Mais il faut bien garder l'esprit que ces noms rsultent de notre interprtation des traits typiques, et ne sont pas fournis par le logiciel. L'arbre de classification a la forme suivante (les noyaux du PDB sont en gras) : Arbre de classification de l'analyse du corpus "Manger" du Grand Robert
LIBIDO (8%)
VIVRE (33%)
VI.2.2.1.
LIBIDO
La description de cette classe sera l'occasion de montrer en dtail les aides l'interprtation fournies par le logiciel, sur lesquelles nous insisterons moins par la suite. Cette classe est presque la mme que la classe APPETIT du paradigme de base (PDB), il s'agit encore ici de pulsion. Mais elle est plus gnrale dans son contenu ; c'est une sorte de gnralisation abstraite, en ce qu'elle inclut des dsirs non alimentaires. Le caractre intense et primitif apparat encore nettement avec des traits comme avidit, dvor+.
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Cette classe comme les autres, est caractrise par des traits trs typiques au sens statistique, comme on le voit sur le tableau suivant.
occ. cl. 87 62 54 47 44 52 32 31 31 24 24 32 26 19 16 occ. tot. 101 75 67 52 55 77 32 32 33 27 28 48 35 21 18 % 86 83 81 90 80 68 100 97 94 89 86 67 74 90 89 chi2 869 587 495 494 399 384 377 352 340 246 236 231 215 199 164 trait dsir+ faim apptit+ soif satisfaire. envie+ convoit+ assouvi+ rassasi+ avidit apais+ dvor+ avide+ affame+ cupid+
Pour les traits (dernire colonne), classs par ordre dcroissant de typicit (chi2, avant-dernire colonne), on lit en premire colonne le nombre d'noncs de la classe contenant le trait, compar (seconde colonne) au nombre d'noncs contenant le trait dans le corpus entier. Par exemple, 86% des 101 uce contenant le trait dsir+ sont dans la classe, tous les noncs contenant convoit+ sont dans la classe92. Pour dire vite, les classes sont extrmement types ; il s'agit l de trs beaux rsultats d'un point de vue statistique. C'est d'autant plus remarquable que, comme on l'a dit, aucun effort n'a t fait pour optimiser les rsultats de l'analyse, puisqu'on a ici utilis un plan standard qui n'est sans doute pas le mieux adapt ce corpus particulier. La raction naturelle du statisticien devant ce type de rsultat est un certain merveillement, et le sentiment profond que la mthode a touch quelque chose de solide dans la structure naturelle des donnes.
Voici une liste plus complte des traits typiques de la classe LIBIDO classs par ordre de significativit dcroissant:
dsir+, faim, apptit+, soif, satisfaire., envie+, convoit+, assouvi+, rassasi+, avidit, apais+, dvor+, avide+, affame+, cupid+, content+, besoin+, mourir., arde+, curiosit+, excit+, yeux, passion<, regard+, tendance+, attrait+, glouton+, prouve+, amour, sexuel+, instinct+, honneur+, avoir, brul+, FIG, moder+, dvorer, soul+, tre, aval+, inclination+, CONTR, creve+, apritif+, goulu+, creus+, proie+, colre, extrm+, recherche+, aspir+, abstin+, friand+, sensation+, presser.,
92 Le chi2 mesure l'cart une distribution rgulire du vocable sur le corpus. Il est d'autant plus lev que le % dans la
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sentiment+, vouloir., inf+, claque+, argent+, sa, LITTER, physique+, joi+, viv+, ivre+, METAPHORE, naturel+, 24, force+, porte<, ses, plaisir<.
On notera ici des synonymes ou analogues du dsir (essentiellement alimentaire, mais galement sexuel, ou sans connotation fonctionnelle particulire) et de la violence (dvorer, ardent, extrme, crever, force, avide, mourir...). La classe se compose de traits homognes, qui se rapportent un noyau unique de dsir violent, alors qu'on aurait pu ici obtenir un syplexe qui serait lui-mme la compose de paradigmes plus lmentaires93. On remarquera aussi une connotation motionnelle lie la satisfaction (satisfaire, assouvir, content, sensation, joie, ivresse, plaisir...). On retrouve sans surprise l'importance du plaisir, qui joue un rle important dans la constitution des prfrences alimentaires (voir par exemple l'ouvrage collectif dirig par Giachetti, 1992, pour un point rcent des travaux dans ce domaine). Notons que le sens du dsir est essentiellement la vue : c'est une perception de l'objet un peu distance, contrairement la satisfaction qui implique une prise de l'objet. Ceci est cohrent avec ce que l'on sait de l'espce humaine, chez laquelle la vue est le sens dominant de la conscience, contrairement la plupart des mammifres chez qui l'odorat est prpondrant : ce dernier brille ici par son absence. Pour voir comment le logiciel procde dans le classement des noncs, regardons d'abord les noncs les plus typiques de la classe. La liste se lit de la manire suivante : d'abord, le numro de l'uce (1720 pour la premire ligne). Cette uce peut ventuellement comporter plusieurs lignes, c'est pourquoi le numro est alors rpt sur la ligne suivante. Par exemple, la premire uce est en fait : 1720 6921 c'est un/ crve la faim ( crever, 27), un meurt de faim. > famlique, / meurt de faim. crier la faim: tre press du besoin de manger. Le second chiffre (6921) est la concatnation du numro de classe (ici : 6), du chi2 de l'uce (ici : 92) avec le numro de ligne dans l'uce (ici : 1).
1720 6921 c'est un crve la faim ( crever, 27), un meurt de faim. > famlique, 1720 6922 meurt de faim. crier la faim: tre press du besoin de manger. 1726 6911> apptit, d'honneurs (> besoin, dsir, envie, soif. faim de gloire,
1726 6912 ambition, 1), de richesses (> avidit, cupidit). 1725 6801 c'est la faim et la soif (VX), deux besoins, deux manques. 2. FIG. 1725 6802 apptit, besoin prouve. faim intellectuelle. 1698 6701> aspiration, attrait, curiosit, dsir, faim (FIGURE.), got, 1698 6702 passion, soif apptit d'argent, de culture, de gloire.
93 C'est d'ailleurs le cas de faon marginale, puisque l'on trouve des lments qui ne se rapportent pas au dsir lui-mme,
mais ses instruments, ou ses objets : yeux, regard, argent+, proie. Le paradigme est donc bien un paradigme smantique, dans lequel la catgorie grammaticale a peu d'importance : ce qui relie les traits est leur articulation dans l'univers vcu du sujet. On a bien repr des segments de syplexes connexion forte, sans plus.
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45 6681 (1694). FIG. manger quelqu'un des yeux, le regarder avidement, avec 45 6682 admiration, amour, convoitise, dsir; > Devorer (des yeux). 214 6681) des yeux: regarder avec avidit ce que l'on dsire ardemment, ce 214 6682 qui intresse passionnment. 1669 6681 apptit sexuel. > concupiscence, dsir+. apptits brutaux. assouvir de 1669 6682 bas apptits. 1731 6681 crve la faim, faim calle ou faim valle, meurt de faim. V. affamer. 1731 6682 HOM. feint (p. p. de feindre), fin. 1833 6681 (1662). PAR EXT. baisers goulus. regards goulus ( attention, 28). 1833 6682> avide. amour goulu.
L'examen des noncs n'apporte ici pas grand chose. En effet, chaque nonc est polysmique en termes de traits pertinents. Une analyse " la main" autoriserait pour le premier nonc (meurt de faim) autant une interprtation en terme de connotations morbides qu'en termes de dsir intense. Ou, pire, si l'on s'en tient au sens exact, immdiat, l'objet dnot est la pauvret et la misre. Or, la mort prend ici dans le contexte de la classe le sens d'un tat extrme, d'une sorte de superlatif de la faim, ce qui est cohrent avec le fait que nous trouvions cet nonc comme le plus typique de la classe. Ceci n'est pas d une quelconque intelligence du logiciel, qui retrouverait l'tymologie de cet idiotisme ; c'est d ce que la mthode cherche des corrlations larges travers une grande quantit d'noncs du corpus, et fait donc merger des relations profondes. Que celles-ci fassent sens pour nous travers l'analyse historique (le meurt de faim dsigne un objet - le misreux - par mtonymie partir d'un de ses trait les plus saillants - il n'a pas manger -) provient de ce que la langue est une vaste mmoire collective qui garde dans ses connexions la trace de la gense de ses concepts. Il existe encore l'expression mourir de faim, elle-mme lie tout un paradigme (crever de dsir, mourir d'envie...) qui est la trace du lien entre l'urgence du dsir et la fonction vitale, que nous voquions travers une citation de Maslow en introduction (l'homme qui a trs faim ne pense qu' manger, tout le reste disparat derrire cette urgence). C'est bien parce que le tableau du monde prsente une cohrence interne que nous retrouvons des paradigmes solides travers des noncs qui, pris un un, sont aussi ambigus que des fragments d'hologramme. On voit ici crment la difficult d'une interprtation l'aide de mthodes trop limites dans le champ qu'elles embrassent, comme les dpouillements manuels partir d'une grille locale : elles ngligent l'importance du contexte global dans lequel est plonge toute reprsentation. Notre mthode permet de rpondre en partie l'exigence, introduite par la thorie de Moscovici, de prendre en compte le systme de pense de faon holiste pour le comprendre ; ce qu'exprimait Abric propos de la focalisation trop troite des dispositifs exprimentaux : l'approche par les reprsentations sociales pose que, au lieu de se limiter la situation locale telle qu'elle peut tre matriellement dcrite ou
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contrle par un dispositif exprimental, "le sujet ou le groupe aborde et volue dans les situations qui lui sont proposes avec tout un ensemble d'a priori, de systmes de pense prtablis, de schmes interprtatifs." (Abric, 1993, p. 189) Pour comprendre le sens, il faut donc embrasser bien plus que les seuls noncs du sujet en situation exprimentale. Nous voyons ici ce que peut signifier concrtement une telle mise en contexte symbolique, et quelle taille de corpus il faut s'attaquer pour commencer prendre la mesure de la notion de signification, c'est--dire le lien entre un syplexe particulier et le reste du monde subjectif. De fait, le classement des diffrents noncs d'une mme dfinition montre que la classification descendante arrive relativement bien classer chaque entre de dictionnaire, ou chaque sous-sens. Les parties qui sont les plus ambigus sont tout simplement non classes. Par exemple, nous voyons que la plupart des uce de rgaler ont t classs dans la classe 3 (VIVRE, cf. infra) mais avec un faible chi2 ; qu'une partie a t classe dans la classe REPAS et que deux uce (1941 et 1944) n'ont pas t classes.
*RGALER_v_TR/ 1934 3 011. VX. donner un rgal (1. Rgal), un divertissement (qqn), faire/des cadeaux. 1935 3 11 cet poux prtendu doit aujourd'hui rgaler sa matresse/ d'une promenade sur mer (Molire, dom Juan, I, 2). 1936 3 01 Rgaler qqn de/ prsents. PAR EXT. je vous recommande surtout de rgaler d'un bon/ visage cette personne la (Molire, l'avare, III, 1)(sujet n. 1937 3 11 de/ chose). tre un plaisir pour qqn. cette musique rgalait son coeur. >/ Dlecter (vieilli). (1648). iron. Rgaler qqn de coups de bton. 1938 2121/ 2. (1671). MOD., COUR. offrir un festin, un bon repas (qqn), lui/faire manger ce qui est pour lui un rgal (3.). Rgaler ses amis. 1939 2 21>/ traiter. Rgaler qqn de quelque chose. ( croupion, 1), avec quelque chose. 1940 2 51( / fromage, 2)./ (1709). FAM. payer boire ou manger. c'est moi qui rgale./ >SE ReGALER v. pron. 1941 0 01/ 1. (1611). faire un bon repas, manger un mets qu'on aime, qu'on/apprcie. > festiner (VX), festoyer, fricoter (peu usit). 1942 3 01 se rgaler/ de; se rgaler avec. > Dguster (supra 3)./ (1820). FIG. 02 se donner un grand plaisir. 1943 3 01/ 2. (XXe) FAM. faire une excellente affaire, un important bnfice./j'en connais qui se sont rgals dans cette opration. 1944 0 01/ DER. Rgalade, rgalant./ HOM. 1. Rgaler.
Un classement la main aurait sans doute class dans REPAS (cf. infra) l'uce 1941 ; nous voyons que le logiciel est plus svre. D'une manire gnrale, le classement n'est valable que dans ses grandes lignes, il fournit une vue impressionniste. Des essais de reclassement la main nous ont montr que 10 30% des uce de chaque classe auraient pu tre reclasses ailleurs, et que nombre
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d'uce non classes pourraient tre attribues l'une ou l'autre classe. C'est sans grande importance car au total les rsultats ne changent pas qualitativement. Cela nous rappelle cependant qu'il faut tre trs prudent et ne pas accorder un valeur excessive la taille exacte des classes, qui ont par nature des frontires floues. Malgr la sparation arbitraire en uce, la mthode arrive donc assez bien dgager les sous-sens. Les entres qui ont le plus contribu aux noncs de la classe APPETIT sont les suivantes (classes par chi2 dcroissant) :
*DeSIR_n_m, *SOIF_n_f, *ENVIE_n_f, *APPeTIT_n_m, *FAIM_n_f, *RASSASIER_v_TR, *ASSOUVIR_v_TR, *DeVORANT_ANTE_ADJ, *AFFAMER_v_TR, *CONTENTER_v_TR, *CONVOITER_v_TR, *CONVOITISE_n_f, *REPAiTRE_v_inTR_et, *AVIDITe_n_f, *CUPIDITe_n_f, *APAISER_v_TR, *DeVORER_v_TR, *BOULIMIE_n_f, *ABSTINENCE_n_f, *APPeTITION_n_f, *MOURIR_v_inTR, *AVALER_v, *AVIDE_ADJ, *MODeRER_v_TR, *TENTANT_ANTE_ADJ, *APeRITIF_IVE_ADJ_e, *CURIOSITe_n_f, *TENDANCE_n_f, *PROIE_n_f, *ATTRAIT_n_m, *INCLINATION_n_f, *FAMeLIQUE_ADJ, *BESOIN_n_m, *CONCUPISCENCE_n_f.
Sont classes comme typiques d'une classe les entres dont le chi2 de l'entre dans la classe/entre dans le corpus est significatif (ici, > 2,7). On retrouve pratiquement les mmes termes que les traits, ce qui est rassurant pour le bon sens. D'une manire gnrale les entres de dictionnaire sont assez homognes, et se ventilent rarement sur plus de trois classes. Notons cependant que ceci n'est pas un artefact de la mthode, mais simplement la preuve de la cohrence du dictionnaire : les dfinitions sont constitues d'noncs comportant beaucoup de mots typiques du paradigme auquel appartient le mot dfini lui-mme. VI.2.2.2. PRENDRE
C'est la seconde classe du PDB, et, naturellement, elle se retrouve dans l'analyse du corpus complet. Son importance relative est moindre, d'une part car la taille globale du corpus a cr (effet mcanique). Mais aussi des lments un peu priphrique se sont dtachs, pour s'agrger avec des lments semblables, se crant ainsi leur propre classe ailleurs. La classe prendre apparat donc ici comme encore plus resserre et typique. Voici les traits caractristiques principaux (chi2 suprieur 20) :
touch+, attrape+, prendre., main+, nez, attaqu+, embrass+, baise+, joue<, mordre., ventr+, gonfl+, qqn, saisir., parole+, battre., lvre+, ouverture+, doigt+, bras+, ball+, navire+, pied+, serre+, sur, fondre., entrer., avec, ouvrir., se, PRISE, tirer., claque+, coup<, aspir+, tomb+, lui, langue<, visage, LOC, jeter., partie<, tenir., passer., 12, laiss+, dent+, mouvement+, bouche+, voir., devant, ferme+, FIGURE, arme+, porte<, bout<, contre, arrt+, gueul+.
Prendre n'est plus le mot le plus typique de la classe, mme si son rang reste trs lev, et s'il reste de loin le trait le plus frquent de la classe. Toucher et attraper le devancent, et sont plus typiques dun caractre primitif et animal qui sous-tend la classe. La prsence de main, nez, joue, lvre, bras, langue, bouche, dent, gueule, mouvement, devant, contre doit tre interprte dans le mme sens
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d'un pragmatisme accentu. Il est vident qu'on a affaire ici une classe actionnelle, avec une connotation agonistique (attaquer, embrasser, mordre, saisir, battre, serrer, fondre (sur), tirer, coup, arme ...). L'interprtation est presque superflue, puisque le texte parle de lui-mme. Comme on l'avait prvu au plan thorique, la partie discursive de la reprsentation exprime de plein droit l'objet sous-jacent que nous cherchons dcrire par ces analyses. La simple lecture des traits typiques brosse un tableau qui nous parle mieux que le commentaire sous forme de phrases construites, tant celles-ci diluent et restreignent le sens travers les contraintes d'nonciation que nous imposent lors de la rdaction les rgles de surface de la langue (grammaire, syntaxe). Les dfinitions typiques sont essentiellement des verbes d'action transitifs et des instruments de prhension :
*TOUCHER_v_TR, *PRISE_n_f, *ATTAQUER_v_TR, *ATTRAPER_v_TR, *MORDRE_v, *NEZ_n_m, *EMBRASSER_v_TR, *PRENDRE_v, *VENTRE_n_m, *JOUE_n_f, *GONFLER_v, *OUVERTURE_n_f, *BAISER_v_TR, *BAGUETTE_n_f, *PAROLE_n_f, *ENGOUFFRER_v_TR, *BOUCHE_n_f, *ASPIRATION_n_f, *PeTER_v, *BROUTER_v, *TaTER_v_TR, *GRUGER_v_TR, *HAPPER_v, *LANGUE_n_f, *GUEULE_n_f, *CLAQUER_v, *CROQUER_v, *SuceR_v_TR, *LeVRE_n_f, *DISCOURS_n_m, *CREVER_v, *ESTOMAC_n_m, *DENT_n_f, *BRuLER_v, *BECQUETER_v_TR, *ENTReE_n_f, *PLEIN_PLEINE_ADJ, *CReMAILLeRE_n_f, *ENTAMER_v_TR, *DePENSER_v_TR.
1080 4311 toucher: faire mouche. toucher juste. > porter. FIG. joindre (qqn) par un intermdiaire (lettre, coup de tlphone).
Comme on le voit, le lien avec manger n'est pas apparent. C'est qu'on a ici un noyau de base autonome, et non pas une simple connotation du manger. Ceci conforte le modle thorique qui considre que le paradigme de base est la combinaison d'units autonomes, et ne prend son sens que dans leur articulation. VI.2.2.3. NOURRITURES
Cette classe du PDB se retrouve, dans le corpus complet, enrichie en taille et en vocabulaire, mais son contenu reste en l'essence inchang, comme en tmoigne la liste des traits les plus typiques (chi2 >19).
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viande+, pain+, aliment+, fruit+, pat+, lgum+, animal<, cuire., tranch+, bouill+, plant+, couper., salad+, lait+, dent+, morceau+, cot+, conserv+, rat+, digest+, porc, mange+, poisson+, sec+, fromage+, gras, vgtal+, soup+, boeuf+, nourrit+, sucre+, comestible+, suc+, beurre+, tartine+, liquide+, herb+, bote+, saucisson+, trempe+, nourr+, bouche+, maigre+, paiss+, boire., gibier+, fourr+, rumin+, TECHN, oiseau+, frais+, grain+, grill+, chair+, vert+, chien+, petit+, boul+, prpar+, cuiss+, feuill+, gteau+, crot+, potage, aval+, croqu+, fleur+, m, fine+, boisson+, chaud+, seche+, substance+, froid+, garni+, oeuf+, orifice+, taille+, point+, gros, produit+, arbre+.
Viande (103 occurrences dans la classe) reste le trait le plus typique avec un chi2 deux fois plus lev que son successeur immdiat, pain ; mme si les traits aliment (125 occurrences), mang+ (122 occurrences), et pain (102 occurrences) sont quantitativement aussi importants. On ne sera pas surpris de constater que l'aliment le plus typique, et de loin, est viande. Ceci appelle deux remarques. D'abord, le terme "viandes" avait, historiquement, le sens gnral de "nourriture". Il ne fait pas de doute que le statut d'omnivore comporte d'abord, culturellement, celui de carnivore. Toutes les tudes anthropologiques confirment la valorisation de la viande comme aliment par excellence, les autres substances n'ayant parfois que le statut d'accompagnement. Il existe mme dans certaines cultures une "faim de viande spcifique". Ensuite, ceci est rapprocher de la connotation fortement agressive de la classe PRENDRE. On comprend mieux celle-l si la nourriture est quelque chose qui se chasse, s'attrape et se tue. Or, malgr son statut prestigieux dans la plupart des cultures, et en particulier sous forme de gibier, la viande reste en gnral beaucoup moins consomme que le fculent de base de la cuisine locale (pain, patate, riz, mil, igname, etc., selon le lieu). Ce sont ces substances moins prestigieuses qui ont en ralit le statut de prototype de nourriture. Dans certaines rgions d'Asie, riz et nourriture sont dsigns par le mme mot, en France on "gagne son pain". A titre indicatif, la consommation par tte de viande de boucherie en France tait de 22 kg par an en 1985, contre 46 kg de pain (INSEE). Par contre le prix de vente de la viande, qui reflte sa valeur dans notre socit, est nettement plus lev que celui du pain. Nous pouvons donc penser que le dictionnaire nous fournit un indicateur de la saillance des traits des reprsentations plutt que des comportements rels. Ici apparat un certain dcalage avec la version extrme de notre thorie qui prtendait que le monde des reprsentations et le monde "rel" ne font qu'un. On voit poindre une caractristique intressante des reprsentations, qui tendrait surestimer certains traits saillants : l'importance subjective de certains objets est hors de proportion avec leur quantit objective. Pour dire les choses autrement, le langage nous fournit une perspective des objets du monde dforme par rapport des mesures quantitatives. C'est un problme bien connu en cartographie : les projections du globe sur une surface plane ne respectent pas les distances que l'on mesure dans l'espace tridimensionnel, et selon le lieu o l'on place le centre, la plante apparat reprsente diffremment. Ainsi, les cartes japonaises, qui placent le Japon au centre, sont diffrentes des cartes franaises o la France est au centre. On comprend que la viande, qui joue un
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grand rle culturel, voie sa place plus importante dans une reprsentation culturelle que dans une reprsentation conomique o les fculents, par leur tonnage, occuperont la premire place94. Les traits caractristiques de la classe NOURRITURES dcrivent des aliments de base plutt que des prparations cuisines. C'est sans doute d un effet mcanique de la maille smantique (plus un trait dcrit des objets du monde un niveau de dtail fin, plus il voit son usage en concurrence avec les autres traits qui dcrivent la maille un mme niveau, et sa frquence d'utilisation est d'autant plus faible). Saucisson, gteau et potage chappent ici cette rgle, mais c'est probablement par accident. Il est noter cependant que plat, qui aurait pu apparatre typique de cette classe, a sans doute t victime de sa polysmie et s'est trouv entran dans la classe REPAS, par les arts de la table. On notera aussi l'absence de structuration dans l'ordre d'nonciation des aliments. Nous verrons dans le chapitre suivant que, dans la version pragmatique des reprsentations, il n'en est pas de mme et qu'ils suivent au contraire une syntaxe trs rigide. On notera enfin le mlange des aliments avec les traits dsignant le systme culinaire. Contrairement ce que l'on aurait pu penser en lisant Levi-Strauss, il semble que, mme dans le pays de la gastronomie, la cuisine ne forme pas un systme suffisamment puissant pour que son paradigme se dgage de manire autonome des produits comestibles sur lesquels elle exerce sa loi. Vu de loin, la cuisine n'apparat que comme une partie du systme de modification des produits de base qui constituent l'environnement biologique. Cependant l'analyse fine des cooccurrences montre que les lois dgages par les anthropologues se retrouvent quand mme valides dans le corpus. On voit par exemple que les cooccurrences significatives du trait "bouilli" (ici suivies de la valeur de leur chi2 -ddl. =1-) concernent des aliments moins valoriss que les cooccurrences du terme "rti", qui correspondent galement des connotations plus festives, et plus proches du cru comme le prvoit le triangle culinaire de LeviStrauss :
bouill+ (8927) ; potage (188) ; soup+ (182) ; trempe+ (59) ; lait+ (51) ; tranch+ (51) ; lgum+ (38) ; cuire. (34) ; eau (26) ; mil+ (24) ; aliment+ (23) ; portion< (16) ; prix (15) ; vieill+ (15) ; couper. (14) ; pain+ (13) ; mettre. (11) ; enrichi+ (7) ; peau (7) ; tartine+ vgtal+ (6). (97) ; viande+ (35) ; liquide+ (16) ; maigre+ (13) ; taille+ (6) ; feu (6) ; (78) ; sucre+ cuire. (19) ; (15) ; (11) ;
rot+ (8927) ; dessert+ (203) ; lgum+ (128) ; plat+ (90) ; froid+ ptisserie+ (78) ; viande+ (77) ; grill+ (71) ; potage (63) ; (45) ; salad+ (41) ; tranch+ (40) ; servir. (31) ; oeuvre+ (28) ; (28) ; entre+ (24) ; franc+ (21) ; avantage+ (19) ; chaud+ rgal+ (19) ; vin (18) ; brl+ (16) ; dernier+ (15) ; boeuf+ accept+ (14) ; compos+ (14) ; goinfre+ (14) ; soup+ (13) ; crot+
94 Le langage finit par reflter ces hirarchies symboliques. Ainsi, en France, sous l'Ancien Rgime, on "gagnait son
pain" ; puis est apparue rcemment dans la langue la notion de "gagner son bifteck" (Kaplan, communication orale, 1994).
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comport+ (10) ; bout< (10) ; entam+ (10) ; fromage+ (10) ; fruit+ (9) ; pain+ (7) ; garni+ (7) ; rgion< (7) ; supra (6) ; poisson+ (6) ; laiss+ (6) ; viv+ (6) ; feu (5) ; morceau+ (5) ; premier+ (5) ; fort+ (5).
Les dfinitions ayant engendr la classe sont, sans surprise, les noms d'aliments ; mais d'autres mots aussi y ont contribu, tant il est vrai qu'il est impossible de dfinir les oprations du champ du manger sans mentionner les comestibles. Ces parties des dfinitions ont donc naturellement ralli la classe.
*FRUIT_n_m, *VIANDE_n_f, *COUTEAU_n_m, *SALADE_n_f, *LeGUME_n_m_et_f, *DENT_n_f, *FROMAGE_n_m, *RATION_n_f, *SOUPE_n_f, *CONSERVE_n_f, *PaTISSERIE_n_f, *SAUCISSON_n_m, *POTAGE_n_m, *SUC_n_m, *MAIGRE_ADJ, *CHARCUTERIE_n_f, *DIGESTION_n_f, *TRANCHE_n_f, *kkk, *BOULE_n_f, *ALIMENTATION_n_f, *BOUILLIE_n_f, *MANGER, *BOIRE_v_TR, *GIBIER_n_m, *PaTeE_n_f, *LeVRE_n_f, *PAiTRE_v, *TARTINER_v, *TARTINE_n_f, *VIVRES_n_m_pl, *GROS_GROSSE_ADJ_AD, *CUISSON_n_f, *BOISSON_n_f, *BOUCHeE_n_f, *CARNASSIER_IeRE_AD, *MANGEOIRE_n_f, *RoTI_n_m, *FOURCHETTE_n_f, *AUGE_n_f, *BOUILLI_IE_ADJ_et_, *CARNIVORE_ADJ_et_n, *COMESTIBLE_ADJ_et_, *CROQUANT_ANTE_ADJ_, *ENGRAISSEMENT_n_m, *ENTONNER_v_TR, *INDIGESTION_, *PITANCE_n_f, *PReLEVER_v_TR, *NOURRITURE_n_f, *BEC_n_m, *MUSEAU_n_m, *MANGEUR_EUSE_n, *PAIN_n_m, *CANNIBALE_n_m, *CEINTURE_n_f, *CHAPON_n_m, *CROUSTILLER_v_inTR, *DIeTeTIQUE_ADJ_et_, *MORDILLER_v_TR_et_, *RUMINER_v_TR, *TOAST_n_m, *tHe_n_m, *SANDWICH_n_m, *ALIMENT_n_m, *NOURRIR_v_TR, *PIeCE_n_f, *PaTURE_n_f, *PORTION_n_f, *DENReE_n_f, *EMPaTER_v_TR, *DePECER_v_TR, *GRIGNOTER_v, *GARNIR_v_TR, *RAFRAiCHIR_v_TR, *ESTOMAC_n_m, *GALETTE_n_f, *MANGEAILLE_n_f,
6534 1331 viande (de boucherie) griller, braiser. viande hache. > hachis. farce de viande. viande en sauce. viande panne (> panure). 2613 1281 soupe au vin, soupe au perroquet, perroquet: tranches de pain trempes dans du vin. 2617 1281> garbure, minestrone, potage. soupe au pain. > panade. soupe aux lgumes. soupe aux choux (2), aux poireaux, aux pommes de terre.
VI.2.2.4.
REPAS
Cette dernire classe du PDB s'est pure, elle aussi, en perdant certains aspects non strictement lis la commensalit. Les aspects sociaux plus gnraux sont alls rejoindre d'autres classes priphriques. Repas et table dominent largement les traits typiques (ici, ceux dont le chi2 >20).
repas+, table+, restaur+, plat+, dne+, cuisin+, djeuner, invit+, serv+, buffet+, vaissel+, servir., cantin+, festin+, couvert<, fte+,
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caf+, menu+, noce+, nappe+, hosti+, gastronom+, soir+, heure<, assiette+, communi+, coll+, mange+, ensemble, th+, convive+, soup+, tasse+, gala+, rcept+, jour+, entre+, dessert+, offic+, serviette+, cher+, spcial+, paye<, prpar+, lger+, carte+, pice+, on, frugal+, gnral+, nuit, mettre., boisson+, rgion<, cours, verre+, METONYMIE, hte+, milieu+, ou, f, grand+, aprs, chez, rcipient+.
Le repas apparat caractris par des marqueurs temporels dans la journe (dner, djeuner, soir, heure, jour, nuit, milieu, aprs,...), par son contenu social (invits, coll+, convive, hte, chez.), et technique : arts de la table (plat, buffet, vaisselle, couvert, nappe, assiette, tasse, serviette, pice, verre), les mets, le lieu. La classe a des connotations collectives (ensemble, coll+), qui apparaissent notamment par de nombreux noms d'occasions rituelles (fte, caf, noce, communion, rception, mariage...). On remarquera le caractre mtonymique important des traits : le repas est souvent dcrit par l'un de ses composants : caf, th, buffet, ... Ce caractre mtonymique apparat d'ailleurs en clair avec la prsence du mta-trait METONYMIE qui marque ces emplois dans le dictionnaire. Les dfinitions qui ont constitu la classe REPAS sont les suivantes :
*TABLE_n_f, *REPAS_n_m, *BUFFET_n_m, *PLAT_PLATE_ADJ_et_, *RESTAURANT_n_m, *COUVERT_n_m, *CANTINE_n_f, *DeJEUNER_, *HORS_D_OEUVRE_n_m_, *CUISINE_n_f, *HOSTIE_n_f, *VAISSELLE_n_f, *METS_n_m, *DiNER_n_m, *MENU_n_m, *SOUCOUPE_n_f, *SOUPER_n_m, *TASSE_n_f, *NOCE_n_f, *ENTReE_n_f, *SERVICE_n_m, *FESTIN_n_m, *POPOTE_n_f, *NAPPE_n_f, *PETIT_DeJEUNER_n_m, *SUCRIER_eRE_ADJ_et, *CONVIVE_n, *GALA_n_m, *ReGAL_n_m, *ReVEILLON_n_m, *PLATEAU_n_m, *VERRE_n_m, *INVITER_v_TR, *BOMBANCE_n_f, *COLLATION_n_f, *EN_CAS_ou_ENCAS_n_, *FESTOYER_v, *GASTRONOMIQUE_ADJ, *RESTAURATEUR, *RESTAURER_v_TR, *DiNER_v_inTR, *COMMUNION_n_f, *CReMAILLeRE_n_f, *tHe_n_m, *CHeRE_n_f, *EUCHARISTIE_n_f, *ReCEPTION_n_f, *GOuTER_n_m, *DESSERT_n_m, *SOUPER_v_inTR, *SERVIR_v, *PIeCE_n_f, *SOUPE_n_f, *MIETTE_n_f, *BLe_n_m, *CONVIER_v_TR, *MANGER, *APeRITIF_IVE_ADJ_e, *GALETTE_n_f, *ReGALER_v_TR.
On retrouve ici ce qu'on a dit sur les proprits de la reprsentation comme combinaison de traits concrets, qui facilite leur mise en oeuvre. Il est manifeste que chaque description est en mme temps ici une prescription (comment servir, quels couverts utiliser, quels invits, quelle heure), car le repas comprend un large ensemble de rgles implicites, c'est un comportement trs structur par des rgles prescriptives (Grignon, 1993). Une analyse plus fine ferait apparatre des noyaux oprationnels, dont une dfinition brute nous donnera une ide :
1. PETIT-DJEUNER n. m. _ Repas du matin, le premier de la journe. (On crit aussi petit djeuner.) - REM. Ce repas se nommait djeuner, celui du milieu du jour s'appelant dner, usage encore vivant rgionalement. > Djeuner. Prendre du caf au lait, du caf, du th au petit-djeuner. Le pain beurr, les croissants du petit djeuner (en France). Petit-djeuner anglo-saxon (> Breakfast), allemand, nordique..., comportant souvent oeufs, charcuterie, fromage, etc. - (Terme de restauration, adapt. angl.) Petit djeuner continental : dans les pays o le petit djeuner est copieux et vari, Petit djeuner simple, la franaise. - Abrv. fam. : petit-dj'.
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2. PETIT-DJEUNER v. intr. _ Fam. Prendre le petit-djeuner. On a petit-djeun huit heures.(Le Robert lectronique)
La description de l'objet repas -petit_djeuner nous fournit ici ses contenus pragmatique et circonstanciel. Pour "petit-djeuner" (la verbalisation du substantif est en elle-mme un exemple du mcanisme d'enchanement), on va PRENDRE certaines NOURRITURES (caf au lait, caf, th, pain beurr, croissants...), dans certaines circonstances (le matin). Les convives ne sont pas spcifis. C'est parce qu'ils ne sont pas ncessaires. Par contre, dans un banquet, ou un gueuleton, ils sont une partie essentielle de l'objet et figurent alors dans l'articulation. Nous reviendrons sur cet aspect pragmatique. On voit donc ici comment les classes dgages forment sens localement. D'une manire plus gnrale, on remarquera la prsence de traits polysmiques comme plat, cuisine, souper, communion. La polysmie de ces traits provient souvent de la conscration par l'usage d'une mtonymie construite dans le contexte du noyau smantique de cette classe (le repas). Par exemple, c'est dans le cadre du repas que l'assiette (plat) peut en venir dsigner son contenu alimentaire. On ne sera donc pas surpris de constater que les divers sous sens de ces mots polysmiques appartiennent bien chacun de plein droit au paradigme smantique du repas. Ceci nous montre encore quel point la langue est la partie discursive d'un corpus cohrent : l'univers reprsentationnel du sujet, qui se construit dans les pratiques. Quelques uce typiques :
95 2501 au buffet; salle manger. manger la table d'hte (6). manger la carte, prix fixe, au menu. 8225 2501 restaurant prix fixe (> menu), o l'on mange la carte. plat du jour, menu, supplments d'un restaurant. 8262 2501 de gala: qui constitue un gala, une fte exceptionnelle. soire, rception, reprsentation de gala. un dner de gala. habit, tenue de gala. 6627 2431 (dans un restaurant). menu touristique, gastronomique. menu prix fixe (oppose repas la carte). manger au menu. prendre le menu. 4699 2401 table d'hte: table ou plusieurs personnes runies mangent prix fixe, dans une auberge, une htellerie, une pension de famille et certains restaurants ( garon, 25). 8427 2381 nappe blanche, nappe de couleur, nappe carreaux; nappe brode, damasse ( couvert, 16). nappe pour 4, 6, 12; couverts. nappe th. 614 2341 il a tout bouff. il n'y a (y a) plus rien bouffer. bouffer au restaurant, la cantine. viens bouffer chez moi. je t'invite bouffer. 832 2341 la grande bouffe, film de Marco Ferreri. la bouffe!: venez manger! 2. FAM. aliment qu'on sert aux repas. prparer la bouffe.
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Avec les deux dernires classes, nous abordons les aspects priphriques de la reprsentation. L'interprtation est beaucoup plus dlicate, car ces parties n'appartiennent pas au PDB. D'abord elles sont moins stables statistiquement (des variantes jouant sur les paramtres techniques de l'analyse en modifient le dcoupage). Il faut rester trs prudent, d'autant que les sorties informatiques sous forme de texte sont un matriau trs projectif quand il est ambigu. Ensuite, ces classes contiennent un mlange de paradigmes locaux, qui ne sont ici lis entre eux que par le lien commun qu'ils ont au PDB. Techniquement, la mthode est donc moins licite pour les expliciter, puisqu'il ne s'agit pas d'associations directes. Ceci ne remet pas en cause le lien que ces notions ont avec le PDB ; simplement il faut rester mesur et ne pas considrer ces classes comme des noyaux durs, mais comme ce qu'elles sont : un agrgat de connotations fortement lies au PDB.
VI.2.2.5.
On rcupre ici des extensions du PDB la vie de relation en gnral. Comme nous l'expliquerons dans la section suivante, le paradigme d'incorporation sert de modle une grande quantit d'actes de la vie quotidienne, parmi lesquels les plus importants sont l'apprentissage, le jugement, et la rgulation des relations en groupe. On peut distinguer deux actualisations actives dans la construction de cette classe. La premire est simplement le principe d'incorporation (l'objet consomm s'intgre l'tre) que l'on pourrait appeler paradigme d'assimilation (en ayant soin de n'entendre par l que la gnralisation de l'incorporation des traits ou valeurs non comestibles). Le champ d'application le plus saillant de ce paradigme est l'assimilation de la connaissance. La seconde actualisation lie, assimile, le bon l'utile. Elle est fortement charge d'affects hdoniques, actifs dans les mcanismes d'apprentissage, et son champ d'application se trouve dans le mcanisme de jugement et de choix. Notons que Chiva (1979, 1985, 1987) avait dj mis l'hypothse que le jugement moral pourrait prendre son origine dans le jugement gustatif ; comme le suggre le fait que les mimiques faciales licites par le sucr et l'amer correspondent celles qui accompagnent les jugements moraux positifs ou ngatifs. La vie de relation tant par construction un tout complexe dans lequel interagissent tous les niveaux, il est extrmement difficile de dmler dans le corpus discursif, comme dans le corpus praxodiscursif qui le sous-tend, ces diffrentes articulations (connaissance, jugement, dcision). C'est prcisment la faon de les assembler qui constitue un ensemble de rgles de vie ; et c'est bien cet ensemble complexe qui sous-tend la construction de cette classe rassemblant la connaissance et l'thique. La gnralit de la problmatique existentielle qui sous-tend cette classe nous fait prdire qu'on retrouvera cette problmatique sous une forme ou sous une autre dans la plupart des analyses
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de reprsentations de sujets vitaux travers des corpus issus de dictionnaire95. On trouvera en annexe 5 une autre analyse effectue sur le mme corpus aprs rduction par un analyseur syntaxique qui, avec un nombre de classes plus grand, propose un dcoupage plus fin qui segmente cette classe, et dont voici l'arbre pour mmoire (voir l'analyse complte en annexe 5). : Arbre de la classification descendante effectue sur le corpus rduit par analyse syntaxique
Libido
agir contenu
Repas
Vivre
.
dcision
instrument
Nourritures
Bon
Prendre
Bouche
Remplir
Les traits les plus saillants de la classe existentielle prsente ici (chi2>20) sont :
connatre., bon+, sentir., aim+, agrable+, emploi+, got+, possed+, vivre., est, je, vie, ducation, apprci+, ne, ide+, joui<, femme+, esprit+, juge<, il, beau+, me+, amer, apprendre., suivre., moral+, riche+, social+, vit, pas, caracter+, que, ressentir., savoir, socit+, cet, charmant+, corromp+, accueil, dieu+, exquis+, coeur, ouvrage+, valeur<, sentiment+, c'est, vous, assimil+, adopt+, passion<, affect+, ai, musique, sens, ador+, habit+, intre<, nature, instinct+, homme+, qualit+, travail+, verbe, inf+, fill<, ce, humain+, recevoir., enfant+, me, chose+.
D'une manire gnrale, les chi2 plus faibles des traits principaux montrent que la classe est moins type que celles du PDB ; c'est en partie d la taille importante de la classe, mais ce facteur n'explique pas tout. Les dfinitions qui ont construit la classe correspondent en gnral des concepts abstraits :
95 Ou dans l'analyse approfondie de reprsentations par la mthode d'associations libres. Par exemple, dans l'tude de
Flament sur l'argent, on trouve de telles catgories existentielles (Flament, 1992, p. 204-205)
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*VIVRE_v, *SENTIR_v_TR, *GOuT_n_m, *CONNAiTRE_v_TR, *POSSeDER_v_TR, *AIMER_v_TR, *AGReABLE_ADJ, *FORMER_v_TR, *eDUCATION_n_f, *JOUIR_v_TR_ind, *CORROMPRE_v_TR, *RICHE_ADJ_et_n_m, *PASSION_n_f, *APPRENDRE_v_TR, *INSTINCT_n_m, *ASSIMILER_v_TR, *EMPLOYER_v_TR, *APPReCIER_v_TR, *ESSAYER_v_TR, *RESSENTIR_v_TR, *HoTE_HoTESSE_n, *BESOIN_n_m, *EXQUIS_ISE_ADJ, *RECEVOIR_v_TR, *ACCOMPLIR_v_TR, *ADOPTER_v_TR, *ACCUEIL_n_m, *PRIVATION_n_f, *COMMODITe_n_f, *CONVIVIALITe_n_f, *CURE_n_f, *ASSIETTE_n_f, *PRENDRE_v, *GOuTER_v_TR_et_inT, *ADORABLE_ADJ, *CALORIE_n_f, *CHARMANT_ANTE_ADJ, *SAVOURER_v_TR, *ReGIME_n_m, *NOURRIR_v_TR, *COMPLET_eTE_ADJ, *ABSTRAIRE_v_TR, *DeGUSTER_v_TR, *CHOISIR_v_TR, *SERVIR_v, *DeLICIEUX_EUSE_ADJ, *INTeGRER_v, *MORT_n_f, *INCLINATION_n_f, *ATROPHIE_n_f, *AUSTeRITe_, *DISSIPER_v_TR, *FORTIFIER_v_TR.
On notera d'abord le caractre gnral, et souvent abstrait des traits (connaitre., sentir., emploi+, vie, ducation, ide+, esprit+, apprendre. moral+, social+, savoir, socit+, dieu+, ouvrage+, valeur<, sentiment+, sens, habit+, intre<, nature, instinct+, homme+, qualit+, travail+, verbe, humain+, recevoir., chose+, monde, mot+, absolu+, langage, formule+, abstrait+, savoir., pouvoir) mais galement leur connotation positive (bon, aim+, agrable+, apprci+, joui<, beau+, charmant+, exquis+, ador, bonheur, plaisant<, bien+, plaisir<, avantage+, mieux...) Les deux domaines (connaissance et thique) que nous avons voqus apparaissent assez clairement. La connaissance apparat essentiellement avec la connotation d'apprentissage : ducation, apprendre., assimil+, adopt+, recevoir., enfant+, tud+, matr+, exerc+... Les aspects thiques sont centrs sur la vie en socit : moral+, social+, socit+, dieu+, travail+, nous, pays.... On notera ici la prsence de la femme, de l'enfant et de l'homme, qui apparaissent dans des contextes gnraux d'ducation, d'espce, et non pas avec la connotation sociale qui, elle, est plus caractristique de la classe REPAS. Le lien organisateur est celui de la vie des tres humains : vivre., est, je, vie, femme+, socit+, nature, instinct+, homme+, fill<, humain+, recevoir., enfant+, monde, exist+... Il s'agit d'tre-aumonde, et l'on conoit qu'il s'agit d'une problmatique existentielle la fois vaste, complexe, et difficile rsumer. Elle est notamment lie l'aspect socialisant de l'alimentation dans sa fonction de partage rgulateur (Fischler, 1990, p. 372) Nous y reviendrons dans l'interprtation gnrale. Qu'il suffise de retenir ici que les noyaux priphriques mettent le PDB en connexion avec une problmatique existentielle plus vaste, qui nous rappelle "qu'il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger" (Molire) : manger n'est qu'une pratique locale qui doit tre resitue dans le cadre plus large de la vie de relation. Voici quelques uce typiques :
6821 3291 adolescent form, jeune fille forme > nubile. elle n'est pas encore forme. elle est peine forme. avoir le jugement, le got, l'esprit form. 7342 3291 tre en bon tat, en bonne forme. dispositions de l'me, de l'esprit, du coeur). 2. (qualits morales:
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7363 3261> femme (I., C.). un bon enfant (VX cause de bon enfant, ci dessous). BON ENFANT n. m. un bon enfant. ADJ. invar. > bon enfant. 7389 3261 Dieu est infiniment bon. le Bon Dieu (emploi fige). > dieu (49 et . en interj. bon dieu! > dieu. 6167 3241 endroit aim. saison aime. des lieux si aims. aim de, par; les acteurs aims du public. bien aim. > bien aim. 7344 3241> humain, sensible. LOC. bon coeur. > coeur. bon sens. > sens. bonne composition. bonne humeur. vivre en bonne intelligence avec qqn. 7365 3241 un bon vivant, qui prend la vie du bon ct. > bon vivant. un bon drille. > joyeux. gens de bonne compagnie. > agrable, aimable. 7434 3241 femme), bonne grce, bonne main, bonne maman, bon papa, bon sens (V. sens), bonsoir, bon vivant. V. 6114 3231I. 1. avoir un sentiment d'adoration, d'attachement pour (un tre physique ou moral). > adorer, idoltrer, vnrer. aimer Dieu. 6132 3231 aimer bien, aimer beaucoup, s'opposent aimer, dans ce sens et relvent du sens 2, quand le compl. est un nom de personne. 6146 3231 j'aime assez, j'aime bien, j'aime beaucoup, je n'aime pas bricoler. LITTER. AIMER (suivi de l'inf.): se plaire . 6149 3231 VIELLI ou LITTER. aimer de;: aimer ou aimer . aimer que; (suivi : trouver bon, avoir pour agrable. 6737 3231 adopter une mode. adopter un ton qui n'est pas naturel. > employer. adopter un langage, des mots nouveaux. 3640 3221 2. LITTER. got corrompu, jugement corrompu. > faux, mauvais (got).(moral). plus COUR. une jeunesse corrompue. 1438 32011. RELIG. et VX. (en parlant de la divinit). digne d'tre ador. Dieu adorable! l'adorable bont de Dieu. 1448 3201 > agrable, aimable, beau, captivant, intressant, merveilleux, plaisant, ravissant, sduisant. paysage, site charmant. 3092 3201 il n'arrive pas assimiler Hegel, le style de Mallarm, de Lacan. il a beau tout savoir par coeur, il n'a rien assimil. 3642 3201 la nature humaine est corrompue. > bas, mauvais, vil. socit corrompue, civilisation corrompue. > Dcadent.
Ici plus qu'ailleurs, nous recommandons une lecture impressionniste des aides linterprtation (listes de mots et u.c.e. typiques), tant les uce sont ambigus prises une par une. VI.2.2.6. REMPLIR
Cette classe est, comme la prcdente, priphrique. On ne s'tendra pas longuement ici sur son commentaire. Disons simplement qu'elle tourne autour de la notion de rpltion et de dpense. La rpltion est un facteur critique dans l'acte alimentaire, et ce d'abord parce qu'elle apporte la satisfaction, avec des connotations positives, qui ont t bien dveloppes par les psychanalystes (on consultera avec profit ce propos Anzieu ( (1974). Ensuite, parce quelle a des fonctions physiologiques largement dcrites par les nutritionnistes, et les neurophysiologistes. On ne s'tonnera donc pas de retrouver ce noyau de sens dans l'analyse du Robert.
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La classe avec ses deux aspects de rpltion et de dpense, pose une problmatique de gestion des flux, qui oppose le remplissement (remplir, approvisionner, emplir, imbiber, plein, fortifier, imprgner...), et l'acte inverse, dpense, consumation et destruction. Tout se passe autour du point d'quilibre, signal par une saturation et un sentiment de plnitude. Nous l'interprtons comme une gnralisation abstractive de la sensation de rpltion alimentaire, qui signale sur le plan comportemental le dbut d'un arrt, puis d'une inversion du processus d'incorporation. On comprend que ce noyau puisse engendrer des problmatiques morales, dans la mesure o il dbouche sur la construction de rgles du type "pas trop". Il fixe une limite, un quilibre, dont le dpassement peut tre destructeur de l'enveloppe de l'tre, par dfaut, ou par excs. Il est mme probable que l'on a ici le germe de la notion morale d'excs :
" (...) le "corps" mme de la notion d'excs se nourrit en priorit des images lies aux consommations alimentaires pour tre parlante, persuasive : de faon implicite tout excs a voir avec le plaisir du manger et du boire, dont la placide obscnit enfantine menace l'exercice vigile de la conscience" (Nahoum-Grappe, 1991)
On retrouve ici un archtype ancien, celui de la mesure, du juste milieu, qui voque aussi la problmatique que Freud avait associe au stade anal, et sur laquelle nous reviendrons dans l'analyse gnrale avec la notion de dpense chez Bataille. Voici les traits typiques :
rempl+, puise+, encombr+, ronge+, sature+, consum+, dtruire., approvisionn+, sujet+, absorb+, empli+, imbibe+, vide+, feu, plein+, farci+, bourr+, chose+, complet+, abreuv+, fatigue+, fortifi+, imprgn+, voiture+, dvorer, consomm+, n, placer., garni+, occup+, eau, entier+, gonfl+, rendre., fonction+, brl+, pron+, jusque, gorge+, discours, temps, user., article+, accompli+, trop, air, abstrait+, ses, marchand+, ADJ, soul+, pass+, dissip+, compl+, son, force+, sang+, truffe+, dpenser, vill+, entam+, quantit+, se, CONTR, fer, dvor+, muni+, dpense+, perdre., tout, tte, dsign+, coeur, fort+, livre+, marche+, racine+, ravitaille+, charge+, bouff+, anal.
La prsence de traits opposs, d'ailleurs marque par le mta-trait CONTR. est caractristique d'une telle problmatique. On conoit que cette classe soit instable, puisqu'elle a aussi des adhrences avec la notion de dcision, et par ailleurs avec la prise. Les entres de dictionnaire qui ont le plus contribu la constitution de la classe REMPLIR sont les suivantes (chi2 dcroissant) :
REMPLIR_v_TR, *ePUISER_v_TR, *ENCOMBRER_v_TR, *SATURER_v_TR, *RONGER_v_TR, *APPROVISIONNER_v_T, *CONSUMER_v, *ABREUVER_v_TR, *ikkk, *BOURRER_v, *FARCIR_v_TR, *ACCAPARER_v_TR, *ALOURDIR_v_TR, *SURCHARGER_v_TR, *ABSORBER, *CONSOMMER_v_TR, *BOUFFER_v_TR, *SOuLER_ou_VX_SAOUL, *BRuLER_v, *GARNIR_v_TR, *DENSE_ADJ, *EXPeRIMENTER_v_TR, *EMPLIR_v_TR, *DISCOURS_n_m, *GONFLER_v, *ENTAMER_v_TR, *USER_v, *FORTIFIER_v_TR, *COMPLET_eTE_ADJ, *GORGER_v_TR, *DeVORER_v_TR, *RAVITAILLER_v, *GAVER_v_TR, *NUTRITION_n_f, *CASSER_v, *GOSIER_n_m, *IMPReGNER_v_TR, *BOIRE_v_TR, *AVIDE_ADJ, *DISSIPER_v_TR, *PLEIN_PLEINE_ADJ, *ALIMENTER_v_TR, *RAFRAiCHIR_v_TR, *DePENSER_v_TR, *CREVER_v, *UTILISER_v_TR, *MaCHER_v_TR.
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4377 5391 7. qui n'a plus de place disponible. > bond, bourr, charg, plein, rempli, surcharg.
Pour conclure, on peut remarquer que l'analyse complte livre un schma pragmatique plus riche que le corpus de base. "Manger" d'aprs le Grand Robert : les classes replaces dans un cadre conceptuel
(finalits)
REMPLIR VIVRE
(opration)
PRENDRE
(sujet)
LIBIDO REPAS
(objet)
NOURRITURES
(modalits)
Les finalits sont ici explicites. Nous voyons qu'on peut en distinguer une immdiate (REMPLIR) et une plus gnrale (VIVRE).
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Comme les classes correspondent des cognmes, plus qu des mots, nous pouvons imaginer que, subjectivement, larticulation entre cs lments du point de vue du sujet culturel ressemble quelque chose comme : "Manger" d'aprs le Grand Robert : les classes en vue subjective
remplir
vivre
libido
prendre
nourritures
repas
Cette premire application de notre mthode un corpus d'associations libres montre que la mthode, et les techniques affrentes, sont bien adaptes la thorie. Nous avons effectivement pu faire merger, par analogie et contraste, les noyaux de base. Ceux-ci sont clairs, et leur articulation fait sens. Les techniques d'analyse du discours, loin de s'opposer la thorie des reprsentations sociales, en sont donc bien au contraire un complment utile.
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O l'on commente, la lumire de la littrature, la structure de la reprsentation qui a merg de l'analyse. O l'on dcouvre que cette structure rvle une vritable archologie culturelle. O il s'avre que, dans le cas particulier que nous tudions, les rsultats sont galement porteurs de confirmations empiriques de certaines hypothses classiques en psychologie et en sociologie, notamment que : a) le stade oral est caractris par une ambivalence, et porteur d'un caractre agressif comme le pensaient Freud et Spitz ; b) le langage contient la trace de processus de pense anciens ou primitifs et joue bien le rle d'une mmoire collective y compris pour certains aspects inconscients comme le pensaient Durkheim, Halbwachs et Jung ; c) les reprsentation sont formes partir des sensations comme le pensaient Spinoza et Lamarck.
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VII.
La premire constatation que l'on peut faire est que l'analyse qui vient d'tre prsente au chapitre VI. nous restitue une structure de MANGER conforme au sens commun. Que le sens commun y trouve son compte est satisfaisant. Mais il y a plus.
Cette anatomie de la reprsentation sociale que nous dcouvre l'analyse nous livre, d'une certaine manire, son ontogense. Sur le squelette, aisment identifiable, constitu par la prise alimentaire par le sujet affam (et nous dcouvrons combien cette expression scientifique vhicule un sens primitif bien rendu par l'tymologie du terme anglais intake), nous voyons dveloppe la chair sociale et culturelle qui l'habille.
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Pour comprendre cette ontogense, remontons donc d'abord ce noyau initial, au point de dpart, comme le recommandait Durkheim :
"Toutes les fois donc qu'on entreprend d'expliquer une chose humaine, prise un moment dtermin du temps -qu'il s'agisse d'une croyance religieuse, d'une rgle morale, d'un texte juridique, d'une technique esthtique, d'un rgime conomique - il faut commencer par remonter jusqu' sa forme la plus primitive et la plus simple, chercher rendre compte des caractres par lesquels elle se dfinit cette priode de son existence, puis faire voir comment elle s'est peu peu dveloppe et complique, comment elle est devenue ce qu'elle est au moment considr. Or, on conoit sans peine de quelle importance est, pour cette srie d'explications progressives, la dtermination du point de dpart auquel elles sont suspendues. C'tait un principe cartsien que, dans la chane des vrits scientifiques, le premier anneau joue un rle prpondrant." (Durkheim, 1912, 1991 p. 43)
Dans notre cas, le point de dpart est somatique. C'est sur l'acte nutritif primitif que se cre le noyau psychologique, puis la reprsentation sociale. Dans cette mthode de recherche des origines, les recommandations de Spitz rejoignent celles de Durkheim.
"le passage du somatique au psychologique est continu et (...) par consquent les prototypes des noyaux du moi psychiques doivent tre cherchs dans les fonctions physiologiques et le comportement somatique" (Spitz, 1968, p. 78-79).
L'homme, dans sa vie de relation, est d'abord une main et une bouche, comme en tmoignent la taille relative des projections corticales primaires de ces deux organes (cf. l'homuncule de Penfield, chap. V. 1. 1.). La bouche est une interface active avec le monde, contrairement aux autres organes des sens, qui sont sens unique. Comme l'crit Rozin (1990b): "presque toutes les transactions matrielles de l'extrieur vers le soi passent par une seule ouverture, la bouche, et prennent la forme de l'ingestion. La bouche est le principal organe incorporatif." A l'origine (remarquons en passant que ce n'est pas par hasard qu'on appelle "nourrisson" le nouveau-n) la fonction alimentaire est centrale, et donc structurante. C'est pourquoi "le groupe de comportements centr autour de la prise de nourriture" forme "un noyau du moi" (Spitz, 1968, p. 90). Bouche et main, ces deux organes interfaces avec le monde sont lis ds l'origine de la vie, comme l'a montr Spitz (1965, cf. supra, II. 2). Leur articulation initiale autour de la prise du sein, profondment charge en affects et intimement lie la dynamique motivationnelle de frustration/satisfaction, dont nous savons qu'elle est cruciale pour l'apprentissage, cre autour de l'incorporation orale un noeud liant motions, perceptions, et action.
"Chez le nouveau-n, la rgion orale et la cavit orale remplissent deux fonctions compltement diffrentes, l'une et l'autre d'importance capitale pour la survie. La premire est l'incorporation qui assure la survie physique de l'individu. La seconde est la perception qui commence chez le nourrisson aussi l'extrmit rostrale, dans la rgion orale et la cavit orale. A partir de l, la perception se ramifiera en cinq modalits excutives, le toucher, le got, l'odorat, la vue et l'oue. Par consquent, la reprsentation centrale de la rgion orale et pri-orale devient l'organisation adaptive la plus importante pour la survie de l'espce. Il n'est donc pas tonnant qu'elle devienne le champ d'activit des premiers processus dynamiques et de la premire activit pulsionnelle (...)." (Spitz, 1968, p. 64)
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La primaut de la fonction alimentaire fait que le mode d'apprhension sensorielle du monde reste marqu par une approche incorporative forte connotation alimentaire. La manire dont Freud (La ngation, 1925b) parle des processus de jugement est ce sujet significative. Elle prend d'autant plus de relief dans notre contexte si l'on considre, comme Spitz, que c'est au moment de la tte que l'enfant apprend reconnatre les objets extrieurs :
"Le juger est l'action intellectuelle qui dcide du choix de l'action motrice, met un terme l'ajournement par la pense et fait passer du penser l'agir. L'ajournement par la pense (...) est considrer comme une action d'essai, un ttonnement moteur avec des dpenses d'conduction rduites. Faisons rflexion : o le moi avait-il pratiqu auparavant un tel ttonnement, en quel endroit a-t-il appris la technique qu'il applique prsent au niveau des processus de pense ? Cela s'est produit l'extrmit sensorielle de l'appareil animique, au niveau des perceptions des sens. En effet, selon notre hypothse, la perception n'est pas un procd purement passif, mais le moi envoie priodiquement dans le systme de perception de petites quantits d'investissement au moyen des quelles il dguste96 les stimuli externes pour, aprs chacune de ces incursions ttonnantes, se retirer nouveau." (Freud, 1925b).
On comprend mieux la construction de la classe "BON" (sous-partie de la classe VIVRE) de l'analyse prsente en annexe 5, et le lien qu'elle entretient avec les mcanismes plus gnraux de jugement et de qualit. Nous avons dj voqu ces aspects de gense de la qualit (IV. 3.) en les reliant un pass prhistorique dans lequel l'Homme, apprenant distinguer les bons aliments des mauvais, crait par extension les catgories opratoires de bien, de mal, et de qualits. Cet apprentissage, chaque nouveau-n le refait au stade oral. D'ailleurs Freud (1925b) met l'incorporation l'origine de la fonction de jugement :
"La fonction de jugement a pour l'essentiel deux dcisions prendre. Elle doit prononcer qu'une proprit est ou n'est pas une chose, et elle doit concder ou contester une reprsentation l'existence dans la ralit. La proprit dont il doit tre dcid pourrait originellement avoir t bonne ou mauvaise, utile ou nuisible. (bertratung : transfert de sens ou traduction) : cela je veux l'introduire en moi, et cela l'exclure de moi. Donc : a doit tre en moi ou bien hors de moi. Le moi-plaisir originel veut, comme je l'ai expos ailleurs, s'introjecter tout le bon, jeter loin de lui tout le mauvais. " (Freud, 1925b).
Spitz va plus loin encore et considre que le complexe oral initial est un prcurseur de la notion de causalit.
"J'estime que la squence de la satisfaction qui suit les hurlements de la faim constitue la premire exprience laquelle nous pouvons faire remonter les dbuts de la catgorie idationnelle de la causalit" (Spitz, 1968, p. 116).
Cette hypothse est sduisante. Le fait que les trois polarits principales qui dominent, selon Freud (1915, p. 179) la vie animique, savoir les oppositions : sujet (moi) - objet (monde extrieur) ; plaisir - dplaisir ; actif - passif se trouvent prsentes ou en germe dans le paradigme de base, semble la conforter.
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Nous interprterons cela d'une manire plus gnrale, et aussi plus prudente, en disant que l'incorporation orale est une des premires expriences concrtes d'actualisation (si/alors) et d'enchanement de perceptions qui relient les actions et les sensations de l'individu sur le monde. C'est ce mcanisme gnral qui serait la source de la notion de causalit. Il n'est pas certain que l'alimentation soit le seul prcurseur de cette notion. On peut mme penser que toute exprience associative, qui implique des objets extrieurs dans l'apprentissage d'une boucle rflexe, participe la mise en place de ce mcanisme d'actualisation comme systme de pense. Les travaux des pdopsychiatres et des thologistes de l'enfant ont montr qu'il existe d'autres noyaux structurants, et en particulier le processus d'attachement au parent qui sert de rfrence sociale (Bowlby, 1969). Cyrulnik (1991) donne des exemples de construction du sens partir d'autres comportements lmentaires (par exemple, la station debout, le sourire)97. Le rpertoire comportemental inn se trouve rapidement, par la vie de relation, intriqu dans un systme smantique par lequel nous percevons et interprtons le monde. Par exemple, un rpertoire complet de mimiques faciales parfaites existe chez le nouveau-n, inn et antrieur toute communication (Challamel et Lahlou, 1984). Ces mimiques sont probablement lies de manire inne des affects, des sensations ou des motions. Ceci a pu tre dmontr notamment en ce qui concerne le sucr et l'amer (Steiner, 1977, cit par Stellar et al. 1980 ; Chiva 1985). Elles constituent un alphabet de touches qu'il ne reste plus qu' connecter des expriences sensorielles et de communication interpersonnelle pour construire notre univers praxo-discursif ; et sont sans dout rutilises pour exprimer ultrieurement des sentiments moraux plus labors (Chiva, 1985, 1987).
Comme l'alimentation se trouve tre pour nous l'un des premiers processus vitaux qui produit des comportements observables, il est naturel que nous ayons tendance lui attribuer une part importante dans l'pigense. C'est travers elle que le nourrisson commence se distinguer visiblement en tant que sujet agissant et faisant preuve d'une pulsion propre. Cette probable surestimation est sans doute renforce dans notre cas puisque l'alimentation est dans cette thse notre sujet central. Et l'on connat la tentation des chercheurs d'expliquer le monde entier partir de leur sujet minuscule. Tentation dont le biologiste Randolf Kirkpatrick, conservateur au British Museum de 1886 1927, spcialiste des Nummulites98, et crateur de la thorie de la "Nummulosphre" (le monde entier ne se serait construit que par accrtion de Nummulites !) est sans doute l'exemple le plus spectaculaire (Gould, 1980). Cependant l'efficacit des protocoles d'apprentissage fonds sur la rcompense alimentaire (chez l'animal) pour l'apprentissage des
97 Notons cependant que la rfrence parentale n'est pas forcment la plus efficace, les pairs semblant jouer un rle
nettement plus important par exemple dans la formation des prfrences alimentaires (Birch, 1980a, 1980b), ceci dpendant probablement du contexte socio-motivationnel (Birch et al. 1980).
98 Foraminifres de forme lenticulaire, prsents du Crtac l'Oligocne, dont les fossiles laissent des traces lenticulaires,
qui font qu'on peut effectivement imaginer en voir dans toute roche qui prsente des petits cercles dans sa structure.
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"qualits" (reconnaissance des formes) montre que les noyaux de raisonnement mis en place l'occasion de l'incorporation sont, sinon le premier moteur de la fonction de jugement, du moins un moteur puissant pour celle-ci, et qu'ils doivent souvent se surajouter d'autres mcanismes dans la construction des schmas d'apprentissage courants.
C'est cette pulsion d'action du sujet sur le monde dont nous voyons les premires apparitions dans l'incorporation alimentaire. La "prise" traduit l'action dirige du sujet sur l'objet, le mouvement par lequel il l'incorpore dans sa sphre personnelle : son corps d'abord, puis aussi ses extensions plus larges (esprit, possessions...). La prise est affirmation violente du moi par rapport au monde extrieur ; il en rsulte qu'elle contient une certaine agressivit99. C'est la trace de cette agressivit, conserve intacte par la culture, que nous retrouvons dans notre corpus, de mme que l'examen en coupe d'une perle rvle, conserv intact en son centre, le corps tranger autour duquel l'hutre a scrt ses couches successives de nacre100. La culture s'approprie certains fondements biologiques et construit ses propres structures sur ce substrat. C'est ce que Moscovici appelle l'hypothse ontologique :
99 Il est possible que ce caractre agressif de l'oralit soit plus ou moins marqu selon les cultures. C'est du moins ce que
suggre une analyse de la culture Dogon, o le sevrage est tardif (3 ans) et o les pulsions orales semblent canalises d'une manire diffrente (Parin et Morgenthaler, 1975). 100 Cette accrtion culturelle autour de noyaux comportementaux primitifs se retrouve dans l'analyse d'autres objets culturels ; on a remarqu le mme mcanisme dans l'analyse du phnomne sportif (Betbze, Lahlou et Maffre, 1987, pp. 63-68).
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"il y a un point singulier o la socit se substitue la nature, o l'volution sociale prend le pas sur l'volution bionaturelle. A cet endroit, les deux chanes de ralit se sparent tout en se continuant." (Moscovici, 1974, p. 290)
Par ailleurs, l'appropriation, parce qu'elle est exclusive, exclut l'objet saisi du monde et notamment de la proprit des autres. C'est ce que Proudhon (1840) avait bien saisi dans sa clbre sentence : "la proprit, c'est le vol". Sur le plan alimentaire, Fischler a finement saisi ce ncessaire sousentendu de la prise, en interprtant la mfiance qui entoure souvent l'individu obse comme la manifestation inconsciente du soupon qu'il a pris plus que sa part (Claude Fischler, communication personnelle). On retrouve donc dans le noyau oral primitif les lments constitutifs, archtypaux pourrait-on dire, de la reprsentation du manger. C'est une preuve concrte de l'ide de Rozin que "un certain nombre des caractristiques biologiques de l'omnivore humain, dans leur expression individuelle, sont transfres dans la culture" (Rozin, 1982, p. 227). Dans ce processus, "l'information provenant des caractristiques biologiques s'exprime dans les individus, s'institutionnalise dans la culture et se transmet aux individus chaque gnration". (Rozin, 1982) Schma simplifi de l'historique du flux d'information transmis par la culture (d'aprs Rozin, 1982)
Biologie
Individu
Culture
Individu
L'universalit de ces expriences de la premire enfance explique que nous retrouvions le mme paradigme sous toutes les latitudes. On comprend mieux la gense des archtypes de la psych collective que constate Jung :
"Tous les instincts fondamentaux, toutes les structures de base de la pense et du sentiment sont collectifs. Tout ce que les hommes s'accordent pour estimer gnral est collectif, de mme que tout ce qui est donn, compris, fait ou dit de faon commune ou courante." (Jung, 1933, 1964 p. 75) (...) L'uniformit universelle des cerveaux dtermine la possibilit universelle d'un fonctionnement mental analogue. Ce fonctionnement, c'est prcisment la psych collective. (Jung, 1933, 1964 pp. 6364)
Les universaux de pense seraient donc selon nous des universaux parce qu'ils sont lis une histoire psychophysiologique commune l'espce. C'est une ide qui avait dj t exprime par Moscovici :
"(...) tout ce qui est universel chez l'homme ou dans les socits est d'origine biologique et doit tre compris ou interprt en termes biologiques" (Moscovici, 1974, p. 289).
Pour cette raison gntique, ils sont partags par tous les reprsentants de l'espce et sont donc collectifs, au sens o nous avons expliqu qu'ils formaient un sous-syplexe du monde subjectif de chacun.
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Notre interprtation permet de conserver les dcouvertes exprimentales de Jung en faisant l'conomie d'une accumulation hrditaire de l'exprience qui aurait sdiment la psych collective, transmission dont Jung admet n'avoir jamais trouv trace.
"Ces images virtuelles sont comme le sdiment de toutes les expriences vcues par la ligne ancestrale ; elles en sont le rsidu structurel, non les expriences elles-mmes. C'est du moins ce que nous permettent de conjecturer nos connaissances dans leur tat actuel. (Je dois avouer n'avoir encore jamais trouv de preuves irrfutables tmoignant de la transmission hrditaire des images-souvenirs ; je n'en considre pas moins qu'en marge des sdiments collectifs, qui ne contiennent aucune particularit individuelle n'est pas absolument exclu que puissent exister aussi certains souvenirs individuels et hrits.) (Jung, 1933, 1964 pp. 143-144)
Il est satisfaisant d'expliquer l'universalit des archtypes de reprsentations par le fait quils seraient issus dune gense analogue (volution convergente). Par ailleurs, le fait que cette gense nous ramne l'apprentissage sensoriel est conforme une intuition philosophique ancienne que tout se ramne aux sensations. Celles-ci seraient aux ides ce que l'alphabet est aux textes. La structure combinatoire de cette construction se retrouve dans la description lamarckienne des ides. Lamarck (1820) distingue dans son analyse de l'intelligence plusieurs sortes d'ides : les simples, les complexes, et les ides d'imagination. Chaque objet est form par combinaison d'objets plus simples.
"L'minent phnomne organique qui constitue l'ide, est, dans sa source, le produit immdiat d'une sensation sur laquelle l'attention s'est fixe, et rsulte ncessairement d'une impression subsistante, faite dans l'organe qui est propre la recevoir. Cette impression n'est autre chose que la trace d'une image, celle de l'objet qui a donn lieu la formation de l'impression dont il s'agit. Or, chaque fois que le fluide nerveux, mis en mouvement, traverse toutes les parties de cette image, il y excite une sensation obscure ou un branlement particulier, qui se transmet aussitt l'esprit, au foyer o s'excutent les penses, les actes intellectuels. Ainsi, l'ide n'est autre que l'image obscure d'un objet, rapporte ou rendue prsente l'esprit de l'individu, chaque fois que le fluide nerveux, mis en mouvement, traverse les traits de cette image ; traits qui sont imprimes dans l'organe particulier, propre l'excution des actes d'intelligence" (Lamarck, op. cit. p. 291). "Les ides simples (ou primaires) sont celles qui ne se forment que par la voie des sensations remarques () on les acquiert ncessairement les premires, sans cesser d'en pouvoir acqurir de nouvelles, et () elles n'en exigent point d'autres pour leur formation" (Lamarck, op. cit. p. 261). () "les ides complexes de tous les degrs sont celles qui ne proviennent pas directement de la sensation, et qui sont essentiellement composes, parce qu'elles ne sont formes qu'avec des ides dj acquises ; () ces ides sont ncessairement postrieures celles qui proviennent de la sensation ; car les ides complexes du premier degr en sont immdiatement composes, tandis que celles des degrs suprieurs ne rsultent que de la combinaison de plusieurs ides elles-mmes complexes. Ainsi, les ides dont il s'agit, sont chacune le produit d'une opration intellectuelle qu'on nomme jugement ; et quoique ce jugement soit un rapport dcouvert entre les ides qui y furent employes, il est trs-expos manquer de justesse, relativement au sujet que l'on s'est propos de juger. Enfin les ides complexes n'offrant qu'un mlange de traits de diffrentes ides runies, l'image complique qui en rsulte, rappelle difficilement les ides particulires qui formrent ces ides complexes, et ne se fixe qu' l'aide d'une attention trs-profonde. Mais, pour le vulgaire, les ides complexes ne sont rappeles l'esprit qu'au moyen des noms qu'on leur a consacrs, que par des mots qu'on s'habitue prononcer, entendre,
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et qui, crits ou imprims, en obtiennent une forme physique ou des traits qui, par la sensation, peuvent tre tracs dans l'organe. C'est ainsi que le mot nature nous est trs-familier ; nous nous attachons moins nous rendre raison de l'ide-trs-complexe qu'il exprime, que du mot lui-mme dont nous nous contentons : il en est bien d'autres qui sont entirement dans le mme cas." (Lamarck, op. cit. pp. 261262).
Et donc, finalement, les ides sont toutes construites sur l'alphabet des sensations.
"Tout ide quelconque est originaire d'une sensation, c'est--dire en provient directement ou indirectement" (p. 294) () " En effet, toute ide, soit simple, soit complexe, rsulte d'une image trace ou imprime dans l'organe de l'entendement. Dans l'ide simple, l'image imprime est celle de l'objet qui a fait la sensation remarque ; et dans l'ide complexe, l'image se trouve compose de la runion de plusieurs autres qui y sont toujours trs-distinctes : en sorte que dans toute ide quelconque, on retrouve toujours les traits d'objets connus par la sensation".
L'analyse des dfinitions du Robert qui vient d'tre prsente claire le mcanisme de la combinaison de ces sensations qui avait t postul par Lamarck. Le mcanisme de constitution des reprsentations que nous apercevons est assez analogue celui de l'volution des espces. Dans celle-ci, l'existence un instant donn d'espces relativement stables et homognes rsulte de la confrontation d'un double mouvement. D'une part, les organismes tendent, lors de leur reproduction crer des formes nouvelles qui sont des variations provenant de combinaisons nouvelles de leurs signes constitutifs (les gnes), d'autre part les formes produites sont confrontes au reste du monde et les combinaisons qui s'avrent non compatibles sont limines. Un double mouvement d'accrtion et de simplification fait qu'une forme globale, articulation entre sensations lmentaires, se maintient dynamiquement dans un tat concret. Les reprsentations sociales ressemblent aux espces vivantes dans la mesure o elles sont constitues, elles aussi, de populations de reprsentations mentales individuelles qui prsentent chacune quelques variations phnotypiques mais restent en gros semblables au modle gnral de l'espce. Ce que nous considrons comme la reprsentation sociale est le modle gnral que suivent chacune des reprsentations mentales individuelles, c'est l'ensemble des caractres communs cette population d'objets mentaux. On peroit ici que ces objets mentaux sont bien constitus de signes issus des sensations, et que l'un des mcanismes qui permet leur forme d'tre stable au niveau individuel, c'est une constante confrontation avec l'environnement qui limite leur enveloppe combinatoire ce qui est efficace pour interagir avec le milieu. La reprsentation sociale doit, dans chacune de ses incarnations individuelles comme reprsentation mentale, tre adapte son environnement. Le fait que les individus soient confronts un environnement analogue explique en partie la ressemblance des diffrentes reprsentations individuelles, par un mcanisme d'volution convergente. Nous verrons plus loin que ce mcanisme d'volution convergente n'est pas le seul expliquer la similitude des reprsentations sur une population, mais ce qui est intressant ici, c'est ce mcanisme qui assure la prennit et la stabilit des reprsentations adaptes, qui est en quelque sorte auto-organisateur et tire sa stabilit de la stabilit du monde dont il est l'image pragmatique en creux. Nous n'avons pas trouv de bon modle physique de ce phnomne d'auto-organisation, dont l'exemple le plus clbre est sans doute celui
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des cellules de Bnard (structures dissipatives rgulires qui se forment dans l'huile de baleine chauffe, notamment dcrites par Prigogine et Stengers, 1979, p. 155). Essayons quelques mtaphores. Que l'on imagine un buis taill par un jardinier qui essaye de lui donner la forme d'un cne dcoratif. Sans cesse, il pousse de nouveaux rameaux au bout des ramures, sans cesse le jardinier les coupe selon une forme donne qui constitue une usure artificielle suivant une certaine enveloppe conique. Petit petit, le buis devient dense et pouse troitement l'enveloppe conique, sa surface le concrtise. Dans le dveloppement de la reprsentation, le mcanisme d'association et celui d'usure ne sont qu'une seule et mme chose que l'on pourrait appeler usage. C'est la mme matire qui use et construit, comme deux morceaux de pierre ponce frotts l'un contre l'autre finissent par prsenter une surface de contact plane dont la poudre commune a bouch les interstices. Cet usage engendre dans l'objet utilis ce que nous appellerons un trophisme, c'est dire une croissance structure par ce qui la nourrit (du grec trophos : nourriture). C'est ici un phnomne analogue celui de la croissance biologique que nous observons (la fonction cre l'organe, le fonctionnement l'entretient et le dveloppe, le non fonctionnement entrane sa dgnrescence). L'usage entretient l'organe dans une forme qui recouvre le plus exactement possible son enveloppe fonctionnelle. Nous aurons l'occasion d'observer des manifestations empiriques de ce phnomne au chapitre IX dans l'examen du lien entre reprsentations et comportements.
La primaut gntique de l'incorporation n'est pas suffisante pour expliquer l'importance de son influence dans la vie psychique. Il faut aussi tenir compte de sa permanence (on mange tous les jours). L'exposition rpte du sujet au paradigme prennise ce dernier. Si l'alimentation est importante dans la constitution de tant de mcanismes psychiques, c'est d'abord parce qu'elle est assez frquente pour pouvoir donner lieu un conditionnement durable, et ce d'autant qu'elle intervient systmatiquement dans un contexte de motivation intense (la faim) dont on sait qu'il favorise considrablement l'apprentissage, par opposition au conditionnement "neutre". C'est aussi, par rapport la respiration, un comportement non-continu (Blundell, 1979, 1981), suffisamment peu frquent pour qu'il continue tre isol en tant que tel, tandis qu'un comportement permanent devient un fond perceptif et n'est plus peru, par contraste, que lorsqu'il disparat. La socialisation de cette reprsentation intervient dans la relation avec la mre, dans la dyade. Notons en passant que Simmel (1908) qui a invent le terme de dyade, considrait que l'on pouvait y trouver le germe de toutes les relations sociales ultrieures (cit par Spitz, 1968, p. 10). Ds l'origine, le social est en germe dans le paradigme dassimilation.
Ce que nous livre l'analyse lexicale du sens commun public est donc d'abord un squelette correspondant, intact, un paradigme extrmement primitif, celui de l'incorporation orale. Il est
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tonnant de voir avec quelle violence ce paradigme est conserv sous-jacent dans le corpus en apparence trs polic du dictionnaire. Ce squelette est vritablement le noyau le plus proche de "manger". Rappelons que l'analyse faite en restreignant le corpus aux seuls analogues de premier niveau nous fournissait une segmentation en quatre classes, dans lesquelles on retrouve le DESIR, PRENDRE, NOURRITURES, et une quatrime classe essentiellement centre sur le REPAS correspondant aux "complments circonstanciels". On retiendra surtout que cette dernire est essentiellement constitue d'aspects sociaux. Dans cette analyse, la classe PRENDRE constituait plus de la moiti du corpus, ce qui rvlait son aspect central. Ce squelette est recouvert d'une chair constitue de rapports entre les termes ; ce sont des rapports internes la langue ou des rapports culturels. D'une manire gnrale, plus on tend le champ d'association, et plus le paradigme initial se transforme en un paradigme gnral d'apprhension du monde dans lequel on reconnat l'intention, l'action, l'objet, l'instrument, le contexte social et les enjeux moraux. Cette courte analyse a permis de faire ressortir directement un point central dans l'analyse de l'alimentation, comme nous allons le voir : le paradigme dassimilation. Nous n'avons fait que redcouvrir par une autre mthode une structure dj bien dcrite, notamment par Fischler (1990) : le principe dincorporation. Ceci valide notre mthode, et confirme des rsultats antrieurs que nous allons maintenant voquer.
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amricains appellent les allemands Krauts etc. (Fischler, 1990, p. 68). Les Srres du Sngal sont pour leurs voisins des gens du mil (Pennisetum) (de Garine, 1990, p. 1474). Les rgimes alimentaires sont en Inde un des moyens de sparation des castes (Rozin, 1990b). Nous reviendrons cet aspect socialisant de l'incorporation alimentaire. Mais cest dabord vrai au niveau individuel. A ce niveau, la prise alimentaire est schmatisable comme un processus, dans lequel la substance passe et se transforme travers des lieux successifs :
aliment --> ventre --> corps
pour sincorporer finalement au mangeur. Cest ce que lon appelle le principe dincorporation (Fischler, 1990). Cette transsubstantiation est simplement l'enchanement des trois lments principaux du paradigme sur le plan syntaxique : le sujet, l'action (classe PRENDRE) et l'objet (classe NOURRITURES). Mais si, dans le paradigme primitif, rsultant de la forme biologique, le sujet (le mangeur) est l'actant,
le sujet prend en lui la substance
nous voyons ici dans le principe dincorporation une lecture inverse du paradigme, qui articule que :
la substance devient partie du sujet
Comme notre formalisme le prvoit, dans la mesure o la reprsentation est essentiellement combinatoire, l'enchanement des connexions mentales dans cet ordre inverse est galement licite dans les processus mentaux. Ce type de rutilisation d'une chane naturelle dans un enchanement "anormal" est d'ailleurs courante en pense magique, et provoque l'tranget apparente de cette dernire :
"(...) en parallle avec la manire normale de transformer et de reprsenter les choses, il en est une autre qui la retourne ou la dtourne et possde son propre enchanement causal. C'est d'ailleurs ce qui fait sa force. Bref, l'hypothse une coexistence parallle de la pense rationnelle et de la pense magique semble s'imposer." (Moscovici, 1992, p. 307)
Sur le fond, nous pensons, avec Moscovici, que la magie est bien une rutilisation "retourne ou dtourne" de la manire habituelle de reprsenter, mais nous pensons que "la force de son enchanement causal" vient encore de la reprsentation "normale", qui a concrtis l'articulation en rendant l'association naturelle. L'enchanement reste fort, mais la reprsentation est ici retourne comme un gant, pour fournir une chane causale inverse. Une focalisation sur la substance (NOURRITURES) comme argument du "Si", et cherchant un prdicat sur le mangeur (alors) amne ncessairement un enchanement de ce type, dans lequel la substance est perue comme informant (participant la forme) du mangeur. Comme le sujet sait o il veut en venir, l'enchanement se fait dans un ordre tel que la conclusion porte sur l'objet recherch. Ceci rpond une rgle pragmatique plus gnrale :
"A partir du moment o le champ du jugement est dfini, l'issue d'une action, le sens d'une communication, d'une succession logique, sont anticips. (...) au lieu que l'enchanement logique
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concide avec l'orientation du jugement et la dtermine, c'est cette orientation qui dtermine l'enchanement logique. La conclusion, donne ds le dbut, dfinit la zone de slection des autres parties du raisonnement, les dtache." (Moscovici, 1961, 1976, p. 261)
De fait, comme le contexte final de l'interprtation (c'est--dire le lieu o s'exerce la pragmatique, o aboutit l'enchanement) est le mangeur, c'est dans le U-langage de cet objet que seront exprimes les proprits de la substance alimentaire. Il faut donc que les objets considrs soient "systmecompatibles" avec le U-langage du sujet, c'est--dire constitus d'lments qui font partie de son alphabet, de sa substance propre. Ce nest donc pas exactement la substance matrielle mme de laliment qui sincorpore au mangeur, mais plutt son essence, ses vertus en tant qu'elles sont applicables la catgorie de sujet humain, c'est--dire la partie de la reprsentation de l'aliment qui est systme-compatible avec la reprsentation de l'tre humain. Dans l'ingestion seuls sont "assimils" par le sujet les traits qui peuvent s'appliquer un tre humain. Comme le remarque Nemeroff (communication personnelle) jamais un tre humain ne prtendra qu'il est devenu une carotte parce qu'il a mang des carottes. Mais, comme en tmoigne une croyance populaire, il pourra penser que la "fracheur du teint" de la carotte lui sera transfre101. Dans ce processus d'assimilation, laliment devient donc un substrat qui vhicule des essences, des vertus assimilables par le mangeur102. Ce sont ces vertus qui sont en quelque sorte le contenu pertinent, actif sur le plan de la reprsentation. L'incorporation est dans ce sens la transmission, par l'ingestion, d'un certain nombre de traits, de signes constitutifs. Cette transmission implique que le sujet et la substance alimentaire vont avoir en commun, l'issue du processus, certains traits identiques. Par l, l'incorporation s'affirme comme un processus de choix pour raliser l'identification. Freud avait dj not cette filiation :
"(l'identification) se comporte comme un rejeton de la premire phase orale de l'organisation de la libido, dans laquelle on s'incorporait, par le fait de manger, l'objet dsir et pris, et ce faisant on l'anantissait en tant que tel. Le cannibale, comme on sait, en reste ce point de vue. Il chrit ses ennemis jusqu' la dvoration et il ne dvore pas ceux qu'il ne peut chrir d'une manire ou d'une autre". (Freud, 1921)
C'est bien l'incorporation qui est ici la base de l'identification. Notons combien il est tonnant de voir quel point notre PDB concide avec la structure de l'incorporation telle qu'elle est crite dans la thorie freudienne, y compris dans ses connotations destructrices :
"En fait trois significations sont bien prsentes dans l'incorporation : se donner un plaisir en faisant pntrer un objet en soi ; dtruire cet objet ; s'assimiler les qualits de cet objet en le conservant en dedans de soi. C'est ce dernier aspect qui fait de l'incorporation la matrice de l'introjection et de
101 Ce n'est d'ailleurs pas une croyance totalement absurde : les carotnodes ingrs haute doses peuvent modifier la
pigmentation de la peau.
102 Par exemple, les Hua de Nouvelle Guine- Papouasie appellent "nu" le principe vital convoy par l'alimentation, et
qui serait pour eux responsable de la croissance et de la sant (Meigs, 1988, cit par Rozin, 1990b). Le "nu" peut assimiler des traits d'une personne (mme ses intentions hostiles ou amicales), et les transfrer travers les aliments. Les Hua sont d'ailleurs cannibales.
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l'identification. "(Laplanche et Pontalis, dans l'article "incorporation" du Vocabulaire de Psychanalyse, 1967, 1990 p. 200)103.
Cette ambivalence de l'incorporation (anantissement, appropriation) s'exprime dans la violence des verbes d'incorporation (classe PRENDRE de notre analyse). Mais on comprend surtout comment le partage alimentaire, qui fait de l'aliment un substrat ou un symbole de communaut, peut crer une identification au groupe. Freud fait cette liaison dans une note :
"L'tude de telles identifications, comme celles par exemple qui sont la base de la communaut de clan, a fourni Robertson Smith ce rsultat surprenant qu'elles reposent sur la reconnaissance d'une substance commune (Kinship and Marriage, 1885) et que de ce fait elles peuvent tre galement cres par un repas pris en commun. Ce trait permet de connecter une telle identification l'histoire originaire de la famille humaine, construite par moi dans "Totem et Tabou". " (Freud, 1921, p 48).
En effet, si plusieurs individus incorporent la mme substance, ils auront galement en commun les lments absorbs. Nous reviendrons sur ce point. Selon nous, cette lecture magique du paradigme d'incorporation s'explique directement par notre modle. Si, au niveau mental, le sujet articule des signes, l'objet rel et sa reprsentation sont bien la mme chose. Par consquent, le sujet, en manipulant les signes dans son langage reprsentationnel, va raliser des oprations (enchanements) qui peuvent avoir un certain dcalage avec le monde rel, puisqu'il ne manipule que des parties symboliques de ces objets, des morceaux de syplexe, qui n'ont pas exactement les mmes proprits que les syplexes complets. Ses simulations mentales ne seront pas toujours des simulations efficaces de la ralit, et, par consquent, lorsqu'il passera l'application pragmatique de ses conclusions mentales, certains dcalages risquent de se produire. Prenons une mtaphore : on raconte que lors des premiers essais de traduction par ordinateur, un test de traduction du franais vers le russe, puis de la retraduction de la mme phrase en franais avait transform "la chair est faible" en "la viande est tendre". Imaginons maintenant que le monde rel est le franais, et le monde reprsentationnel du sujet est le russe de l'ordinateur. Notre sujet veut devenir fort : il sait que le sanglier est fort dans le mode rel. Il sait que "manger", c'est incorporer dans le monde rel. Dans son monde mental, "sanglier gale force", et "manger" gale "sujet prendre trait". Pour prendre la force du sanglier, l'opration mentale manger le trait "force du sanglier" est une opration efficace. Ayant ralis cette opration mentale, il en retraduit le rsultat dans le monde rel, et agit en ingrant de la viande de sanglier. Le comportement final nous parat inadapt au sens recherch, de mme que "la viande est tendre" n'est pas une bonne traduction de "la chair est faible". L'erreur (que certains appelleraient un biais cognitif) est due ce que, au niveau mental, les paradigmes sont manipuls travers l'un des traits qui les reprsentent (par exemple, le paradigme de "force" va tre manipul travers l'un des ses reprsentants, le "sanglier"). Il peut se produire ainsi des drives smantiques considrables. Nous avons ici pris un exemple extrme, mais qui illustre le fait que le sujet, qui manipule des reprsentations, manipule seulement des sous-syplexes
103 Ce n'est que bien aprs avoir fait l'analyse que nous avons dcouvert ce texte, avec, comme le lecteur l'imaginera, une
grande joie.
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de l'objet qui l'intresse (il n'enchane pas le sanglier complet, si une telle chose existe, mais seulement la partie "reprsentation mentale" de celui-ci). Il est par construction en situation d'information imparfaite et ses simulations mentales risquent d'tre en dcalage avec la ralit ; cette dernire n'est pas entirement manipulable par le sujet puisqu'elle est rpartie entre un grand nombre d'observateurs, et c'est d'ailleurs ce qui lui donne sa stabilit.
La culture n'est pas nave : elle ne prtend pas que les qualits incorpores soient le support nutritif lui-mme (ce qui serait contradictoire avec d'autres lments de notre encyclopdie du monde, comme par exemple ce que nous savons de la faon dont se fabriquent les aliments, dont ils sont constitus, et ce que nous considrons tre la substance de l'homme, qui relve d'une autre catgorie), mais seulement qu'il en est le vecteur. Cette optique permet de concilier la puissance efficace du paradigme d'incorporation (dont la validit est atteste chaque repas par la pratique de l'enchanement sujet incorpore objet), sans tre contradictoire avec notre vision empirique ou scientifique du monde. Personne ne prtendrait que l'AMITIE est dissoute l'tat de principe actif dans un verre de vin, mais nous convenons tous que dans le "verre de l'amiti", elle y est prsente titre symbolique, et que boire ensemble concrtise en chacun des convives la prsence de l'amiti. Au fur et mesure que la culture humaine, enrichissant sa combinatoire, a t capable d'utiliser des concepts de plus en plus fins et abstraits, le symbole a de moins en moins eu besoin d'tre concrtis en objet matriel pour tre actif. Un bref aperu de la relation du support comestible la valeur, l'essence qu'il vhicule, nous restitue diffrents stades de leur relation. Le rituel antique du sacrifice montre comment on peut sparer ces essences (que faute de mieux nous appellerons psychoactives) du comestible matriel. Par exemple, au Sri-Lanka :
() dans les rgions tamil et musulmanes o jai fait des recherches, la prparation du pukkai est un lment courant des rituels religieux et une faon de tenir des promesses que lon a pu faire aux tres surnaturels. Les Hindous Tamil prparent le pukkai au temple et loffrent la divinit, accompagn de fruits, de noix darec, de feuilles et de fleurs de btel. Le riz au lait tout chaud est plac aux pieds de lidole en grosses pyramides luisantes. Aprs que le prtre ait accompli les rituels de sa charge (puja) et que le dieu ait fini de manger les parties invisibles du pukkai (les vapeurs aromatiques qui sen lvent) on le distribue tous ceux qui sont venus assister au puja. Toutes les offrandes places devant lidole sont censes avoir t consommes par le dieu, et ne demeurent que ses restes, sortes de dtritus sacrs que les fidles se partagent. (McGilvray, 1977)
On trouvait dj le mme rituel chez les Grecs, o la vapeur et la fume104 qui s'chappent des mets en contiennent lessence qui sera consomme par les dieux. Dans nos rgions, la consommation des
104 On peut galement faire brler compltement la viande ou des parfums. Voir par exemple Hrodote, Enqutes, Livre
VII, 54, pour un tel exemple chez les Perses, lors du passage de lHellespont par Xerxs, ou par Amilcar de Carthage lors de la bataille contre Glon de Syracuse (Enqutes, VII, 165).
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aliments pour des vertus non alimentaires, notamment "mi-religieuses mi-mdicales (...) prventives, curatives, ou mme physiologiques" remonterait peut-tre jusqu'au nolithique (Biraben, 1976, p 28), c'est--dire aussi loin que l'investigation peut tre pousse. Cette conception trs ancienne du comestible contenant des vertus directement assimilables par l'essence de l'tre se propage travers les sicles. Cela dbute par une vision matrialiste, o ces vertus ont une existence concrte, sous forme de fluides. Cest alors dabord le corps qui est le rsultat de lalimentation, mais aussi l'me, comme en tmoigne l'volution du sens du mot "humeur", d'abord composant essentiel du monde (eau, liquide, comme en tmoigne encore le mot humide) puis fluide physiologique, et enfin disposition d'esprit. Plus prs de nous, lpoque baroque, lacte alimentaire se trouve pris dans la dualit me/corps. Chez Descartes le corps, pure matrialit, sassocie avec lme, substance inconsistante, par lintermdiaire desprits animaux.
Il sagit l de petites particules extrmement subtiles composant la masse la plus volatile du volume sanguin qui se rendent au cerveau et, notamment, dans la glande pinale o lme a son centre daction". (Steinmetz, 1977)
Or,
Il faut savoir () que la fonction nutritive, dans la physiologie cartsienne, reprsente le facteur dterminant des diffrentes proprits du flux sanguin et, singulirement, de ses lments les plus thrs, les esprits animaux qui, nous lavons vu, assurent la jonction des facults intellectuelles et corporelles : le suc des viandes105, qui passe de lestomac dans les veines, se mlant avec le sang, lui communique toujours quelques-unes de ses qualits ()106.(Steinmetz, 1977)
105 Le terme viande dsigne dune faon gnrale lge baroque la nourriture. 106 Ren Descartes. Trait de lhomme. in Oeuvres et Lettres, Paris, Gallimard, Bibliothque de la Pliade. p. 843. 107 Notons que le modle philosophique de La Mettrie cette poque est beaucoup plus moniste que ce que laissent
entendre ces citations, qui ont t prises plus comme reprsentatives dune certaine conception du fonctionnement des rapports entre corps et me que comme caractristiques de la pense, assez moderne, de La Mettrie lui-mme.
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Ces esprits microscopiques ou leurs quivalents humoraux sont donc la matire de ce qui se transfre entre me et corps, ils concrtisent sous une forme invisible les essences et les principes actifs. On a ici un intressant exemple d'objectivation (Moscovici, 1961) qui est en mme temps un ancrage de la reprsentation dans une exprience concrte.
"L'objectivation conduit, on le sait, rendre rel un schma conceptuel, doubler une image d'une contrepartie matrielle (...) et comme on ne saurait parler de "rien", les "signes linguistiques" sont accrochs des "structures matrielles" (on tente d'accoupler le mot la chose)". (Moscovici, 1961, 1976 pp. 107-108).
Ces esprits fluides animaux sont en accord avec la conception pneumatique de la physiologie ancienne, dans laquelle les fonctions vitales se matrialisent par laction de divers fluides. Ainsi, les fameux esprits animaux fonctionnent dans les deux sens : sils vont transmettre les vertus de la matire au principe actif de lme (lenormn dHippocrate) ; ils sont aussi le moyen de lexcitation du corps en gnral et des membres en particulier, comme le montre lexemple suivant :
Pourquoi la ve, ou la simple ide dune belle femme nous cause-t-elle des mouvemens & des dsirs singuliers ? Ce qui se passe dans certains organes, vient-il de la nature mme de ces organes? Point du tout ; mais du commerce & de lespce de sympathie de ces muscles avec limagination. Il ny a ici quun premier ressort excit par le beneplacitum des anciens, ou par limage de la beaut, qui en excite un autre, lequel toit fort assoupi, quand limagination la veill : & comment cela, si ce nest par le dsordre & le tumulte du sang & des esprits, qui galopent avec une promptitude extraordinaire, & vont gonfler les corps caverneux ? (La Mettrie op. cit. p. 129)
Lefficacit explicative (en termes de psychologie nave) repose sur le fait que limmatriel a en gnral t, dans la tradition occidentale, reprsent sous forme de fluide, sans doute parce que ctait le type dabstraction reposant sur la meilleure mtaphore physique de linsaisissable au sens matriel du terme. Le liquide est la meilleure matrialisation, le meilleur ancrage, dans la faon de penser le monde, dans la construction de reprsentations naves, de limmatriel. Il tait donc naturel que les changes entre matriel et immatriel se fassent sur un support fluidique dans le monde immatriel et dans notre ralit sensible sur un support liquide ou gazeux (qui est la traduction matrielle du fluide). Il tait par ailleurs naturel que le sang soit le fluide vital, cest--dire matrialisant la vie (ou le souffle vital), et que, finalement, il soit le support et linstrument des changes entre matriel et immatriel108.
108Jung (1933, 1964 pp. 26-45) remarque que le principe vital apparat dans les archtypes sous forme de souffle
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109 Rappelons que pour nous l'analogie est le partage d'un lment commun. 110 Citons galement l'analyse rcente de la fonction de la mtaphore dans la diffusion des reprsentations sociales de
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rendre constitutive. De la sorte on n'atteint pas un niveau d'abstraction plus lev mais on procde un groupement entre les termes, en ngligeant certaines proprits particulires. (...) Le raisonnement par analogie atteint ainsi deux objectifs : l'un est d'intgrer dans un ensemble plus large des lments autonomes, disjoints, l'autre est de matriser, en imposant un modle, le dveloppement de l'image d'un fait ou d'un concept qui rentre dans l'horizon du groupe ou de l'individu. " (Moscovici, 1961, 1976, p. 264-265, et 267)
Cahen, dans une note la traduction d'un ouvrage de Jung, explicite galement cette ide, propos du recours de l'inconscient l'inconscient collectif pour reprsenter une situation :
"Il semble (...) que les choses se droulent de la faon suivante : quand l'inconscient a un contenu d'ordre quelconque exprimer, tout se passe comme s'il allait chercher, dans le magasin aux accessoires (la masse des matriaux que lui offre le vcu, la mmoire, les souvenirs), les figures reprsentatives qui sont la fois les plus proches et les plus aptes illustrer avec une pertinence toujours tonnante ce qu'il s'agit prcisment d'exprimer. Cela est si vrai qu'il faut en gnral bien des phrases et bien des priphrases pour traduire dans le langage conscient ce que l'inconscient, grce son vocabulaire imag, tonnamment prcis bien qu'archaque, exprime en une seule image frappante. " (Cahen, 1964, in Jung, 1933, 1964, p. 123).
Il est donc naturel que les premires pices (par exemple : la prise alimentaire) se retrouvent utilises beaucoup plus que les suivantes, car elles sont rutilises puis rutilises travers ce qu'elles ont servi construire, etc.111. On peut donc considrer le paradigme d'incorporation comme un "gnotype smantique", c'est--dire une "proposition-cl qui permet de dterminer une certaine figure du rel, d'y classer des individus et des vnements" (Moscovici, 1961, 1976, p. 240).
Il s'agit l d'une rationalisation du principe d'incorporation (l'homme devient ce qu'il mange) dcrit par Fischler (1990). Cette rationalisation actualise l'articulation primitive en y incluant des lments acceptables pour notre vision du monde, elle la prsente en choisissant des reprsentants du paradigme qui sont compatibles avec le U-langage scientifique. Il semble que cette archologie du paradigme assimilatoire est encore de nos jours la base de la reprsentation sociale du mode daction de la fonction alimentaire, mme si les formes par lesquelles elle est rationalise voluent
111Notons en passant, pour revenir l'aspect pragmatique des reprsentations, que l'articulation de la bicyclette en pdalo
se fait d'abord sous forme de reprsentation mentale, puis, dans la "ralit concrte", sous forme d'un assemblage de pices concrtes. L encore, on voit qu'il n'existe pas de diffrence fondamentale entre matriel et idel. Et la pense est bien utilise comme une simulation du rel en vue d'une action. Cf. Freud (1925b) cit supra.
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avec l'tat du sens commun et de la science. Cest seulement dans ce contexte plus global dune incorporation du monde que pourront se comprendre les reprsentations de lalimentation, qui, sans cela, pourraient bien nous apparatre comme dlirantes. Ainsi se peuvent comprendre la notion de lhomme comme nourriture transforme, la rcupration par le cannibalisme des vertus de la personne que lon mange, la magie sur les dchets alimentaires des Dobu dcrite par Fortune (1972) et, plus prs de nous gographiquement, les pratiques qui visent incorporer un principe matrialis dans un substrat comestible (philtres magiques, Eucharistie, placebos). Cest comme si la connaissance totale dune chose, qui revient son contrle total, ne pouvait se faire qu travers son incorporation physique, son ingestion, et que, rciproquement, lingestion provoque cet effet dincorporation des vertus, et ceci volens nolens
Cest avec son -propos habituel que le professeur Trmolires attirait lattention sur lambigut de la relation qui lie le consommateur et laliment quil ingre. La satisfaction hdonique et la sourde inquitude qui accompagnent lincorporation dun aliment tranger au microcosme que constitue ltre humain, la puissance ventuellement nocive (pathogne ou malfique selon que lon se situe sur le plan du concret ou de la vie non matrielle), latente dans les aliments que lon ingre, sont confusment ressenties et souvent traduites dans les systmes symboliques de beaucoup de socits. Laliment est un lment charg de mana. Ambigu, il scurise et nourrit mais peut aussi polluer, apporter la maladie et la mort. Toutes les nourritures peuvent avoir un usage thrapeutique. Cest par ingestion quagissent la majorit des poisons et des malfices traditionnels. (de Garine, 1990, p. 1469)
Et en effet, on constate des angoisses lide dingrer involontairement des substances contenant un principe psychologiquement actif sil est peru comme potentiellement alinant. On peut interprter dans ce sens la psychose du veau aux hormones en France dans les annes 1970, les hormones ayant une forte connotation de transformateur sexuel (Fischler, 1990, p. 69). La faon dont les chasseurs de sanglier agissent vis--vis de la consommation du ferum (sorte d'essence du sauvage, l'origine de l'odeur puissante de la bte, et, qui dans la physiologie imaginaire du chasseur provient des testicules, circule dans le sang et se concentre dans les abats) est rapporter au mme registre : seuls les meilleurs chasseurs peuvent manger les testicules (Fabre-Vassa, 1982, cite par Albert-Llorca, 1990). On peut sans doute interprter dans le mme sens le tabou dingestion des scrtions corporelles (Fischler, 1990, p. 126), plus ou moins consciemment considres comme des parties de lindividu-source, tabou tellement fort quil sapplique par extension mme aux scrtions de lindividu lui-mme (essayez de boire votre salive dans un verre112). L'angoisse latente d'incorporer des substances nocives est probablement une constante de l'espce due la situation paradoxale de l'omnivore qui doit varier son alimentation et donc essayer des produits potentiellement dangereux (Rozin, 1982, Fischler, 1990, pp. 62-65).
112 Allport (1955) a cr le terme d'ego-alien pour dsigner ces substances personnelles qui deviennent objet de dgot
aprs avoir franchi la limite corporelle. Rozin, Millman et Nemeroff (1986) ont demand des sujets de noter leur attirance pour un bol de leur soupe favorite et pour ce mme bol aprs qu'ils ont crach dedans. L'attirance a baiss dans 49 cas sur 50 (cits par Rozin et Fallon, 1987).
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Ce mme phnomne aux croyances d'incorporation magique dpasse d'ailleurs la voie alimentaire. Par extension, par analogie sans doute, il se propage au simple contact avec les substances "charges". Jodelet (1986) le retrouve dans la crainte de la contagion de la maladie mentale travers les eaux utilises par les malades, et qui amne leurs htes jusqu' sparer les eaux de lavage et de vaisselle, dont on a dj parl.
"Tout se passe comme si une substance manant de la maladie se trouvait mme aux scrtions corporelles (transpiration, salive en particulier), constituant un danger pour celui qui les touche. Le risque de pollution est tendu tous les objets que le malade approche de sa bouche donnant lieu l'utilisation d'ustensiles de vaisselle spciaux, comme il en fut autrefois pour les "roulants" ou colporteurs quelque peu sorciers ou malfiques" (Jodelet, 1986, p. 191).
De mme, les Juifs orthodoxes doivent en principe possder deux jeux de casseroles, pour ne pas cuire de la viande dans les ustensiles ayant contenu des produits laitiers. L encore, le contact suffit transfrer le principe essentiel (Fischler, communication personnelle). On notera que tous ces contacts sont interprtables comme la mise en place de liens associatifs entre l'objet contaminant et l'objet contamin. Cette association semble suffire pour transfrer le trait "contamin" dans le paradigme des connotations de l'objet concern. Notons que ceci s'explique trivialement dans notre modle du fonctionnement des reprsentations, o l'objet est un paradigme constitu des traits qui lui sont associs dans l'exprience du sujet. On voit ici loeuvre une ontologie primitive, dans laquelle les choses sont des agrgats composites forms de proprits, matrialisation floue et microscopique sous la forme de fluides, dhumeurs, de vertus, ou dlments (terre, eau, feu, air), des concepts courants qui nous servent dcrire de faon macroscopique les objets du monde. Cest lontologie la plus conomique, celle qui consiste postuler que les objets sont des combinaisons, et que les atomes de cette combinatoire sont de mme nature, ou encore descriptibles avec les mmes proprits, que les objets composs. Cette ontologie fait donc, entre autres, conomie des problmes dits dagrgation : tout objet nest finalement quune sorte de combinaison linaire de ses proprits. Anaxagore, Aristote, et bien dautres nous ont, dans la culture occidentale, donn des formalisations de cette ontologie nave, mais on pourrait en trouver dans dautres civilisations.
"Anaxagore113 concevait le monde comme un mlange de fluides qui, eux-mmes, possdaient une structure complique comme nous allons le voir. Nous nommons ces fluides fluides-qualit parce que chacun d'eux tait porteur d'une qualit distincte et d'une seule. Ces qualits taient les membres des oppositions pythagoriciennes : il y avait un fluide-froid et un fluide-chaud, un fluide-brillant et un fluide-sombre, etc. Anaxagore concevait ses fluides comme nombreux, mais sans aucun doute en nombre limit. Ces fluides-qualit, qui taient continus par essence, taient susceptibles de se diviser en lments-qualit, vritables nuages de fluide, porteurs, eux aussi, d'une seule qualit. "(Zafiropulo, 1967, p. 89)
113 N aux environs de 500, mort en 28, ami de Pricls et d'Euripide, Anaxagore fut un brillant philosophe
prsocratique.
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Plus prs de nous, et dans un registre plus scientifique, la thorie du produit de Lancaster (1965, 1966) qui fait rfrence en conomie est presque exactement la transposition de celle d'Anaxagore, pourvu que l'on remplace "objet" par "produit", "fluide-qualit" par "caractristique" et "perception" par "utilit". L'observateur construit son univers sur l'alphabet des fluides-objets (nos "traits" ou "signes"). Cette ontologie nave, sans doute parce qu'elle est conomique en termes descriptifs (les choses ne sont rien de plus que la combinaison de leur proprits, de leurs caractres) semble bien sous-tendre les phnomnes reprsentationnels que nous observons. Et, dans le domaine de l'alimentation, on conoit alors bien que la digestion des combinats nous permette den sparer les lments prcieux, et de les incorporer ventuellement notre substance114. Encore de nos jours, mme chez des individus cultivs, on retrouve cette reprsentation image dune maladie ou dune obsit due un sang trop riche, ou linfluence de lintensit de la couleur de laliment sur ses vertus supposes. Cest ainsi que la viande rouge, ou le vin rouge, ont le statut de fortifiant dans les classes populaires, et c'est sans doute pourquoi ils sont valoriss chez les travailleurs (Grignon et Grignon, 1980) ; et que lon considre quils paississent le sang (la couleur tant sans doute ici perue comme mtaphore du principe actif, comme lui impalpable mais susceptible de graduation dintensit). Cette croyance n'est pas l'apanage de classes peu instruites. On trouve par exemple dans l'autobiographie de Gandhi
"L'ide vint bientt en moi qu'il tait bon de manger de la viande, que j'en tirerais force et audace, et que, si le pays entier se mettait ce rgime, l'Anglais ne serait plus le matre (...)" (cit par Nassikas, 1989, p. 50)
Gandhi, comme on le sait, abandonna rapidement cette ide, mais la croyance au principe d'incorporation est clairement explicite dans ses crits :
"(l'alimentation de l'homme) ne devrait consister qu'en fruits mris au soleil, et en noix... Qui se nourrit ainsi arrive sans peine contenir la passion sexuelle ou autre... Il y a beaucoup de vrai dans le proverbe : comme il mange, ainsi devient l'homme." (cit par Nassikas, 1989, p. 50)
Et voici un fait dt contemporain survenu dans un hameau du Pas-de-Calais, le Haut-Pichau le 30 juillet 1991. Il sagit dune sance de purification leau minrale, dune famille qui se croyait envote, au cours de laquelle une ouvrire de 41 ans est morte, tandis que son mari, ses deux filles (ges de 10 et 17 ans) et sa soeur ont t sauvs in extremis.
() Aprs le cur dfaillant, la famille Confre navait plus quun seul recours pour recouvrer la paix de lesprit : une purification gnrale, avec de leau claire quelle boirait en abondance. Une dcision prise sur-le-champ, sur le conseil don ne sait qui. Ils fermrent les volets de leur maison, hurlrent des injures dune seule voix pour loigner temporairement Satan. Puis, ils se dvtirent, tournrent autour
114 Dans une perspective psychanalytique, Nassikas (1989) introduit le concept d'idalophagie, condensation
d'incorporation et d'idalisation par lequel le sujet fix au stade oral avale les qualits des objets sous forme d'idaux, et qui serait caractristique de la socit contemporaine.
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dun seau rempli de matires fcales, en lanant des incantations pour brouiller leur piste, et avalrent des litres de ce liquide115 qui, selon eux, devait emporter les elfes malfaisants. Ils ont bu, bouteille aprs bouteille, sans presque respirer Chacun six litres, sept, huit Les enquteurs retrouveront une quarantaine de flacons en plastique sur les lieux. Ils ont tant bu, et si vite, quils se trouvaient tous dans un tat comateux larrive des sauveteurs. Christiane devait succomber un oedme crbral qui avait paralys son systme respiratoire. Mais, lhpital de Boulogne-sur-Mer, les deux autres adultes et les deux jeunes enfants sont aujourdhui hors de danger. (Miard 1991)
La reprsentation des esprits malins ou des substances mauvaises comme tant des humeurs dissoutes dans le corps, que lon peut vacuer en renouvelant les fluides vitaux (par la saigne, les lavements, le jene, labsorption de lait ou deau pure) est donc toujours bien prsente dans limaginaire populaire. Le cas qui vient d'tre dcrit est ainsi une actualisation orthodoxe de reprsentations largement rpandues, et non pas une monstruosit atypique. On voit en passant plusieurs aspects du fonctionnement de la modlisation nave du sens commun, qui correspondent notre modle thorique. Dabord, les objets de pense manipuls sont multimodaux, hybrides, avec une face matrielle, qui puise dans l'exprience concrte du monde un certain nombre de proprits pragmatiques (un liquide ou un gaz est difficile saisir, mouvant, il peut dissoudre des particules dune autre nature, et ainsi les transporter, contenir sans apparemment changer de nature) et une face logique, dans laquelle les proprits sont abstraites de leur base exprimentale, et manipulables en tant que telles (le fluide est insaisissable, anim, il absorbe et contient des vertus). Il y a bien un ancrage matriel de la reprsentation dans les objets du monde ; c'est la condition d'une bonne efficacit pragmatique, comme l'avait relev Moscovici (1961). Et en mme temps, la reprsentation n'est pas que pragmatique, elle possde des proprits cognitives qui lui permettent, au niveau mental, de s'enchaner avec d'autres reprsentations. En quelque sorte, la version cognitive de la reprsentation est sa traduction dans un univers o elle va pouvoir se combiner avec d'autres reprsentations. Les versions "intriorises" des objets du monde sont compatibles entre elles dans le monde subjectif de l'individu. L ("dans sa tte") elles peuvent tre combines pour simuler des tats de choses possibles, qui seront ensuite raliss sous forme d'actions. C'est la fonction essentielle d'un systme symbolique. Il se produit ainsi un va et vient entre pense et action, dans lequel les actions, sous leur forme symbolique, sont enchanes sur la base d'articulations prexistantes dans l'esprit du sujet (syllogismes, mtaphores etc.), puis ralises sous une forme concrte, puis leur rsultat reprsents sous forme symbolique, etc. En fait, plutt que de prsenter cette squence en alternance entre le niveau symbolique et le niveau pragmatique, il serait plus exact de dire que ces deux niveaux coexistent simultanment (il s'agit de traduction simultane, pour reprendre notre exemple du franais et du russe).
115 Il sagit bien deau minrale en bouteilles, et non, comme lanaphore le suggre, des matires fcales, qui, elles, sont
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On voit ici apparatre lapprhension du monde par le sujet comme un enchanement de mtaphores et de rifications, qui permettent de passer dun tat de choses un autre par lintermdiaire dun paradigme qui leur est commun, dans une mtamorphose progressive qui est le rsultat des enchanements.
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Pour Durkheim, l'homme double est d'une part individu physique, d'autre part l'tre social reprsentant la socit. Dans les rves, moins soumis la contrainte de cohrence de la ralit, le patrimoine collectif s'exprime de faon particulirement frappante.
"(...) l'usage de la langue, la mythologie et le folklore contiennent les analogies les plus abondantes avec les symboles du rve. Les symboles auxquels se rattachent les problmes les plus intressants non encore rsolus semblent tre un fragment d'un patrimoine animique immmorial." (Freud, 1923, p. 191)
C. J. Jung exprime d'une autre manire cette dualit de l'homme, cette fois en un conscient qui ressemble fort l'individu de Durkheim, et un inconscient collectif, hritier social de milliers de gnrations.
"Si l'inconscient pouvait tre personnifi, il prendrait les traits d'un tre humain collectif vivant en marge de la spcification des sexes, de la jeunesse et de la vieillesse, de la naissance et de la mort, fort de l'exprience humaine peu prs immortelle d'un ou de deux millions d'annes. Cet tre planerait sans conteste au dessus des vicissitudes du temps. (...) ce serait un rveur de rves sculaires, et, grce son exprience dmesure, un oracle aux pronostics incomparables. Car il aurait vcu la vie de l'individu, de la famille, des tribus, des peuples un nombre incalculable de fois, et il connatrait, tel un sentiment vivant - le rythme du devenir, de l'panouissement, et de la dcadence. (...) Cet tre collectif (semble) une sorte de flot infini, un ocan d'images et de formes qui mergent la conscience l'occasion de rves ou d'tats mentaux anormaux." (Jung, 1928, 1987 pp. 60-61)
Chaque paradigme en apparence simple vhicule donc une foule d'autres associations indirectes, du fait qu'il n'est qu'un assemblage d'objets conceptuels qui vivent, en dehors de son seul contexte, leur volution propre dans les usages qu'en font les collectivits; de ce point de vue, chaque reprsentation mentale est intrinsquement, irrmdiablement, sociale. Dans notre cas, le processus dincorporation fait appel toute une srie de pices conceptuelles qui lui sont prexistantes (le fluide-esprit, la dualit me/corps, etc.). Il serait vain de chercher expliquer sur des bases purement logico-dductives le fonctionnement de ce "thmata" comme appelleraient sans doute Moscovici et Vignaux (1994). : la gense dun tel syplexe se fait en incorporant des sous-parties prexistantes, dont les proprits dpendent de leur gense propre, indpendante de celle du modle global, et peuvent tre considres comme accidentelles du point de vue de ce dernier. C'est le Meccano mental dont nous parlions plus haut. Pour prendre une autre analogie, lombrelle fabrique par Robinson Cruso avec des bouts de bois et de la peau de bte nutilise la peau de bte que parce que celle-ci est le tissu le plus immdiatement disponible. Mais la prsence de poils ou lodeur sont des caractristiques accidentelles, mme si elles vont, par la suite, devenir des proprits intrinsques de lombrelle observable, et ce titre en modifier ventuellement la fonction et lusage. C'est ce qui explique que, lors des mtamorphoses progressives des objets sociaux, certains caractres apparemment inutiles soient conservs par leur articulation organique avec le paradigme de base. Leur prsence ne provient que de ce phnomne
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d'hystrsis. Les connotations de chaque partie de la reprsentation dcoulent des utilisations qu'elle peut avoir dans d'autres contextes116. Par exemple, nous avons vu que la reprsentation du manger contenait le repas, c'est--dire la circonstance sociale de la prise. Or le repas est une occasion socialisante. de ce fait, une fonction socialisante va tre articule l'acte alimentaire, "important" ainsi dans celle-ci des proprits qui furent acquises indpendamment par le repas comme rituel de rencontre sociale, en dehors de ses aspects alimentaires. Rciproquement le repas va importer dans la notion mme d'tre ensemble des aspects qui proviennent de son aspect alimentaire. Le noyau de base REPAS, parce qu'il relve de deux fonctions (alimentation, socialisation) va servir de plaque tournante entre deux domaines et articuler des connotations de ces deux domaines. De ce fait, le repas lui-mme devient polysmique : il peut tre vu comme un comportement alimentaire avec une connotation socialisante (paradigme manger) ou comme un comportement social avec une connotation alimentaire (paradigme tre ensemble). Cette polysmie se traduit par un mme fonctionnement sur le mode de la participation, dans laquelle l'objet mang est un symbole de communaut, la fois incorpor (paradigme manger) et partag (paradigme tre ensemble) c'est--dire incorpor par tous collectivement. L'usage a si bien poli le rituel qu'il devient impossible de sparer les deux fonctions du comportement de repas, de mme que dans l'exemple de notre radiateur pour automobile (chapitre IV. 2) les fonctions vacuation de la chaleur et support rigide taient insparables et concrtiss dans la forme mme des ailettes.
Pour montrer que le lien entre prise alimentaire et incorporation du monde a des consquences plus lointaines, qu'il nous faut aborder lorsque nous parlons de reprsentations sociales, regardons rapidement quelques usages sociaux de lalimentation. On peut penser que lalimentation sociale sera la prise alimentaire individuelle ce que la reprsentation sociale est la reprsentation individuelle. Car le schma dincorporation des vertus est un schma individuel. Un examen, mme superficiel, montre que le partage de laliment est, dans de nombreuses civilisations, le sceau du partage de la connaissance ; quil engage le convive dans une relation sociale. Prenons lexemple du mariage chez les Beti du Cameroun : la famille de la fille qui va tre marie rassemble les invits pour qu'ils mangent ensemble une chvre. La faon de dcouper celle-ci reflte les divisions sociales en rapport avec le mariage, un peu comme si la chvre reprsentait la fille et son ingestion un acte concrtisant la parent. Ceux qui ne rclament pas de "gigot" (ce mot dsigne en fait n'importe quel morceau de viande) sont ceux dont les membres du groupe, sans parent avec la fille, pourront se marier avec les futurs enfants de cette fille. Pour contacter un membre du groupe
116 Wagner, Lahnsteiner et Elejabarrieta (1994) dcrivent un effet analogue de transfert de proprits d'une reprsentation
une autre, en l'occurrence originaires du domaine source de la mtaphore vers le domaine cible.
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de parent, on lui envoie un morceau de la chvre. Les Beti ont explicitement fait l'analogie avec l'envoi d'un tlgramme (Michael Houseman, communication personnelle). Chez les Orokava de Nouvelle-Guine, lors du mariage, ou de divers vnements impliquant des changes matriels comme la cession d'une terre, la nourriture fonctionne comme une authentification de l'acte, un peu comme le feraient nos contrats notariaux. Ceux qui ont mang du porc distribu par les "preneurs" de la fille marie ont reconnu la validit du mariage. Il y a matrialisation de lvnement, et linformation est partage entre tous les prsents. Ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne veulent pas entriner117 l'acte ou souhaitent se rserver la possibilit d'une contestation ultrieure vitent de manger le porc partag. Pour eux, cet vnement na pas eu de ralit, et ils peuvent lgitimement ne pas en tenir compte. Il est d'ailleurs noter que ceux qui veulent contester un acte scell par le don d'un porc, lorsqu'ils se voient opposer le fait qu'ils ont mang le porc, prtendent que le porc avait t donn pour autre chose (Andr Itanu, communication personnelle). Selon nous, dans des civilisations orales, o il nexiste aucun document pour attester de la ralit de quelque vnement, on comprend que, comme la validation nexiste que dans les mmoires et les corps de chacun, si lon applique le paradigme dincorporation, une des manires qui est mise en oeuvre pour prenniser la connaissance est de lincorporer aux individus prsents, de la manire la plus profonde et essentielle qui soit, cest--dire en leur faisant avaler. Ils deviennent physiquement des tmoins, qui ont incorpor dans leur substance mme lessence de lvnement. Comment pourrait-on nier que Untel et Unetelle se sont maris, puisquon a mang le porc de la crmonie, et que, dune certaine manire, on le porte encore en soi, mlang soi-mme, comme une mmoire matrielle ? On pourra rapprocher ce fait de la valeur de sceau du sacrifice : lacceptation du sacrifice par le dieu, cest--dire la consommation, scelle virtuellement un engagement. Ainsi, lors du sacrifice quHector fait Zeus pour lui demander de chasser les Achens qui assigent la ville, les dieux, en ne consommant pas le sacrifice, refusent de sengager :
de la ville, ils amenrent des boeufs et des gros moutons, vite ; le vin au got de miel, ils lapportrent avec le pain, de leurs maisons, ils ramassrent beaucoup de bois [et ils firent aux immortels des hcatombes parfaites] ; la fume grasse, de la plaine, porte par le vent, monta jusquau ciel [fume agrable. Mais les dieux bienheureux nen prirent aucune part, nen voulurent pas. Car ils hassaient maintenant Ilion la sainte, et Priam, et le peuple de Priam la forte lance]118.
On pourrait multiplier les exemples, plus ou moins complexes, des rites dinitiation, du partage du pain, des nourritures rserves certains groupes sociaux, etc., dans des socits primitives, en les
117 Contrairement ce que l'assonance laisserait supposer, hlas pour notre got de la mtaphore, le mot entriner vient
du vieux franais enterin, driv de entier, au sens de complet ; rien voir avec une terrine !
118 Homre. L'Iliade. Chant VIII, 546-552. Traduction dEugne Lasserre, pp. 147-148. Ndt : Les vers 548 et 550-552
(entre crochets) sont attribus Homre par Platon (second Alcibiade, 249 D).
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regardant, non plus dun simple point de vue de la reprsentation individuelle, mais de leur fonction sociale (voir Fischler, 1990, pp. 138-144 pour une analyse de la fonction alimentaire socialisante du partage dans les socits primitives). Mais, plus prs de nous, la coutume du toast, des cocktails, des invitations dner, des pots, des repas daffaires, sont des moyens de sceller formellement un certain nombre de liens sociaux, de dcisions, ou de valider lappartenance un groupe particulier (les "copains" notamment). Il y a peu de rites sociaux, dans nos socits, qui ne comportent pas une squence alimentaire. On peut penser que la grande efficacit de ce thmata primaire pour construire l'tre social travers la mtaphore de la communion alimentaire a t, empiriquement, dcouverte par la plupart des cultures, produisant ainsi par volution convergente l'utilisation trs rpandue que nous observons. Prenons encore une mtaphore119. Quand il y a ncessit pragmatique d'obtenir un outil, les lments disponibles qui permettent de le construire finiront bien par tre utiliss, ne seraitce qu'aprs une srie de ttonnements et d'erreurs. Ainsi, les chimpanzs tudis par l'quipe de Wolfgang Khler, cherchant un moyen d'attraper des fruits hors de leur porte, ont fini par utiliser des btons ou des caisses se trouvant dans leur environnement, parce qu'ils avaient la proprit potentielle, en tant mis bout bout, de leur permettre d'atteindre le fruit convoit (Khler, 1917). C'est ce que l'on pourrait appeler "trouver la combine", c'est--dire l'articulation opratoire. De mme, les peuples humains, confronts la ncessit cologique de crer une certaine cohsion du groupe, ont-ils, avec une touchante convergence, utilis les proprits de communion que permet le partage alimentaire en vertu du principe d'incorporation. Il y a donc ici slection naturelle des outils de pense utiliss. Cette slection amne l'utilisation des paradigmes de base (les grands schmes conceptuels archtypiques, les thmata) dans des rgles efficaces, positivement slectives pour la culture qui les pratique.
On voit se dessiner la forme de quelque chose qui ressemble de la reprsentation sociale : lincorporation dans chacun des membres de la socit dune partie-pour-le-tout dun phnomne. Comme si chacun avait incorpor un morceau dhologramme. Et le fait davoir chacun un morceau du mme hologramme est fondateur dune socit, par le sentiment, par le droit, par la connaissance ou par lengagement. Ce que nous avons reconnu ici est la fonction socialisante. Nous voyons donc que le paradigme d'incorporation dans le repas est une faon d'articuler la reprsentation sociale de l'alimentation avec des effets socialisants. Ceux-ci se manifestent dans des comportements plus ou moins ritualiss, et qui sont efficaces non seulement chez les peuplades "primitives", mais quotidiennement dans nos pays dvelopps.
119 Le lecteur aura compris que nous abusons sans vergogne des procds de constitution des reprsentations mentales
prvus par notre thorie pour lui faire enchaner aisment les passages difficiles ou trop abstraits. Profitons de cette occasion pour implorer son indulgence devant notre recours systmatique aux tropes pour donner de la chair nos raisonnements.
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Au del de la fonction de cohrence sociale des reprsentations, la thorie leur prvoit une efficacit pragmatique dans la vie quotidienne. Nous avons insist jusqu'ici sur l'articulation "incorporation" car c'est la plus spectaculaire, celle aussi sur laquelle se sont le plus penchs les psychologues, les sociologues et les ethnographes. C'est galement, comme on l'a montr, la plus profondment ancre en ce qu'elle est certainement un des paradigmes primitifs de l'tre vivant. Mais d'autres articulation sont galement actives dans ce paradigme, et leur efficacit dans la vie quotidienne est vidente. L'articulation circonstances-aliments, par exemple, se dcline trs rapidement en prescriptions culinaires et sociales. A certaines occasions correspondent certains aliments. C'est pourquoi les repas de mariage, les petits djeuners, les pots etc. ont des contenus extrmement codifis, et que le menu en vient tre caractristique de la situation, tellement celle-ci dtermine celui-l. la reprsentation en vient fonctionner comme une prescription, elle dcrit l'tat de choses conventionnel qui doit tre ralis dans telle ou telle circonstance (Lahlou, 1994e). On en jugera en examinant les noyaux de base obtenus par une question ouverte sur le petit djeuner (Un petit djeuner idal, quoi a vous fait penser ?) pose deux chantillons de 1000 franais adultes. Le noyau le plus important, "le petit djeuner franais", rpond avec une syntaxe trs rigide au script boisson chaude puis solide panifi avec matire grasse de couverture plus couche sucre plus (jus de) fruit (Beaudouin et Lahlou, 1993 ; Beaudouin et al. 1993 ; Beaudouin, Lahlou et Yvon 1993) : Les vocations associes au petit djeuner idal fournissent les classes suivantes :
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Arborescence des classes tires de l'analyse des rponses la question "Un petit djeuner idal, quoi a vous fait penser ?" sur un chantillon de 1000 personnes.
Noms de produits
beurre, confiture, pain, caf jus d'orange, tartine, lait, croissant, caf au lait, pain grill, jus de fruit, crale, oeuf, chocolat, fruit, th, yaourt, bol, fromage
Contexte
journe, moment, commencer commencement, petit-djeuner, prendre, famille, dtente, repas, calme, bon, temps, forme, bien, faire, dmarrage, dmarrer, vacances, agrable, meilleur, idal, mettre, travail, dpart, premier, plaisir
beurre, caf au lait, confiture, pain, croisssant, tartine, grill(e) chocolat, caf, miel, frais, bol, jus d'orange, caf noir, chaud, lait
Parmi les rponses en terme de noms de produits, on distingue trois grandes classes qui correspondent trois types de petits djeuners. Une quatrime classe a une place intermdiaire entre le ple noms de produits et le ple contexte. Le petit djeuner continental ou " la franaise" correspond 30 % des rponses: caf (noir ou lait), pain et produits panifis, beurre, confiture. C'est un modle qui semble apparu, en milieu urbain, vers le XVIIme sicle (Biraben, 1976, p. 33), et s'est rpandu au XVIIIme partir de Paris (Flandrin, 1993, p. 205) : Rponses caractristiques :
* Une tasse confiture de caf avec un croissant ou du pain grill, tartine de
* Caf au lait, tartines de pain frais avec beurre et confiture de fraises * Caf, tartines grilles, pain, confiture, beurre. * Chocolat chaud / croissants / tartines / beurre / confiture * Un bol de caf / avant tartines de beurre et de confiture / maintenant juste un caf * Caf au lait, croissants, pain grill, beurre, confiture.
Or, ces descriptions correspondent assez bien aux petits djeuners typiques en France. Comme le montre le graphique ci-aprs, le caf est en effet la boisson chaude privilgie du matin, bien plus
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rpandue que le th (contrairement aux Anglo-saxons) ou que le chocolat chaud. Le caf est en effet consomm par 88 % des Franais. Le pain-beurre-confiture vient aussi en tte. Les constituants du petit djeuner franais - panel Taylor Nelson
France Saucisses Bacon Oeufs Jus de fruit Fruits frais Fromage Yaourt Crales Confiture Matires grasses Pain et croissanteries Th Boissons chocolates Caf 0 0 0 1 5 5 0 9 7 41 65 87 14 22 88 10 20 30 40 50 60 70 80 90
En % des petits djeuners On aperoit ici la fonction pragmatique de la reprsentation, en ce que certains de ses noyaux de base sont purement et simplement des scripts d'action. Nous retrouverons cet effet dans le chapitre suivant avec le contenu du repas type (entre_plat-chaud_fromage_dessert) qui constitue un ple majeur de la reprsentation du Bien_manger chez les individus.
VII.7. Quelques effets inattendus de l'application des scripts reprsentationnels : croyances et magie
Nous avons annonc que les reprsentations taient opratoires par nature. Nous avons vu que les groupes utilisent quotidiennement les mcanismes d'enchanement qui constituent le principe d'incorporation. Ils l'utilisent de manire efficace, c'est dire en articulant les rgles socialisantes, mais aussi de manire moins efficace sans doute, car l'homme croit sincrement sa vision du monde, et en tire les consquences, qu'elles soient errones ou non. Les consquences "inutiles" seront donc appliques tant qu'aucun lment ngativement slectif ne sera apparu, surtout si certaines confirmations intermittentes dues au hasard viennent confirmer la validit de la thorie fautive (Alland, 1972), ou, simplement, parce que la tendance au conformisme la norme de groupe (telle qu'on l'observe en laboratoire) peut tre considre comme une pression positivement slective
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qui tend maintenir l'existant (Alland, 1975, p. 68). Ainsi, certaines constructions qui rsultent de l'enchanement des paradigmes de base dans des contextes particuliers loigns de leur champ d'application pertinent peuvent subsister simplement parce qu'elles ne gnent pas, ou qu'elles ne sont pas falsifies par l'exprience. Ainsi de la plaisanterie :
- Pourquoi mettez-vous du sel autour de votre maison ? - Pour loigner les Hippopotames ! C'est un procd trs efficace que je tiens de mon grand-pre, qui le tenait lui-mme de son grand-pre. - Mais vous n'tes pas srieux ! De mmoire d'homme, on n'a jamais vu d'Hippopotames dans ce coin de Bretagne ! - Vous voyez bien que c'est efficace !
Dans le cas qui nous occupe, le principe d'incorporation a certaines vertus prdictives qui peuvent amener les individus tirer des consquences comportementales tranges, comme le cannibalisme, le vgtarisme etc. En l'absence de consquences nfastes, il est normal que ces comportements se perptuent, car ils contribuent assurer la cohrence du systme de reprsentations. C'est surtout par la prdiction de tels comportements que notre thorie montre son intrt. Elle explique en effet ce qui n'tait justifi jusqu'ici que par la "tradition" ou "l'histoire" (ou, suivant la formule d'Alland (1972) par "c'est ainsi que faisaient nos grands-pres"). On comprend par l comment certains comportements qui peuvent sembler "irrationnels" suivent en fait une rationalit bien prcise, celle de l'articulation des reprsentations. La pression slective qui fait qu'une reprsentation subsiste provient de son adaptation l'environnement (pression externe) mais aussi de son adaptation l'ensemble de la culture du sujet (pression interne) (Alland, 1975). Voyons donc quelques uns de ces exemples de prescriptions dont l'efficacit sociale, conomique ou cologique n'est pas vidente, mais dont la logique reprsentationnelle est parfaitement comprhensible. On verra ainsi que l'existence d'une rgle reprsentative, lorsqu'elle est insre dans un contexte plus global, peut avoir des effets inattendus. Ceux-ci ne dcoulent pas de la reprsentation elle-mme, mais de son application mcanique dans un contexte non pertinent. C'est une difficult qui avait dj t souleve par Moscovici (1961, 1976 pp. 272-273) propos des dviations logiques rsultant de la mise en relation de propositions contradictoires labores dans des contextes diffrents. Le modle opratoire de lincorporation peut tre dcrit sous la forme :
aliment - - > estomac --> sang --> incorporation des essences de la substance au fluide vital --> passage dans lesprit de ces essences, intgration lessence de lindividu
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Sans doute trouvera-t-on l les raisons de linterdiction de manger des animaux impurs (comme le porc - Lvitique XI, Coran 5me sourate-, impur peut-tre parce quil a, lui-mme, mang des immondices120), des multiples systmes dinterdits alimentaires de lInde, ou du mlange de certaines substances (le lait et le sang) qui sont lourdes de charges symboliques incompatibles. Dans ce dernier cas, on peut penser que celui qui ingre les deux les mlange et ralise en lui-mme le mlange illicite, transgressant ainsi lordre naturel du monde. Ce faisant, il blasphme, comme celui qui mlange le divin avec lordure dans le langage, autre lieu investi de pouvoirs dvocation magiques, car les mots, plus encore que les aliments, sont des objets chargs de sens. On comprend aussi pourquoi la solution la plus vidente pour gurir le corps ou lme serait de purifier le sang, soit par saignes, tant entendu que le fluide vital se reconstitue pur (il est reconstitu par l'tre lui-mme), et que par consquent chaque saigne abaisse le taux de concentration en impurets ; ou encore de jener, afin que cette purification se fasse plus rapidement, le fluide vital se renouvelant alors en dehors de toute influence extrieure, ou encore de "laver" les substances mauvaises comme dans le fait divers que nous avons relat plus haut. On pourrait citer de trs nombreux exemples, dans la littrature ethnographique, des croyances qui suivent le principe d'assimilation. Par exemple, les interdits alimentaires lors de certaines priodes, en particulier lies la reproduction (accouchement, menstruation etc.) : la couvade chez les Txikao du Brsil (Menget, 1979), chez les Truma du Haut Xingu (Monod-Becquelin, 1977), la gestation chez les Turques (Leach & Leach, 1977) ou les Abasamia du Kenya (de Garine, 1990, p. 1506) ; ou dune manire permanente certaines catgories de personnes (Sharman, 1977 ; Rozin, 1988 ; de Garine, 1990, pp. 1503-1505). Il nest probablement pas de peuple qui nait pas de tels interdits, mme sils sexpriment de manire plus ou moins systmatique ou coercitive. Plus prs de nous les croyances sur les "envies" des femmes enceintes sont inscrire au mme registre. Toutes ces pratiques reposent sur le principe d'incorporation (ou d'assimilation). Elles n'existent, selon nous, que pour respecter cette rgle reprsentationnelle gnrale, et on n'a pu leur dmontrer aucun effet positivement slectif pour les socits en question. Autrement dit ce sont des applications non
120 Ou, comme le pense Douglas (1967), prenant au pied de la lettre lexplication du Lvitique (XI), parce que le porc est une anomalie taxinomique, puisque c'est le seul ongul au pied fourchu qui ne rumine pas ; cependant, le vautour, dont la consommation est galement interdite dans ce passage, nest pas une anomalie taxinomique. Ou, comme lcrit de Garine (1990, p. 1490) parce que le cochon est un animal sdentaire, son tabou marque lopposition aux Egyptiens puis aux Babyloniens ; explication par opposition rendue plus crdible par le fait que linterdiction de mlanger lait et viande (Exode, XXIII et XXXIV ; Deutronome, XIV) soppose terme terme un rituel cananen, consacr Astart, et prescrivant prcisment de cuire un chevreau dans le lait de sa mre (De Garine, 1990, p. 1491). Cette explication rejoint celle de Trmolires (1973, p. 564) : "Le tabou du porc a dabord t le refus pour des bergers nomades de manger lalimentation de lennemi cultivateur gyptien. Les autres explications, cologiques (Harris, 1975) ou mdicales paraissent assez peu convaincantes de par leur caractre insuffisant pour expliquer d'autres interdits alimentaires, culturels (Chien, Larves etc.). Quelle que soit la raison pour laquelle le porc est impur aux yeux du Lvitique, reste l'interdiction faite de le manger, qui nous intresse ici. Sur ces questions, voir l'intressant article dAlbert-Llorca (1990).
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pertinentes d'un paradigme qui se maintient parce que certaines autres applications en sont pertinentes. Il est intressant d'observer que ces pratiques par incorporation orale pourraient, tout en restant aussi fonctionnelles, tre remplaces par d'autres types de rituels : incantations, destruction ou fabrication d'artefacts symboliques, intervention d'un mdiateur officiel... et que c'est d'ailleurs effectivement souvent le cas. L'appel l'incorporation orale ne peut s'expliquer que par le principe d'conomie psychique, qui utilise le paradigme pertinent travers sa manifestation matrielle la plus primitive. Un extrait dun ouvrage ancien nous montre, sinon la nature exacte de ces croyances (car il sagit ici de rcits de seconde main), du moins quelles sont suffisamment rpandues et vocatrices pour avoir frapp trs tt les esprits de nos anthropologues :
Les Amaxosas boivent la bile des boeufs pour devenir violents. Le clbre Matuana but la bile de trente chefs, croyant que cela le rendrait fort. De nombreuses peuplades, par exemple les Yoroubas, croient que le sang cest la vie. Les no-caldoniens mangent les ennemis quils ont tus pour acqurir force et courage. A Timorlaut, on mange la chair des ennemis morts pour gurir de limpuissance. Les gens de Halmahera boivent le sang de leurs ennemis morts pour devenir courageux. A Amboina, les guerriers boivent le sang de leurs victimes pour acqurir du courage. Les populations des Clbes boivent le sang des ennemis pour se fortifier. () (Crawley, 1902, cit par EvansPritchard 1965, p. 14)
On trouvera chez Trmolires (1973, pp. 544-571) des descriptions riches et dtailles des comportements alimentaires induits par la valeur symbolique des aliments. Cest le principe d'assimilation qui permet laliment d'avoir une valeur symbolique. Une fois de plus, le matriel et le reprsentationnel sont mls, combins de faon inextricable. Nemeroff et Rozin (1989)ont ralis des expriences visant valuer la validit du principe d'incorporation, sur une population d'tudiants amricains. La technique utilise s'inspire, selon ces auteurs, de la technique de formation des impressions de Asch (1946), et utilise par Haire (1950) dans un contexte marketing proche. Les sujets (310) taient recruts pour une tude visant "mesurer la prcision des jugements de personnalit bass sur une information minimale". Ils lisaient une description d'une page d'une culture (les "Chandorans", habitant les les Chandor) et on leur demandait de dcrire les caractristiques d'un homme (male) typique de cette culture, d'abord en crivant un paragraphe en texte libre, puis sur une srie d'chelles bipolaires en 8 positions (grand/petit, bon nageur/bon coureur). La description culturelle contenait des donnes sur les habitudes alimentaires et de chasse, mles d'autres informations sur l'organisation familiale, les rles sexuels etc. Dans les deux versions, le sanglier et la tortue marine taient chasss, mais dans une culture la tortue tait chasse pour sa carapace et le sanglier pour sa chair, et dans l'autre la tortue tait mange tandis que le sanglier tait chass pour ses dfenses seulement. Donc, la moiti des sujets devait juger une population de mangeurs de sanglier, et l'autre une population de mangeurs de tortues.
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Dans une deuxime tude suivant un protocole analogue, la population fictive d'agriculteurs chasseurs (les "Hagi") est soit prsente comme vgtarienne et chassant les lphants pour les vendre, soit mangeuse d'lphants et vendant ses rcoltes. Dans cette tude comme dans l'autre, les adjectifs dcrivant les animaux sont obtenus en testant une chelle smantique de type Osgood sur une population tmoin, pour dterminer les caractristiques habituellement attribues ces animaux. Les rsultats montrent clairement que les tudiants attribuent, dans les deux expriences, les caractristiques typiques des animaux mangs aux hommes des populations qui les mangent. Par exemple, les Chandorans mangeurs de sanglier sont plus irritables, rapides, bons coureurs, barbus, trapus, agressifs, avec des yeux bruns, tandis que les mangeurs de tortue sont plus flegmatiques, vivent longtemps, bons nageurs, pacifiques etc. De mme, les Hagi mangeurs d'lphants sont plus massifs, lourds, forts... Les effets sur les chelles de traits vont presque tous dans le sens prdit, mme s'ils n'atteignent pas forcment un taux de significativit important (Nemeroff et Rozin, 1989, Rozin et Nemeroff, 1989)121. Ces croyances sont encore bien actives mme dans les classes instruites de nos pays dvelopps. Nous avons rcemment eu l'occasion d'assister un mariage catholique prs de la ville de Moulins, qui rassemblait environ deux cents personnes. Le thme de l'Eucharistie y fut repris dans un verset chant collectivement l'glise. L'atmosphre un peu mystique, la rptition, et la taille du choeur en rendaient l'audition impressionnante122 :
"Qui mange ma chair Et boit mon sang Demeure en moi Et moi en lui."
Nous avons vu le principe cognitif l'oeuvre : l'enchanement ; examinons comment les individus l'utilisent magiquement. L'enchanement
(1)le sujet S prend en lui la substance X
121 Ces rsultats ont t conforts depuis par une srie d'expriences menes par Rozin et ses collaborateurs sur la
contamination, suivant le principe de contagion, qui montrent que des traits peuvent tre transfrs par l'aliment par contact (par exemple avec un cafard strilis -Rozin et Nemeroff, 1989), par la forme (chocolat en forme de crotte de chien...) ou mme un nom (tiquette "cyanure" pose par les sujets eux-mmes sur des botes de sucre en poudre) : les sujets refusent alors de manger les aliments contamins, mme s'ils reconnaissent qu'aucune raison rationnelle ne justifie leur refus (Rozin, communication orale). Une rplication de ces expriences montre cependant que la situation est sans doute plus complexe qu'une simple croyance la magie sympathique (Occhipinti et Siegal, 1994) 122 Une enqute rcente (Tincq, 1994) montre que la croyance l'assimilation eucharistique reste prsente dans la population franaise. Sondage CSA sur 1014 personnes adultes rsidant en France, janvier 1994, conu par Guy Michelet, Jacques Sulter, Julien Potil. A "la prsence relle du Christ dans l'Eucharistie", 22% croient "tout fait", 17% "un peu", 10% "plutt pas", 44% "pas du tout" et 7% ne se prononcent pas. A comparer avec la croyance l'Enfer : respectivement 17%, 16%, 13%, 48% et 6%.
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est pour le sujet une bonne formule causale, qui rsulte de l'exprience, efficace pour satisfaire le dsir et combler le manque, comme chaque humain en a fait l'exprience depuis sa naissance (si PRENDRE NOURRITURE/ alors REMPLIR). "Si je mange l'objet alors je me remplis de lui"
Quelle est donc la limite partir de laquelle il y a magie ? La pense magique utilise des schmas structurels enracins dans la culture du sujet, mais en les appliquant des objets qui peuvent en reprsenter d'autres. Elle utilise bien la "bonne" structure de la chane causale issue de l'exprience, mais remplace les objets rels par des symboles. Le rsultat est une formule magique.
(3)l'essence de Z rentre dans le sujet S
qui tire son efficacit causale de l'articulation initiale (1). (4) est un script pragmatique qui utilise des articulations prouves, en esprant qu'elles agiront efficacement mme si les objets rels sont remplacs par des symboles (figurines, morceaux de la chose vise, par exemple cheveux, nom). On peut dire que la magie alimentaire ralise des mtaphores, en s'appuyant sur l'exprience causale de l'ingestion. Pour prendre un autre exemple magique utilisant le mme type de mcanisme : si pour blesser quelqu'un, je sais par exprience qu'il faut le frapper avec un couteau, je vais rutiliser la mme chane causale en remplaant les vrais objets par leurs symboles : un figurine, et une aiguille. La figurine reprsente l'individu par un
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mcanisme de mtonymie (partie pour le tout, par exemple un cheveu de la victime) qui est la base du raisonnement analogique humain pour construire des catgories. En magie, n'importe quelle analogie est suffisante pour qu'un objet en reprsente un autre : le monde magique est beaucoup plus laxiste que le monde rel. Un bel exemple qui mle la forme d'incorporation orale et celle du concept sous forme verbale est celui des rituels de dlivrance des possds des Jns en Tunisie :
"Le possd avale un papier sur lequel est crite l'incantation, c'est un des cas les plus frquents en Tunisie profonde. On crit la formule sur une galette d'orge, sur les pelures d'oignon, etc. que l'on mange ensuite. Parfois il suffit d'crire la formule dans le fond d'un plat, de l'effacer et de manger dans ce plat. Il est frquent aussi d'employer d'une faon analogue les oeufs : on crit la formule sur la coquille, on fait cuire l'oeuf et on le mange." (Bedhioufi, 1993)
Pour que le processus magique soit actif, il suffit que "l'essence de quelque chose" soit prsente sous une forme quelconque, par exemple un fragment ou un symbole. Ici, la gurison est symbolise par l'incantation, et elle s'incorpore par contacts et ingestion par le patient, en utilisant la chane causale du paradigme alimentaire. Rsumons notre argumentation. La magie alimentaire repose sur le principe d'incorporation. Celui-ci est un universel culturel. Manger, c'est un paradigme associant sujet, prise et aliment, subjectivement peru comme une chane causale efficace pour satisfaire le dsir. L'apprentissage au stade probjectal du paradigme alimentaire confre son efficacit causale le caractre de croyance, valide en de de tout raisonnement ; ce caractre est renforc par la pratique quotidienne du manger. Le principe d'incorporation - ou d'assimilation - est une articulation du paradigme alimentaire dans l'ordre inverse de son apprentissage (aliment s'incorpore au sujet) ; cet enchanement est licite dans la pense humaine nave. La magie est l'application, des symboles, de chanes causales auxquelles le sujet croit, en esprant obtenir un effet causal ralisant son dsir (formulation magique de la chane causale). L'application magique du principe d'incorporation est un cas particulier de ce type de fonctionnement : l'aliment devient vecteur de symboles que le sujet veut intgrer, l'application opratoire se fait par ingestion du symbole. Le fait qu'il s'agit d'une opration symbolique explique, selon nous, que la quantit ingre ne fait rien l'affaire. Et, de fait, des traces suffisent rendre la contagion efficace (Rozin et Nemeroff, 1989). De manire gnrale, nous pensons que le caractre symbolique (simulation du "rel" sous forme de manipulation de reprsentations mentales) de ces oprations explique simplement les faits observs et dispense des distinctions opres entre les principes "similarit" et "contagion" dans l'tude des croyances magiques par Rozin et Nemeroff. La pense magique alimentaire n'est donc ni une bizarrerie, ni une dviance. C'est l'utilisation d'une association de noyaux de sens partage par tous, prsente en filigrane dans la culture commune "raisonnable", et qui s'est construite en chacun par une pratique quotidienne d'actions concrtes, dans l'observation d'une causalit provoque par l'action du sujet humain sur des objets. Le caractre particulier de la pense magique rsulte d'une part de l'enchanement de ces associations dans un
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sens inhabituel, voire inverse, d'autre part en ce que le magicien espre qu'en remplaant les objets concrets par leur symboles il obtiendra le mme effet causal que celui qu'il peut observer dans sa pratique normale des objets du monde. La pense magique n'est donc qu'une forme particulire du processus de pense ordinaire qui n'est finalement (Freud, 1895, Minsky, 1988) qu'une simulation "conomique" de l'action en remplaant des objets par leurs symboles, afin de prparer l'action relle. Pour supprimer le principe actif de la pense magique, il faudrait supprimer le principe mme de la pense raisonnante (Lahlou, 1994d). Il n'est pas besoin de se reporter aux croyances religieuses pour trouver des exemples de pense magique, mme si elles subsistent dans les pays dvelopps ; car on pourrait les taxer de simples survivances et de traditions. L'innovation industrielle des annes 1990 continue dans la mme veine. Le plus spectaculaire exemple est sans doute le cholestrol. Le cholestrol est une substance naturellement produite par le corps, o elle exerce des fonctions physiologiques indispensables sur lesquelles nous ne nous tendrons pas. C'est une substance assez facile doser, ce qui explique qu'on ait dispos rapidement de diverses tudes la mettant en corrlation avec l'tat de sant des populations. Elle a donc, comme il arrive frquemment aux indicateurs statistiques commodes, t mise en cause dans des processus pathologiques, o elle intervient en conjonction avec de nombreux autres facteurs moins faciles reprer, et notamment dans l'athrosclrose. La nature et l'importance de son caractre prdictif ont t fortement discutes dans la communaut scientifique. Mais la reprsentation collective s'est focalise sur une interprtation concrte directement drive du principe d'incorporation, qui prsentait le cholestrol comme une substance participant la formation des thromboses dans les vaisseaux sanguins. Elle se voyait donc rsonner avec des reprsentations prexistantes, celles de l'homme-machine, complexe tuyauterie dans laquelle circule le sang, fluide vital, et que le cholestrol venait engorger. Fischler, tudiant cette controverse (1990, pp. 311-320) a parl de "diabolisation" du cholestrol, et le mot n'est pas excessif, comme en tmoignent quelques titres de journaux qu'il cite (loc. cit. p. 313) : "Cholestrol, le rduire ou en mourir", "Pril dans l'assiette". Le modle fonctionnait d'autant mieux qu'on ne distinguait pas le cholestrol prsent dans l'aliment et celui produit naturellement par l'organisme. On pouvait donc imaginer un passage direct, cautionn par la mdecine, de l'aliment au sang123. Le cholestrol devenait alors une substance vnneuse, qu'il fallait viter d'absorber tout prix, et cette recommandation, directement dduite du
123Le mme effet joue pour "les graisses", dont l'imaginaire naf conoit bien que, de la viande mange, elles viennent
directement se fixer dans les "bourrelets", "bosse de chameau" et autre "culotte de cheval", comme substance amorphe et indiffrencie. C'est du moins un fantasme que l'on retrouve chez certains malades (Klein, communication orale, 1993). On comparera cette efficacit de transfert avec celle des graisses du fromage, qui, contrairement la ralit chimique, est class navement comme "moins gras" que la viande, ou le lait (Lambert, communication orale, 1993). Cet effet d'une plus grande transfrabilit des substances qui gardent le mme nom ou la mme image fantasme dcoule naturellement de la FRC, puisqu'alors, du point de vue de l'observateur, il s'agit de la mme substance qui se combine l'un ou l'autre syplexe (aliment ou homme).
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paradigme d'incorporation, a fait, si l'on peut dire, les choux gras des produits "cholestrol free", aux USA notamment. On n'a d qu' une saine raction des acteurs, notamment d'une partie du corps mdical, du Conseil National de l'Alimentation et des pouvoirs publics124 l'vitement d'un tel phnomne en France (Oble et Mauget, 1993, Flanzy, communication personelle). Or, la ralit, est, comme toujours, plus complexe que son modle naf. Le corps humain fabrique naturellement du cholestrol, et le cholestrol ingr n'intervient que pour partie dans le dosage sanguin final. Surtout, les quantits ingrs travers le beurre, par exemple, sont finalement trs faibles, et leur impact sans rapport avec l'intensit symbolique qu'on lui prte. Enfin, le mtabolisme du cholestrol dpend troitement de celui des graisses, en particulier des acides gras saturs. Les prescriptions anti-cholestrol taient donc souvent abusives, comme en tmoignent de nombreuses polmiques rcentes. Mais il est maintenant extrmement difficile de revenir en arrire sur la connotation nocive du cholestrol : elle a trouv un terrain d'ancrage naturel dans des articulations prexistantes, et puissantes. Le phnomne d'ancrage, dcrit par Moscovici (1961, 1976) montre ici toute sa puissance.
On peut galement trouver des exemples dans la littrature. Le segment le plus complexe du paradigme est sans doute l'articulation entre DESIR, PRISE, et VIVRE, que nous avons voque dans la description de la classe VIVRE. Dans la mesure o l'acquisition du noyau reprsentationnel se fait, dans la phase probjectale, au mme moment que l'individuation (sevrage, sparation d'avec l'objet sein/mre), on comprend qu'il forme un noeud existentiel durable profondment li des rsonances affectives, sur lequel se dvelopperont ultrieurement des problmatiques existentielles complexes. L encore, Georges Bataille a touch le sujet, sans d'ailleurs pouvoir rsoudre clairement sa structure, ce qui s'explique aisment puisqu'il ne s'agit pas d'un dveloppement logique mais d'une construction accidentelle qui rsulte des conditions matrielles de l'pigense :
"Les tres que nous sommes ne sont pas donns une fois pour toutes, il apparaissent proposs une croissance de leurs ressources d'nergie. Ils font la plupart du temps de cette croissance, au del de la simple subsistance, leur but et leur raison d'tre. Mais dans cette subordination la croissance, l'tre donn perd son autonomie, il se subordonne ce qu'il sera dans l'avenir, du fait de l'accroissement de ses ressources. En fait la croissance doit se situer par rapport l'instant o elle se rsoudra en pure dpense. Mais c'est prcisment le passage difficile. La conscience en effet s'y oppose en ce sens qu'elle cherche saisir quelque objet d'acquisition, quelque chose, non le rien de la pure dpense. Il s'agit d'en arriver au moment o la conscience cessera d'tre conscience de quelque chose. En d'autres termes, prendre conscience du sens dcisif d'un instant o la croissance (l'acquisition du quelque chose) se
124Pousss, il est vrai, par certains industriels qui voyaient dans cette tendance une menace pour les produits normaux,
qui constitueront toujours le gros du march : faire du beurre "sans cholestrol" revient transformer dans l'imaginaire des clients le beurre normal en beurre "avec cholestrol", et risque de diminuer ses ventes.
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rsoudra en dpense, est exactement conscience de soi, c'est dire une conscience qui n'a plus rien pour objet125. Cet achvement, li, l o la lucidit a ses chances, la dtente d'un ajustement lev des niveaux de vie, a la valeur d'une mise en place de l'existence sociale. Cette mise en place serait comparable en un sens au passage de l'animal l'homme (...)" (Bataille, 1967, pp. 224-225)
Nous pensons que ce qui rend intimement convaincante cette thorie, pourtant passablement obscure, c'est qu'elle explicite un noeud existentiel (un archtype) dont nous avons parl plus haut, et que Bataille, par un effort d'introspection admirable, a russi transcrire dans la complexit de ses rsonances sociales. C'est l'articulation entre les noyaux VIVRE et REMPLIR qui est ici sous-jacente la problmatique. Il y a l un effort dsespr d'isoler dans le paradigme d'tre-au-monde (dsir / action / substance / circonstances) la seule partie du sujet constitue du dsir et de l'action, qui se rsout dans l'action consumatoire de rien, puisqu'on limine l'objet, en ne gardant que le dsir, la prise, et le contexte social. Cet effort nous touche au plan affectif en ce que nous partageons le mme syplexe archtype que Bataille fait rsonner, et que nous sentons que c'est bien par sparation d'avec l'objet (la substance) que notre tre s'est autonomis (lors du sevrage notamment). Sans le partage de cette reprsentation sociale, le raisonnement de Bataille, par ailleurs sans relle cohrence logique, nous paratrait vide de sens.
125Sinon la pure intriorit, ce qui n'est pas une chose. 126 Je prends ici archtype au sens dobjet originel dont la structure a t utilise pour servir de base un paradigme, ou
encore de forme initiale partir de laquelle ont t construits les gabarits avec lesquels on classifie les formes ultrieurement. Une illustration concrte de ce type de mcanisme se trouve dans les modles ART de rseaux neuronaux
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"(...) c'est au cours du stade oral du dveloppement psychoaffectif de l'homme que le modle de la relation de l'individu l'autre et son environnement va servir de moule pour des relations ultrieures. P. Aulagnier (1975) emploie ce propos le terme d'emprunt, emprunt que le psychique ferait sur le somatique pour acqurir par la suite un fonctionnement autonome ; dans le cas de l'oralit, l'emprunt au somatique semble tre fondamental et constitutif du fait de penser : La relation du sujet ce qui est pens semble se rapprocher de ce qui avait t une relation archaque l'aval ou au vomi".(Nassikas, 1989, p. 173)
Cette hypothse peut sembler excessive ; pourquoi une fonction aussi simple que lalimentation renverrait-elle une organisation gnrale de lindividu ? Cest que les bases de notre existence sont, finalement en nombre assez rduit : la respiration, lalimentation, le sommeil, certaines contraintes thermiques, la sexualit. Quand on voit quel point cette dernire, qui nest pourtant pas une fonction vitale pour lindividu, a pu modeler la structure sociale et reprsentationnelle (certaines langues, dont la ntre, incorporent mme la catgorie de genre tous les substantifs, et non pas seulement aux noms dsignant le mle et la femelle de chaque espce sexue !), lhypothse que lalimentation soit un paradigme du rapport au monde mrite quon la prenne en considration. Nous pensons que le principe dconomie psychique fait que les paradigmes ontologiques utiliss par un individu doivent tre anciens, peu nombreux, et probablement lis aux grandes fonctions de base impliques par le mode de vie des grands anthropodes notoniques et sociaux que nous sommes (celles qui sont cites plus haut, communes tous les animaux, et quelques autres comme linstinct parental, la distinction socio-hirarchique, lusage du langage, le rapport loutil). Par consquent, le paradigme dincorporation issu de la fonction alimentaire, qui existe ncessairement, a de fortes chances dtre utilis, en tant quinstrument prsent dans la bote outils conceptuelle de lindividu (son Meccano mental), pour apprhender dautres phnomnes que les aliments. A titre d'exemple, un savant la culture notoirement vaste, lorsqu'il cherche un mtaphore pour expliciter un sujet abstrait qui lui tient particulirement coeur, est all chercher le paradigme d'incorporation comme image de l'heuristique, au dtriment mme de la qualit du style. Il faut donc que ce paradigme soit bien fondamental :
"Telle est la dcouverte, non seulement pour le savant - particulirement le linguiste - mais pour tout homme, pour l'enfant qui conquiert le rel : sur la concidence de ce qu'il a dans la bouche et de ce qu'il voit venir devant lui ou de ce qu'il a dans la bouche et de ce qu'il tire avec ses bras, l'enfant tablit de plus en plus d'objets ; puis les concidences entre ces objets lui rvlent des objets un autre niveau. Venant simultanment par deux voies, le rel tmoigne qu'il dpasse la capacit de l'une et de l'autre. Et nous aussi, du tableau aux facteurs des deux ensembles I et J d'lments qui s'associent, aux dimensions abstraites (dfinies simultanment sur chacun d'eux) qui rgissent ces associations, voulons gravir d'un degr. " (Benzcri, 1981, p. 12)
dapprentissage sans rfrence de Steven Grossberg, qui dterminent eux-mmes les bassins dattraction des catgories quils reconnaissent. [Grossberg, S. Neural Networks and Natural Intelligence. MIT Press, 1988].
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On peut penser que la nourriture est, de ce point de vue abstrait, larchtype de toute substance. Sans entrer dans des considrations psychanalytiques (faut-il encore rappeler ici que les stades oral et anal de la thorie freudienne sont dabord lis la fonction de nutrition ?), nous devons nous attendre ce que lalimentation soit fortement marque de choix ontologiques, et sociaux, en ce quelle est le mode premier (au sens pigntique) du rapport au monde. Aussi, quand nous tudions les reprsentations de lalimentation, nous risquons de mettre jour des formes de rapport au monde bien plus gnrales. Et ce, non pas seulement parce que lalimentation serait un acte projectif, marqu par les mcanismes cognitifs de celui qui se reprsente, mais parce que la prise alimentaire constitue un archtype cognitif, et serait elle-mme lorigine dune certaine faon de voir le monde. Nous aimerions, pour aller dans le sens de cette thse un peu extrme, en donner un exemple, montrer comment le principe d'incorporation se retrouve comme cl de vote de la fonction complexe d'apprentissage culturel, comme l'analyse du corpus nous le suggre.
Il n'est pas difficile d'en trouver des indices : la mtaphore de l'ingestion alimentaire se retrouve trs frquemment pour dcrire des oprations de connaissance. Cest ainsi quon parlera de nourritures spirituelles, de gavage de connaissances (qui, en gnral, donne du savoir mal digr), que lon dvore un livre, que lon savoure un pome, etc. Avoir du got est une expression qui s'applique dsormais plus la culture (artistique) qu' l'alimentation. La devise de l'encyclopdiste Quillet est "bien moudre et pour tous" ; bref les exemples sont innombrables. L'expression anglaise "food for thought" (donner matire penser) rsume particulirement bien cette version mentalise du paradigme. Cest ce que nous avons essay de schmatiser. Dans la premire figure, on reprsente le schma du processus individuel dincorporation, prolong par une dernire tape que nous appellerons intgration, cest--dire lincorporation non plus au corps, mais lessence de ltre lui-mme. Le processus dassimilation
"essence de quelque chose"
**
matrialisation
aliment
**
corps de moi
**
**
sang de moi essence de moi
**
ingestion
(les ** figurent la substance symbolique)
incorporation
intgration
Dans le second schma, on a reprsent le rsultat de lassimilation parallle dune mme substance par plusieurs individus. Une fois le processus consomm, ils partagent une mme essence.
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Appelons ce processus de communion, on pourrait galement lappeler communication, partage. On peut en trouver des manifestations ethnographiques dans l'Eucharistie, ou encore dans le fait que ligname, en Nouvelle-Caldonie, est la matire mme dont sont faits les hommes, issus du corps des anctres ensevelis dans la terre nourricire du clan. (de Garine, 1990, p. 1474). La communion renvoie tous les exemples de partage alimentaire que nous avons dj voqus.
Le processus de communion
"essence de quelque chose"
matrialisation
**
corps de moi
incorporation
aliment
**
ingestion
**
sang de moi
**
essence de moi
inanimation
**
**
corps de toi
sang de toi
**
essence de toi
** **
**partie
commune
**
corps de lui
**
sang de lui essence de lui
La raison pour laquelle on pourrait lappeler processus de communication se comprend mieux si lon considre lassimilation comme processus de connaissance.
Le processus naf de connaissance
"essence de quelque chose"
matrialisation
**
sens de moi
reprsentation
phnomne
**
perception
**
esprit de moi
**
connaissance de moi
mmorisation
**
**
sens de toi
esprit de toi
** **
esprit de lui
connaissance de toi
** **
**partie
commune
**
sens de lui
connaissance de lui
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Orientons maintenant le parcours pour rendre compte du point de vue d'un des acteurs qui se peroit, par rapport l'autre, comme metteur ou rcepteur. Remplaons la substance symbolique (**) du processus 'assimilation alimentaire' par une substance symbolique de "connaissance". Celle-ci circule alors de l'un l'autre, en respectant les mmes articulations que celles du principe d'incorporation alimentaire dans un sens, puis dans l'autre en une sorte de processus de "rgurgitation" (la parole devenant linverse de loue, dans le cas dune communication verbale, mais on pourrait dire que le renversement dune perception est lexpression dune reprsentation sur le mme mode, image pour la vue, geste pour le mouvement).
Le processus naf de communication
"essence de quelque chose" matrialisation sous forme de description description de
**
parole de moi reprsentation
**
perception
**
esprit de moi
**
**
**
sens de toi
esprit de toi
**
connaissance de toi
**
**partie commune
Prsentons le schma diffremment, en respectant l'articulation entre ses lments : on retombe sur une figuration proche du cadre de la thorie de l'information de Shannon (Weaver, 1949) qui comporte un metteur, un canal et un rcepteur. Rappelons ce cadre :
La communication selon Shannon et Weaver
source d'information transmetteur signal message signal reu message rcepteur destination
source de bruit
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parole
message
En appliquant le principe que la reprsentation est ce qu'elle reprsente, on rassemble le contenu (*) qui est ici artificiellement ddoubl sur la figure, et on retombe sur le processus de communication dj dcrit au (chap. IV. 1.).
La communication en FRC : modle sous-jacent (reprsentation topologique)
P1
ego
Pense ou rfr de ego
P2
* s
alter
Notons la prsence oblige, si lon conserve le paradigme dincorporation, dune essence de quelque chose, qui fait penser au mythe de la caverne platonicien, et, dune manire gnrale, tous les idalismes. Notons galement laspect symtrique de sa prsence aux deux bouts de la chane, qui en fait un lment essentiel du systme : si lon veut quil y ait quelque chose de commun, et de transmissible, il est ncessaire que ce quelque chose existe ds le dbut dans la source, aliment ou phnomne : comment pourrait-on partager quelque chose qui nexiste pas ? Lexistence dune essence du quelque chose est donc in fine une ncessit sociale, comme l'avait compris Durkheim. Lessence doit, pour remplir une fonction sociale, tre infiniment divisible sans perdre sa nature, et pouvoir sincorporer, dans des processus concrets, aux tres. Or, ces aspects de la reprsentation du savoir partags ne sont pas logiquement ncessaires. Ils sont dabord, selon nous, des scories du
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paradigme dincorporation originel qui a t appliqu la connaissance, de mme que les poils de lombrelle de Robinson Cruso. Dailleurs, ces lments idels ne figurent pas dans les reprsentations scientifiques de la cognition, celles des phnomnologues ou des smanticiens. Cette troite parent entre connaissance, manducation et consumation a t saisie par l'intuition fulgurante de Bataille, dans la problmatique de la dpense, qui confronte l'tre aux choses dans une destruction cratrice :
"Dans les conditions prsentes, la reproduction sexue est, avec la manducation et la mort, un des grands dtours luxueux qui assurent la consommation intense de l'nergie."(Bataille, 1967, p. 73) "Nous ne pourrions accder l'objet ultime de la connaissance sans que la connaissance fut dissoute, qui le veut ramener aux choses subordonnes et manies. Le problme dernier du savoir est le mme que celui de la consumation. Nul ne peut la fois connatre et ne pas tre dtruit, nul ne peut la fois consumer la richesse et l'accrotre." (Bataille, 1967 p. 112, c'est nous qui soulignons)
Nous voyons par ce qui prcde que la solution qu'a trouve notre espce ce problme est celui du partage social d'une connaissance symbolique, qui remplace l'objet inscable et coteux reproduire par une essence infiniment divisible et soluble qui le reprsente dans chaque individu. Nous pouvons alors combiner des reprsentations mentales au lieu de combiner des objets matriels, avec pratiquement les mmes effets, en utilisant les articulations prexistantes que nous impose notre histoire biologique. C'est l une conomie considrable puisque, comme l'crivait Balzac dans La peau de chagrin : "Vouloir nous use et pouvoir nous dtruit, seul savoir laisse l'organisme dans un perptuel tat de repos."
thorie constructionniste et du matriau exprimental. Elle dmontre donc que de telles approches constructionnistes ne sont pas de simples exercices thoriques et peuvent aboutir des investigations empiriques. Au plan thorique, elle suggre des hypothses nouvelles sur la gense individuelle et sociale des reprsentations, en montrant comment les universaux culturels se dveloppent dans l'pigense partir de noyaux biologiques. Cette approche volutionniste confirme pleinement les hypothses mises en ce sens par Freud, Spitz ou Piaget, et apporte une dmonstration exprimentale de l'ide rcurrente dans la philosophie occidentale que les ides complexes sont en dernire analyse des combinaisons de traces sensorielles. On avance ainsi une tte de pont sur le terrain difficile, balis par Moscovici (1961, 1976 pp. 279-290) des similitudes "troublantes" entre les modes de pense syncrtiques enfantins ou primitifs, l'intelligence concrte, et du constat de la coexistence de plusieurs modes de pense chez le mme individu.
Cette premire approche tait dfinitoire : elle cherchait, hors contexte, comprendre les dimensions de la reprsentation de l'alimentation. Dsormais assurs de l'efficacit heuristique de notre mthode, nous allons pousser plus loin nos investigations partir d'un matriel empirique recueilli auprs de sujets vivants. Pour cela, nous allons maintenant comparer la description "scientifique" du paradigme de base issue du dictionnaire avec des descriptions "naves" obtenues par enqute auprs d'un chantillon reprsentatif de la population franaise adulte. On pourra ainsi mieux comprendre comment la subjectivit individuelle oriente la reprsentation. Nous verrons galement quels sont les implicites qui apparaissent en creux dans le discours des individus.
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VIII.
O l'on recueille des associations libres sur le "manger" auprs de 2000 indignes franais. O l'on s'interroge sur les mcanismes par lesquels ceux-ci nous fournissent des noncs, et en quoi ceux-ci sont en rapport avec leur reprsentation sociale du manger, et notamment sur les rapports entre reprsentation mentale individuelle et reprsentation sociale. O il s'avre que cette dernire pourra tre dduite de ce qu'il y a de commun dans les reprsentations individuelles, aux biais d'nonciation prs. O l'on analyse le corpus d'associations obtenu qui s'avre receler pratiquement la mme chose que ce qu'avait fourni le Grand Robert. O, en passant, on dcouvre divers phnomnes et mcanismes de la pense alimentaire qui compltent la littrature antrieure sur le sujet.
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VIII.
Nous allons maintenant tudier des associations d'ides individuelles. Aprs la consultation d'une unique source experte et structure, le Grand Robert, nous abordons l'tude des reprsentations sociales du manger travers une multitude de sources "naves", par enqute auprs dun chantillon reprsentatif de la population adulte de France mtropolitaine. A chacun des indignes enquts, qui sont maintenant nos "botes noires", nous demandons une liste d'associations, propos du mot
manger. Chaque enqute nous fournit une srie de vues locales du grand rseau collectif
d'associations qu'est la reprsentation sociale. Nous allons, ainsi, nous rapprocher de l'aspect social et interactionnel de la reprsentation sociale, "sortir de la tanire o se dcortiquent les ides relles et les cognitions pures, pour aller dans le monde et y voir les gens en interaction langagire ngocier leur ralit" (Beauvois, 1988). En mettant bout bout les noncs individuels, nous obtenons un corpus d'associations de manger. Nous allons analyser ce corpus avec la mme mthode que le corpus du dictionnaire, en essayant de reconstituer une fresque unique partir de cette mosaque. Chemin faisant, en comparant les sources orales la parole du Grand Robert, nous verrons ce qui diffrencie les reprsentations individuelles des indignes de celle de la cosmogonie officielle de cette ethnie particulire. Bien qu'elle repose toujours sur le principe d'association libre, la mthode de recueil est diffrente de celle que nous avons utilise pour "faire parler" le Grand Robert. Nous avons affaire des individus rels, dans des situations d'interlocution relles. La nature du matriel que nous allons rcuprer est profondment influence par ces conditions. Examinons d'abord cette question, en dcrivant les protocoles de recueil et les particularits des vocations obtenues.
VIII.1.
Les rponses qui sont analyses ici proviennent d'une source priodique, l'enqute semestrielle du Crdoc sur les Aspirations et conditions de vie des Franais. Cette enqute est ralise chaque anne, au printemps et l'automne, auprs d'un chantillon (chaque fois diffrent) de 2000 personnes, reprsentatif de la population franaise mtropolitaine adulte (mthode des quotas). Les enqutes sont ralises en face--face au domicile des enquts par des enquteurs professionnels, et le questionnaire, assez vari dans son contenu, porte sur divers aspects des modes de vie. La vague que nous avons utilise ici est celle du printemps 1991. Les questionnaires comprennent principalement des questions fermes, et quelques questions ouvertes. Le contexte de ces questions dans l'enqute ne varie que lgrement, la plupart des questions des diffrentes vagues tant similaires ou identiques, puisqu'il s'agit d'une source destine suivre l'volution des opinions.
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Notre question :
Si je vous dis "manger", quels sont les cinq premiers mots qui vous viennent l'esprit ?
a t pose sous forme ouverte. Les enquteurs avaient pour instruction de noter scrupuleusement les rponses ; celles-ci ont ensuite t saisies informatiquement par des opratrices spcialises. Les rponses obtenues sont succinctes, et constitues de quelques mots tout a plus, en gnral sans structure grammaticale, par exemple :
1218 : faim, restaurant, nourriture 1238 : fourchette, casserole 1239 : crabe, homard, poisson 1240 : j'ai faim 459 : si on mange on grossit 1268 : satisfaction, quilibre, ncessit. 1312 : pour se nourrir, pour vivre, c'est indispensable 1502 : runion de famille. 1303 : apptit, digrer, dtente 175 : fruits, camembert, boeuf
Si nous reprenons notre modle d'nonciation des reprsentations en langue naturelle, nous voyons qu'il va nous falloir tenir compte de plusieurs types d'effets secondaires qui perturbent l'mergence des noyaux smantiques que nous recherchons : ceux attribuables la structure de la langue, dont on a dj un peu parl, et ceux attribuables la mthode de recueil.
Diffrents types de rgularits mergeantes dans les analyses statistiques
Dans ces derniers, nous allons distinguer deux catgories : les effets dus la situation d'enqute, et les effets de la mthode d'association libre. Les premiers sont relativement connus, les seconds moins. Commenons par examiner la question de l'association libre
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assez restreint par rapport ce que l'on pourrait esprer. Cependant, comme le langage est un outil servant prcisment communiquer (les reprsentations en particulier), que la situation denqute est explicitement une demande dinformation, et que les sujets sont coopratifs, on peut esprer que le matriau rcupr a toutes les chances de prsenter de fortes analogies smantiques avec la reprsentation sous-jacente.
Nous supposons que les reprsentations fonctionnent suivant le modle "si... alors" de l'enchanement. L'ide est de donner l'individu le "si" pour avoir son "alors...". On doit, en thorie, en stimulant le sujet avec l'objet, voquer chez lui des instanciations (syplexes) correspondant au paradigme. Nous spculons sur le fait que, aprs le "si" sous forme de stimulus linguistique, le "alors" vient naturellement dans le mme registre, sous forme de mots, par simple vocation. Comme l'crit Paucard dans sa prface son "Dictionnaire des ides obliges" (1990), dont nous avons cit plus haut quelques extraits :
"On croit que la rdaction d'un tel ouvrage ncessite des annes de rdaction, de prises de notes et d'observation attentives. Or, rien n'est plus simple que de rdiger un tel glossaire et, maintenant que c'est fait, je ne vois aucune raison de ne pas vendre la mche. Tout est dj soigneusement mmoris dans le cerveau. Il suffit de se mettre sa table de travail, d'inscrire le premier mot et la premire dfinition - qu'on trimbale depuis des annes - et de suivre le mouvement. Cela s'crit tout seul, tant la pression des diverses expressions contemporaines est grande. "
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Une explication thorique de ce phnomne a t avance. La fonction pragmatique des reprsentations, et plus encore de leur forme verbale, fait qu'elles doivent naturellement permettre l'individu de rpondre la "pression infrence" que l'on observe dans la vie de relation.
"Dans la vie courante, les circonstances et les rapports sociaux exigent de l'individu ou du groupe social qu'il soit capable, tout instant, d'agir, de prendre une position, etc. En un mot, il doit tre en mesure de rpondre." (Moscovici, 1961, 1976 p. 251).
La mise en pratique est simple : on cherche recueillir des vocations propos de l'objet qui nous intresse. Par exemple, si l'on s'intresse au sucre, on demandera : "Si je vous dis sucre, quels sont
les cinq premiers mots qui vous viennent l'esprit ?" Ou encore, pour mieux comprendre la
reprsentation de l'alimentation : "Si je vous dis bien manger, quoi pensez-vous ?" ou "Pour vous,
qu'est-ce que bien manger ?"
On rcupre alors soigneusement les vocations obtenues chez le sujet. C'est donc bien le mme type de mthode que celle que nous avons applique au Grand Robert.
On voit combien notre mthode est similaire l'investigation neuropsychologique classique ; simplement le matriau voqu est linguistique au lieu d'tre lectrique, magntique, ou obtenu par imagerie mdicale. Naturellement, cela n'est pas aussi simple que la mesure de potentiels voqus, qui sont des vocations primaires. Dans la mthode d'vocation linguistique on ne rcupre en cho que des signes indirects, rponses linguistiques rsultant d'vocations de niveau inconnu (primaire, secondaire, etc.). Ainsi, Si je vous dis "cloche", alors quoi pensez-vous?, on ne rcuprera pas des vocations comme DOONG ou forme de cloche, mais des objets plus complexes et plus loigns (clocher, bronze, Pques etc. ). Cela se comprend bien quand on sait que le cerveau humain fonctionne essentiellement en circuit ferm, et que les voies d'entre et de sortie constituent (Bourguignon, 1991) peine 0.02 % des voies nerveuses - si cette quantification peut avoir un sens. Le circuit associatif effectu dans la bote noire du sujet entre le stimulus et la rponse sera probablement long et passera par des niveaux d'abstraction levs, suscitant ainsi en sortie linguistique l'expression de rponses beaucoup plus labores sur le plan conceptuel que de simples percepts. Nanmoins, on espre que l'output aura un certain rapport avec le stimulus, et, en tous cas, que l'on pourra en dduire des informations sur la forme de la reprsentation, de mme que l'on peut dduire la forme d'un objet avec un radar, ou une structure gologique par exploration sismographique.
La technique de recueil qui semble la moins productrice de biais est l'association libre, invente en psychanalyse pour l'lucidation des "complexes" (qui sont, rappelons-le, des reprsentations mentales). Sur le plan thorique, cette technique se fonde sur le postulat du dterminisme psychique,
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c'est--dire "que tout ce qui vient l'ide du sujet sur un certain point de dpart doit forcment tre aussi en corrlation interne avec celui-ci" (Freud, 1923). L'association libre fut introduite par Freud pour remplacer la technique de catharsis qu'il avait mise au point avec Breuer. Cette dernire se pratiquait en mettant le patient sous hypnose, pour lui faire revivre les expriences traumatiques. Comme Freud le dcrit dans "Auto prsentation" (1925a), l'impossibilit d'appliquer la mthode hypnotique des patients rebelles, et certaines aventures embarrassantes de contre-transfert l'amenrent changer de mthode. L'ide lui vint de travaux de Bernheim sur les somnambules, o un sujet qui prtendait ne se souvenir de rien de ce qui s'tait pass durant sa crise, en fait, somm de se souvenir, se souvint. Dans un premier temps, Freud dcida donc d'essayer de rcuprer les souvenirs de ses patients par simple incitation verbale, l'tat de veille, ne retenant de la technique hypnotique que la position couche du patient sur le lit, et se mettant derrire le lit afin de ne pas tre vu du patient (ce qui facilite la rgression). La technique s'avra opratoire, mais rvla la prsence de rsistances importantes : le conscient refoulait les souvenirs. L'obtention des souvenirs en surmontant ces rsistances du patient par pressions et assurances du mdecin "tant la longue trop fatiguant pour les deux parties", Freud perfectionna la mthode en invitant le patient s'abandonner la libert d'association, donc "dire tout ce qui pouvait lui venir l'esprit, quand il s'abstenait de toute reprsentation-but consciente" (Freud, 1925a, p. 87). C'est ainsi que la libre association devient la "rgle fondamentale technique" de la psychanalyse, que Freud dcrit de la faon suivante :
"La "REGLE FONDAMENTALE TECHNIQUE", ce procd de la "libre association", a t maintenue depuis dans le travail psychanalytique. On engage le traitement en invitant le patient se mettre dans la situation d'un auto-observateur attentif et sans passion, ne lire toujours que la surface de sa conscience et, d'une part se faire un devoir de la plus totale franchise, d'autre part n'exclure de la communication aucune ide incidente, mme si 1) on devait la ressentir comme trop dsagrable, ou si 2) on ne pouvait que la juger insense, 3) trop dnue d'importance, 4) ne relevant pas de ce qu'on recherche. Il s'avre rgulirement que des ides incidentes qui produisent les critiques mentionnes en dernier sont justement celles qui ont une valeur particulire pour la dcouverte de l'oubli." (Freud, 1923, p 187).
Pour le problme qui nous occupe nous devrions, en principe, avec cette mthode, obtenir des arrangements de mots qui sont le plus homomorphes possible la reprsentation mentale. Comme l'crit Bleuler (cit par Anzieu et Chabert, 1961) :
"Dans l'activit associative se reflte tout le psychisme, son pass et son prsent, ses expriences et ses tendances. Elle est, par la suite, un index de tous les processus psychiques que nous n'avons qu' dchiffrer, pour connatre l'homme tout entier."
Nous n'aurons pas besoin d'autant de prcautions que Freud, car nous travaillons ici sur des objets du sens commun qui ne suscitent pratiquement pas de rsistances chez le sujet normal.
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L'usage d'associations libres pour l'tude des reprsentations sociales est une voie qui parat naturelle et prometteuse. Elle a dj permis d'obtenir des rsultats intressants pour "saisir les noyaux organisateurs des univers smantiques inhrents une reprsentation donne" (De Rosa, 1988 ; voir aussi Vergs, 1992 ; Guimelli et Rouquette, 1992). Ce type d'accs du matriau voqu pour l'investigation des reprsentations sociales pose cependant trois problmes : - la relation entre reprsentation mentale individuelle et reprsentation sociale ; - le rapport entre reprsentation et langage ; - la relation entre le champ smantique des rponses et la question pose. En d'autres termes : les vocations obtenues chez le sujet sont-elles personnelles au sujet ou gnrales ? que reste-t-il rellement des reprsentations une fois qu'elles ont t traduites en discours-en-langue-naturelle par le sujet ? les associations obtenues portent-elles effectivement sur la reprsentation qui intresse le chercheur ? Nous allons aborder successivement ces trois questions ; d'abord conjointement les deux premires.
collectives, qui sont les associations sur lesquelles un consensus existe et qui servent pour la communication.
"La "connexion" d'ides, comme je l'appelle faute d'autre terme, est tout fait autre chose que "l'association" d'ides. En faisant des expriences sur la connexion d'ides, il est ncessaire d'liminer les "associations" qui ont un caractre accidentel que n'ont pas les "connexions". Le sujet ne doit pas sauter sur la premire ide qui vient l'esprit comme dans une exprience "d'association libre" ; par consquent l'exprience pourrait tre considre comme une "association contrle" ; bien qu'elle puisse tre parfaitement libre dans sa propre sphre, puisque toute connexion est autorise. (...) La "connexion" est importante d'un point de vue linguistique parce qu'elle est lie la communication des ides. Un des critres ncessaires pour qu'il s'agisse d'une connexion est qu'elle soit comprhensible par les autres individus. Par consquent l'individualit du sujet ne doit pas intervenir au mme degr que dans l'association libre, tandis qu'inversement un rle proportionnellement plus important est jou par le stock de conceptions communes la population. L'existence mme d'un tel stock de conceptions communes, qui possde peut-tre son arrangement propre (...) semble tre un corrlat ncessaire de la communicabilit des ides par la langue" (...) on pourrait dire que les connexions doivent tre intelligibles sans faire rfrence l'exprience individuelle et doivent tre immdiates dans leurs relations."(Whorf, 1927, in Whorf, 1956, pp. 35-39, passim)
Whorf oppose donc ici les associations lies l'histoire personnelle du sujet ("accidentelles") celles qui sont partages par la communaut sociale du locuteur, et constituent les vritables connexions. La notion de connexion permet de faire le lien logique entre la vision encyclopdique (le langage
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comme rseau continu et inscable de mots rciproquement dfinis, que l'on pourrait qualifier de no-humboldtienne), et le postulat de Bloomfield127, qui considre que le sens des mots est partag par tous au moins jusqu' un certain point La distinction entre associations et connexions recouvre celle faite par Durkheim ou Halbwachs entre les images individuelles et les reprsentations
collectives. Il est clair que ce que nous cherchons ici, ce sont les "connexions".
Le problme ici soulev est extrmement intressant, et mriterait un dveloppement pistmologique qui n'a malheureusement pas sa place dans le cadre de ce travail. Pour rsumer notre position, disons que nous considrons que la distinction entre les "associations" et les "connexions" n'est qu'accidentelle (et non pas substantielle). En d'autres termes, les connexions seraient simplement des associations suffisamment rpandues dans un groupe humain pour qu'il puisse s'en servir comme d'un code de communication (Cf. Sperber, supra). Que ces connexions soient reconnues publiquement comme telles ou pas change finalement peu leur efficacit communicative. Pour donner un exemple, on peut considrer que la communication descriptive utilise principalement des associations rpertories comme connexions, tandis que la communication
potique utilise des associations galement rpandues, mais non rpertories en tant que telles, peut-
tre parce qu'elles se rapportent un registre motionnel mal verbalis dans nos cultures ("correspondances"), ce qui ne diminue en rien leur efficacit. Ce qui est certain, c'est que les reprsentations sociales, parce qu'elles sont intrinsquement attaches des processus de communication, vont contenir des "codes convenus", susceptibles d'tre verbaliss dans la communication (Trognon et Larrue, 1988). Nous cherchons donc bien quelque chose qui existe, et doit pouvoir tre instanci dans les discours. Il nous faudra alors rechercher ce qu'il y a de commun entre les diffrentes reprsentations individuelles. Ce sont ces parties communes qui constituent la reprsentation sociale. En termes FRC : quels sont les sous-syplexes communs dans les syplexes individuels obtenus par la mthode d'associations libre ? La FRC, qui formalise tous les objets sous une forme combinatoire, va nous permettre d'oprer ces reconnaissances en utilisant des algorithmes mathmatiques bass sur des mesures de distances. Notre mthode cherche construire, partir du corpus de syplexes fournis par les individus, une ou plusieurs grandes classes de syplexes qui contiennent l'essentiel de l'information du corpus. Ces classes seront telles que les syplexes particuliers donnes par un individus pourront tre considrs
127 "Il existe un vritable postulat de Bloomfield (jamais assez mis en relief au cours des discussions) qui justifie la possibilit de la science linguistique en dpit de la critique bloomfieldienne de la notion de sens, postulat qu'on doit toujours remettre au centre de la doctrine bloomfieldienne aprs l'avoir critique : comme nous n'avons pas les moyens de dfinir la plupart des significations, ni de dmontrer leur constance, nous devons adopter comme un postulat de toute tude linguistique, ce caractre de spcificit et de stabilit de chaque forme linguistique, exactement comme nous les postulons dans nos rapports quotidiens avec les autres hommes. Nous pouvons formuler ce postulat comme l'hypothse fondamentale de la linguistique : dans certaines communauts (communauts de langue) il y a des noncs linguistiques qui sont les mmes quant la forme et quant au sens" (Bloomfield, Language, p. 144, cit par Mounin, 1963, p. 30).
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comme des reprsentants de ces grandes classes. C'est une sorte de travail taxinomique, qui, dans une population de syplexes, cherche dterminer de grandes espces; la connaissance de ces espces permet alors, localement, de reconnatre tel syplexe particulier comme un reprsentant d'une espce donne. La reprsentation sociale peut alors tre dcrite simplement comme un cosystme constitu de ces diffrentes espces. Nous verrons, au fur et mesure, quel point l'analogie cologique, qui avait dj t largement dveloppe par Gregory Bateson (qui parlait d'"cologie de l'esprit") s'applique avec pertinence aux objets mentaux. Techniquement, nous appliquerons la mthode que nous avons dcrite dans les chapitre prcdents. Celle-ci, dans une perspective naturaliste, consiste bien dterminer les espces mentales par analogie et contraste partir de traits typiques, en parfaite continuit avec l'esprit de la mthode taxinomique de Linn128.
Le passage de la reprsentation individuelle la reprsentation sociale se fera de la manire suivante. Considrons que, comme le note Whorf, chaque individu prsente des associations d'ides qui lui permettent de penser, au sens (si/alors cognitivo-pragmatique) que nous avons dcrit. Ces associations ont une partie analogue avec les associations d'autres individus, et c'est cette partie analogue qui constitue la reprsentation sociale. Pour l'individu, il n'existe pas de diffrence de fonctionnement entre reprsentation individuelle et reprsentation sociale. La reprsentation sociale est fondue dans la trame continue de son tissu de reprsentations, il la fait fonctionner au mme titre que les articulations qui proviennent de son exprience individuelle (car la reprsentation sociale est aussi apprise comme exprience personnelle, collectivement). C'est l'analyse seule qui va permettre de reconnatre (reconstruire ?), dans les reprsentations mentales, ce qui est reprsentation sociale. Cela se fera comme si on essayait de reconstruire une grand paysage partir d'un grand nombre de clichs qui en donnent chacun des vues partielles. Rien ne garantit que chaque individu possde en totalit dans sa reprsentation individuelle l'ensemble des facettes de la reprsentation sociale les plus rpandues dans la population, rien ne garantit que la structure de sa reprsentation individuelle soit exactement la mme que celle de la reprsentation sociale. Le contraire est mme probable : les reprsentations sociales sont des constructions sociales, elles sont approximatives en ce sens que l'agrgat ne se soucie pas des petites diffrences individuelles, mais seulement des grandes tendances :
"(...) avant tout, elles ont un caractre collectif. Elles ne sauraient rendre compte des diffrences individuelles mais seulement des diffrences entre groupes." (Moscovici, 1986, p. 53)
Il peut ainsi exister diffrentes sous-populations qui ont des reprsentations sociales lgrement, voire trs diffrentes. C'est par exemple ce que nous enseignent les tudes qualitatives - par exemple, les travaux de Palmonari et Pombeni (1984) sur la reprsentation des psychologues.
128 Pour une discussion dtaille de l'application de l'approche de Linn la classification et la modlisation d'objets
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Dans notre perspective, le locuteur individuel n'est, pour reprendre une ide que Borges (1952a, b et c) a magnifiquement dveloppe dans certains de ses textes (La sphre de Pascal, Le rve de
Coleridge, La fleur de Coleridge), qu'un porte parole d'une entit plus vaste et plus permanente qui
Les noncs obtenus par les vocations individuelles pourront donc tre considrs comme des expressions locales de la reprsentation sociale gnrale, exprimes sous forme langagire. Ces noncs sont des avatars de la reprsentation sociale, des formes sous lesquelles cet objet transcendant se prsente aux oreilles de l'enquteur. Ils sont la reprsentation canonique ce que les incarnations mythiques de Vishnu sur Terre (poisson, tortue, sanglier, brahmanes, moines, gant...) sont la divinit elle-mme, ce que les diffrentes chaises du monde sont au concept de CHAISE, ce que chaque vers de Corneille est "l'alexandrin de Corneille", ce que chaque pomme peinte par Czanne est la Pomme. Contrairement aux noncs tirs du dictionnaire, ce minerai n'est pas pur, on y trouvera aussi des idiosyncrasies, des "associations" au sens de Whorf, des marques de l'histoire particulire du locuteur individuel. L'analyse statistique liminera ces dernires, pour ne nous livrer que les grandes tendances moyennes qui constituent le mtal de la reprsentation sociale (de mille descriptions de chaises particulires, nous allons tirer les grandes lignes du modle de CHAISE, par la comprhension de ses avatars nous allons approcher la nature profonde de Vishnu).
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dire s'il y a ou non derrire l'objet qu'il examine une reprsentation sociale. Par exemple, si tous s'accorderont penser qu'il doit y avoir une reprsentation sociale de la JUSTICE, il est moins certain qu'il existera une reprsentation sociale du moulin eau europen du XVIme sicle. Pour vacuer cette question, disons que notre point de vue est que tout dpend de la population. Il faut que des connexions existent autour de l'objet considr, et donc que le groupe interrog ait effectivement une vision pratique commune de cet objet. On pourra peut-tre parler d'une reprsentation sociale des moulins dans une population d'historiens ou de meuniers, et pas dans une population d'informaticiens ouzbeks. Nous abordons cette question ici parce que, selon nous, les reprsentations sociales peuvent prsenter des caractristiques extrmement variables selon les objets et les populations, certaines seront trs homognes et concrtes, d'autres trs variables au sein d'une population, certaines conflictuelles et d'autres pas etc. Ceci est normal puisqu'elles refltent les positions et les pratiques des populations vis--vis de l'objet considr. Par exemple, la reprsentation du "stylo" sera sans doute pauvre, et peu conflictuelle, dans la population "normale" ; elle risque d'tre riche et contraste dans une population d'ouvriers de l'industrie du stylo, ou dans une population d'crivains. Il faut donc s'assurer que la population est adapte l'objet d'tude, sans quoi on ne pourra pas centrer les associations autour d'un objet stable, celui-ci n'ayant pas d'existence autonome pour les individus considrs, celles-ci se disperseront rapidement en associations idiosyncrasiques. Il importe de vrifier soigneusement, partir d'une premire analyse du matriau recueilli, que les sujets parlent peu prs de la mme chose ; ce qui est pour le moment rarement fait puisque nous ne disposons pas de critre de validation clair (Wolfgang Wagner, communication personnelle). Par ailleurs, mme s'il existe effectivement derrire la reprsentation un paradigme de base stable dans la population considre, on peut craindre qu'il y ait, dans le processus d'association des sujets, un enchanement successif entre diffrents paradigmes, ainsi que l'autorise notre modle. Par exemple, lassociation en chane peut trs bien amener voquer, partir du premier mot voqu, un deuxime paradigme, par exemple avec des amis voquera le paradigme de restaurant... et le restaurant peut entraner sur "djeuner d'affaires" puis de l sur "bureau", "travail", et ainsi de suite, comme le suggre notre schma du V. 1. 4.
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(vocation du paradigme)
BIEN MANGER
question ou relance
Il y a en principe risque de drive associative si les relances sont peu directives. On obtiendrait donc un matriau associatif qui n'aurait que des rapports tnus avec notre objet d'tude. Dans la pratique, ce n'est heureusement que trs rarement le cas, comme on va le voir. Lenregistrement de questions ouvertes poses sur le mme objet (Aucouturier et al., 1991) montre de manire assez explicite la faon dont les vocations se font en direct. Les interviews rptent le mot stimulus, comme pour dclencher un autre mot, embrayer sur une rponse. Prenons deux exemples, o nous soulignons cette rptition de la question, ou cholalie, qui semble correspondre chez les interviews une recherche de dclenchement dassociations, le terme central servant en quelque sorte d'embrayeur de rponse :
(Sujet masculin, 62 ans, Certificat d'tudes, blanchisseur de profession, taille mnage : 2, rsident en banlieue parisienne, interview dans la rue )
Q : Si je vous dis bien manger, quels sont les cinq premiers mots qui vous viennent l'esprit ? E : Prendre son temps, quoi encore ? Bien manger : prendre son temps et puis tre en famille. Je sais pas, il y a beaucoup de choses, euh... ? Q : Cinq mots ! E : Cinq mots ! (...2 s...) Je ne vois pas, bien manger ? Je ne vois pas, je. .. non, Q : Alors pour vous qu'est ce que bien manger ? E : (1 s) Bien manger c'est manger euh : (...1 s...) C'est manger euh. .. sans gras, sans. .., sans grosses matires grasses bien sr, sans, sans produits colorants sans. .., manger naturel, manger des. .., manger manger des, naturel oui, manger euh, de la verdure, salade, manger, manger euh, manger la campagne quoi, manger moins de conserves possible, voil Q : Bien manger pour vous c'est ? E : Moi a consiste a mon ge, oui mon ge, oui euh, j'estime que je dois faire un rgime et, j'vite de trop manger, pour moi bien manger c'est de manger relativement avec moins de calories possible (...1 s...) ouais.
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Comme on le voit, le sujet intgre implicitement la contrainte de recentrage sur le paradigme nomm dans la question, en reprenant rgulirement ses termes. Ici joue en notre faveur un effet de manque de libert dans les associations, effet restrictif qui est habituellement une limite gnante pour les mthodes projectives. En l'absence d'une forte incitation une crativit dbride, les sujets restent en gnral centrs sur la question. C'est une application du principe de coopration de Grice, que l'on peut s'attendre voir respect par tous les participants une conversation :
"(...) que votre contribution conversationnelle corresponde ce qui est exig de vous, au stade atteint par celle-ci, par le but ou la direction accepts de l'change parl dans lequel vous tes engag" (Grice, 1975, 1979 p. 61)
D'une manire gnrale, le fait que l'interaction se produise sous la forme d'un questionnement suffit faire jouer les maximes de conversation de Grice, qui nous garantissent que le matriau obtenu est
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aussi pertinent que possible, d'aussi bonne qualit que possible, et aussi pertinent que possible ; car il en est de l'intention du locuteur qu'il en soit ainsi129. On voit bien sur ces exemples les enchanements de pense qui produisent les combinaisons de mots que nous observons finalement. On remarque en passant lintrt dutiliser une mthode d'analyse respectant le principe de la commutation, qui semble bien "coller" avec le mcanisme empirique de production des noncs.
Par exemple, les rponses orales sont souvent plus courtes que les rponses crites, leur forme syntaxique et grammaticale est dgrade, le verbe et les mots outils grammaticaux manquent souvent. C'est comprhensible puisque la situation d'enqute peut tre considre comme une conversation, dans laquelle gestes, mimiques, intonation, possibilit de prciser si l'interlocuteur ne
discours.
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comprend pas, amnent quantit d'implicites dans la retranscription. Nos protocoles d'association libre accentuent ces caractristiques. Cependant, ces biais lexicaux auront peu d'influence sur nos rsultats, ainsi que l'ont montr des comparaisons systmatiques (Beaudouin et Lahlou, 1993, Beaudouin, Lahlou et Yvon, 1993), puisque notre mthode ne considre en l'tat que les mots pleins.
VIII.1.4.2. Les biais cognitifs de l'expression des reprsentations en langue naturelle
Les biais cognitifs sont plus actifs. Les principaux concernent le contexte d'enqute (nature des questions prcdentes), la mauvaise comprhension des question, le centrage sur les aspects pragmatiques, et la part des idiosyncrasies (Beaudouin et Lahlou, 1993). Dans notre cas, l'influence des questions prcdentes, qui peuvent orienter en cho les rponses prfrentiellement vers tel ou tel aspect de la reprsentation (Aucouturier et al. 1991), est faible : les questions prcdentes portent sur des aspects de mode de vie assez loigns de l'alimentation, leur effet n'est pas perceptible dans les rsultats. En outre, la comparaison d'une mme question ouverte pose dans des contextes lgrement diffrents montre une bonne stabilit des rponses en ce qui concerne la nature des noyaux de base, sinon leur taille ; et donc une faible sensibilit des rsultats qualitatifs cet effet de contexte dans les limites de variation imposes. Ces remarques sont galement valables pour le corpus d'association sur Bien_manger trait au chapitre suivant, et qui provient de la mme source statistique que le corpus sur Manger, l'enqute priodique du Crdoc sur les Aspirations et Conditions de vie des Franais. Le centrage sur les aspects pragmatiques dans les rponses en situation d'enqute est par contre un effet nettement plus visible (Beaudouin et Lahlou, 1993, Beaudouin, Lahlou et Yvon, 1993). Il provient de la fonction pragmatique mme des reprsentations sociales au niveau de l'usage individuel, et se voit renforc par la technique d'interrogation qui oblige le sujet "aller l'essentiel". Des questions comme les ntres, dans une situation d'enqute implicitement normative, ont naturellement tendance liciter des "reprsentations privilgies" (c'est--dire typiques au sens o le sont les prototypes de Rosch). Or, dans de telles reprsentations, l'accent est naturellement mis sur les conclusions opratoires plutt que sur les prmices :
"une reprsentation privilgie est constitue par ce qui se trouve en fin de squence temporelle (tat rsultant, but final, rsultat du processus). (Cordier, 1991, p. 122)
Nous devons donc nous attendre trouver sur-reprsents les fins et les objectifs de "manger" dans nos corpus issus de l'interrogation de sujets nafs. La pression l'infrence amne dans l'expression des reprsentations une accentuation du "alors" (la conclusion), qui fait que la rponse va tre oriente vers la pragmatique. Ceci provoque notamment
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un resserrement des catgories de rponses (Moscovici, 1976, loc. cit., Zajonc, 1960, cit par Moscovici). Les noncs obtenus sont donc non seulement reprsentatifs d'un contenu cognitif, mais aussi de processus de pense. Nous retrouvons ici qu'il est impossible (comme l'avait soulign Moscovici, 1986) de distinguer dans la reprsentation sociale les contenus des processus.
Enfin, une dernire critique mthodologique est habituellement faite lutilisation de questionnaires, ferms ou ouverts, qui sadressent des chantillons de la population gnrale. Comme ces chantillons contiennent en particulier des individus ayant un faible niveau dinstruction et un vocabulaire restreint, on nest pas sr que les rponses aux questions ne soient pas vides de sens pour certains enquts (qu'elles soient un flatus vocis, pour reprendre lexpression de Bourdieu, Chamboredon et Passeron, 1968, pp. 69-70). Il n'est en effet licite que de demander des reprsentations dont on est sr que les sujets les possdent, sinon on rcuprera "n'importe quoi", puisque le sujet se sent oblig de rpondre "quelque chose". C'est, vu sous l'angle de la performance linguistique, le problme que nous voquions au dbut de la section 1.3 de ce chapitre. Dans le cas qui nous occupe, ces critiques ne sappliquent pas, dans la mesure o lon peut considrer que tout le monde est familier avec lalimentation, susceptible davoir une certaine reprsentation de ce quest le manger ou le Bien_manger, et de disposer d'un vocabulaire suffisant pour parler un peu du sujet. Par ailleurs, les diffrences de matrise de la langue portent principalement sur largumentation, la syntaxe et la grammaire, que notre mthode limine. De fait, le niveau d'ducation ne s'avre pas tre une variable trs discriminante dans les rponses.
VIII.1.4.3. Les biais d'appauvrissement des rponses
A ces biais sur l'nonciation, s'ajoutent des biais techniques qui vont dans le sens de l'appauvrissement des corpus. Ils sont de deux ordres : une retranscription incomplte, et une limitation dans l'expression par les sujets eux-mmes. Nos enquteurs n'ont jamais transcrit exactement et compltement le discours des enquts : ils ont rsum et parfois simplifi. Une difficult provient de ce que les diffrents enquteurs appliquent la consigne avec plus ou moins de rigueur. Ainsi, on trouvera des euh dans certaines rponses, et pas dans dautres, du fait de choix de retranscriptions diffrents. Bref, dans la pratique, lenquteur ne note pas exactement ce que dit lenqut, il a tendance liminer les interjections (Euh, ben), les rptitions, leffet dcholalie. Ainsi :
bien manger ? euh, ben bien manger cest manger vari, dabord, et puis euh, quilibr
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voire mme
vari & quilibr.
Cependant, il semble que cette distorsion des rponses soit finalement assez peu gnante pour notre analyse. Ce qui est perdu est dabord le degr de facilit avec lequel rpond lenqut (temps dhsitation, nombre de euh ou de je ne sais pas pralables lnonciation). Cette perte est regrettable, on peut cependant la compenser en partie par dautres indices, comme celui de la richesse ou de la longueur des rponses. On perd galement une grande partie des mots-outils, de la syntaxe, de la grammaire, et de largumentation. Cest trs regrettable, mais, il semble, comme on le verra, que lessentiel du sens soit conserv, et mme une partie de lattitude et de la tonalit affective. Car, heureusement, le langage est extrmement redondant.
Un problme plus proccupant, qui rsulte la fois de la situation d'enqute et de la retranscription, est que le questionnement n'puise pas la reprsentation de l'individu. Si bien que nous n'avons en
fin de compte que la partie retranscrite de la partie exprime de la reprsentation, rsultat d'une double restriction par rapport ce que le sujet aurait pu exprimer.
La confrontation des enregistrements sur bande magntique de rponses relles avec des rponses transcrites est ce titre instructive (Aucouturier et al, 1991)130. On a pos des enquts deux questions, la premire demandant des mots voqus, la deuxime une dfinition, ou une prcision, qui est une relance cherchant explorer des variations du champ. Que rpond alors rellement lenqut? Voici quelques retranscriptions partir denregistrements directs131 :
Femme, 23 ans, DEUG, Etudiante, Taille mnage : variable (2, 3, ou 5)
Q : Si je vous dis "bien manger", quels sont les cinq premiers mots qui vous viennent l'esprit ? E : (5 s) Chaud, calme (3 s). Bon (2 s). Cuisine et Gastronomie Q : Voil. Et maintenant, si je vous demandais une dfinition, c'est quoi, pour vous, bien manger ? E : C'est peu prs ce que je viens de dire. C'est manger chaud, dans un endroit calme, quelqu'un qui prpare bien la cuisine et (2 s) donc qui fait quelque chose de gastronomique.
130 On trouvera en annexe 6 la transcription de quelques rponses relles la question "bien manger", dont le protocole
est dcrit dans Aucouturier et al. (1991), et dont une liste plus tendue (150 retranscriptions intgrales) figure en annexe Lion (1990). Ces questions seront discutes plus avant, cf. infra. 131 La dure des pauses est indique en secondes, entre parenthses. Q dsigne lenquteur, et E lenqut. Pour plus de prcisions sur ces tests, raliss le Lundi 26 novembre 1990 (entre 14 h et 16 h), dans le Quartier St Michel Paris, dans la rue, se reporter Aucouturier et al. 1991.
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E : (5 s) Q : Cinq mots E : Ben, disons la gourmandise, le besoin, d'abord le besoin de nourriture, a peut tre aussi la gourmandise, a peut tre la faim, euh, qu'est ce qu'il y a encore,. .. l'envie, oui bien sr, il en manque un (3 s). Et le got, le got, allez ! Q : Maintenant, si je vous demandais une dfinition de bien manger. E : La dfinition de bien manger (2 s). Ah, la dfini. .. le got d'abord, oui le got.
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Q : Voil, eh bien l, a me fait beaucoup. Si maintenant je vous demande une dfinition de bien manger ? Une dfinition en quelques phrases quoi. .. E : Une dfinition de bien manger ? Q : Si je vous demandais de me prciser votre rponse en quelque sorte ? E : Oh, bien manger c'est (3 s). C'est manger calmement, sans hte, avec des amis, un repas convenable, sans plus.
Il ny a pas de rgle gnrale : souvent la deuxime question ramne un contenu assez similaire la premire ; mais il arrive aussi que les rponses amnent des lments sur un registre diffrent. Par exemple, les associations dides seront des produits alimentaires, tandis que la dfinition sera donne dun point de vue dittique. De plus, le contexte gnral de lenqute influence lenqut. Il est probable que le ton de lenquteur, son allure, le fait que lenqut soit interrog avant ou aprs un repas (et quel repas etc.) influent sur la rponse. Ces critiques sappliquent dailleurs aux autres formes de recueil par entretiens.
Le rsultat de toutes ces procdures de recueil, c'est que dans nos corpus finaux, les rponses retranscrites sont en gnral courtes. Il est certain que lon ne rcupre pas la totalit de la reprsentation du Bien_manger, mais seulement un fragment. Lenqut qui rpond cest manger quilibr, cest tout a srement une reprsentation du Bien_manger qui dpasse largement ce court fragment de discours. Notre impression, forge par lcoute des rponses, et la lecture rpte de leurs transcriptions, est que, quelle que soit la formulation de la question, du moment quelle est ouverte, le sujet comprend finalement quon lui demande de parler de Bien_manger. La consigne exacte joue effectivement sur la forme des premires rponses : si on demande dvoquer des images, le sujet donne des images, si on demande des mots, le sujet donne des mots, si lon demande une dfinition il essaye de synthtiser ses reprsentations (ici, la dfinition prend souvent la forme dune prise de position, comme si le sujet se sentait plus engag par la fourniture dune dfinition que par les simples vocations). Statistiquement, le contenu des rponses (au sens lexical o nous lanalysons ici) varie finalement assez peu avec la formulation. Cette robustesse du rsultat aux variantes de protocole est d'ailleurs assez surprenante pour le statisticien, habitu une grande influence de la formulation des questions fermes. Mais, si lon creuse, en demandant au sujet de parler encore de Bien_manger, on se retrouve devant une situation trs intressante. Souvent, certes, on nobtient rien de plus. Lenqut semble avoir puis le sujet, et ne trouve plus rien dire, se contente de rpter ou de paraphraser ce quil a dj dit. Mais souvent aussi, linterview commence donner dautres vocations, et se met parcourir une partie importante du rpertoire reprsentationnel. Par exemple :
(Quartier St Michel - Lundi 26 novembre 1990 entre 14 h et 16 h). Femme, 43 ans, Licence, Etudiante, Taille mnage : 6
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Q : Si je vous dis "bien manger", quels sont les cinq premiers mots qui vous viennent l'esprit ? E : Ah, les cinq premiers mots, faim, plaisir, "souper", je vais vous dire tarte la crme Q : Trs bien, parfait E : Je les aime tellement les tartes la crme, mais j'aime bien les desserts. Eh, il en faut cinq? Boire, goter aussi le, ah ben c'est pas manger, c'est boire le beaujolais nouveau, mais l j'tais frustre parce qu'il n y en avait plus. Eh, a en fait cinq ! Q : Oh, allez-y, encore un E : Encore un. Le plaisir de la table Q : D'accord. Et si je vous demande de faire une phrase plutt, ce que c'est que bien manger ? En prcisant un peu. E : Eh, le problme, c'est que, pour moi bien manger c'est aussi tre en bonne compagnie et aussi avoir le plaisir d'abord de ne pas avoir les contraintes culinaires, de, de, de prparation de cuisine, mais aussi le plaisir d'tre avec quelqu'un, eh, tre tranquillement install. eh, faim, plaisir, eh,
On a limpression que lenqut, qui stait lorigine focalis sur un ou deux sens particuliers de Bien_manger, se met dcrire dautres sens, un peu comme sil parcourait les diffrents sous-sens dun mot dans un article encyclopdique. Ces sens sont rarement originaux, mme si, au dtour dune rponse, on dcouvre des vocations qui sont des expriences personnelles du sujet (par exemple, cette allusion au Beaujolais nouveau, manifestement influence par le contexte saisonnier) et non pas du savoir collectif, bref ce que Whorf appelait des associations (propres au rpondant) par opposition aux connexions qui sont socialement partages.
Chaque rpondant ne parcourt pas la totalit du champ. Dabord, videmment, parce que le temps est limit. Mais surtout parce que, lintrieur des diffrentes rgions du champ reprsentationnel, certaines peuvent tre inconnues du sujet, ou lui paratre fausses, incongrues, ne pas le concerner, bref non pertinentes comme rponses et ne feront pas partie de son choix. Cest pourquoi nous pouvons penser que les parties du champ quil a parcourues lors de la rponse sont pour lui les plus "reprsentatives" dans ce contexte d'nonciation. Mais on peut galement penser que, lorsque l'on fait une interrogation par association libre, le contexte d'nonciation est suffisamment flou pour que le sujet nonce ce qui lui parat pertinent "en gnral". On aurait alors d'autant plus de chance d'obtenir ce qui prend "le plus de place" dans sa reprsentation, un peu comme si le crne du sujet tait une urne o les probabilits de tirage des noncs sont d'autant plus fortes que l'nonc est "important". Ce que nous perdrons par rapport sa reprsentation serait alors attribuable des fluctuations statistiques ; une interrogation un autre moment pourrait liciter des rponses lgrement diffrentes, mais pas tellement. Par ailleurs, une interrogation pousse du sujet revient des tirages successifs dans son "urne crnienne", et ferait sans doute apparatre finalement tous les noncs possibles. C'est ce qui se passe dans un entretien semi-directif. La diffrence avec un tirage dans une urne est que le sujet, sachant
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ce qu'il a dj dit, se rptera le moins possible, pour respecter les maximes de la conversation, et nous finirons par avoir la collection complte des noyaux de sens, mais en perdant le caractre de quantit qui fait que les noncs les plus rpandus apparaissent le plus souvent. Il parat alors dangereux de se fier totalement l'ordre d'nonciation des noyaux pour mesurer leur influence relative, car nous pensons que l'vocation ne se fait pas comme un tirage alatoire, mais par associations d'ides dans un champ donn132. Faire des questionnements "pas trop pousss" a donc certains aspects intressants quand on cherche obtenir des indications quantitatives sur les reprsentations.
Il serait, compte tenu des objections qui ont t formules plus haut sur linfluence du contexte dinterrogation, imprudent de considrer que, pour un individu donn, la portion de champ quil a parcourue lors de la rponse est la plus reprsentative ; par contre, il semble licite de faire cette hypothse sur des populations dindividus (par exemple, les femmes, ou les habitants de petits villages). On peut voir ainsi les aspects de la reprsentation qui sont plus caractristiques de ces populations. Cest prcisment l quinterviennent loriginalit et la puissance de lapproche statistique, qui travaille sur des chantillons larges. On peut penser que - en labsence de biais de recueil importants - la multiplicit des situations denqute accidentelles, et la varit des rpondants nous fournira, par touches impressionnistes, un portrait globalement fidle, ou, plus exactement, statistiquement fidle. Lapproche statistique permet de construire les objets collectifs, cest mme sa raison dtre. Cest pourquoi elle est bien adapte ltude de reprsentations sociales. Et, de fait, les classes obtenues aprs l'analyse balisent finalement bien le champ des rponses effectivement obtenues. Le lecteur pourra s'en rendre compte aisment en relisant les quelques rponses compltes ci-dessus aprs avoir lu les rsultats de l'analyse : tout se passe comme si le discours de chaque sujet tait une trajectoire parcourant une carte unique dont chaque rgion correspond une classe repre par l'analyse.
VIII.2.
On prsente ici les rsultats de l'enqute mene en 1991 dans le cadre du systme Aspirations et Conditions de Vie du Crdoc. Dans le questionnaire de la vague de printemps, pos un chantillon de 2000 personnes reprsentatif de la population adulte de France mtropolitaine, nous insrmes la
132 La probabilit transitionnelle est aussi conditionnelle, au sens o elle dpend du contexte. La forte probabilit d'avoir
"beurre" entre "oeil" et "noir" est sans rapport avec les probabilits d'occurrence individuelle de ces trois termes, elle provient de l'expression fige oeil_au_beure_noir. Plus gnralement, ceci nous incline la prudence dans l'utilisation de mthodes qui cherchent estimer les probabilits de cooccurrence partir d'une statistique sur un tableau global calcul sur l'ensemble du corpus, comme cela se fait habituellement..
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question ouverte suivante : "Si je vous dis manger, quels sont les cinq premiers mots qui vous
viennent l'esprit ?"
Le vocabulaire total est pauvre galement. Si l'on exclut les mots outils, il ne comprend que 3309 formes diffrentes, qui se rduisent 308 racines distinctes aprs limination des racines de faible frquence (<4). La richesse est donc infrieure d'un ordre de grandeur (c'est--dire d'un facteur 10) celle du corpus du dictionnaire. Ceci n'est pas trs surprenant au plan thorique : au lieu d'apprhender la totalit des syplexes linguistiques de la reprsentation sociale, nous n'avons plus qu'une vue restreinte des visions individuelles, plus pauvres. Par ailleurs, le contexte d'nonciation limite le volume global recueilli. Ceci a des influences sur l'analyse, qui va livrer des rsultats "moins beaux" que celle du corpus du dictionnaire. C'est d au caractre pauvre du corpus sur le plan lexical, et aussi au plus faible nombre d'occurrences : la mthode statistique est d'autant plus efficace que le corpus est gros. On notera en passant que certains sujets ne respectent pas la consigne ("cinq mots") et produisent des phrases entires.
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Courbe de rpartition des occurrences de formes dans le corpus "Manger" indigne (chelle logarithmique)
1000
100
10
1
repos 8 ca en mange+ francais+ 0 suffi< 0 abus< cerises corvee 7 mes midi 7 il argent 5 moins 6 ce-que bouffe+ 0 reuni< bifteck famine deten+ pizza+ 0 voir. croute savoir 2 non bien naturel+ bonbon+ quantite+ vitamine+ obligatoire+ 2 mieux gateau+ besoin+
On retrouve le verbe manger en premire position. Cette tautologie ne doit pas nous surprendre. D'abord, elle est un peu artefactuelle en ce sens que, comme on l'a vu plus haut, les sujets utilisent l'cholalie comme un embrayeur de rponses. Par ailleurs comme "manger" est effectivement le coeur de la reprsentation voque, il est normal que le terme apparaisse naturellement ; c'est effectivement ce point focal qui sera le plus voqu lors des recherches associatives (la reprsentation, c'est ce qu'elle reprsente). Pour neutraliser cet effet d'cholalie, la forme manger a t mise en variable illustrative dans l'analyse. On retrouve galement les notions de repas, de sujet (je suis), de substances comestibles (viande,
lgume, pain...), de dsir (apptit) qui nous rappellent la reprsentation issue du dictionnaire.
Les segments rpts nous livrent, d'une part un commencement de rgles dontiques : il faut
manger (53 occurrences) qui se complte par lger, quilibr etc. mais aussi par le strotype
Harpagon (Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger)qui apparat une vingtaine de fois.
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Les autres squences les plus frquentes sont : j'ai faim (37) et j'aime bien (dont 24 aime bien
manger). La relative frquence du j'ai faim, rapprocher des 171 occurrences classes de faim
comme mot typique du corpus est mentionner en passant comme indice d'efficacit de la mthode d'association libre. Il semble que ce soit bien des sensations qui ont parfois t voques chez ces sujets, malgr l'aridit du protocole. Modrons cependant notre enthousiasme en remarquant que les corrlats perceptifs de la faim tels qu'on les connat en physiologie alimentaire, par exemple la salivation, la tension gastrique, la nervosit, la faiblesse etc. (pour une liste plus complte voir Blundell, 1979) n'apparaissent pratiquement pas. Ceci peut s'expliquer par le fait qu'on repre surtout ici de l'apptit et non de la faim, nos sujets bien nourris prouvant en gnral rarement cette dernire sensation.
Nous sommes donc en terrain connu, et il semble premire vue que les vocations des sujets parlent bien de la mme chose que le dictionnaire. Cependant, nous obtenons ici, par construction, une vision plus subjective, vue depuis l'acteur, de la reprsentation, contrairement la vision encyclopdique qui se doit d'tre impersonnelle. Nous avons analys le corpus avec le logiciel ALCESTE dvelopp par Max Reinert. Examinons, travers la classification, les noyaux de base fournis par cette population et leur diffrence avec le corpus tir du Grand Robert.
On retrouve clairement la classe NOURRITURES, la classe REPAS du Grand Robert, et, avec une certaine distorsion, la classe LIBIDO, qui prend des connotations hdoniques (AIME-Apptit). Le noyau actionnel, PRENDRE, s'est dissout dans les diverses classes, il est devenu implicite ; il en reste peine un rsidu un peu artfactuel : "CASSER LA CROTE". La classe VIVRE a absorb d'autres connotations et diffre un peu de celle du dictionnaire.
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D'une manire gnrale, si les noyaux de sens restent clairement identifiables, la hirarchie introduite par la classification ne fait pas sens. Il faut en incriminer la qualit mdiocre du corpus sur le plan linguistique (noncs extrmement courts), et surtout l'absence de recherche de cohrence de la part des locuteurs ayant constitu le corpus. On n'a pas ici un tableau complet et structur du monde, mais bien des associations libres sans souci de cohrence globale. Si l'on cherche replacer les classes dans notre cadre d'analyse, on obtient le schma suivant : "Manger" indigne : les classes replaces dans un cadre conceptuel
(finalits)
Equilibre 13% VIVRE 25%
(opration) (sujet)
AIME-Apptit 13% REPAS 20% casser la crote 3%
(objet)
NOURRITURES 25%
(modalits)
Si l'on compare ce rsultat au schme obtenu sur le dictionnaire en examinant la taille des classes, on voit l'accent mis sur les parties finales immdiates et les modalits de la reprsentation : NOURRITURES : 25% - respectivement 24% dans le Robert-; REPAS : 20% - resp 13%-, et dans une moindre mesure EQUILIBRE : 13% - resp. 7%-, ainsi que de l'aspect subjectif : AIME-Apptit : 13% - resp. 8%-; ceci au dtriment de l'oprateur, la prise :3% - resp. 15% - et des finalits lointaines : VIVRE : 25% - resp. 33%-.
Rappel : "Manger" d'aprs le Grand Robert : les classes replaces dans un cadre conceptuel
(finalits)
remplir 7% VIVRE 33%
(opration) (sujet)
LIBIDO 8% REPAS 13% PRENDRE 15%
(objet)
NOURRITURES 24%
(modalits)
Commenons par dcrire les noyaux qui ressemblent ceux que nous avions trouvs dans le corpus issu du dictionnaire.
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VIII.2.2.1.
Ces produits ne sont pas noncs dans un ordre particulier, ils sont simplement les composants de base de l'alimentation, sorte d'chantillonnage typique des grandes catgories, comme en tmoignent les segments rpts :
6 viande+ lgume+ fromage+ 5 pomme+ terre viande+ 4 fruit+ lgume+ viande+ 4 pain+ viande+ legume+ 4 viande+ lgume+ fruit+
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Cette classe est donc trs analogue la classe NOURRITURES du dictionnaire. Elle s'en distingue par une maille smantique moins varie, les noms de produits tant ici assez gnriques, et par une moindre frquence des caractrisants alimentaires (nourriture, subsistance, mets...). Ceci se comprend car le contexte est peu ambigu. Par ailleurs, les descriptions sont faites par des noms dsignant clairement des objets-du-monde courants et simples. On retrouve essentiellement des reprsentants "typiques" des catgories, du "niveau de base" (Rosch et al, 1976), ce qui n'est pas surprenant134. Le discours est nettement plus schmatique que celui du dictionnaire. On retrouve cependant la prdominance de viande, qui reste le trait le plus frquent de la catgorie, comme dans le corpus dictionnaire. Cette classe est plutt typique des individus ayant une ou plusieurs des caractristiques suivantes : femme, aucun diplme, conjoint travaillant temps partiel, chef de mnage commerant ou chef d'entreprise. Ces associations trs concrtes sont donc plutt lies un faible niveau culturel135. Notons que cette classe se scinde en deux sous-classes, l'une qui comprend principalement les produits de base (viande, lgumes, etc.), qui en constitue les quatre cinquimes, et l'autre base sur le strotype du "steack-frites".
Cette classe est plutt typique des individus ayant une ou plusieurs des caractristiques suivantes : femme, aucun diplme, personnel de service, mari inactif, conjoint actif, conjoint travaille temps plein, trois enfants et plus, mnagre sans profession, agglomration de moins de 2000 habitants, revenu : moins de 4000 F, autre inactif, commerant, chef d'entreprise. Tandis que l'autre l'est par :
frit+, steak+, spaghetti+, salade+, pates, choucroute, poul+, cafe, dessert+, entree+, fourchette+, fraiche+, pizza+, ah, boeuf+, grille+, soupe, surtout.
134Les reprsentants typiques sont des objets rpandus, assez rpandus dans la nature et peu quivoques, correspondant
des niveaux intermdiaires (ni trop gros ni trop fin) de la maille smantique. Par exemple, chaise est un reprsentant plus typique de la catgorie "sige" que trne ou tabouret. 135 Ici comme pour les caractrisations suivantes, on pourra se reporter aux annexes pour avoir le niveau prcis de typicit des diffrents caractres. Insistons cependant sur le fait que la typicit de ces caractres sociodmographiques, bien que statistiquement significative sur la base d'un test de chi deux, reste en gnral assez peu prononce, et cela pour des raisons qui seront exposes en dtail dans la dernire section.
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Les rponses sont ici plus gourmandes et exclamatives (ah !). Elles concernent non plus des produits de base, mais des plats cuisins. Elle sont caractristiques d'hommes, de deux profils diffrents : soit des ouvriers, soit des cadres suprieurs : ouvrier agricole, actif, ouvrier, homme, salari, travaille temps plein, agglomration de 100 000 habitants et plus, revenu 15000 F et plus, seul actif, cadre, profession librale.
VIII.2.2.2. REPAS (20%)
Cette classe contient les aspects sociaux (famille, amis, runion) et rituels du repas.
repas, bon+, restaurant+, table+, cuisine+, famille, bouffe+, gastronom+, midi, prepar+, moment+, gout+, convivialite, deten+, fete+, ami+, reuni<, plat+, mettre., francais+, dejeuner
Dans ce deuxime aspect, retenons le dcorum (restaurant, cuisine, franais). Le contenu de cette classe voque l'ingestion collective, conviviale (amis, famille, restaurant...). Cette classe est proche de la classe complments circonstanciels "REPAS" du dictionnaire. Elle s'en distingue cependant par un centrage sur les aspects sociaux, accordant moins de place au temps (mme s'il apparat travers les repas spcifiques que sont le dner, le djeuner et midi), et la raret des allusions au cot. Les segments rpts les plus frquents sont :
9 faire. bon+ repas 9 se mettre. table+
Les rponses typiques confirment le ct trs positif des connotations motionnelles ou affectives de cette classe. Le repas en commun est vcu comme quelque chose de bon, et d'agrable, un moment de plaisir collectif. Le qualificatif bon est attribu l'ambiance et/ou aux produits eux mmes ; il s'agit surtout d'un marqueur d'ambiance. Le terme bouffe semble avoir ici une connotation particulirement positive, et marque le caractre familier, dtendu.
311 un bon repas. une dtente en famille ou avec des amis autour d'une table 1290 un bon plat mijot des plats traditionnels de la bonne cuisine franaise 424 bon repas runion famille bonne nouvelle 494 mets fin et dlicat bon tournedos et bon vin 1135 table, repas restaurant runion de famille 1533 prparer dner. un bon moment 1778 repas, vin, digestif restaurant 1874 bon dner dans un bon restaurant 1884 repas. matin soir midi 1985 bon repas, escargot, gigot, bon vin. 254 convivialit, amitis, un bon moment, un moment agrable de dtente 691 une bonne table des plats cuisines des bons vins 771 la bonne table bien accompagne restaurant dner de famille rception
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945 grosse bouffe avec les copains. casse-tte au niveau quotidien pour trouver le repas.
Ces rponses sont caractristiques de personnes prsentant une ou plusieurs des caractristiques suivantes : locataire, ou log gratuitement, trois personnes dans le logement, mari inactif conjoint actif, conjoint travaille temps plein, autre inactif, revenu 12000 14999 F, agglomration de 20 100 000 habitants,
VIII.2.2.3. SAIN, EQUILIBRE (13%)
On voit ici apparatre une classe nouvelle, un peu analogue la classe remplir du dictionnaire, mais avec une connotation qualitative et non plus seulement quantitative.
sain+, equilibre+, attention, dietetique+, correctement, raison+, naturel+, vitamine+, exces, cholesterol, possible, suffi<, calori+, eviter, goinfre+, normal+, mange+, moder+, facon, 5 plus, 5 trop, gras+, regulier+, sans, pas, falloir., produit+, mal, apport, il, leger+, faire., regime+, mais, ce-que, n-importe-quoi, qualite, force+, et, charcuterie+, mieux, heure<, son, devoir.
On y retrouve la notion d'quilibre, et la recherche d'un juste milieu par la modration, ainsi que les interdictions qui prenaient un sens plus religieux : l'abstinence se transforme en rgime, et la norme est plus rationnelle que morale (dittique, correctement, raisonnablement). On cherche viter les
excs.
Le lexique comprend un certain nombre de termes techniques qui renvoient une vision scientifique (calories, vitamines, cholestrol,...). La classe contient des impratifs nettement pragmatiques, qui se traduisent par viter, attention, rgulier, falloir, devoir. Les rponses typiques traduisent bien cette recherche de l'quilibre travers des rgles de limitation. Notons ici l'association entre sain, naturel et composants dittiques (calories etc.) sur laquelle nous reviendrons dans la section suivante.
278 faut pas manger de trop, pas trop gras manger heures rgulires. 278 manger du naturel tant que possible. 992 viter la charcuterie, manger normalement et quilibr, attention la cuisine grasse. 1150 pas tout le temps, modrment et heures rgulires. on ne se goinfre pas manger des choses saines, pas faire d'excs. 184 sainement quilibr vitamines sels minraux. 242 quilibr dittique lger. 333 2241 quilibr. lger. pas trop d'excs. 340 sain. naturel. suffisamment. 657 manger? disons, manger correctement, c'est--dire manger quilibr et sain. 1004 rgime calories cholestrol. 1461 manger sain. modrment. rgulirement.
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1585 l'quilibre manger rgulirement saine. 639 suffisamment de calories mais pas plus viter les graisses et faire du sport. 153 rgime. cholestrol. 171 manger sain et naturel. 279 pas de trop correctement. sainement c'est--dire ne pas se gaver. 577 raisonnablement. sainement. 1506 dittique. raisonnable. 1413 moins gras. manger naturel moins de sucre faire attention. 1721 viter le cholestrol, pas trop d'alcool. 10 manger peu, pas gras, faire attention. 50 viter le plus possible la viande qui est cancrigne.
Les interdits visent viter l'excs d'une manire gnrale, mais aussi certaines substances particulires : le gras, le sucr, le "non naturel", et ventuellement la viande et les conserves. Ces rponses sont plutt caractristiques de : veuf (ve), 40 59 ans, profession intermdiaire, propritaire, travail temps partiel, femme, Agglomration 100 000 habitants et plus.
VIII.2.2.4. VIVRE (25%)
Cette classe, qui semble concider, par son nom, avec celle du corpus dictionnaire, en diffre un peu dans son contenu.
vivre, faim, plaisir<, nourrir, pour, necessite, sante, se, gross+, c-est, deten+, indispensable, agre+, besoin+, envie, forme+, pouvoir, vie, moment+, mourir., convivialite, oblig+, survivre, vital, aliment+, nourriture, donne+, maintenir, monde, moyen+, repos, savoir, dans, satisfaire., satisfaire., regal+, ctt, sa, on, avoir, si, etre, en, abus<, vouloir., qd, gout+, import+, habit+, poids, aussi, apprecie+, limite, rien, falloir., quand, il, necessaire+, travail+, ce, est, penser., tres, voir., cher+, simple+.
On retrouve la dialectique plaisir/ ncessit. La classe est centre sur le caractre vital de l'acte de manger. Manger, c'est d'abord se nourrir pour survivre, c'est un besoin. Cet aspect svre est accompagn dans certaines rponses de la notion de plaisir (c'est vital, mais c'est agrable). La faim occupe une place importante dans les associations, qui nous renvoient finalement un vcu de la pulsion nutritive, perue comme une habitude ncessaire, mais aussi agrable.
871 nourriture aliments vivre plaisir se nourrir 379 3131 nourriture. faim. c'est tout si on mange c'est qu'on a faim 385 agrable. faim. sant. c'est tout 737 savoir se nourrir, c'est important pour mieux vivre. 857 manger, la faim, quand on a faim on mange c'est un besoin. 1437 se nourrir, indispensable, agrable, plaisir. 1578 ncessit plaisir un des plaisirs de la vie. 1713 se nourrir, vivre, apprcier, plaisir.
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521 manger pour vivre et non vivre pour manger. sant. pas faire d'abus 161 nourriture, un besoin vital. 821 grossir, plaisir de la vie. 1594 grossir plaisir. ncessit. 508 manger c'est la vie si on ne mange pas on meurt. 552 faim. nourriture. joie 590 se nourrir. indispensable. 605 la faim. un besoin. 1663 s'alimenter comme il faut. "il faut manger pour vivre et non vivre pour manger" d'aprs un proverbe bien connu.
Cette nouvelle classe VIVRE a donc absorb la partie strictement fonctionnelle et compulsive, vitale, de la classe LIBIDO : la faim, laissant comme rsidu le ct agrable (apptit) qui se retrouve happ par la classe AIME-Apptit que nous verrons plus loin.
Ces rponses sont (faiblement) caractristiques de : personnes dont le conjoint n'a jamais travaill, habitants de la rgion parisienne. Cette classe se comprend mieux si l'on sait qu'elle se scinde en deux sous-classes, dont la premire est trs centre sur le mot faim, caractristique des clibataires, jeunes, des chmeurs, plutt mditerranens, des femmes, de personnes dont le conjoint n'a jamais travaill ; et la seconde centre sur la dialectique vivre/plaisir/ncessit plutt typique des familles avec enfants de villes moyennes. La classe mle donc deux noyaux de sens diffrents.
VIII.2.2.5.
AIME-Apptit (13%)
On voit ici apparatre un aspect hdonique, qui implique l'individu (forte prsence du je). Manger voque ici le plaisir, comme en tmoignent les traits caractristiques :
aime+, je, appet+, bien, mettre., table+, chose+, mangeur+, gros, gourmand+, grand+, glace+, beaucoup. bon+, mange+, suis,
Comme on peut le voir sur les rponses caractristiques, dans cette classe manger est un plaisir, mais qui est parfois dfendu. C'est "bien vivre", du point de vue du sujet, mme s'il ne peut plus toujours pratiquer autant qu'il le souhaiterait. Sur le plan statistique, la classe a t principalement construite par les mots je, aime et bien.
276 bien se tenir table je suis gros mangeur la gourmandise la boisson. 469 ah j'aime bien manger. c'est malheureux qu'on maintenant il y a beaucoup de choses de trafiques. 885 bien manger. pas se priver de ce que l'on aime. 1495 j'aime bien manger. les gourmandises. 393 apptit bien vivre aimer les bonnes choses sortir vivre. bouffe de la merde
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1110 j'aime bien manger, j'aime bien tout j'ai un bon apptit. lgumes avec un morceau de viande. 1563 ah le bien manger, le bien boire, les glaces, les gteaux. 3 bien manger bien boire et bien baiser. 56 j'aime bien manger mais je ne peux pas manger trop car on m'a coup plein de viscres. 105 je n'ai pas d'apptit. je me force. pas grand chose. 444 je ne festivit. suis pas un gros mangeur j'ai horreur des grands repas de
528 je suis gourmande j'aime bien manger. c'est un plaisir de manger 1127 bon apptit/bien manger/gourmandise. 1622 c'est dgueulasse dgueulasse. dans le temps on mangeait bien maintenant c'est
470 j'aime bien les bonnes choses mais malheureusement avec mon diabte je suis oblig de freiner beaucoup. 655 oui, je mange bien; pour mon ge, je mange bien, j'ai bon apptit. 826 table, gteaux, caf c'est tout, j'aime bien tout. 660 j'aime bien la soupe tous les anciens c'est comme a. 516 j'aime bien manger c'est l'quivalent de la bonne vie.
On notera en passant que la prsence de cette classe dans la reprsentation (comme de la classe LIBIDO dans le Robert) montre que le dsir et la faim font partie de plein droit de l'acte de manger. Ce fait trivial explique le fait bien connu que de nombreux rgimes restrictifs rencontrent l'chec (Aimez et Guy-Grand, 1971) : le paradigme de base, fort de son ancrage animal, lutte victorieusement contre les justifications scientifiques et mdicales du rgime.. Ces rponses sont caractristiques de mnages gs, retraits, de province. Plus prcisment de personnes prsentant une ou plusieurs des caractristiques suivantes : homme, 60 ans et plus, retrait, retrait autre inactif, retrait, artisan, revenu 4000 5999 F, 2 personnes, propritaire, conjoint n'exerce plus de profession, mari tous deux inactifs, pas d'enfant au foyer, artisan commerant chef d'entreprise, CEP seulement, rgion Ouest, rgion Est.
VIII.2.2.6. CASSER LA CROTE (3%)
Cette dernire classe, trs type, est trs restreinte. Elle voque le repas en tant que coupure de la journe, sorte de point de ravitaillement o l'on fait le plein de nourriture, sans qu'en soit abord le ct social ou hdonique. Il s'agit d'un discours assez simple, qui voque la prise alimentaire comme une simple action fonctionnelle de ravitaillement biologique.
*1730 casser la crote, se nourrir pour vivre. *2018 c'est la nourriture. recharger les batteries. se nourrir. garder son tat physiologique
*942 se rassasier reprendre des forces. *0418 reprendre des forces, c'est tout.
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Cette classe est caractristique des hommes jeunes, dont on sait par ailleurs qu'ils ont souvent tendance considrer la nourriture, en dehors de ses aspects festifs, comme un simple carburant.
En conclusion, l'analyse de ce premier corpus nous livre une vision somme toute assez similaire celle du dictionnaire, bien qu'appauvrie. Ce qu'on sait classiquement des biais d'nonciation des reprsentations sous forme de rponses ouvertes suffit expliquer les distorsions observes entre les deux corpus. Il est particulirement intressant de remarquer la disparition presque complte, dans l'expression, du noyau actionnel "prendre", d'abord sans doute parce qu'il est tellement vident qu'il en devient implicite dans les rponses. Mais on notera aussi que ce noyau tait porteur d'une forte connotation agressive, ce qui n'est peut-tre pas trangre son passage dans l'implicite. Sur le plan mthodologique, ceci suggre que la mthode des Schmes Cognitifs de Base (SCB) (Guimelli et Rouquette, 1992 ; Rouquette et Guimelli, 1992, Rouquette, 1994), qui cherche rcuprer les "connecteurs"136 dans les associations libres, est techniquement bonne mais repose sur un modle qui pourrait tre simplifi. Elle accorde en effet aux connecteurs un statut diffrent de celui des composants des noyaux de base. Par exemple, il nous semble, si nous interprtons correctement ces auteurs, que PRENDRE serait un connecteur du schme praxie, plus exactement le connecteur "OPE", qui "renvoie l'action dont A dsigne l'acteur". Or, il semble que le connecteur PRENDRE est bien ici un cognme, mais qu'il a disparu dans le processus de verbalisation par les sujets de l'enqute, pour des raisons lies la situation d'interrogation. Nous souponnons qu'il en sera de mme pour la plupart des connecteurs, qui disparaissent dans l'nonciation, parce qu'ils sont, justement, perus comme triviaux par le sujet (non pertinents pour l'interviewer), en raison de la maxime d'informativit de Grice. La mthode propose par Guimelli consiste donc chercher rintroduire ex post des noyaux ou cognmes implicites (les connecteurs), qui n'en sont pas moins des noyaux part entire. Cette remarque n'enlve rien l'intrt de la mthode de Rouquette en tant qu'outil heuristique. Elle en confirme mme la ncessit, car on voit que, dans un protocole mme trs ouvert, le sujet ne livre pas un certain nombre de cognmes qui sont pourtant pleinement constitutifs de la reprsentation. Mais nous pensons que sur le plan thorique la diffrence entre cognmes et connecteurs n'est pas justifie, et que par consquent le modle des SCB voit son utilit surtout au moment de la reconstruction des reprsentations, sans qu'il soit ncessaire de le maintenir pour la modlisation des reprsentations elles-mmes. Pour celle-ci, notre modle, qui revient, pour utiliser les termes de Codol et Flament, "un ensemble de cognmes qui vont ensemble", sans prcision de la nature du lien, semble suffisant malgr sa rusticit. De fait, ce modle revient donner tout cognme le statut potentiel de connecteur.
136 Les connecteurs sont "des primitives relationnelles auxquelles on peut faire correspondre une dfinition formelle. Par
exemple : A est une sous-classe de B ; A reoit l'attribut F ; A appartient la mme classe que D, etc." (Rouquette, 1994, p. 157). Pour dire vite, les connecteurs dfinissent la nature du lien associatif entre deux cognmes.
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L'analyse des associations de manger nous apporte donc des confirmations : d'abord celle que la mthode est efficace pour analyser du matriau discursif provenant d'associations libres ; ensuite celle que c'est bien la mme reprsentation sociale qui se retrouve, quelques "dtails" prs, dans les dictionnaires et dans les individus. Nanmoins, l'examen de ces "dtails" est instructif sur le plan thorique, et nous amne prendre quelques prcautions dans l'analyse des associations libres, afin de prendre en compte les biais lis la situation d'enqute. Jusqu'ici, nous n'avons tudi la reprsentation que dans ses aspects cognitifs, en isolant ses noyaux de base. La thorie prdit que ces aspects cognitifs existent des fins pragmatiques, que les sujets utilisent leurs reprsentations pour agir sur le monde. C'est cet aspect que nous allons maintenant nous intresser.
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O l'on demande 2000 Franais :"Si je vous dis "bien manger", quoi pensez-vous?" afin de comprendre comment les sujets mobilisent leurs reprsentations des fins pragmatiques. O l'on s'aperoit que dans une telle mise en situation, les syplexes fournis sont des scripts simples et peu ambigus, qui combinent les noyaux de base de la reprsentation sous forme de prescriptions d'actions sur les objets du monde familier. O il s'avre donc que la reprsentation se transforme en mode d'emploi du monde en prsentant simplement au sujet un tat de choses qui doit tre ralis dans un contexte donn. O l'analyse des classes montre que la reprsentation prsente des proprits formelles trs semblables celles d'organes physiologiques (notamment la concrtude). O il s'avre que ses facettes se combinent de faon assurer des rgulations comportementales fines aboutissant un quilibre dynamique l'image, l encore, de systmes organiques (rtroaction, double commande inverse). O l'on prsente une visualisation graphique de la reprsentation sous la forme d'un champ de connotations obtenu par analyse factorielle, qui permet au chercheur de manipuler plus facilement cet objet complexe. O l'on montre, sur un exemple fictif, comment la reprsentation permet concrtement de guider le comportement dans la vie quotidienne. O l'on donne, enfin, selon le sexe et l'ge, un aperu de la variabilit de la reprsentation dans la population.
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IX.
Nous allons maintenant tudier l'orientation pragmatique des reprsentations travers une question contenant des connotations dontiques Comme on l'a dit, une reprsentation sert agir sur le monde. Elle est donc en quelque sorte un mode d'emploi, un vade me cum, un rservoir potentiel de prescriptions que le sujet emporte avec lui dans sa tte, et qu'il peut activer pour en tirer des schmas d'action. Pour provoquer des enchanements de la reprsentation sous forme dontique, nous avons pos la question en demandant au sujet des vocations sur Bien_manger : Si je vous dis "bien manger", quoi pensez-vous?. Avec une telle question, nous incitons le sujet rpondre "ce qu'il faut faire", ce qui est bien. Par consquent, nous nous rapprochons de l'usage que le sujet fait de la reprsentation, ou du moins des prescriptions pragmatiques que celle-ci porte potentiellement. Puisque ce qui est bon est ce qui doit
tre fait, on devrait en principe faire voquer ici par les sujets des noncs plus opratoires.
Le matriau exploit ici est donc constitu des rponses cette question ouverte Si je vous dis bien
manger quoi pensez-vous ?. La question a t pose dans le mme contexte que la question "Si je vous dis manger quels sont les cinq premiers mots qui vous viennent l'esprit ?" que nous venons
d'tudier au chapitre VIII : elle a t pose dans une autre vague de printemps (1990) de l'enqute priodique du Crdoc :Aspirations et Conditions de vie des Franais, au sein d'une srie de questions presque identique et avec le mme protocole.137 Lchantillon (2000 personnes) est reprsentatif de la population franaise adulte rsidant sur le territoire mtropolitain. La passation des questions se fait en face--face, au domicile de lenqut, par des enquteurs professionnels qui transcrivent les rponses ouvertes sur place (voir en annexe 7.1 le compte-rendu denqute, et une plus large slection des rponses en annexe 7.5). Voici quelques retranscriptions de rponses138 :
*un repas de famille dans la joie. *bon restaurant manger vari, diffrent, copieusement, manger avec plusieurs personnes, parent famille, dans un joli cadre. apprcie des choses que l'on mange pas d'habitude. *quelque chose qui ait bon got pas forcement quelque chose d'abondant. *apritif, fruits de mer, gigot avec flageolets, fraisiers, glace vins, champagne, caf, pousse caf. plateau de fromages
*au restaurant, bonne cuisine bien labore, des produits frais une certaine recherche dans les recettes. *c'est quelque chose de ncessaire, mais pas primordial essayer d'avoir un repas simple mais quand mme sain, pas copieux quand mme sain et naturel surtout. *c'est avoir le ventre bien rempli et puis que c'tait bon.
137 Le compte-rendu denqute figure en annexe 7.1. 138 Une liste plus longue des rponses figure en annexe 7.
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*manger quilibr. c'est manger selon ses besoins, de laisser un peu de ct sa gourmandise. il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. *regarder le nombre de calories qu'il faut et aussi les vitamines. *manger quilibr ne pas prendre de sandwich mais prendre le temps de manger un repas avec entre plat principal fromage et dessert.
Les rponses sont plus longues que celles la question sur manger.
a t spar en deux uce par le signe $. Ces coupures respectent celles qui ont t transcrites par les enquteurs. La plupart des rponses ne contiennent d'ailleurs qu'une uce. Le corpus a t dcoup en 2696 uce, dont 16 sont vides de mots significatifs. Le corpus a ensuite t trait l'aide du logiciel ALCESTE dvelopp par Max Reinert, dans sa version de test 8.01 (voir Lahlou, 1992a et d). Aprs nettoyage (suppression des je ne sais pas, des c'est tout etc.), aprs rduction des locutions, des mots composs, et en excluant les articles, le corpus est constitu de 13504 mots utiles qui se
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rpartissent entre 1408 formes graphiques diffrentes. On a donc une moyenne de 6,75 mots utiles par uce. Aprs lemmatisation139, il ne reste plus que 374 formes apparaissant 4 fois ou plus (voir annexe 7). La lemmatisation et la rduction ont donc rduit la taille du lexique des trois quarts. Lanalyse na utilis comme variables actives que les mots pleins, cest dire tous les mots except les mots outils (adverbes, articles, etc.). Un extrait de la liste de ces mots figure en annexe 7.4. Ces mots sont au nombre de 330. Aprs divers essais, nous avons choisi dexclure des mots actifs manger et Bien_manger, qui rsultent plus dun phnomne dcholalie (frquent dans les rponses ouvertes. Ex. : bien manger, cest manger quilibr). La frquence leve dapparition de cette forme dans deux catgories de rponses courtes strotypes (manger quilibr et manger sa
faim amenait d'ailleurs une agrgation de ces deux classes qui tait essentiellement artfactuelle. La
mise en variable illustrative de ces deux formes graphiques na presque pas dincidence sur la formation des autres classes, comme on a pu le vrifier par une autre analyse. Ce point de dtail amne une remarque : lanalyse lexicale est une technique puissante et efficace, mais elle reste dun maniement dlicat. Les rsultats gardent une stabilit densemble, qui est mme remarquable compte tenu de la brutalit du traitement qui est inflig la langue. Cependant, les rsultats ne doivent jamais tre considrs, en ltat actuel de lart, comme exacts jusque dans le dtail. Le choix qui vient dtre dcrit le montre bien. Il existe dans chaque analyse un nombre lev de paramtres qui peuvent jouer la marge sur la taille et la dlimitation de telle ou telle classe, ainsi que sur laspect de la reprsentation graphique finale. La fidlit (variabilit selon lchantillon et lanalyste) est bien meilleure que pour les mthodes qualitatives classiques de dpouillement, comme lont montr maints essais ; cependant une variabilit subsiste.140
#
Certains mots sont trs frquents, tandis que la plupart sont rares. La courbe des frquences "en baignoire" est assez classique de ce que l'on obtient dans des enqutes de ce type. On notera que
manger apparat prs de 700 fois, et bien plus de 200 fois. Il s'agit l de l'cholalie mentionne plus
haut, les sujets ayant tendance s'ancrer sur le stimulus de la question pour commencer leur rponse.
139 La correspondance entre mots initiaux et mots lemmatiss figure en annexe 7. La lemmatisation se fait en utilisant des
dictionnaires de racines et de suffixes. 140 En particulier, la taille des classes ne doit tre considre que comme approximative. Une tentative de reclassement " la main" des rponses dans les classes obtenues nous a montr que, selon la svrit du reclassement, 10 25% des rponses auraient pu tre reclasses autrement. De fait, les rponses contiennent souvent d'une manire trs condense plusieurs ides, et il est arbitraire de les affecter une seule classe, sans parler des artefacts de mthode. Les erreurs de classement ayant tendance se compenser mutuellement, on peut considrer que l'ordre de grandeur des classes est correct, mais qu'il faut conserver une marge d'incertitude. C'est pourquoi nous avons fourni, pour chaque classe, une fourchette de %, qui a t obtenue en donnant comme bornes infrieure et suprieure les rsultats obtenus avant et aprs correction manuelle.
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frquence
1000
100
10
rang de frquence
Cl de lecture : chaque point reprsente un mot. En ordonne figure la frquence d'apparition du mot dans le corpus. Les mots ont t rangs de gauche droite par ordre dcroissant d'apparition. On voit ainsi qu'un seul mot apparat plus de 500 fois, tandis que de trs nombreux mots apparaissent avec une faible frquence.
Prs de 150 mots sont des hapax (ils n'apparaissent qu'une seule fois dans le corpus); environ 200 mots apparaissent plus de 10 fois. Aprs lemmatisation, la situation est la suivante.
frquence 769 716 453 407 400 380 290 219 218 212 181 176 166 racine manger bon+ repas equilibre+ pas et je c'est ne bien en on sain+ frquence 165 138 134 132 130 119 118 115 113 104 102 101 racine faire que viande+ restaurant+ avec legume+ chose+ pour trop se mange+ faim
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L'analyse des successions de mots qui apparaissent dans les rponses fournit des indications sur les enchanements les plus frquents (un extrait figure en annexe 7.2). Les plus frquents sont :
bon+-repas (226 occurrences), mange+-equilibre+(124)
Certains, idiomatiques, sont sans intrt smantique et rendent seulement compte d'expressions toutes faites (noms composs, locutions). Par exemple :
en-famille (17 occurrences), faire.-attention (24), grand+-chose+ (9)
Mais les chanes rptes font surtout apparatre un grand nombre de ngations:
frquence 10 5 4 5 10 4 7 4 5 73 6 chane pas-beaucoup pas-calories pas-faim+ pas-gourmand+ pas-grand+ pas-plus pas-quant(it) pas-toujours pas-tous pas-trop pas-viande+ frquence 6 22 4 10 chane sans-exager (er) sans-exces sans-graisse+ sans-trop
Ces enchanements correspondent des vitements directs de produits particuliers (viande, graisse), soit une limitation quantitative de ces aliments. Se retrouve, sous-jacente, une sorte de morale du juste milieu, que l'on avait dj aperue avec la frquence du trait quilibre/quilibr, et dont on voit ici une manifestation sous la forme du : pas d'excs.
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Il faut d'abord garder l'esprit que ce qui a t class ici, ce sont les uce, c'est--dire des fragments de rponse, et non pas des individus. Un individu peut avoir fourni dans sa rponse plusieurs uce qui sont classes diffremment. Ceci est cohrent avec le fait que toute reprsentation peut avoir plusieurs facettes. Les pourcentages indiqus portent donc sur le nombre total d'uce, et non pas sur le total d'individus interrogs141.
IX.2.1.
Cette classe contient des descriptions concrtes et structures de repas en termes de produits ou de plats. Les chanes caractristiques sont
entre+ plat_resistance fromage+, legume+ viande+ poisson+, fromage+ et dessert+, legume+-fruit+, steak+-frites, viande+-legume+
On retrouve galement dans cette classe les archtypes - la petite sous-classe "steak frites", dj repre par Aucouturier et al. (1991), qui est apparue galement dans Lahlou et al. (1987), et fut signale par Barthes (1957) dans ses Mythologies- ainsi que deux noyaux : les spcialits rgionales (franaises ou trangres) et les produits de luxe (foie gras, langouste), qui peuvent chacun tre considrs bon droit comme des petites sous-classes, comme le montrent des classifications plus fines que nous avons ralises lors de tests. Le rti et le grill apparaissent, ainsi que les crudits, mais pas le bouilli, ce qui confirme leurs places respectives dans la hirarchie culinaire, telle que dcrites par Levi-Strauss. Comme dcrit par Moles (1989), le repas-modle qui apparat dans cette classe contient bien, dans son plat central, un noyau constitu de protines, et un excipient ici gnralement des lgumes. Ce noyau central apparat entre des antcdents (hors d'oeuvre, soupes, entres) et des successeurs (fromages, desserts). La reprsentation est donc conforme la "ralit" ethnographique. Cette classe s'oppose toutes les autres en ce qu'elle donne des rponses en termes d'objets concrets et non pas de raisonnements, d'affects, ni d'abstractions raisonnes. Les rponses sont essentiellement descriptives et informatives, les phrases utilisent surtout des conjonctions et des substantifs, peu de verbes, et il n'y a pas trace d'argumentation. On voit ici un effet de la centration sur les aspects pragmatiques voque plus haut (Cordier, 1991).
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Bien_manger, c'est ici ingrer certaines catgories de produits, en respectant un ordre formel
particulier, celui du menu : entre plat chaud fromage dessert.. C'est dans cette classe qu'apparat le plus concrtement la notion d'enchanement, et celui de paradigme reprsentatif. Celui-ci s'exprime comme un syplexe de catgories (entre-plat-chaud-fromage-dessert-vin) sous des formes diverses, parfois incompltes mais toujours analogues, comme on l'a montr plus haut (ex : cruditsviande_grille-lgumes_verts-fruits). Il est remarquable que cet ordre n'apparaissait pas dans la classe NOURRITURES des vocations de manger, qui contenait pourtant les mmes traits lexicaux. C'est bien la mise en situation pragmatique qui a structur cette classe NOURRITURES en script sous forme de "squence de mets". Les caractristiques des enquts ayant fourni les uce de cette classe sont peu remarquables : il y a sur-reprsentation significative des Parisiens (chi2 = 5,66) et dacheteurs de produits enrichis en vitamines (chi2 = 5,34). C'est comprhensible car, ce noyau de base tant trs rpandu, il n'est caractristique de personne en particulier.
IX.2.2.
Cette classe contient principalement des prescriptions en termes de quantit. Bien_manger, c'est ici : manger suffisamment pour satisfaire sa faim, mais pas plus. Cette classe est donc d'abord fonde sur le noyau de base LIBIDO (ou APPETIT), mais elle le combine avec REMPLIR, et aussi avec PRENDRE. Il s'agit, un niveau plus abstrait, d'une application au domaine alimentaire de la recherche du juste milieu. Ce dernier est peru comme une sorte de normalit raisonnable, comme l'indique la frquence leve des racines suivantes :
raisonnable+ normal+ correct+
(45 occurrences dans le corpus, 16 dans cette classe) (26 occurrences dans le corpus, 14 dans cette classe)
La classe obtenue est donc une articulation entre noyaux de base, LIBIDO, PRENDRE, REMPLIR. Les termes qui reviennent sont :
manger sa faim (41), pas se goinfre+ (12)
Le : il faut manger pour vivre et non vivre pour manger d'Harpagon revient textuellement plusieurs fois, ou sous des formes analogues. On peut considrer que la formule de Molire est devenu une vritable ide reue, dont la prvalence dans la population atteint un seuil de visibilit statistique. Quelques uce typiques :
(433 2371) (2397 2 51) (1497 2111) bouffes. il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. manger sa faim ne pas manger trop riche. se nourrir normalement pour vivre je parle pas des grandes
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me nourrir normalement me nourrir en restant avec une petite faim. manger correctement ma faim sans faire d'excs.
C'est sans doute dans cette classe que l'on voit le mieux l'oeuvre les automatismes de la pense toute faite, (avec la frquence du strotype Harpagon). On voit galement un aspect opratoire de la reprsentation en termes de condition d'arrt comportementale : il faut manger sa faim, mais ne pas dpasser la limite, voire s'arrter un peu en de, et
(2307 2 61) la limite avoir une petite faim en sortant de table
Muni d'un tel syplexe, le mangeur, pour rester compatible avec sa reprsentation, peut faire fonctionner, en mangeant, le syplexe comme condition d'arrt de la faon suivante :
si je n'ai presque plus faim alors j'arrte de manger.
Cette classe correspond donc l'articulation de noyaux de base sous forme de script pragmatique. On a donc ici un lment de rponse la question de Douglas (1979) : "Mais l'Homme, comment peut-il bien apprendre qu'il est temps de s'arrter de manger ?", et comme elle le pensait, cette rponse est bien en partie d'ordre culturel. On peut considrer qu'elle explicite la rgle dinfrence qui contribue produire le type de dialogue suivant, frquemment attest dans les dners en ville (cest nous qui soulignons les lments du
sialors) :
- Encore un peu de gigot ? - Non merci, cest dlicieux, mais a ne serait pas raisonnable
Ceci a lair dun truisme, mais mrite une analyse approfondie, car nous voyons ici mise nu une proprit fondamentale des reprsentations qui est la base de toute la diffrence entre les sciences de l'homme et celles de la nature ; et touche la question de la tlologie. Car il s'agit l en fait d'un mcanisme qui diffrencie un comportement tlologique d'un fonctionnement strictement bhavioriste, qui serait :
je n'ai dj plus faim (pulsion de manger, apptence manducatoire), alors j'arrte de manger.
Le sujet utilise manifestement l'enchanement pour prvoir une consquence possible de son comportement et modifie son attitude en consquence (c'est--dire : en fonction de la consquence). C'est la possibilit de l'tat futur qui commande l'action prsente : il y a causalit avance, pour reprendre une expression de physique relativiste (Costa de Beauregard, 1963). Cette facette de la reprsentation du Bien_manger apporte un lment de rponse au problme ancien de la "bombe calorique", c'est--dire du systme de rgulation de la prise alimentaire. En effet, les exprimentations, en particulier chez l'animal, montrent qu'une hypothse glycostatique (c'est--dire que le niveau de prise serait rgul par le taux de glycmie sanguin) est insuffisante pour expliquer la stabilit remarquable des animaux nourris ad libitum. Ceci se comprend aisment : avant que le rsultat de la prise se traduise par une augmentation du taux de sucre sanguin, il faut
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qu'il y ait digestion et mtabolisation. Un mcanisme de feed-back simple aboutirait une suralimentation permanente cause de ce "retard l'arrt" de la prise. Il faut donc qu'il y ait
anticipation par l'animal du niveau d'nergie qui sera obtenu par une prise donne. La constatation
ex post est insuffisante pour expliquer l'adquation observe des prises au besoins. Divers mcanismes physiologiques d'anticipation (notamment, insuliniques) ont t observs, et sont manifestement acquis par exprience ; mais divers auteurs estiment qu'il existe aussi un mcanisme de contrle psychique d'anticipation des rsultats de l'ingestion (Le Magnen, 1978 et Booth, 1977, 1978, cits par Blundell, 1979 ; Nicoladis communication orale)142 . C'est bien semble-t-il un tel type de mcanisme qui est ici rvl par cette facette de la reprsentation.
La reprsentation joue alors comme un contrle anticip du rsultat recherch, antrieurement tout feed-back, en fonctionnant comme base de connaissance143. Ce point est extrmement important : il claire crment comment la reprsentation se comporte comme une structure de script tlologique, par simple focalisation de l'enchanement sur l'tat final dsir. La chane d'articulation constitue une sorte de stockage simplifi de l'exprience d'enchanements issus, directement ou non, de la vie de relation. Le caractre singulier de la reprsentation consiste dans la concrtisation, sous la forme d'un artefact associatif, d'une structure mmorielle analogue aux processus qui ont constitu l'exprience. Dans sa constitution mme, la reprsentation est alors la fois structure et processus.
Le fonctionnement pragmatique de la reprsentation est comparable la lecture d'un disque microsillon : parcourir la trace (articuler la reprsentation) produit dans le monde extrieur un phnomne analogue celui qui a constitu cette mme trace (le son). La reproduction est obtenue en articulant un mcanisme effecteur analogue au mcanisme enregistreur. Rutiliser une trace valide par des expriences antrieures permet, sans calcul, de reproduire les expriences "russies" par simple reproduction mcanique de la squence efficace. C'est la fonction adaptative mme de l'apprentissage que nous voyons mise nu dans ce script. L'utilisation "automatique" de reprsentations permet d'atteindre un rsultat en ne faisant qu'appliquer une procdure. Ceci rappelle l'histoire de cet enfant qui, quand on lui demanda o se trouvait son cole, rpondit qu'il ne savait pas o elle tait, mais qu'il savait comment y aller. C'est d'ailleurs une procdure analogue que nous appliquons souvent pour nous dplacer dans les villes que nous connaissons mal : nous cherchons retrouver un signe connu (monument, grande avenue), pour, partir de l, appliquer le script de dplacement que nous connaissons pour revenir (par exemple) notre htel ou celui o se tient le congrs . Notre reprsentation du "retour au lieu de destination" est en fait une reprsentation du
142 Le grand toxicologue Louis Lewin va plus loin encore : je suis persuad, crit-il "que mme les processus nutritifs
assimilatoires sont dans la dpendance des centres nerveux" (Lewin, 1924, 1967 p. 37).
143 Il existe un temps de latence entre la sensation de rpltion et l'ingestion de la quantit ncessaire de nourriture. Si le
mangeur continue ingrer jusqu' la sensation de rpltion, il aura dpass le seuil du ncessaire. Pour rester dans le juste milieu, il doit donc anticiper partir de certaines rgles, comme le "presque plus faim" dcrit ci-dessus.
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trajet, simple trace mmorielle d'un premier parcours ayant abouti l'objectif final. Supposons que nous ne connaissions par exprience que le trajet :
aroport > htel > A > B > C > lieu de congrs.
o A, B et C sont des tapes marquantes du trajet. Pour revenir l'htel, nous articulons dans l'autre sens le script
lieu de congrs -> C -> B > A > htel.
Si nous sommes alls dner entre-temps avec des collgues prs du lieu de congrs, nous tenterons sans doute de retrouver l'un des points A, B ou C, pour enchaner l'articulation partir d'un signe connu144. L'application au cas alimentaire suit le mme principe : la reconnaissance du "presque plus faim", tape dj connue dans des expriences antrieures, entrane l'arrt de la manducation. Cette squence comportementale est adaptative parce que le syplexe qui la sous-tend est le rsultat d'expriences antrieures, de mme que le fait de choisir de tourner droite amne l'htel vient du fait que la reprsentation est issue d'une exprience de terrain. En ce sens, la reprsentation est efficace pour agir sur le rel parce qu'elle est issue du rel, qu'elle en est une sorte d'image de l'exprience (nous reviendrons sur ce point). On peut considrer chaque tape de l'articulation reprsentative comme un carrefour, o le sujet a le choix entre plusieurs scripts alternatifs, qui peuvent ou non mener l'objectif final. Lapplication de la FRC et de l'enchanement permettent ici, nous semble-t-il, de dmonter dune faon naturelle, simple, et prdictive certains comportements simples et courants, partir de lanalyse statistique du matriau reprsentatif.145 Dans cette formalisation, la reprsentation est, rappelons-le, une combinaison (un syplexe) d'lments. Ce que suggrent, sur un plan heuristique, les rsultats prcdents, c'est que les signes dont sont constitus le syplexe seront ceux qui, dans l'univers praxo-discursif du sujet, ont contribu construire la reprsentation lors de son apprentissage. Une reprsentation spatiale sera probablement d'abord constitue de l'assemblage de perceptions kinesthsiques et visuelles, une reprsentation gustative de signes organoleptiques. Pour comprendre comment un automobiliste se reprsente son trajet bureau-domicile, il faudrait sans doute chercher le lui faire dcrire en termes
144On a limin d'autres alternatives de scripts : par exemple "hler un taxi", ou encore "utiliser un plan de la ville". Ce
dernier n'est d'ailleurs qu'une reprsentation analogique publique, qui se transforme en script subjectif (va tout droit, tourne gauche, tourne droite) par des conventions connues. La demande de renseignements un indigne produira d'ailleurs directement un script subjectif du type : allez tout droit, puis tournez gauche dans la cinquime rue aprs le monument, vous tombez sur une grande avenue, et l tournez droite etc. 145Il est remarquable que ce modle soit analogue, au plan mental, de la partie "modle inverse" (feed-forward ) du programme neuromimtique qui a t mis en pratique dans la construction du robot parlant de l'INPG (Laboissire, Schwartz et Bailly, 1992) pour rsoudre le problme du "bite-block" lors de la vocalisation. Il y a un paradoxe ce que l'on puisse vocaliser correctement en serrant une pipe (ou tout autre objet) entre les dents, puisque l'on impose une contrainte majeure sur la forme du conduit vocal (Perrier, Savariaux et Boe, 1992). Comment le locuteur russit-il vocaliser de manire comprhensible ? Il semble bien qu'il shunte la boucle d'apprentissage classique par feed-back auditif, en utilisant une base de connaissances qui permet d'anticiper le rsultat effectif.
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de mouvements des mains, des pieds, de bruits, et de visions. La reprsentation est le rsultat, synthtis, d'impressions en creux de la ralit sur le sujet, sorte d'empreinte sensorielle146. D'une manire gnrale, les reprsentations sont donc sans doute mmorises, cres, en langage sensorimoteur. Elles ne deviennent praxo-discursives que par un travail d'laboration linguistique. La partie linguistique des reprsentations est adquate pour la communication, c'est pourquoi on la trouvera surajoute toutes les autres, du moins pour les reprsentations qui sont communiques. La parole est d'ailleurs une forme d'action. On retrouvera galement des dimensions linguistiques pour toutes les reprsentations indirectes, c'est--dire que le sujet tient de seconde main, qu'il n'a pas exprimentes sensoriellement lui mme dans une confrontation directe147, mais qui lui ont t communiques travers le langage. Les reprsentations que l'on ne communique pas ou peu seront donc mal projetes dans le langage (et c'est vrai en particulier pour les reprsentations spatiales)148. La reprsentation linguistique est une transformation d'une reprsentation perceptive, et c'est lors de cette transformation que les structures propres de la langue vont contraindre la forme finale en imposant leurs propres contraintes smiotiques. La mthode qui consiste distinguer les rgularits artfactuelles attribues la langue pour chercher, au del, les rgularits smantiques, revient donc chercher "dcaper" en partie la couche linguistique pour trouver les structures sous-jacentes. Ce travail ne peut pas tre fait totalement, puisque les percepts lmentaires nous restent en l'tat actuel des techniques, inaccessibles. Mais nous esprons du moins avancer dans la bonne direction, et c'est ce que semblent montrer les rsultats obtenus, qui rvlent bien ici une articulation de type physiologique chre Walter Cannon, en l'occurrence la recherche homostatique d'un quilibre nergtique.
Mais il y a plus tirer de l'analyse de cette facette, car elle contient des aspects qui dpassent le simple comportement individuel. La rgle comportementale s'ancre, nous l'avons vu, dans une philosophie sociale du juste milieu, arbitrage raisonnable entre le manque et l'excs, c'est--dire deux formes de trop : le trop de "rien", immatriel, et le trop de quelque chose :
"Du ct du rien, il y a le "non merci", cet espace blanc et froid de la duret, de l'imputrescible, qui baigne les excs "ngatifs". Du ct du "oui encore", il y a le trop-plein bouillonnant de matires
146 C'est d'ailleurs le principe qu'utilisent certains logiciels (par exemple Excel de Microsoft) pour crer des "macro-
instructions" qui sont de nouvelles fonctions. L'utilisateur se met en mode "apprentissage" et excute sur un cas particulier l'opration qu'il veut programmer. La machine enregistre la squence d'instructions effectivement ralise, qui devient une macro-instruction rapplicable d'autres cas particuliers. Il suffit alors que l'oprateur se positionne sur un point de dpart A et appelle la macro, la machine rpte alors aveuglment toutes les oprations enregistres en prenant des repres relatifs partir de ce point A. 147 C'est peut-tre pourquoi les Hopi, selon Whorf distinguent dans leur langage, pour dire "il y a ...", les expriences personnelles directes des ou-dire, en recourant des verbes d'tat diffrent (Whorf, 1936). 148 C'est d'ailleurs la source de difficults importantes pour les concepteurs d'objets de ce type, qui cherchent reprsenter la "qualit perue" par des dessins, des flux, des images.... (voir Jgou, 1993).
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ingres, cet espace tide et pteux de la souillure, o l'inflation de la dimension organique va de pair avec le non-respect des normes de mesure." (Nahoum-Grappe, 1991).
Cette philosophie va au del du simple contexte alimentaire, elle constitue des rgles de vie gnrale, celles qui consistent tenir sa place dans la socit, sans manquer ce qu'on doit tre, et sans dborder de l'espace qui nous est accord.
"Ainsi, dire "non", choisir le moins, ne pas se "resservir", se retenir, ne pas se "laisser aller", ni ses apptits, ni au sommeil, maigrir et plir, sont des segments posturaux toujours plus "chics" et vertueux, plus "polis" et plus forts dans les rapports de pouvoir, meilleurs pour la sant du corps et de l'esprit, que leurs contraires. Ne pas savoir dire "non" un verre de trop, un somme en plus, la dernire part dans le plat, sont par exemple des manires affaiblies d'tre "en face face", avec l'autre ou soi-mme, tant sur le plan de la morale religieuse que sur celui de la dontologie d'un mtier, tant sur celui des tactiques de pouvoir ou des exigences de "vraies valeurs"". (Nahoum-Grappe, 1991)
Pourquoi cela ? Selon nous, parce que ces comportements de limitation ont une utilit sociale : une socit ncessite le partage et donc la limitation des apptits individuels de chacun. La libert individuelle s'arrte l ou commence celle des autres. Ce sont l les principes mme de toute lgislation, civile ou religieuse : ces dernires, surtout, visent travers la morale dfinir le partage entre mesure et dmesure (Charuty, 1991). Les rgles qui limitent l'expression excessive du dsir individuel (celles du glouton, du vampire, mais aussi du paresseux, de l'adultre, du voleur...) sont positivement adaptatives pour la socit. Nous pouvons donc conclure que cette facette de la reprsentation contient, par sa rfrence la notion de mesure, une intriorisation de rgles sociales. On constate ici que la reprsentation, mme dans ses aspects de rgle individuelle, reste une construction essentiellement sociale. Nous voyons enfin sur cet exemple un aspect de la concrtude des reprsentations, c'est--dire qu'elles peuvent, sous une forme unique, servir en mme temps plusieurs fonctions (physiologique, morale, sociale), comme, dans un exemple voqu plus haut (IV. 2), les ailettes du radiateur servent la fois de surface radiante, de voie de circulation du fluide rfrigrant, et de support rigide l'appareil. C'est une illustration de l'efficacit formelle du script (mini structure, mais elle fait le maximum). Simplicit et polyvalence, deux applications du principe d'conomie psychique, rsultat d'une volution slective des organes de pense.
Les caractristiques des enquts ayant fourni les uce de cette classe sont : sur-reprsentation significative des plus de 60 ans (chi2 = 2,79) des habitants de villes de 2000 20000 habitants (chi2 =4,46), des spars ou divorcs (chi2 =5,34) et de sans diplme (chi2 = 6,34)149.
149 Curieusement (mais cest l sans doute partiellement un artefact, et seuls 8 enquts, qui sont tous dans cette classe,
ont voqu cet aspect) cest dans cette classe que se retrouve la dimension de prendre son temps, alors qu premire vue on aurait pu sattendre la retrouver dans les classes 6, 7 ou 8 qui voquent le droulement du repas, dans un cadre familial, festif ou gastronomique.
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IX.2.3.
Avec cette classe apparaissent des notions de dsir, de plaisir, denvie. Le discours nest pas normatif comme dans les deux classes prcdentes, mais subjectif, mme si lexpression fait parfois appel au on impersonnel. Cette classe drive donc galement du noyau de base LIBIDO, en y combinant le noyau PRENDRE. Mais, comme dans le corpus "Manger indigne", nous voyons que seuls les aspects hdoniques de l'APPETIT y sont conservs. Les chanes les plus caractristiques sont :
manger ce qui me plat, manger ce quon aime
A peu prs la moiti des noncs avec occurrences de je ou j (113 sur 235), moi (25 sur 46), soi (20 sur 44), les deux tiers de on (92 sur 137) et les trois-quarts de me (47 sur 64) apparaissent dans cette classe150.
Envie, apprci+, plaisir, palais, expriment cette caractristique que doivent avoir les aliments pour
rpondre la reprsentation de Bien_manger. Car cest encore en termes daliments que la rponse est donne, mais cette fois, indtermins dans leurs nature particulire ; la caractristique pertinente tant une proprit, celle de rpondre au got du locuteur, ou, ce qui revient au mme, au got du on qui tient lieu de sujet de rfrence. Do la frquence importante de termes gnriques (ce-que, quelque-chose, ce-qui, des-trucs, etc.), jetons conceptuels vides qui occupent dans lnonciation la place logique que doivent remplir les aliments correspondant au paradigme dcrit151. Voici quelques rponses :
(1044 3281) (730 3161) (2087 3151) (1364 3121) (2154 3 71) (346 3111) (2572 3111) manger ce qui me plat ce que j'ai le plaisir manger. manger des choses qui me font plaisir. se rgaler une fois que a me plat. manger quelque chose qu'on aime. blanquette de veau c'est variable ca dpend de mon humeur. des spcialits des trucs qu'on ne mange pas souvent. j'aime ce qui est bon.
(2405 3 91) mais par contre tout ce qui me fait envie: comme le pinard le fromage.
Cette facette de reprsentation est tout aussi opratoire que les autres, puisquelle fournit galement un principe daction, fond sur le dsir. Elle nest dailleurs pas contradictoire avec la facette prcdente, qui donnait une condition darrt ; car elle peut donner une condition de dclenchement :
si cet aliment me plat, alors je le mange.
150 Notons que tous ces mots n'ont pas particip la construction de la classe, puisqu'ils n'entrent pas dans le calcul, tant
de la classe.
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Nous avons par ailleurs ici un exemple concret de la faon dont sactualisent sous forme de script les caractristiques subjectives et affectives de la reprsentation, avec lintroduction explicite de la rfrence personnelle dans la reprsentation. Par rapport au "Manger Robert", impersonnel, on observe ici une rintroduction du sujet.
Les caractristiques des enquts ayant fourni les uce de cette classe sont : sur-reprsentation significative de lge mr (40 59 ans : chi2 = 2,91, 60 ans et plus : chi2 = 15,51), des veufs et veuves (chi2 =8,68), des retraits (chi2 =11,87), des femmes (chi2 =4,77) et des personnes nayant pas got des produits enrichis en vitamines, et ntant pas intresses par ces produits (chi2 = 3,61) ou ne sachant pas si elles en ont dj achet (chi2 = 16,85).
IX.2.4.
Cette classe est construite sur un principe dinterdiction, ou plus exactement de restriction.
Bien_manger est peru, en creux, comme lvitement dune certaine zone que lon pourrait qualifier
de gourmandise de gras et de sucr. Le script articule les noyaux PRENDRE et NOURRITURES, mais sous une forme ngative. Les chanes qui reviennent sont :
pas trop graisse+, pas trop gras+, pas trop manger, ne pas faire, je suis regime+, pas trop sucre+, suis pas gourmand+
Cest dans cette classe que se rencontrent la plupart des occurrences des termes restrictifs (pas : 148 sur 1341 ; mais : 53 sur 94 ; ne : 67 sur 186 ; peu : 26 sur 67). Linterdiction porte sur les caractristiques gras et sucr, qui sont des caractristiques sensorielles, mais aussi, un niveau dabstraction plus lev, sur les graisses et les calories. Il est remarquable que le gras et le sucr semblent, daprs les recherches des nutritionnistes, tre les caractristiques les plus prises sur le plan organoleptique (ce sont souvent les paramtres que lon fait varier pour tudier les chelles de prfrences alimentaires). En France, ceci ne semble pas connu de lhomme de la rue : autant lapptence pour le sucr est de notorit publique, autant celle pour le gras, qui daprs certains travaux (Adam Drewnowski, communication orale), serait encore plus forte chez une large partie de la population, est moins connue. La mise sur le mme plan reprsentatif de ces deux caractristiques est probablement un fait intressant explorer, dans la mesure o il suggre que la base dapprentissage implicite de cette facette de reprsentation pourrait tre directement dorigine sensorielle et non pas seulement provenir dun savoir populaire ou dune reprsentation scientifique dgrade. Ces aliments rejets appartiennent partiellement aux catgories d'aliments "grossissants" (Benguigui, 1973) dont on sait qu'ils sont peu valoriss par les classes instruites (Boltanski, 1970 p. 41).
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On notera aussi que les aliments interdits ici figurent parmi ceux que la mdecine naturiste rprouve :
Lalimentation naturelle doit tre simple, naturelle, synthtique, sobre, pure et vitalisante. Pour cela on devra supprimer : 1 les liqueurs et les apritifs ; 2 les aliments trop putrescibles : porc (jambon, lard, saindoux, charcuterie, pts), poissons (crustacs, coquillages), gibier, canard ; 3 les acides (lgumes et fruits acides). Il faudra viter lexcs de sucre, les aliments de conserve, les mets trop forts, la cuisine trop complique, lexcs de corps gras. (Carton, 1942, p. 66)
Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point dans l'analyse de la classe suivante. Il est surtout important de noter que cette classe vise maintenir un contrle sur le comportement alimentaire, contrle qui s'oppose par des rgles simples l'anomie alimentaire (Fischler, 1990, 1993a et b) et prvient des fantasmes de dpossession et de perte de contrle que l'on observe chez le mangeur contemporain (Fischler, 1991b). Eviter le trop, c'est opposer une limite la pulsion d'incorporation qui peut tre perue comme une menace l'identit, individuelle et sociale :
"Comme si le plaisir/dsir de manger par exemple mettait en pril l'exercice de la conscience. L'exigence culturelle de "matriser ses apptits" est peut-tre autant lie l'effort de construire une unit identitaire qu' l'inscription de normes historiques par exemple. Ou plutt la russite des secondes pourrait se fonder sur la ncessit permanente dans laquelle se trouve le sujet social de la construction de soi par soi, sans cesse menace par les conduites de dmesure. Le trop menace toute unit, donc toute rgle (...) la notion d'excs est une notion morale (...) en de des normes mdicales ou morales, la notion mme d'excs vhicule celle de drglement, de dmesure, et donc de dsordre croissant, acclr, bouffi (...) (Nahoum-Grappe, 1991)
En ce sens, cette facette de la reprsentation s'oppose la prcdente, qui tait celle du dsir. L'excs rsulte de l'exercice sans rgles du dsir. Ce script est contradictoire avec le prcdent (Manger ce
qu'on aime). On retrouve ici, a niveau individuel, ce que Moscovici (1988b) dcrivait au niveau de
populations o coexistent des reprsentations polmiques qui ont une fonction dialectique. Il est utile que la reprsentation contienne des rgles contradictoires. D'une part, comme on l'avait not plus haut (chap. IV. 2.), cela permet de grer des situations exceptionnelles en conservant un petit nombre de rgles simples. Nous voyons ici apparatre un autre avantage, qui est un contrle dialectique. Les deux scripts contradictoires, appliqus conjointement, permettent au comportement d'atteindre un quilibre dynamique. On retrouve ici, au niveau mental, un systme avec activateur et inhibiteur fort analogue ce que l'on observe en anatomie au niveau des muscles des membres (agoniste / antagoniste) et en neurophysiologie au niveau hormonal (effecteur / inhibiteur). Ce systme de double commande inverse permet d'obtenir des quilibres dynamiques finement ajusts et stables. Une fois encore, ces similitudes d'organisation du biologique et du mental, comme pour la concrtisation, le principe d'conomie, la co-construction de la fonction et de l'organe, sont typiques des objets issus d'une volution adaptative. Ils nous montrent une volution convergente dans les solutions que le vivant apporte au problme de sa relation avec l'environnement, et nous confortent
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dans notre conception de la reprsentation sociale comme organe de pense issu d'une volution adaptative. Quelques phrases type :
(2615 4261) ( 15 4131) ( 475 4 91) (1797 4 51) (2373 4 41) pas trop gras pas trop de sucre et pas trop de calories. mais pas manger trop lourd. c'est bon mais pas sucr car j'ai du diabte. ne pas abuser des graisses entre autre. rgime, cholestrol, trop de sucre.
Le lien entre reprsentation et ralit se trouve dans les rponses mme, et se passe de commentaires :
(1149 4 81) (1668 4121) je suis au rgime. j'tais gourmand pour les sauces mais je suis au rgime.
Contrairement ce que pourrait laisser croire la prsentation des rponses, les classes ne sont pas pures. Il existe quelques artefacts de mthode, mineurs, comme on pourra sen rendre compte en lisant en dtail les annexes ; mais aussi les rponses n'articulent pas forcment le syplexe dans le mme sens. On trouvera par exemple dans la classe :
( 363 4 81) got une bonne cuisine, je suis gourmande, je fais attention au pas aux calories
Cette rponse est assez typique du type deffet que lon obtient de temps en temps : les sujets mentionnent un aspect de la reprsentation, mais en se situant par rapport lui, sur le plan des choix affectifs ou opratoires, dune faon oppose au reste des rponses qui constituent lessentiel de la classe. Ainsi lindividu 363 qui a fait la rponse ci-dessus se situe au niveau comportemental dans la classe 3 (Manger ce qu'on aime), mais il a mentionn dans une uce la problmatique gourmandise/calories et cette partie de sa rponse se retrouve classe dans la classe 4. On pourrait citer aussi :
(1992 3311) (1777 4 91) je n'ai jamais fait de rgime, je mange ce qui me fait envie, je mange de tout pas de limitation de calories (ma femme fait un rgime actuellement)
Ces inscriptions en creux montrent la prsence de cette facette de la reprsentation chez les rpondants, titre de connaissance, mais pas forcment comme rgle opratoire. Ceci nous rappelle opportunment quil serait naf de croire que tous les aspects de la reprsentation sont opratoires
chez tout le monde.
Nous voyons ici apparatre une rgle d'vitement qui semble galement drive du noyau REMPLIR, puisque
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"Le trop est d'abord peru comme un remplissement, un gonflement de l'intrieur, un embonpoint du point en trop, une saturation perverse" (Nahoum-Grappe, 1991)
La forme que prend la rgle est instructive sur les aspects individuels de la reprsentation sociale. D'abord, elle prend une forme trs pragmatique de rgle dontique. Ensuite, elle montre un ancrage dans un systme de valeurs qui semble ici profondment chrtien : le refus d'aliments dont la charge symbolique est soit le plaisir (sucr), soit le gras. Sur ces deux aspects, on consultera avec profit Fischler (1990, 1991b, 1993) dont nous rsumerons ici l'argument. Le sucre, plaisir immrit, a longtemps t considr en raison de la tentation qu'il induit comme un aliment diabolique. Il a t compar, jusque dans des textes contemporains, la masturbation, ou la drogue :
"Le procd de purification est si efficace que le sucre est l'arrive aussi chimiquement pur que la morphine ou l'hrone qu'un chimiste conserve sur les rayonnages de son laboratoire" (Dufty, 1975, cit par Fischler, 1991b)
Le gras, lui, stigmatise un excs de profit suspect, il est donc une entorse au partage, il est typique de l'exploiteur : sur les caricatures, le capitaliste du XIXme sicle est toujours obse (Lambert, 1993). On notera que ces interdictions morales se trouvent encore cautionnes par des systmes de valeur la mode : l'esthtique (malheur aux rondes, adieu Rubens !), et la mdecine (attention aux mauvaises graisses !).
Les
caractristiques
des
enquts
ayant
fourni
les
uce
de
cette
classe
sont :
sur-reprsentation significative des retraits (chi2 =4,26). On retrouve ici un trait qui avait dj t signal par Greiveldinger Maisonneuve et Lion (1990), savoir que de nombreux retraits ont une vision trs restrictive de lalimentation, qui a perdu pour eux toute possibilit hdonique.
IX.2.5.
Cette classe, dont la taille est ici sous-estime par un artefact de mthode dj dtaill plus haut, constitue le coeur de la reprsentation sociale contemporaine du Bien_manger au sens bien salimenter. Elle rcupre, en lexprimant de faon positive et relativement abstraite, la fois le discours dittique et une longue tradition occidentale quon pourrait qualifier de rousseauiste si elle ntait pas bien plus ancienne (Trmolires, 1973 ; Steinmetz, 1977). Bien_manger signifie ici incorporer (au sens du paradigme dincorporation) les vertus de la nature en ingrant la nourriture dans ltat le plus proche de ltat de nature (frais/frache+ : 37 occurrences sur 50 ; naturel+ : 50 sur 63). Cest ainsi que lon refuse les produits chimiques, les conserves, les surgels, les colorants. Voici quelques chanes typiques :
manger sain+ equilibre+, equilibre+ et varie+, nourrit+ sain+ et equilibre+, manger produit+ frais+, plus naturel+ possible+; avoir aliment+ equilibre+, equilibre+ sans excs.
Lahlou
289
On retrouve ici lambivalence du terme frais, qui a galement le sens de naturel, lopposition frais/transform qui structure lattitude des mnagres face aux produits surgels (Lahlou et al. 1987), et la mfiance envers les louches manigances de lindustrie agro-alimentaire qui dnature la nourriture. Cette problmatique bien connue des sociologues de lalimentation a t signale maintes reprises (Sylvander, 1986 ; Pynson, 1987 ; Fischler, 1990 ; Lambert communication orale). La rfrence au discours dittique actuel est explicite (dittique : 8 occurrences sur 14) et se traduit galement par lutilisation du jargon technique appropri (glucide, protide, lipide,
sels_minraux, nergtique : 100% des occurrences de ces termes sont dans cette classe). Dune
manire gnrale, cette classe est trs homogne et les rponses, strotypes, sont une combinatoire dun trs faible nombre de termes.
Le mlange dans cette classe de traits provenant d'un jargon scientifique (protides etc.) et de traits qui se rfre l'tat de nature est troublant, car il n'existe pas de connexion logique apparente, ni mme de communaut de registre linguistique. Et pourtant, l'imbrication de ces deux domaines dans les noncs est importante. D'o vient cette concrtude imprvue ? Nous pensons qu'il s'agit ici d'un phnomne d'ancrage, et que cet aspect particulier de la reprsentation sociale est la trace d'une volution de la pense sociale. Expliquons nous : l'articulation que nous constatons ici entre "la matire comestible est forme d'une combinaison d'lments de base" et "pour tre en bonne sant il faut un quilibre naturel" trouve ses origines dans une cosmogonie particulire, ancienne, celle de la Grce l'poque hippocratique152 ; celle-ci a profondment structur notre faon de concevoir le corps. Ainsi, Galien153 considrait que chacun est son propre mdecin avec lalimentation. L'ide sous-jacente est que l'tat de bonne sant est celui, normal et spontan, du corps "l'tat de nature" : la maladie rsulte d'une rupture de cet quilibre naturel. Or, la science physique grecque considre que les objets sont forms d'une combinaison d'lments (dans la version la plus connue, les lments primitifs sont l'eau, la terre, le feu et l'air). Cette conception physique alchimique a d'ailleurs survcu longtemps travers divers avatars, notamment celui des humeurs154 (sches, humides, chaudes, froides) et perdure de nos jours dans des visions du monde magiques, ou "sotriques". Elle a t la base de la mdecine jusqu'aux lumires. C'est encore elle que l'on voit apparatre en filigrane derrire les grands tempraments155 de la psychologie primitive - le sanguin, le pituiteux (ou lymphatique), le bilieux, l'atrabilaire (ou
152 Hippocrate (460-377 av. J. C.), n Cos, est le prcurseur de l'observation clinique. Les Aphorismes qui lui sont
attribus furent la base de la mdecine europenne. 153 N Pergame, Galien (131-201) inventa la doctrine galnique, qui transmise par les Arabes, a influenc la mdecine moyengeuse. Selon celle-ci, la sant rsulte de l'quilibre des quatre humeurs cardinales : sang, bile (jaune), atrabile (bile noire, des surrnales) et pituite ou flegme. 154Humeur, du latin humor (liquide) 155Temprament vient du latin temperamentum, qui signifie mlange en justes proportions.
Lahlou
290
mlancolique, ou nerveux)-, qui sont galement au nombre de quatre et correspondent la dominance de telle ou telle humeur. Ds lors, l'application du principe de "l'quilibre naturel" l'alimentation veut que le corps, pour respecter l'ordre naturel du monde, ingre en quantits "quilibres" les quatre lments fondamentaux afin que sa propre substance de mangeur respecte son tour les justes proportions. On voit ici clairement l'oeuvre le principe d'incorporation. Tout abus ou carence est source de dsquilibre. Cette philosophie a t rationalise et remise au got du jour par la dittique, qui n'est au fond qu'une doctrine de l'quilibre. On peut d'ailleurs considrer que c'est une vision parfaitement justifie, notamment par la thorie de l'homostasie de Cannon ; que la concidence avec la philosophie naturelle ne fait que prouver la justesse de celle-ci, et la lente mergence d'un savoir rationnel confortant des intuitions justes. L n'est pas notre propos. Ce qui est tonnant est la rfrence l'tat de nature, le refus de l'artificiel156, qui n'est en rien justifi par la thorie actuelle : l'quilibre pourrait aussi bien tre obtenu partir d'un judicieux dosage d'lments artificiels : protines de synthse, etc. On peut se demander aussi pourquoi il reste, mme dans les prescriptions dittiques, une telle mfiance vis--vis du sucre
blanc tandis que le sucre brun, d'aspect plus rustique, mais essentiellement identique sur des bases
scientifiques, est pargn. Il y a donc une incohrence de registre entre l'aspect scientifique du lexique dittique utilis et la rfrence constante une opposition entre fracheur-naturel et transformation-artificiel, qui est plus idologique que rationnelle. Cette association entre les deux registres s'explique bien par un effet d'hystrsis, qui les voit lis dans le discours actuel simplement parce qu'ils furent lis dans une philosophie naturelle ancienne qui, travers les coles, a perdur dans la construction des reprsentations mdicales. L'articulation naturel / analyse-de-l'alimentcomme-combinaison-de-quatre-grands-lments-de-base ne serait donc que le rsultat d'une filiation historique. Pour reprendre l'analogie que nous faisons plus haut (V.3.6) avec l'ombrelle de peau de Robinson Cruso, le culte du naturel est la dittique ce que les poils sont l'ombrelle de Robinson. On peut imputer aussi cette hystrsis le fait qu'il y ait dans la reprsentation dittique simplifie quatre lments fondamentaux des aliments (protides, lipides, glucides, sels minraux), alors qu'un dcoupage en catgories ne semble pas vraiment justifier un tel nombre ; en particulier la catgorie "sels minraux" semble un peu artificielle, et ces catgories ne rpondent aucun dcoupage biologique vident. Le fait qu'il s'agit l d'un phnomne d'ancrage nous semble tre confirm par l'investissement affectif important, caractristique des croyances, que nous retrouvons dans l'attachement au naturel. Une partie importante de l'attirail idologique de la mdecine naturiste, qui vhicule des connotations morales et sociales, porte justement sur la dfense de cet aspect "naturiste" plus que sur
156 La panique provoque par le "tract de Villejuif" (qui n'a jamais t mis par l'hpital de Villejuif) alarmant la
population sur la prsence dans les aliments d'additifs prtendument carcinognes, montre la grande rceptivit de la population tout ce qui renforce sa mfiance envers les additifs "artificiels".
Lahlou
291
la justification scientifique elle-mme. Le ct missionnaire de ces doctrines nous parat devoir plus tre une rmanence du rle de prescripteur de rgles de vie du mdecin, qui s'est panoui dans la notion d'hygine, et marque le dsir ancien de celui qui s'occupe du corps de vouloir rgenter la vie de relation du patient (Fischler, 1989b, 1990, pp. 224-228, p. 293). Il n'est pas dans notre intention de porter ici un jugement sur cette prtention, qu' titre personnel nous pensons d'ailleurs justifiable, mais simplement de remarquer que pour expliquer la construction mentale que nous observons, il faut se rfrer un mode de production qui est la fois un certain type d'enseignement (les coles mdicales et hyginistes se rfrant un corpus de savoir qui s'est construit par accrtion depuis la haute antiquit) et un certain type de rapport social entre les constructeurs de cette reprsentation scientifique et leurs patients nafs : le rapport mdical. Nous voyons ainsi que, comme l'crivait Doise :
"Etudier l'ancrage des reprsentations sociales, c'est chercher un sens pour la combinaison particulire de notions qui forment leur contenu. Ce sens ne peut pas tre dfini par la seule analyse interne des contenus smantiques d'une reprsentation, il se rfre ncessairement d'autres significations rgissant les rapports symboliques entre acteurs sociaux. Autrement dit, la signification des RS est toujours imbrique ou ancre dans des significations plus gnrales intervenant dans les rapports symboliques propres un champ social donn. " (Doise, 1992)
On voit donc que, de mme que l'analyse du corpus Robert nous avait permis de retrouver, dans l'archologie du savoir, un fossile cognitif, le paradigme d'incorporation, de mme l'analyse du corpus de la reprsentation populaire nous livre ici un fossile pistmologique, celui de la conception du monde des philosophies naturelles. La reprsentation un instant donn contient donc, comme en filigrane, des traces de sa gense, et celle-ci est la fois cognitive et sociale. On voit sur notre exemple la pertinence du rapprochement entre mmoire collective et reprsentation sociale, que Jodelet, dveloppant la pense d'Halbwachs, avait suggr (Jodelet, 1992) : la mmoire et la cognition travaillent, simultanment, laborer et perptuer des visions du monde qui refltent les rapports sociaux. En ce sens les corpus que nous tudions sont semblables aux cadres de la mmoire, pour lesquels Halbwachs prend comme image :
"ces trains de bois qui descendent le long des cours d'eau, si lentement qu'on peut passer d'un bord l'autre ; et cependant ils marchent et ne sont pas immobiles. Il en est ainsi des cadres de la mmoire : on peut, en les suivant, passer aussi bien d'une notion une autre, toutes deux gnrales et intemporelles, par une srie de rflexions et de raisonnements, que descendre ou remonter le long du cours du temps, d'un souvenir l'autre. Plus exactement, selon le sens qu'on choisit pour les parcourir, qu'on remonte le courant, ou qu'on passe d'une rive l'autre, les mmes reprsentations nous sembleront tantt des souvenirs tantt des notions et tantt des ides gnrales." (Halbwachs (1925) cit par Jodelet, 1992, p. 245)
Lahlou
292
manger des produits sains, non pasteuriss, naturels produits sains: quilibre de l'alimentation, nourriture varie et modre l'quilibre alimentaire, protine, lipide, glucide, vitamines, sels minraux
Les
caractristiques
des
enquts
ayant
fourni
les
uce
de
cette
classe
sont :
sur-reprsentation significative de lge mr (40 59 ans : chi2 = 3,18), des habitants de communes de moins de 2000 habitants (chi2 =5,12 ), du niveau dtudes bac ou brevet suprieur (chi2 =5,32), des femmes (chi2 = 12,77) des exploitants agricoles (chi2 = 7,23) des professions intermdiaires (chi2 = 8,63).
IX.2.6.
Cette petite classe rassemble des rponses orientes autour de la transformation culinaire. Les chanes les plus frquentes sont simples, sans quivoque.
bon+ petit+ plat+, plat+ bien prepar+, bon+ repas avec, avec bon+ cuisin+, avec plat+ bien, avec plat+ bien prepar+, bon+ petit+ dejeuner, bon+ petit+ repas, bon+ plat+ bien, bon+ plat+ bien prepar+, bon+ plat+ cuisin+, bon+ repas avec bon+, bon+ repas avec bon+ cuisin+, faire bon+ repas, faire bon+ repas avec, plat+ bien cuisin+, plat+ cuisin+ maison.
On retrouve dans les rponses des tournures caractristiques de lunivers affectif et familial dans le franais familier, en particulier le qualificatif affectueux bon petit.
Cuisine, plat, petit, franais, traditionnel, consistant et familial apparaissent avec des frquences
leves et trs significatives. Bien_manger est, ici, consommer les produits culinaires domestiques. Quelques uce typiques :
(766 6461) (397 6211) (141 6161) (2171 6361) (1619 6591) (672 6501) (370 6 81)
(463 6 81)
aux petits plats maman une table familiale gaie, prsence d'harmonie et de bonne cuisine faire soi-mme sa cuisine familiale un bon plat cuisin avec une bouteille de bon vin, plat maison une bonne bouffe la franaise, plats cuisins maison des bons petits plats, ptisserie faire un bon repas avec maman, la bonne cuisine familiale de mon enfance
les bons petits plats en famille avec des produits sains
Cette facette de la reprsentation du Bien_manger est moins directement opratoire que celles des classes 2 (Manger sa faim) et 3 (Manger ce qu'on aime). Elle doit cependant jouer un rle darticulation avec les affects, lhistoire personnelle du sujet, et son sentiment dappartenance
Lahlou
293
groupale. En particulier, son articulation avec la classe 3 peut expliquer non seulement la persistance des gots alimentaires de lenfance, mais leur reproduction lors de la constitution dune nouvelle cellule familiale. Cest dans cette reprsentation que lon voit pour la premire fois apparatre explicitement la dimension sociale avec, en filigrane, le personnage de la mnagre nourricire. Il n'est pas surprenant de voir ici apparatre la Mre, dont on a dj vu qu'elle tait le personnage central de la construction initiale du manger. C'est avec la mre nourricire que se fait l'apprentissage de la squence besoin-manque-dsir-objet. On sait qu'une mauvaise laboration de cette squence dans l'enfance prside la survenue de troubles alimentaires (Waysfeld, 1991) qui peuvent s'expliquer par l'absence d'un "espace temporel du manque", o s'organiseraient le travail du dsir, et probablement une dfinition de ce qu'est l'autre et de la relation que l'on peut avoir lui. Il est probable que cet apprentissage, au del du comportement alimentaire, va conditionner la capacit de nouer des relations de partage troit, et une proximit affective. La mre reste jamais un personnage crucial de la scne alimentaire. Le sentiment d'appartenance se forme naturellement partir des expriences du cercle familial et scolaire (Birch, 1980b ; Birch et al., 1980 ; Rozin, 1988), puis amical, et il porte la fois sur l'appartenance au groupe familial (ligne) et au groupe largi (culture). C'est par le biais des expriences de partage alimentaire avec les membres de ces groupes que l'alimentation prend un sens de signe d'appartenance, et ce sentiment d'appartenance devient dpositaire d'un fort investissement affectif. On comprend alors pourquoi cette facette de la reprsentation fait apparatre, dans ce qu'on pourrait appeler la partie culturelle du Bien_manger, la fois des rfrences au groupe (cuisine franaise) et la cellule familiale (bons plats maman). C'est que nous sommes des Mammifres, vivant comme les autres Primates, dans des groupes familiaux dont le lien primordial est le lien mre-enfant. La dyade est le lien atomique, et la socit, vue depuis l'enfant, n'est qu'une extension de ce lien157. Notre tat biologique de Mammifres oriente par construction la relation mre-enfant autour de lacte alimentaire, et lunit familiale de base se caractrise souvent par le partage alimentaire. Il en est ainsi dans la tradition occidentale depuis lantiquit :
La famille est la socit quotidienne forme par la nature et compose de gens qui mangent, comme dit Charondas, le mme pain, et qui se chauffent, comme dit Epimnide de Crte, au mme foyer. (Aristote, Politique, p. 15)
Le lien extrmement fort entre mre et enfant provoque un fort investissement affectif dans les nourritures maternelles ; c'est sans doute parce que cette charge affective porte sur des nourritures qui sont aussi des nourritures typiques d'une culture que les individus prsentent un tel attachement
157 Birch (1984) note d'ailleurs que durant les premiers mois de vie, la plupart des l'interaction parent/enfant quand ce
Lahlou
294
affectif aux aliments typiques de leur culture.158 Pour illustrer cette tendance, prenons un exemple (Kster, communication orale, 1993) :
En Allemagne et dans d'autres pays anglo-saxons, les fabricants de lait maternis, sachant que les mres gotent le produit avant de donner tter, y rajoutent un lger parfum de vanille (vanilline). Les enfants nourris au biberon auront donc eu une exposition prcoce ce parfum en situation de satisfaction alimentaire, contrairement ceux nourris au sein. L'quipe de Kster a effectu une comparaison auprs de deux groupes d'adultes de 140 personnes (et un groupe tmoin) : un groupe de 140 avait t nourri au sein (SEIN) et un groupe de 140 avait t nourri au lait maternis (MATERNISE). On fit passer ces adultes un test de prfrence sur le ketchup, en leur faisant goter deux chantillons. L'un (V) contenait une faible dose de vanilline, l'autre (SV) non. Le groupe SEIN prsenta une prfrence marque pour le ketchup SV, et le groupe MATERNISE un prfrence significative pour le ketchup V.
Les prfrences acquises dans l'enfance, mme sans conditionnement spcifique, sont donc durables. On peut penser que si les petits Franais actuels se voient prparer par leur mre des hamburgers, ils n'auront pas pour cet aliment la prvention qu'ont leurs ans. Pourtant, ceux-ci justifient leur rejet par des arguments culturels, voire dittiques : c'est probablement une rationalisation fallacieuse. Lagrgation naturelle de cette classe se ferait, statistiquement, avec la classe 7 (Convivial, cf. infra). Cest dailleurs la premire agrgation qui se ferait si lon rduisait le nombre de classes.
Les caractristiques des enquts ayant fourni les uce de cette classe sont : sur-reprsentation significative dindividus non satisfaits de leur cadre de vie (chi2 = 3), exploitants agricoles (chi2 =2,74), et des personnes nayant pas got des produits enrichis en vitamines, et ntant pas intresses par ces produits (chi2 = 3,49).
IX.2.7.
Cette classe est assez proche, comme annonc, de la prcdente. Il sagit de faire des bons repas en
famille ou avec des amis, avec de bons petits plats, du bon vin, bref, une bonne bouffe.
Elle se distingue de la classe prcdente par l'accent mis sur le repas non pas comme occasion de manger, mais de se runir autour dune table et de faire la fte. Le commensalisme et lambiance dcontracte apparaissent, explicitement ou en filigrane, dans les rponses. Les chanes les plus frquentes :
faire bon+ repas (40), bon+ repas avec (13), bon+ repas en, repas en famille, bon+ repas en famille, bon+ repas equilibre+, faire repas equilibre+, c'est faire bon+, faire bon+ gueuleton+, repas avec ami+,
158 Notons cependant que l'aspect social ne fait que se surimposer des capacits innes d'apprentissage des prfrences
qui commencent mme agir in utero (pour une revue : Schaal et Bloch, 1992).
Lahlou
295
avec bon+ vin+, bon+ repas avec ami+, bon+ repas avec bon+, bon+ repas famille, faire bon+ repas avec.
Repas (208 uce de la classe contiennent ce trait sur 386 dans le corpus), famille (34 sur 43), table (14
sur 53) amis (26 sur 28), gueuleton (20 sur 22) et fte (21 sur 30) apparaissent pour dcrire un cadre gnral de convivialit bon enfant. La prsence de mots rares mais trs significatifs comme
barbecue, vin, super, copains, ambiance renforce cet accent mis sur la socialit restreinte.
(281 7211) un bon repas en famille, un bon repas d'anniversaire ou de fte de fin d'anne (1515 7 91) (11 7 81) la dtente, la famille les amis, une bonne soire ou un bon week-end un repas de famille dans la joie
la reprsentation, mais de la dimension sociale du Bien_manger. Alors que les classes 1 6 mettaient en relation le mangeur et les objets mangs, sans rfrence dautres mangeurs, la facette de la classe 7 a le mrite de mettre en scne de faon directe (et non pas indirecte comme la classe 6) dautres individus. Cest par cette facette que laspect lien social du repas, largement dcrit par tous les auteurs, est prconis et se ralise.
Les
caractristiques
des
enquts
ayant
fourni
les
uce
de
cette
classe
sont :
sur-reprsentation significative des jeunes (24 ans et moins : chi2 = 10,09, 25 39 ans : chi2 = 15,18), habitants de villes moyennes (20 100000 habitants : chi2 =2,8), des hommes (chi2 =10,7), des personnes nayant pas got des produits enrichis en vitamines, mais pensant en goter un jour (chi2 = 5,16), des employs (chi2 = 5,43) et des ouvriers (chi2 = 21,78).
I.2.8.
Cette classe s'agrgerait naturellement avec les deux prcdentes au niveau dagrgation suprieur. Elle reprsente la facette gastronomique du triptyque des classes 6, 7 et 8 que lon pourrait appeler le ple social du Bien_manger. Les uce, trs strotypes, peuvent se rsumer par aller dans un bon restaurant, comme on le voit sur les chanes rptes :
bon+ repas restaurant+, dans bon+ restaurant+, temps en temps, bon+ repas chez.
Lahlou
296
83 des 99 occurrences de restaurant sont dans cette classe. On nuancera en remarquant que cest principalement le ct gastronomique du restaurant, avec ce que cela implique de rituel et de dcorum, qui ressort dans cette classe. Cest ainsi que les repas gastronomiques domicile (banquet
de fte, soupers fins) se retrouvent, lgitimement, dans la mme classe.
Les
caractristiques
des
enquts
ayant
fourni
les
uce
de
cette
classe
sont :
sur-reprsentation significative des jeunes (25 39 ans : chi2 = 10,09), habitants de grandes villes (100 000 habitants et plus : chi2 = 6,89), des hommes (chi2 =3,34), des concubins (chi2 = 3,52), des diplms de luniversit ou des grandes coles (chi2 = 6,2), des artisans, commerants et chefs dentreprise (chi2 = 4,23) et des cadres suprieurs ou professions intellectuelles (chi2 = 5,25).
On retrouve dans ces trois dernires classes, en partant de laliment, les connexions entre famille et aliment, amiti et repas, groupe dappartenance et repas. Lacte alimentaire, dans sa dimension de partage, est dfinitoire des groupes, et en particulier des groupes familiaux. Pour la famille, cette liaison est ancienne, et comme on l'a dit, peut-tre primordiale. Lamiti elle-mme est sanctionne par le partage alimentaire, nous l'avons voqu. Quil suffise ici de considrer ltymologie du mot compagnon (de compaing, du latin vulgaire companionem, avec qui on partage le pain). Quand aux socialits plus larges, elles sont galement marques par des rituels alimentaires (cf. supra, VII. 6.). Ces structures fonctionnelles qui insrent lalimentation dans la vie sociale apparaissent donc bien dans lnonciation des reprsentations.
Lahlou
297
communication. C'est pourquoi on ne trouve pas d'explicitation physiologique de l'acte de manger, par exemple. Cette absence est prvue par la thorie. Festinger, parlant des communications, postule que la "pression communiquer" un lment sera d'autant moins forte que les protagonistes pensent qu'ils sont dj d'accord sur ce point, et qu'il est peu pertinent :
"Hypothse Ia : Dans un groupe, la pression ressentie par les membres qui communiquent avec d'autres membres du groupe en ce qui concerne "l'item x" augmente de faon monotone avec l'augmentation de la divergence perue par les membres du groupe sur l'opinion concernant "l'item x"." Hypothse Ib : Dans un groupe, la pression ressentie par les membres qui communiquent avec d'autres membres du groupe en ce qui concerne "l'item x" augmente de faon monotone avec l'augmentation du degr de pertinence de "l'item x" par rapport au fonctionnement du groupe." (Festinger, 1950, 1971)
Prendre est donc un oprateur naturellement implicite dans l'expression des reprsentations de notre
corpus. En ce qui concerne la verbalisation de tels oprateurs, Guimelli et Rouquette (1992) remarquent que, s'il est probable que les schmes opratoires dterminent bien la production discursive du sujet, dans la pratique "ils restent latents au niveau du comportement verbal et leur rle est masqu par le fait mme que leur fonctionnement est interne au sujet", sans doute parce que c'est dans les interactions relles que l'oprateur praxique va apparatre, sous la forme d'une action ; ils resteraient donc "pr-discursifs". Comme on le voit, dans notre protocole, plus ouvert que celui de ces auteurs qui ne demandaient que d'voquer un mot, les oprateurs praxiques interviennent effectivement, mme s'il s'agit d'une verbalisation et pas d'une interaction relle. Mais ils deviennent effectivement moins centraux et sont comme digrs, ou implicits dans des scripts ou des rgles d'actions simples.
Si nous essayons de replacer les classes obtenues dans notre schma pragmatique, nous obtenons le tableau suivant :
Les classes du Bien_manger replaces dans le schma conceptuel
(finalits)
Equilibr 16% Pas trop de graisse pas trop de sucre 13%
(sujet)
Manger sa faim 14% Manger ce qu'on aime 17%
(opration)
(objet)
entre plat chaud fromage dessert 15%
Convivial
Restaurant
(modalits)
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Comme on le voit, les classes rentrent mal dans les cases. Examinons pourquoi. Certes, Manger sa
faim et Manger ce qu'on aime sont fortement centres sur l'aspect subjectif. Mais la premire classe
est dcale vers l'oprateur de prise, en ce qu'elle met autant l'accent sur la motivation et la sensation que sur la condition d'arrt. La seconde est clairement dcale vers l'objet : elle ne contient pas que du dsir, et fait explicitement place l'objet (ce que, des choses que, voire des noms d'objets :
pinard, blanquette, chocolat). Et les deux classes sont assez verbales ("manger").
Dans le cartouche "modalits", si la classe Convivial et la classe Restaurant sont bien dans le cadre, la classe Petits plats, bien que ses connotations familiales la placent clairement dans les "modalits", contient des rfrences explicites aux objets (les plats traditionnels). Les classes Equilibr et Pas trop de graisses pas trop de sucre ont, certes, des connotations thiques voire morales. Elles correspondent bien des finalits lointaines. Mais la classe Equilibr s'exprime en termes de caractristiques des objets autant qu'en termes de principe, et la classe Pas trop... contient la fois une rfrence actionnelle (action d'viter), et des objets qui sont dsigns soit par leur proprits (gras, sucr...), soit par leurs noms (graisses, alcool, conserves...) Enfin, le cartouche objet, Entre plat chaud fromage dessert, qui est purement objectal dans son contenu, prsente de manire systmatique un ordre qu'on ne peut qualifier que d'actionnel puisqu'il prescrit la squence dans laquelle les objets doivent tre mangs. Le cartouche central, celui de l'oprateur PRENDRE, reste vide : l'oprateur a t totalement implicit, il est absorb dans les classes. Le verbe intgr sert de moteur actionnel aux scripts, qui se prsentent ainsi comme des programmes comportementaux complets et autonomes.
Pour rsumer, nous voyons dans ces enchanements pragmatiques plusieurs effets qui s'expliquent bien par la thorie des scripts. D'abord, les syplexes sont concrets et synthtiques : ils mlent diffrents noyaux de base dans une articulation autonome qui peut servir de rgle d'action directement actualisable sous forme de comportement. En ce sens ils sont en mme temps structure et processus : des structures qui s'articulent sous forme de processus. Ensuite, ils sont simples et peu ambigus. Enfin, ils sont systmatiquement dplacs vers l'objet (finalit immdiate de l'action) par rapport au paradigme de base, effet qui s'exprime bien sur le tableau par un dplacement gnral vers la droite. Le noyau central du paradigme de base, PRENDRE, vident dans un contexte quotidien, est implicite. Il a t ventil dans chaque script, afin de leur confrer une efficacit pragmatique.
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IX.4.1.
On cherche ici tablir une reprsentation graphique qui reproduise au mieux les relations entre les mots, les uce, et les classes. Lide est de construire un espace des connotations reproduisant les proximits entre mots, et dans lequel deux mots seront dautant plus proches quils sont souvent associs dans les rponses des individus. La constitution dun tel espace a longtemps t un enjeu important pour les chercheurs, et lon a dj dcrit ailleurs (annexe 1) les travaux de Flament, ou de Di Giacomo, ainsi que les ntres avec le logiciel SPAD (Lahlou et al., 1987), sans d'ailleurs fournir une recension exhaustive de ce champ o de nombreux dveloppements sont effectus (par exemple, Brunet 1992 ; Fnelon, 1981, etc.). On souhaite ici obtenir un "schma figuratif de la reprsentation", lequel "constitue le noyau essentiel de la reprsentation, repose sur quelque notions simples, facilement concrtisables, ramasse (les proprits de l'objet) en un condens saisissant" (selon l'expression de Herzlich (1972, cite par Ramos,1992). Toute la difficult est naturellement d'obtenir une "bonne reprsentation" de ce schma figuratif, c'est--dire complte, fidle, et stable. Lobtention de mthodes danalyse et de reprsentations stables ont t un de nos axes de recherche dans le dpartement Prospective de la consommation au Crdoc, avec nos collgues d'autres organismes. Cest lun d'eux, Max Reinert, qui a ralis un progrs dcisif en programmant, pour rsoudre notre problme, la procdure astucieuse utilise ici. Celle-ci consiste faire une analyse factorielle sur la base des classifications, linverse de lhabitude statisticienne qui consistait construire les classifications sur la base des coordonnes factorielles. Cette dernire mthode, statistiquement trs efficace et stabilisatrice pour les donnes discrtes ou quantitatives, savre, paradoxalement, une mauvaise solution pour les donnes lexicales qui produisent des tableaux clairsems extrmement instables lanalyse.
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On a donc tabli sur notre corpus Bien_manger un tableau de contingence qui croise les mots et les classes obtenues partir de la classification des uce. Ce tableau a t soumis une analyse factorielle des correspondances. Les mots ayant une frquence dapparition infrieure 8 ont t exclus de lanalyse, ce qui laisse 212 mots. La rpartition de linertie est assez rgulire, ce qui suggre que la plupart des dimensions initiales sont pertinentes. Nanmoins, comme les 3 premiers axes expliquent 58 % de linertie, on limitera lanalyse ceux-ci.
* * * * * * * * axe 1 2 3 4 5 6 7 * * * * * * * * Valeur Propre 0.5534 0.4461 0.4018 0.3316 0.2659 0.2326 0.1936 * * * * * * * * Pourcentage 22.820 18.396 16.567 13.675 10.965 09.594 07.983 * * * * * * * * Cumul * 22.820 * 41.216 * 57.783 * 71.459 * 82.424 * 92.017 * 100.000 *
Le nuage, projet dans lespace des trois premiers axes, a grossirement pour enveloppe un ttradre. Le nuage de points lui-mme est une sorte de ttrapode, tour Eiffel trois pieds, dont la vue depuis le sommet le plus dense (vue den haut si lon peut dire) a la forme suivante :
L'espace de connotations du manger : forme du nuage de points
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N.B. : on a reli chaque point ses trois plus proches voisins pour faciliter lillusion spatiale. Le nuage est videmment plus parlant en couleurs et en 3 dimensions sur nos crans dordinateurs.
Cette reprsentation graphique est, comme on le constate, un syplexe dont les signes sont les points (reprsentant les mots). On a donc obtenu ici, avec la FRC, ce qui tait un des objectifs de notre recherche : reprsenter une reprsentation sociale. Cette reprsentation reste incomplte et modeste, puisquelle napprhende la reprsentation que dans un U-langage driv de la langue naturelle, en ngligeant les autres aspects (motionnel, perceptif etc.) de cet objet multimodal. Elle permet cependant une apprhension un peu plus concrte de cet objet flou, et en facilite la manipulation mentale et la mmorisation. Notamment, on peut, l'intrieur de cette forme gnrale, se pencher sur les dtails de telle ou telle partie. Une vue en perspective o nous avons entour les classes permet de donner une vision d'ensemble.
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Dans les plans factoriels 1-2, 1-3 et 2-3, le nuage a la forme suivante (ce graphe tente - sans grand succs - de donner au lecteur une meilleure perception de la forme du nuage dans un espace trois dimensions ; l'exprience montre que seule une manipulation avec un logiciel graphique qui permet de faire tourner le nuage de points dans l'espace (par exemple : Mac Spin) donne cette sensation de relief qui facilite l'apprhension de l'objet) :
Projections du nuage de points de l'espace de connotations du Bien_manger sur les trois premiers plans factoriels
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Y Z
Lanalyse montre que le premier axe oppose la classe 1 (les noms de produits) au reste des rponses. Ceci peut sinterprter comme une opposition entre reprsentation en termes concrets (des produits) et une reprsentation plus abstraite, fournissant des descriptions en terme de proprits, et non pas seulement de contenu. Ce premier axe oppose en quelque sorte une description en extension du
Bien_manger (la liste des produits), une description en comprhension.
Cette opposition entre niveaux de pense (concret/abstrait) se retrouve galement dans dautres analyses que nous avons effectues sur des reprsentations naves d'objets courants (CRDOC et al. , 1992).
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Reprsentation des mots typiques de la classe Entre plat chaud fromage dessert : projection sur le plan form par les axes factoriels 1&2
Y
vin+
langouste+ Z
gateau+ crudites roti+ chocolat laitage+ dessert+ fruit+ fromage+ couscous X cassoulet patisserie+ canard poul+ entre+ pat+ pomme-de-terre soupe+ foie-gras vert+ lait choucroute plat-resistance pain charcuterie frites legume+ steak+ fruit-de-mer grill+ poisson+ boeuf confit+ viande+ salade+ cafe pot+ bifteck
N.B. : les points tant trs proches, nous avons dispers un certain nombre de libells qui se chevauchaient.
Laxe 2 spare trs clairement deux ples du Bien_manger que sont laspect social (vers le haut, classes 6, 7 et 8) et laspect dittique (vers le bas, classe 5).
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Reprsentation des mots typiques des classes Restaurant, Convivial, Petits plats, Equilibr, Pas trop : projection sur le plan form par les axes factoriels 2&3
Y
gastronomi+ aller restaurant+ par-exemple agreable+ fete+ raffine+ gueuleton+ ami+ famille pense+ familial+ bouffe+ repas fin+ traditionnel+ faire dans bon+ trois complet+ gros maison prepar+ menu+ copieus+ plutot ses gras+ X Z
exces dietetique+ leger+ facon+ equilibre+ jardin modere+ heure+ nourrit+ moins varie+ aliment+ possible+ produit+ frais+ naturel+ evit+ conserv+ sain+ fraiche+ proteine+regulier+ matiere-grasse+ lipide+
Laxe 3 regroupe de son ct positif des aspects subjectifs de la reprsentation, avec un vocabulaire la fois plus pragmatique et plus motif qui correspondent aux classes Manger sa faim, Manger
ce qu'on aime.
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Reprsentation des mots typiques des classes Manger sa faim, Manger ce qu'on aime : projection sur le plan form par les axes factoriels 2&3
Y
me ma gross+ faim meme mange+ pour sort+ table nourr+ grand+ plaisir+ toujours midi sa appet+ soi+quand ce-qu+ se aussi dejeuner qui son bien prend+ temps jamais vieil-y-a aim+ etre apresje moi+ nous rempli+ fais+ apprecie+ tenir goinfre+ fait+ en ai quoi forme special+ sur plait exager+ ne mieux dir+ faut envie regime+ plein+ ventre parce-que si mal attention mettre savoir pas plus mon quant+ abus+ matin necessaire+ force+ estomacvivre mai+ trop lourd+ avoir gourmand+ sante besoin+ non correct+ regale+ peut import+ beaucoup
N.B. : plus encore que sur les autres reprsentations, nous avons dispers les libells en raison de leur chevauchement.
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Dans lensemble, on retrouve comme on pouvait sy attendre, avec une grande clart, les classes qui ont t dcrites plus haut.
Reprsentation des mots utiliss dans les rponses Bien_manger : projection des classes sur le premier plan factoriel
Y
restaurant
CONVIVIALITE convivial
DIETETIQUE quilibr
L'intrt d'une telle reprsentation est qu'elle porte ici sur une vison rellement subjective du problme alimentaire. On peut imaginer qu'en situation de manger, c'est par rapport une telle structure que le sujet doit prendre position. En particulier, on peut comprendre qu'avant de passer au ple des objets (Entre
plat chaud fromage dessert) qui est un peu le ple final oblig qui guide le droulement d'un repas
structur, le sujet va se trouver pris dans des dilemmes entre les ples dittique (Pas trop...,
Equilibre), social (Petits plats, Convivial, Restaurant), et son dsir (Manger sa faim, Manger ce qu'on aime). Par ailleurs, chacun de ces ples contient des schmes qui sont parfois alternatifs
(Restaurant ou Convivial ? ; Manger sa faim ou ce qu'on aime ?). On retrouve ici ce qu'on avait
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remarqu avec les caractristiques de la pense toute faite qui s'exprime dans les ides reues (BRUNES ou BLONDES?). Le sujet dispose d'un arsenal de rponses toutes faites entre lesquelles il doit choisir en situation, et qui n'entretiennent pas entre elles de rapport logique bien clair : le pragmatique l'emporte sur le rationnel. Flament, et Moliner (1992) considrent que les schmes priphriques des reprsentations sont des schmes conditionnels, c'est--dire que "ce qui est prescrit ou ce qui est dcrit par le schme varie en fonction des conditions dans lesquelles le sujet se trouve" (Moliner, 1992, p. 325). Nos rsultats permettent de prciser le statut des schmes priphriques de la reprsentation. Conformment ce qu'crivent Flament et Moliner, partir du noyau dur, on peut produire des rgles ou des schmas d'actions qui diffrent lgrement, parfois mme radicalement ; cela permet la reprsentation d'avoir une fonction d'adaptation l'environnement. Mais pour bien saisir le fonctionnement de la reprsentation, le statut de schme doit tre distingu de celui de paradigme de base. Ce dernier, constitu d'une articulation entre noyaux centraux, est une sorte de modle implicite de l'objet ou de l'action reprsente, qui articule des lments centraux. A partir de ce modle, on peut construire des schmes ou des scripts. Soit ceux-ci sont models sur le PDB et articulant, dans un sens ou dans un autre, des noyaux centraux ou priphriques (par exemple : "j'avale la nourriture", ou "la nourriture transforme le mangeur"). Soit ce sont des chanes articulant entre eux des noyaux priphriques et qui supposent implicitement le PDB. Par exemple : "pas trop de graisse pas trop de sucre" est un schme utilisant les noyaux priphriques "VIVRE" et "REMPLIR", il revient dire "respectons l'quilibre naturel dans notre gestion des flux alimentaires". Mais il ne prend de sens que par la rfrence au principe d'incorporation qui est une forme du PDB. Dans ce cas (mais il faudrait vrifier s'il est effectivement gnralisable), le schme "pas trop de graisses pas trop de sucre" est la combinaison de :
- la vie bien mene est un quilibre dans la rpartition entre lments et entre individus (noyau VIVRE) - il faut s'arrter d'incorporer quand l'quilibre est atteint (noyau REMPLIR) - manger c'est dsirer incorporer des substances (PDB).
Le schme est une condensation concrte de ces trois syplexes, dans laquelle le PDB est devenu compltement implicite, bien qu'il soit essentiel la constitution du schme. Au moment de l'nonciation (ou de son application concrte lorsque le rpondant se trouve confront un gteau avec un grand dsir de le manger), le paradigme de base "MANGER" peut tre implicite, car il est le donn, le contexte : il est normal que seule la rgle complmentaire merge de manire visible. Seule la partie "pertinente" de la reprsentation apparat alors (cf. les maximes de Grice). Lorsque le sujet rpond l'observateur, tout ce qu'il parat superflu d'expliciter devient implicite, pour des raisons d'conomie. Le rsultat est analogue aux hypothses de Cordier (1991) en ce qui concerne la non verbalisation de dtails vidents en situation d'interlocution:
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"(1) dans la mesure o l'action est hautement reprsentative et (2) dans la mesure o le sujet fait appel une telle reprsentation en situation de communication on peut s'attendre ce que la verbalisation en soit rapide (temps de latence faibles) d'un degr de gnralit lev, sans dtails. Ces derniers peuvent en effet apparatre superflus dans la mesure o les interlocuteurs (exprimentateur et sujet) sont (du point de vue du sujet) supposs participer d'une connaissance commune hautement disponible." (Cordier , 1991)
On comprend alors pourquoi le sujet Grand Robert, suppos s'adresser un sujet ignorant, explicite et les "dtails" et les implicites, d'une manire hautement pdagogique. C'est grce cette pdagogie, qui paratrait superflue dans la vie normale, que nous avons pu reprer de faon aussi claire l'oprateur central "PRENDRE" que son vidence rend implicite dans les discours des sujets. Comme l'avait dj remarqu sur un autre objet - l'Etat - Desbrousses (1993), la reprsentation savante rend compte plus compltement et plus gnralement de la chose reprsente que les reprsentations "ordinaires". Ceci nous amne prconiser l'usage systmatique de sources
savantes ou didactiques sur l'objet d'tude lors d'analyses des reprsentations, afin de reprer les ventuels noyaux qui restent implicites dans le discours des sujets nafs.
IX.4.2.
La reprsentation linguistique
Les individus ne manipulent pas dans leur esprit des espaces factoriels. Peut-tre les connexions neuronales forment-elles un rseau analogue dans son principe celui que nous avons figur ; mais cette organisation doit tre infiniment plus complexe, puisqu'il est probable qu'un mot corresponde une vaste configuration de milliers (de millions ?) de neurones, et mme plusieurs. Ceci nous amne reconsidrer la question du langage comme outil de reprsentations. Jusqu'ici, nous avons simplement considr qu'une reprsentation tait un ensemble de cognmes relis par l'apprentissage. Dans notre mthode d'analyse de la langue ; nous avons compltement supprim ce que nous appelions les aspects de surface de la langue, c'est--dire la syntaxe, la grammaire, et une grande quantit de mots-outils, ainsi que les flexions des racines. Pourtant, ces aspects existent, et une approche volutionniste suggre qu'ils ont quelque utilit, sans quoi on comprendrait mal pourquoi les tres humains s'embarrasseraient d'un systme aussi complexe de modalisation des cognmes, et de rgles sur leurs arrangements. L'examen des reprsentations sous leur forme pragmatique nous a amen, pour leur donner sens, faire appel plusieurs notions qui ne figuraient pas dans le rsultat des analyses elles-mmes, et qui ressortissent de ce que nous avons appel dans notre thorie de l'interprtation "la connaissance implicite du monde" (tape 3 de l'interprtation). Aprs analyse, nous pouvons maintenant remarquer que cette tape a galement consist reconstruire un certain nombre de rapports entre les cognmes, qui prcisent le contexte de leur cooccurrence, qui nous permettent de les situer les uns par rapport aux autres dans une certaine perspective pragmatique. Par exemple, il est ncessaire de savoir si deux traits sont, respectivement, dessus ou dessous, avant ou aprs, s'ils se conditionnent
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l'un l'autre, s'ils sont convergents ou opposs, inclusifs ou exclusifs, s'ils sont dans des rapports de dnotation, si l'un reprsente l'autre, etc. En d'autres termes, tous ces lments permettent de prciser les conditions de l'enchanement entre les noyaux. Pratiquement, ceci fournit au sujet individuel des indications sur "dans quel contexte et dans quel sens le paradigme doit tre parcouru" pour tre opratoire. C'est bien de telles fonctions que remplissent les mots outils, la grammaire et la syntaxe. Caron et Caron-Pargue (1993), tudiant la verbalisation de sujets invits "penser tout haut" lors de la ralisation d'une tche (la tour de Hanoi), retrouvant dans ces monologues des marques linguistiques, sont amens considrer que
"les marques linguistiques qui ponctuent le discours (sont aussi) des traces d'oprations cognitives que le sujet effectue sur sa reprsentation : oprations dont la fonction est de construire, d'enrichir, de transformer ou de remanier sa reprsentation. Cette dernire devant tre conue, non comme un simple tableau d'un tat de choses (dans la perspective d'une smantique purement dnotative), mais comme une totalit la fois organise et pourvue d'une orientation dynamique, qui en entrane une possibilit permanente de rorganisation. En premier lieu, la reprsentation est pourvue d'une orientation dynamique : elle est en effet toujours, peu ou prou, ajuste une action, c'est--dire des buts, et un cheminement vers ces buts. C'est ce caractre finalis qui commande l'organisation fonctionnelle de la reprsentation, et ses transformations successives."
Prenons un exemple simple. Le paradigme dsir prendre aliment repas vivre n'est pas, en tant que tel, immdiatement opratoire, ni pour l'action ni pour la communication. Par contre,
(1) "prendre un bon petit djeuner permet de bien commencer une rude journe de travail"
est opratoire : tant donn un certain contexte, la perspective d'une dure journe de travail, le sujet peut appliquer (1) qui lui fournit la fois une prescription (prendre un bon petit djeuner) et un programme temporel (la prise doit se faire avant le dbut du travail). La relation d'ordre temporel est intrinsque au script, qui la restitue naturellement dans la forme de son droulement linaire (Lautrey, 1990, p. 202-203). Le script apparat ici comme une organisation efficace de l'exprience accumule par le sujet ou par la culture. De fait, dans ce cas particulier, c'est souvent par un parent, antrieurement toute exprience personnelle, que le sujet apprend le script (Birch, 1984, pp. 2-3). En ce qui concerne la communication, nous voyons que
(2) "allons prendre un bon petit djeuner avant de commencer le travail, a va tre une rude journe !"
tout en restant un enchanement des noyaux du paradigme, se prsente galement sous une forme de proposition pragmatique et opratoire. Sous cette forme, elle permet en plus une action coordonne sur le rel. La diffrence entre les deux formulations (1) et (2) se fait prcisment par les lments qui ont jusqu'ici t limins de notre analyse : syntaxe, grammaire, flexions. Dans le mme ordre d'ides, on notera que dans une analyse dtaille de la description syntaxico-smantique du verbe cuire dans
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le contexte des recettes de cuisine, Charlon Jacquier (1992) a montr que la syntaxe, la smantique, et la structure argumentaire taient intimement lies, de petites diffrences de langue pouvant correspondre d'importantes diffrences de procdure de cuisson. La langue, dans ses nuances, autorise donc la formulation pragmatique du paradigme de base, sous des formes diffrentes, chacune applicable une situation particulire. Elle est un instrument d'adaptation fine qui permet la dclinaison du paradigme sous des formes localement pertinentes : les noncs de scripts. Le principe d'conomie psychique, qui tendait ramener les expriences un paradigme unique, se voit donc complt par des possibilits de dclinaison adaptative. Celles-ci permettent des applications pertinentes de ce paradigme, en explicitant les modalits locales de son application.
Il y a donc probablement dans le fonctionnement des reprsentations un double mouvement de modlisation et de dclinaison qui voit d'abord, dans une premire phase, l'analyse du phnomne sous forme de noyaux reprsentatifs connus, dans lesquels on peut distinguer un paradigme central, le PDB, et des noyaux priphriques ; puis, dans une phase de synthse, l'enchanement pertinent de ces lments dans un nouveau syplexe qui est une reprsentation pragmatique. Dans le monde du sujet, la perception du phnomne (tat de choses) se transforme donc progressivement en une articulation pertinente d'une reprsentation.
Mise en enchanement du PDB : schma gnral
phnomne identification de noyaux reprsentatifs paradigme de base articulation pertinente noyaux priphriques
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Par exemple, un sujet qui a faim et qui voit un paquet de cacahutes pourra voquer le PDB partir de deux lments : la faim et l'aliment. Le PDB sera naturellement voqu par analogie, puisque, dans notre acception, l'analogie est dfinie par le partage d'lments communs (en l'occurrence, DESIR et NOURRITURE). Du point de vue du sujet, cela se produit par une identification (reconnaissance) des lments du paradigme dans le phnomne qu'il peroit. Dans notre formalisme, puisque le phnomne est un donn dans lequel on ne spare pas le sujet observateur de la "ralit" qu'il observe, ceci fournit la squence :
Enchanement du PDB : l'exemple du cacahutes/snack
faim cacahutes 16:00 heures phnomne commutation analogie dsir aliment dsir prendre aliment repas identification au PDB articulation pragmatique commutation analogie orientation vers l'tat final "je vais me faire un petit snack de cacahutes"
On voit ici l'intrt de l'aspect relatif de la FRC : seuls des lments dj prsents dans le U-langage du sujet pourront tre reconnus. C'est le monde du sujet lui-mme qui fait le tri dans ce qu'il reconnat comme lments pertinents dans le phnomne environnant. L'activation des reprsentations du sujet par les signes de l'environnement qui les baigne est bien figur par la mtaphore de Pribram sur les programmes radio :
"Dans une grande ville, de nombreux programmes entrepris par les studios de radio et de tlvision sont transmis simultanment, c'est--dire diffuss trs largement. A n'importe quel moment dans le temps, une coupe transversale des ondes lectromagntiques transportant ces programmes, capts en n'importe quel endroit, ressemblerait un hologramme qui ne ferait aucun "sens". Ce n'est que lorsqu'un syntonisateur (capteur) appropri choisit et transforme l'une ou l'autre des structures lectromagntiques que la reconstruction de l'image peut commencer." (Pribram, 1986, p. 156)
Ceci explique notamment que, face un "mme" environnement, deux sujets peuvent mobiliser des reprsentations diffrentes, partir d'une identification d'lments diffrents. Bien sr, notre modlisation est encore outrageusement simplifie : les noyaux reprsentationnels sont plus nombreux, plus complexes, et les oprations d'enchanements qui interviennent
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successivement pour aboutir la prise des cacahutes ou la verbalisation sont infiniment plus nombreuses. Pour donner un ordre d'ides, nous avons ici manipul une quinzaine de signes, tandis qu'une cervelle humaine moyenne contient au moins une dizaine de milliards de neurones. La connectique nerveuse implique dans les aspects motivationnels du comportement alimentaire est extrmement riche, et tendue (Mac Leod, 1992). L'exprience accumule par un individu de 12 ans, supposer qu'on la reprsente sous la forme d'un film continu en format 35 mm classique tourn nuit et jour 24 images par seconde donnerait une pellicule de quelque 800 000 km, soit plus de deux fois la distance de la Terre la Lune. On conoit donc que notre schma de 8 cm de long ne soit qu'un modle rducteur, et que mme la langue naturelle, avec ses quelques centaines de milliers de mots, ne puisse fournir qu'une reprsentation grossirement schmatique du monde tel qu'il est vcu par les individus. Il est difficile de figurer le degr de complexit que peut engendrer la combinaison des millions de fois enchane du principe d'enchanement que nous avons dcrit ; mais on imagine qu'elle puisse fournir des comportements finement adapts qui tiennent compte d'un grand nombre de noyaux reprsentationnels existant dans le monde du sujet. Un des intrts majeurs pour le sujet est que disposer de paradigmes permet de construire des scripts complexes avant d'tre en situation, de complter sa perception par des informations tires de l'exprience, de construire des scnarios, en un mot d'anticiper l'action. Dans la reprsentation, les objets possibles sont toujours accessibles et manipulables sous forme symbolique. On le voit dans notre exemple avec l'oprateur PRENDRE qui n'a pas besoin d'tre agi pour rentrer dans un script anticipatoire. Il a merg comme objet pertinent du seul fait de l'identification d'lments du paradigme (dsir, aliment) qui l'ont amen la conscience avec la reconnaissance du PDB. Ceci permet une slection a priori des lments pertinents que le sujet devra prendre en compte dans une situation donne, en vitant "l'explosion combinatoire" qui se produirait si toutes les possibilits taient examines. Comme le note Lautrey (1990, p. 204) :
"Parmi les diffrentes caractristiques de la situation qu'il (le sujet) est capable d'isoler, laquelle faut-il relier quelle autre et par quelle relation ? Parmi les multiples actions de son rpertoire auxquelles il peut recourir, laquelle choisir et quelle autre la coordonner ? Toutes ces combinaisons ne peuvent tre essayes. Le mode de traitement propositionnel ne peut tre efficace que s'il est guid, canalis, par des heuristiques ramenant le problme des dimensions traitables. Les attentes engendres par le mode de reprsentation et de traitement analogique nous paraissent remplir cette fonction. Dans le domaine de la formation de concepts, les proprits intrinsques ces reprsentations, scripts, scnes ou prototypes, permettent d'assigner des valeurs par dfaut - qui ne sont que des valeurs probables - des relations qu'il serait autrement incapable de spcifier. En ce sens, les reprsentations analogiques guident le traitement propositionnel. Mais le traitement propositionnel, au dveloppement duquel elles ont contribu (par exemple en fournissant le modle mental des relations d'ordre), les restructure son tour. Il permet d'isoler les proprits pertinentes de celles qui ne le sont pas et de les articuler dans des reprsentations dcomposables. Ces reprsentations structures peuvent leur tour alimenter la reprsentation analogique, etc. En somme, un des processus guide l'autre, qui le contrle lui-mme, tous deux formant ainsi une boucle auto-organisatrice."
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Nous pensons que l'on pourrait figurer le processus de pense comme une suite continue d'enchanements o, chaque tape, les noyaux en cours de traitement font l'objet d'une recherche de comparaison analogique avec les PDB prsents dans le rservoir d'exprience du sujet. Chaque nouveau paradigme identifi produit de nouveaux noyaux qui modifient ainsi le contexte et provoquent leur tour des enchanements nouveaux. Pour reprendre notre exemple, le sujet affam qui, de la vue de cacahutes, s'est dit "je vais me faire un petit snack", peut trs bien, lors de l'excution du script SNACK, s'apercevoir que celui-ci contient comme lment un ALIMENT (cacahutes, identifi) et une BOISSON. La recherche dans son monde reprsentationnel d'instances du paradigme BOISSON va l'amener identifier une bouteille de lait dont le gisement est localis "dans le frigo". Le paradigme FRIGO va l'amener dans la cuisine, o il appliquera le script OUVERTURE DU FRIGO.
Le snack de cacahutes : production du tropisme vers le rfrigrateur
faim cacahutes 16:00 heures dsir prendre aliment repas "je vais me faire un petit snack de cacahutes" aliment boisson frigo cuisine
Ces reprsentations sont oprationnelles car elles sont issues de l'exprience du sujet (il y a bien du lait dans le frigo). Nos recherches empiriques confirment, si besoin tait, la correspondance entre les associations objectives des objets du monde et les associations subjectives dans les reprsentations. Yvon et Lahlou ont procd une approche de description objective des consommations alimentaires, calculant les agrgats de produits utiliss par les mnages partir de leurs frquences d'achat et de leurs occasions de consommation. L'ide tait d'obtenir des ensembles de produits qui sont effectivement associs dans les pratiques des sujets. Pour prendre une image simple, les agrgats obtenus sont ceux qui sont prsents simultanment dans une situation de repas donne ; c'est--dire, si on faisait un "arrt sur image" au moment o le sujet est en train de prparer son repas, tous les aliments qui sont, statistiquement, prsents sur sa table de cuisine. L'ide tait de dpasser le problme ancien et controvers de la catgorisation des aliments (Benguigui, 1973 ; Boltanski, 1970 ; Lahlou, 1985, 1993d), pour trouver une taxonomie ayant des fondements empiriques. Une technique mathmatique sophistique159 a permis de distinguer comme noyaux "optimaux", sur 150 produits, une vingtaine de "nebulas" (produits associs dans l'usage concret"). On y trouve notamment trois associations typiques des petits djeuners (Lahlou, 1989a et b; Yvon, 1990).
159 Classification des produits consomms, dans l'espace factoriel des frquences de consommation (obtenu par Analyse
en Composantes Principales), sous contrainte de contigut dans l'espace factoriel des occasions de consommation (obtenu par Analyse des Correspondances Multiple).
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Nebula 10 : Pain frais, Beurre, Caf moulu normal, Sucre blanc, Confiture, Lait longue conservation, Boisson chocolate.
On retrouve ici les produits du petit djeuner, et plus particulirement du petit djeuner "traditionnel".
Nebula 15 : Crales au chocolat, Corn flakes, Muesli, Autres crales
Ces produits caractrisent un autre type de petit djeuner que la nebula 10, mais sont galement consomms au goter.
Nebula 19 : Lait en poudre, Biscottes, Pain grill, Pains spciaux, Eau minrale grande bouteille, Fruits frais, Eau minrale plate demi bouteille, Margarine allge, Beurre allg, Mlange caf-chicore, Caf soluble normal, Sucrette, Pain emball, Moulu dcafin, Soluble dcafin.
Cette nebula regroupe des produits multiples fonctions : petit djeuner et repas (pour les pains et les cafs), grignotage et repas (fruits frais, eaux minrales), mais qui tous sont sur-consomms par les mnages qui ont des proccupations dittiques. On notera qu'il ne s'agit pas que de dittique "jeune" (rgime de forme) mais aussi de dittique "ge" (raisons de sant). (Yvon, 1990)
Lanalyse lexicale des descriptions des petits djeuners (Beaudouin et al., 1993) a permis de retrouver des associations analogues dans la classification des dclarations de comportement de 1 000 panlistes160 de la SECODIP. La classe la plus large correspond bien la nebula 10.
Caf au lait + pain (239 individus)
Cette classe est surtout compose de personnes prenant du caf au lait, accompagn de pain, sans beaucoup d'autres produits solides : 78 % dclarent prendre du caf, 60 % prcisent qu'il est au lait, personne ne spcifie qu'il est noir ; 97 % mangent du pain, accompagn de beurre ou de margarine pour 78 % et de confiture pour 58 %. Dans cette classe trs homogne, on ne trouve ni jus de fruit, ni biscotte, ni croissant, ni biscuit, ni gteau, ni produit allg (beurre allg, lait demi crm, sucrette...). Voici quelques rponses caractristiques de cette classe : "caf au lait et tartines de beurre et de confiture" ; "caf au lait, pain beurre et confiture" ;
Une autre correspond plutt la nebula 19, notamment en raison de la prsence des produits allgs).
Lait crm ou demi crm (38 individus)
Elle est essentiellement constitue de personnes ayant dclar boire du lait crm ou demi crm, seul ou bien avec des prparations instantanes (Ricore, chicore,...), ou mme avec du caf. Quant aux aliments solides, ils sont divers mais peu nombreux. Voici quelques rponses caractristiques : "lait demi crm et caf" ;
160 La correspondance est forcment grossire, en particulier du fait que les nebulas sont des classifications de produits,
et qu'un produit ne peut donc se retrouver que dans une seule classe, celle dont il est le plus typique, ce qui n'est pas le cas dans la classification lexicale. On s'attachera donc surtout examiner les cooccurrences de produits identiques dans les deux mthodes.
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Ce sont les personnes qui prennent des petits djeuners complets et copieux, constitus surtout de crales, de laitages et de fruits. Les rponses sont le plus souvent longues et trs diverses. La boisson chaude est varie, nanmoins le th est cit par 40 % des individus et caf par 50 % (le caf est parfois cit avec une seconde boisson). Le lait est aussi cit par 30 %, soit accompagnant une boisson chaude, soit froid avec les crales. Le chocolat et les boissons instantanes sont peu reprsentes. Il n'y a pas toujours de boisson chaude, celle-ci tant parfois remplace par un simple jus de fruit. Quant aux aliments solides, ils sont plutt originaux : croissants, brioches, biscottes et tartines sont peu nombreux, par contre on trouve beaucoup de crales (28 %), du fromage (25.5 %), du fromage blanc (14 %), des yaourts (33.5 %), des fruits (51 %). Voici quelques rponses caractristiques de cette classe : "Kelloggs extra ou autres, crales, jus de fruit, th aromatis" ; "jus de fruit et fruit ou yaourt" ; "jus de fruit, oeuf la coque, fromage blanc, caf"...
On dmontre ici empiriquement un fait assez vident pour chacun : nos reprsentations sont en
rapport avec nos comportements rels.
Certains rsultats sont cependant moins triviaux. Parmi les nebulas obtenues dans notre enqute de 1988, le classement du chocolat ptisser dans la nebula 3, avec les vins fins et liqueurs, et non pas dans la nebula 12, avec les produits de goter et de grignotage o se retrouvent tous les autres chocolats solides, nous avait paru un peu trange, bien qu'explicable facilement (le chocolat ptisser est utilis pour faire de la ptisserie lors des repas festifs avec invits, lesquels sont galement caractriss par les alcools, et un apritif pralable).
Nebula 3 :
Champagne, Mousseux, Apritif anis, Porto, Apritif, Whisky, Gin, Cognac, Vodka, Chocolat ptisser, Vin de qualit Cette classe rassemble des produits d'apritifs et de repas soigns. Ils sont doublement proches, puisqu'ils rpondent des fonctions voisines, et que leurs surconsommations sont lies, puisque caractristiques des mnages qui multiplient les repas festifs. Les trois classes 1, 2, et 3 sagrgent ensuite un niveau suprieur et englobent ainsi tous les produits "festifs". Ceci signifie que si l'on avait coup l'espace des produits en moins de classes, ces nebula seraient runies. On aurait donc ici une unique nebula "produits festifs".
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Nebula 12 :
Boissons gazeuses sans alcool, Jus de fruits, Autres boissons sans alcool, Chocolat noir, Chocolat blanc, Rocher au chocolat, Pte tartiner au chocolat, Gteaux secs, Biscuit fourr, Barre chocolat, Barre crale, Bonbon, Chocolat au lait, Chocolat au lait fourr. Ces produits, utiliss principalement au goter ou en grignotage, sont les produits sur-consomms par les familles, et sont probablement destins aux enfants. Agrge ensuite avec la nebula 11, cette nebula rassemble les produits du goter et du grignotage. (Lahlou, 1989a)
Lors dune prsentation de ces rsultats un client industriel, l'un de nos interlocuteurs a remarqu que le fait que le champagne soit un des produits les plus proches du chocolat ptisser dans la pratique des usages expliquait sans doute l'impact exceptionnel du spot publicitaire pour le chocolat "Nestl dessert", o prcisment ces deux produits sont troitement associs dans l'image. Les cratifs de l'agence de publicit avaient, guids par leur seule intuition, mis la main sur une association qui s'articulait bien. On comprend bien comment ces reprsentations sont capables de fournir des scripts : le sujet, cherchant se prparer un petit-djeuner, va chercher rassembler les divers objets du paradigme pour les articuler dans un script pragmatique. La description de la classification obtenue par lanalyse des rponses la question petit-djeuner idal dj donne plus haut (V. 3 .6.), avait, comme on l'a vu, fourni plusieurs types de sous-paradigmes alternatifs, et notamment "le petitdjeuner franais typique" (boisson chaude, solide panifi tartinable), qui peut tre articul par le
consommateur pour produire le comportement que l'on observe le plus frquemment le matin dans les foyers franais.
Cette reprsentation individuelle ne peut fonctionner efficacement que parce qu'elle est aussi une reprsentation sociale : il faut bien en effet qu'un ensemble d'acteurs (le sujet, mais aussi la personne qui fait les courses, le distributeur, le fabricant de biscottes, celui de rfrigrateurs, le distributeur de produits alimentaires, le fermier, etc.) accordent leurs activits respectives pour que le monde des possibles reprsentationnels soit concrtisable en une ralit prvisible par les sujets. On pourrait dire de la reprsentation en gnral ce qu'Einstein et Infeld crivent des thories physiques :
"La science n'est pas une collection de lois, un catalogue de faits non relis entre eux. Elle est une cration de l'esprit humain au moyen d'ides et de concepts librement invents. Les thories physiques essaient de former une image de la ralit et de la rattacher au vaste monde des impressions sensibles. Ainsi nos constructions mentales se justifient seulement si, et de quelle faon, nos thories forment un tel lien. (...) A l'aide des thories physiques nous cherchons trouver notre chemin travers le labyrinthe des faits observs, d'ordonner et de comprendre le monde de nos impressions sensibles. Nous dsirons que les faits observs suivent logiquement de notre concept de ralit. " (Einstein et Infeld, 1981, pp. 274-276).
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Pouvoir se faire un petit-djeuner est la raison de l'existence des reprsentations du petit-djeuner. Que ces reprsentations soient sociales est la condition pour que nous puissions effectivement construire collectivement (fermiers, fabricants, consommateur) un tel petit-djeuner. On voit ici concrtement comment, pour utiliser les termes de Moscovici :
"Les tats mentaux qui sont partags ne restent pas l'tat mental, ils sont communiqus, prennent forme, tendent se matrialiser, devenir des objets." (Moscovici, 1988b, p. 230)
Par ailleurs, comme on l'avait prvu plus haut, le partage du PDB, et des rgles de dclinaison, permet des communications interactives dans lesquelles plusieurs observateurs peuvent inventer de concert un enchanement commun qui se traduit par une squence comportementale adapte, du type :
(2) Y : "Allons djeuner pour fter a !" (3) Z : "Je vous invite. Vous connaissez un bon restaurant prs d'ici ?" (4) Y : "Oui, je tlphone pour rserver." (5) Y tlphone ; puis Y et Z vont au restaurant o ils prennent un repas et renforcent ainsi
leur relation mutuelle. Le droulement de la squence au restaurant, faisant intervenir d'autres acteurs qui partagent le mme cadre de rfrence (serveurs, matre d'htel...) pourra se dcrire galement comme une squence de scripts : c'est d'ailleurs l'exemple princeps pris par Shank et Abelson. La verbalisation des reprsentations a une utilit pragmatique, elle est la fois trace des processus mentaux et moyen de coordination entre les acteurs du script ; et, la limite, de l'acteur unique avec lui-mme pour vrifier qu'il est bien en train de suivre le script, comme on lit parfois haute voix un mode d'emploi en mettant en service un appareil nouveau. Comme le notent Caron et Caron-Pargue :
"le discours apparat alors, non pas comme le codage d'un ensemble d'informations momentanment prsentes dans la mmoire court terme du sujet, mais comme une succession des traces par lesquelles la reprsentation est construite et transforme. Ds lors, la relation entre le discours et la reprsentation qui lui est sous-jacente peut tre tout aussi bien conue comme smantique (en ce sens qu'elle est la relation entre un ensemble de signes et un "modle"), que comme pragmatique (dans la mesure o elle est dpendante de la situation du sujet parlant). En fait la distinction nous parat tout fait artificielle : l'ide d'une smantique autonome, vriconditionnelle (le sens d'une phrase est l'tat du monde pour lequel cette phrase est vraie), n'est qu'une abstraction thorique. une smantique psychologique doit forcment intgrer (la) dimension psychopragmatique (..)" (Caron et Caron-Pargue, 1993)
Cet aspect psychopragmatique apparat de faon vidente dans l'interaction linguistique, o le discours ne peut tre conu que comme une suite d'actes de langage : le contenu propositionnel (l'tat de choses dcrit) est nonc avec une force illocutoire qui permet d'accomplir des actes - par exemple, promettre - (Trognon, 1991). Le processus linguistique fait alors partie de plein droit de l'action, la reprsentation n'est pas une simple image, un reflet du rel ; elle fait partie du tissu mme dont ce rel se construit.
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Hommes
bon, foie gras, vin, franais, frites, steak, restaurant, charcuterie, qualit, banquet, pomme de terre, choucroute, sauce, charcuterie, copains, canard, boeuf...
Jeunes
bouffe, copains, restaurant, couscous, dessert, gteau...
gs
peu, sans, excs, modrment, raisonnable, cholestrol...
Ces rsultats et notamment en ce qui concerne la diffrence par sexe, sont consistants avec ceux obtenus par entretiens non directifs par Claude Fischler (communication personnelle) et par questionnaire ferms par Jean-Louis Lambert (communication personnelle) sur divers chantillons de population franaise, qui retrouve galement un fort effet de gnration. Ils montrent que des diffrences importantes apparaissent entre catgories socio-dmographiques, au moins au niveau des reprsentations. Divers travaux (voir notamment Bender, 1976, pour une revue et Fischler, 1990, pp. 110-112 ) montrent que ces diffrences sont moins videntes mettre en vidence au niveau des prfrences alimentaires. Ces distinctions entre diffrents types d'individus nous amnent un nouvel aspect des reprsentations sociales, leur caractre diffrentiel. Nous avons jusqu'ici insist sur l'aspect unificateur de la reprsentation sociale, prvu par la thorie, et ncessaire pour qu'elle puisse servir construire un monde rfrentiel commun. Mais on a vu, travers notamment la prsence de schmes contradictoires, que la reprsentation pouvait s'adapter aux situations particulires ; on a vu aussi que chacune des facettes de la reprsentation tait plus ou moins prgnante dans le vocabulaire des individus. C'est bien normal, puisque les conditions socioconomiques, notamment, dterminent pour chaque individu un univers de contraintes exognes particulier : par exemple, les personnes ges ont plus souvent des problmes de sant, les jeunes sont la recherche d'une convivialit qui leur permettra de trouver des partenaires sexuels, ou de tisser un rseau relationnel. Chaque type d'individu aura donc tendance utiliser plus souvent tel ou tel aspect de la reprsentation sociale. Une enqute sur trois mtropoles (Paris, Tokyo et New-York) a montr certaines constantes de ce type dans les vocations lexicales du repas idal et du repas
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quotidien : les personnes ges se distinguent des jeunes par une prfrence pour les plats traditionnels et un rejet des nourritures trangres ; les hommes se distinguent des femmes par une lgre prfrence pour les produits carns (Akuto et Lebart, 1992). Nous allons maintenant examiner cette relation des reprsentations sociales aux comportements rels.
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O l'on modlise le comportement alimentaire, et o l'on dtermine, partir d'une grande enqute sur un chantillon reprsentatif de la population franaise, les grandes stratgies comportementales adoptes par les mnages franais. O il s'avre que ces processus, au nombre de 7, correspondent des populations bien types sur le plan socio-dmographique. O l'on comprend que ces processus constituent des stratgies d'adaptation qui correspondent des contraintes objectives de ces types de mnages.
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X.
A travers les associations lexicales, nous mettons jour des structures en rapport avec celles du monde vcu par le sujet. Or, les reprsentations ont pour fonction de fournir au sujet une image pragmatique du monde sous une forme exprimable, c'est ce que nous avons vu, mais surtout
utilisable dans la vie quotidienne. Nous allons maintenant examiner le rapport entre reprsentations
et comportements. Nous verrons ainsi comment, et jusqu'o, les reprsentations correspondent aux actions dans le monde rel. Nous abordons l un problme ancien et largement dbattu. Non que quiconque doute que les reprsentations servent effectivement oeuvrer dans le rel, mais parce que les recherches effectues, notamment en marketing, rencontrent des difficults mettre en vidence un lien fortement prdictif entre reprsentations et comportements. Disons tout de suite que notre recherche ne fera pas exception : le lien, s'il existe indniablement, n'apparat que tnu avec les mthodes dont nous disposons. Les raisons en apparatront progressivement. C'est que, d'abord, nous n'apprhendons de la reprsentation qu'une petite partie (ici : verbale) ; ensuite, que l'tre humain est un organisme complexe dont les comportements sont dtermins par une grande quantit de paramtres. Nous verrons notamment que les contraintes de ralit, plus prgnantes, ont un pouvoir prdictif plus fort que les reprsentations mentales du sujet. Ces dernires interviennent un niveau moins immdiat et oprent plus sur les inclinations changer que sur les comportements immdiats.
Nous allons nous appuyer sur une enqute par questionnaire particulirement dtaille, ralise au Crdoc, au printemps 1988, sur un chantillon de 1600 mnages reprsentatif de la population franaise mtropolitaine (Lahlou, 1989a, b et c, 1991, 1993e). Grce cette enqute, nous allons d'abord modliser les comportements alimentaires des individus, en essayant d'abstraire des faits objectifs (reprs par plusieurs centaines de variables modales) les stratgies comportementales des consommateurs. Puis nous rechercherons s'il existe un lien avec les reprsentations exprimes travers les rponses la question ouverte : "Pour vous, qu'est-ce que bien manger ?" qui rappellera sans doute quelque chose au lecteur (pour un extrait du fichier des rponses voir annexe 11). Nous complterons ces investigations l'aide de trois autres questions ouvertes, galement poses dans cette enqute :
"Si je vous dis "beurre", quels sont les cinq premiers mots qui vous viennent l'esprit ?" "Si je vous dis "sucre", quels sont les cinq premiers mots qui vous viennent l'esprit ?"
et, pour les mnages dont les repas du week-end sont diffrents de ceux de la semaine (53,9%) : "Si
oui, en quoi sont-ils diffrents ?".
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D'abord, nous prsentons ce que nous entendons par analyse des comportements. Nous ferons donc un petit point thorique et mthodologique sous la forme d'un modle d'analyse du comportement
alimentaire. Celui-ci, prsent dans Lahlou (1987) distingue quatre phases successives :
approvisionnement, stockage, prparation et repas. C'est partir de ce modle, dont l'efficacit avait t dmontre par une premire enqute (Lahlou et al. 1987), que nous avons bti le questionnaire de l'enqute que nous utilisons ici, et ralis la typologie des comportements. Nous prsenterons ensuite les diffrents types de comportement alimentaire qui mergent dans la population franaise, et leurs dterminants. Enfin, nous chercherons le lien avec les reprsentations.
X.1.1.
Les activits conomiques lies aux produits alimentaires peuvent se dcomposer en 4 phases. Ces phases sont l'approvisionnement, le stockage, la prparation et l'utilisation. Cette organisation gnrale du processus d'alimentation est commune la plupart des socits humaines. Elle est drive du processus biologique (je me procure la nourriture et je la mange) dont nous avons vu la version reprsentationnelle sous la forme du Paradigme de Base. Ce processus est d " la logique des choses" : les aliments ne viennent pas naturellement nous et de faon constante, comme c'est le cas pour les vgtaux qui puisent directement leur subsistance dans l'espace environnant ; il nous faut nous les procurer et leur faire subir une transformation qui les rend aptes la consommation humaine. Par rapport l'alimentation des autres animaux, les spcificits de la chane humaine reposent d'une part sur l'talement du processus dans le temps et la complexit des diffrentes phases, d'autre part sur la division du travail. Tandis que l'animal accomplit en gnral toutes les oprations de la prise alimentaire lui-mme et dans un laps de temps trs court, l'Homme, au cours de l'histoire, a progressivement introduit une temporisation (le stockage), une sophistication des diffrentes phases (agriculture, transformation, ritualisation du repas...) et une multiplication des oprateurs. Une sardine en bote peut avoir t pche l'autre bout de la terre des annes auparavant par des gens dont le consommateur souponne peine l'existence. Dans les socits modernes, certains agents se chargent de produire, d'autres de transformer, d'autres de faciliter l'approvisionnement etc. On a donc plusieurs types d'oprateurs lis par une chane "naturelle" dont le principe est de transformer l'nergie solaire en aliments assimilables par le systme digestif de l'Homme dans des conditions qui satisfont les "besoins" de ce dernier. Le consommateur final se trouve confront des aliments qui ont dj fait l'objet de plusieurs transformations amont : ce sont des "produits" alimentaires.
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Dans l'industrie de production alimentaire, les quatre phases recouvrent l'achat de matires premires, le stockage primaire, la production et la commercialisation. Dans la distribution, elles deviennent : l'achat, l'entreposage, la commercialisation et la vente. Pour le consommateur final ce sont : l'approvisionnement, le stockage, la prparation du repas et sa destruction, c'est--dire sa "consommation" au sens ordinaire. Prcisons la nature de ces phases. UTILISATION : L'tape d'utilisation constitue le but de chaque agent. Elle consiste transformer le produit prpar en utilit (bnfice physique, psychologique, financier...) c'est--dire, d'une manire plus philosophique, en quelque chose qui contribue sa survie et son panouissement. Ce but conditionne les autres tapes, qui en sont les moyens ; c'est pourquoi nous prsentons l'UTILISATION en premier, bien que chronologiquement elle succde l'approvisionnement, au stockage et la prparation. Pour les agents intermdiaires de la chane conomique (producteurs, distributeurs...) l'tape d'utilisation donne comme sous-produit l'input du processus de l'oprateur suivant, sous forme de fourniture, de marchandise ou de dchet. PREPARATION : L'tape de prparation consiste - comme son nom l'indique - prparer le produit pour qu'il soit utilisable par l'agent. STOCKAGE : L'tape de stockage consiste grer une rserve de produits pour les avoir disponibles au moment et au lieu propices la prparation. APPROVISIONNEMENT : L'tape d'approvisionnement consiste, pour l'agent, se procurer les produits ncessaires aux phases suivantes. Nous nous intresserons ici uniquement aux produits "consommables", c'est--dire aux produits alimentaires, sans tenir compte des machines, appareils etc.
Les quatre phases s'enchanent dans ce que nous appellerons un processus de consommation
alimentaire.
La nature des phases tant dfinie, prcisons sommairement leur contenu pour le consommateur :
Utilisation : Je transforme mon repas en utilit (satisfaction physique, psychologique, sociale). Prparation : Je transforme domicile en repas les produits pris dans mon stock. Stockage : Je conserve les produits que je me suis procurs en vue d'une prparation future. Approvisionnement : Je me procure sur le march les produits que je compte manger.
Ces quatre phases s'enchanent. Le rsultat de chacune est utilis comme input dans la suivante. Chaque phase est soumise des contraintes et il se produit entre les phases des "remontes" d'information en sens inverse du mouvement des produits. La remonte d'information d'une phase X sur la prcdente est en fait la reprsentation que l'agent se fait de la phase X. Elle constitue le but de
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la phase, comme la phase d'utilisation constitue le but du processus. Chaque phase va donc consister en scripts tlologiques, orients vers la production d'un rsultat appropri la phase suivante.
Schma d'un processus de transformation
utilit
fonction
approvisionnement
stockage
prparation
utilisation
contraintes 'amont' contraintes 'aval' remonte d'information contraintes techniques spcifiques chaque phase
De mme que les phases s'organisent en processus, les processus des diffrents acteurs conomiques s'organisent leur tour pour former une chane de production/consommation. Chaque agent s'approvisionne avec le produit du processus de l'agent qui le prcde dans la chane : c'est cette chane que nous appellerons chane de transformation conomique (CTE).
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producteur
fourniture
distributeur
commercialisation
consommateur satisfaction
Chaque phase est soumise des contraintes spcifiques de trois types : technique, amont et aval. Les contraintes techniques sont lies la ralisation de la phase elle-mme. Par exemple, le stockage est soumis des contraintes de place, d'quipement, de possibilits financires, de gestion de stocks... Ces contraintes sont de natures diverses : matrielle ou immatrielle, spcifique une phase du processus ou portant sur son ensemble. Le consommateur, dans sa fonction de production domestique, est soumis des contraintes de mme type que le producteur puisqu'il ralise, une chelle artisanale, des produits de mme nature. Les contraintes matrielles sont videntes ; elles englobent notamment les lois physiques ou conomiques. Les contraintes immatrielles tiennent aux formes d'organisation qui sous-tendent les fonctions de production et de consommation. On dsignera sous ce nom, par exemple, les modes de circulation d'information, les contraintes lgales et rglementaires, celles qui dcoulent de "l'usage" et des habitudes. Chaque phase a ses exigences en oprateurs spcifiques : par exemple, le stockage sous froid ngatif ncessite un appareil frigorifique. Par ailleurs, il existe des contraintes portant sur l'ensemble du processus. Elles n'ont pas une nature essentiellement diffrente des contraintes spcifiques, mais
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portent sur plusieurs phases du processus. Le temps, le capital, le travail sont des contraintes de ce type. Elles peuvent, en particulier, tre alloues par l'agent une phase plutt qu' une autre161. Il n'est donc pas possible d'tudier sparment leur influence sur chaque phase. Les contraintes immatrielles qui s'appliquent l'agent sont souvent des contraintes portant sur l'ensemble du processus. Les contraintes "amont" et "aval" de chaque phase sont des contraintes de cohrence du processus. Les contraintes "amont" sont videntes : les produits ncessaires chaque phase sont issus de la prcdente. Donc, le produit utilis dans chaque phase doit tre choisi parmi ceux qui sont disponibles. Il comporte un ventail de caractristiques limit, rsultat des contraintes de tous les processus situs en amont. Les contraintes amont sont des contraintes logiques. Les contraintes "aval" sont le symtrique des contraintes "amont". Il faut que le rsultat de la phase soit utilisable par la suivante : c'est l'ide de "pourvoir la demande". Les contraintes "aval" sont le rsultat des contraintes de toutes les phases en aval, elles sont tlologiques. Elles posent le problme crucial de la remonte d'information sur l'usage du produit dans les phases suivantes. Cette remonte se fait depuis toutes les phases en aval, mais principalement de la phase immdiatement conscutive. La primaut de la phase conscutive s'explique par des raisons pratiques (la contigut donne une plus grande prgnance) et thoriques (il y a, entre la phase considre et les finalits lointaines, d'autres phases qui permettent d'adapter les caractristiques du produit en augmentant les degrs de libert, ou en termes plus imags, on obtient plus de 'mou' grce aux phases intermdiaires). Cette premire prsentation succincte de la chane alimentaire amne une premire constatation, triviale mais qui mrite d'tre souligne. La dcomposition du processus en actions spares excutes par des agents diffrents en diffrents lieux de l'espace et du temps implique qu'une certaine coordination est indispensable pour qu'elle dbouche avec succs sur son objectif final : la prise alimentaire par le consommateur. Disons tout de suite que ce sont les reprsentations sociales qui jouent le rle du "master plan" auquel se rfrent les diffrents acteurs. La coordination dcentralise est possible par le partage, chez chacun des acteurs, d'une reprsentation du processus. Cette reprsentation couvre au moins le champ d'action de l'acteur, et les interfaces qu'il a avec ceux qui cooprent avec lui. La phase d'utilisation de chaque acteur est tendue vers un but. Ce but est la ralisation d'un tat reprsentationnel. Comme cet tat final est en gnral mesurable par une srie de paramtres, les conomistes prtendent que l'on peut mesurer le degr auquel cet tat est ralis par une fonction (fonction d'utilit) de ces paramtres. Par exemple, le but pourrait tre : chercher bien dner dans un cadre agrable. Les arguments de la fonction seraient alors, par exemple, la qualit des aliments,
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la qualit du cadre, etc. Notons que la phase d'utilisation est tendue vers un but; elle n'est pas
dtermine par les produits utiliss.
Prcisons la nature de la fonction d'utilit par un "agrandissement" de la dernire phase du schma du processus prsent prcdemment.
La phase d'utilisation dans un processus
utilit
oprateurs
oprateurs
fonction
produit prpar
produit utilis
rsultat utilisable
prparation
utilisation
sous-produit
L'utilisation produit la fois, comme on le voit, de l'utilit pour l'agent et un sous-produit. Cette utilit est dtermine par la fonction tandis que le sous-produit est le rsultat matriel de la phase d'utilisation. Si l'agent considr est le consommateur, l'utilisation (des aliments prpars) est le repas et l'utilit produite est physique (nutrition), psychologique (saveur et agrment) et sociale (rite, convivialit ventuelle...). Les sous-produits sont essentiellement des dchets, non utiliss car le consommateur est en bout de chane. L'utilisation consiste donc transformer les aliments en nutriments, en repas et en dchets. La "fonction" considre les nutriments et le repas comme nergie et plaisir, que l'on peut mesurer en "utilit". De mme, dans le cas o l'agent considr est le producteur, l'utilisation des objets produits est la fourniture de marchandises l'oprateur suivant (distributeur). L'utilit est conomique (marge brute, entretien de la relation commerciale...) et le sous-produit est la marchandise fournie au distributeur. L'utilisation consiste alors transformer les objets produits en marge brute et en fournitures vendues au distributeur. La "fonction" considre cette marge brute comme bnfice financier et conomique, que l'on peut mesurer en "utilit". Le produit, output de la phase de production, devient la marchandise, input de la phase de vente. Cette distinction semble n'tre que terminologique, puisque l'objet matriel est identique, mais elle est importante. La compatibilit entre ce produit et la marchandise est prcisment l'objet des contraintes "aval" de la phase de production et des contraintes "amont" de la phase de vente. C'est l toute la diffrence entre le plat prpar surgel qui sort emball du tunnel de rfrigration et la gamme "Cuisine Lgre" de Findus vendue au distributeur. D'ailleurs, l'intrieur mme d'une firme (comme dans un mnage) la division du travail fait que, effectivement, l'output d'une phase est considr comme un input par les oprateurs de la phase suivante.
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Que cherche l'agent conomique dans l'utilisation ? Cela est relativement clair pour les agents intermdiaires : il s'agit d'obtenir un rsultat utilisable qui leur permette de continuer leur activit dans de bonnes conditions, tout en fournissant l'oprateur suivant un sous-produit acceptable ("bonnes" matires premires, marchandises comptitives ou utiles, etc.). Par contre, pour le consommateur, la chose est beaucoup moins vidente, car ses "contraintes aval" et la nature de sa fonction d'utilit sont moins bien dfinies. Les consommateurs sont ms par des "dsirs", des "ambitions", des "besoins". Ces entits assez floues sont difficilement accessibles au raisonnement conomique. Situation trs embarrassante car, comme on l'a vu, le consommateur est en bout de chane et ses aspirations vont (en principe) conditionner le fonctionnement de tout le systme. La question (complexe) du besoin n'est pas tranche dans la thorie conomique. Trs gnrale, la dfinition de Laborit nous semble apte l'expliciter, notamment de manire dynamique. Laborit dfinit en effet le besoin d'un systme comme la quantit de matire et d'nergie (nous ajouterons : et d'information) ncessaire son fonctionnement. Adapte l'agent conomique, cette dfinition devient : le besoin d'un agent est constitu de l'ensemble des produits, des informations et des
relations ncessaires son fonctionnement dans son environnement. Cette dfinition en apparence
banale peut en ralit s'avrer fconde. Ainsi, intressons-nous au consommateur. Fonctionner, pour un individu, c'est jouer son rle et assumer son statut162. Par exemple, un cadre suprieur aura autant "besoin" de nourriture que d'une belle voiture ou d'une pouse lgante, si ces "possessions" correspondent la reprsentation du cadre suprieur dans sa socit. De fait, au niveau individuel, la solution du problme peut paratre quasiment impossible compte tenu du nombre de variables et de la complexit de leur interaction. Imaginons-nous un "sauvage" mis dans la peau d'un cadre suprieur, et qui devrait atteindre cet tat, simplement en tant confront au march. Quel que soit son niveau d'efficacit et d'intelligence, il rencontrerait des difficults pratiquement insurmontables : c'est que les comportements ncessaires sont guids par des reprsentations, des connaissances, dont le calcul conomique ne reprsente qu'une infime partie, marginale. La thorie micro-conomique, qui tente de modliser les diffrentes variables et de prdire les comportements en faisant l'hypothse d'une maximisation rationnelle de l'utilit sous contrainte de ressources, a jusqu' prsent chou dans ses tentatives, et l'on peut considrer sans exagrer que les modles conomtriques qu'elle utilise, bien qu'ils restent en thorie manifestement trop frustes et irralistes, mobilisent des capacits de calcul rationnel qui dpassent probablement celles de l'individu moyen.
162 D'aprs J. Stoetzel (1963), le statut reprsente l'ensemble des attitudes et comportements auxquels chaque individu
peut lgitimement s'attendre de la part des autres, en fonction de sa position sociale ; tandis que le rle est l'ensemble des comportements auxquels les autres individus peuvent lgitimement s'attendre de sa part. Pour une revue critique, voir par exemple J. Maisonneuve (1973), ou Rocheblave-Spenl (1962).
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Il semble bien que cette modlisation ne cherche pas du bon ct, puisque pratiquement les individus rsolvent leur problme par l'utilisation de reprsentations sociales. Celles-ci, qui rsultent de la transmission d'une trs large exprimentation collective, qui peuvent jouer le rle de modles de rfrence, que le sujet individuel sait devoir utiliser dans sa position particulire, et qu'il adapte ventuellement la marge en fonction de ses propres particularits. Le comportement rsulte d'habitudes, de variations par rapport un modle plus ou moins prexistant, dj disponible dans la culture du sujet. Il n'y a pas de tabula rasa possible dans l'explication des comportements. Vu du sujet individuel, la reprsentation est donc le principe organisateur. Elle constitue un ple fixe autour duquel le sujet peut structurer ses habitudes, tout en tant assur que celles-ci seront compatibles avec le fonctionnement social gnral. Les reprsentations sociales fonctionnent alors comme autant de conventions implicites, de structures de rfrences163 mises en place par la socit, et permettent une certaine stabilit. Leur caractre de reprsentations sociales assure le sujet de leur viabilit comme modles de rfrence : elles ont une validit sociale. Nous n'avons tudi jusqu'ici que les reprsentations de la partie finale du processus alimentaire ("manger"). Les phases d'approvisionnement, de stockage et de prparation ont galement des reprsentations. L'ensemble du processus a probablement des noyaux de base constants correspondant la squence approvisionner-stocker-prparer-ingrer, que l'on pourrait appeler la logique du processus alimentaire, en tant qu'elle est oriente vers la manducation finale. Cette logique permet d'abord de satisfaire les besoins alimentaires de l'homme en utilisant les moyens disponibles. Si les processus alimentaires des paysans du Moyen-ge franais diffrent des processus actuels, c'est parce que les conditions de production et l'organisation sociale ont chang, mais la logique reste similaire dans sa finalit. Il serait cependant abusif de dire qu'elle reste identique. La consommation alimentaire, le "besoin" alimentaire, sont insrs dans un rseau mouvant et instable d'autres "besoins" et d'autres consommations qui imposent leurs propres contraintes de cohrence au niveau du comportement global du sujet. Le "besoin" change avec les poques et les situations. La logique alimentaire donc, ne peut rester identique d'un observateur l'autre, ni, a fortiori, d'une poque l'autre. Comme tout paradigme reprsentatif, elle sera sujette des variation adaptives.
En rsum, la logique de consommation n'est pas inhrente l'individu, elle ne peut non plus se dduire du produit isol, mais rsulte de l'interaction entre toutes les parties du systme. Cependant, par le fait mme qu'elle exprime un arbitrage cohrent entre des facteurs nombreux, elle possde une
163 On pourrait parler d'investissements de forme au sens d'Eymard-Duvernay et Thvenot (1983). Ceux-ci, cherchant
dfinir l'investissement comme la mise en place d'une structure faite pour durer, y incluent les aspects normatifs et organisationnels sous le nom d'"investissements de forme".
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certaine stabilit164. C'est prcisment cette stabilit, rsultat paradoxal de la complexit, qui permet l'insertion des produits ou des objets nouveaux (au sens large) dans le systme conomique. Les processus se modifient un peu, les logiques un peu galement, mais moins encore : on ne "repart pas zro" chaque fois. Dans la consommation, la logique est l'lment le plus permanent, c'en est aussi la cl de vote. L'existence de la logique de consommation n'est pas un simple postulat thorique. L'application de notre mthode d'analyse la consommation alimentaire des Franais a permis de dgager certaines proprits formelles des logiques, et en particulier sa dimension "degr d'organisation"165. Pour nous rsumer, le simple bon sens nous amne postuler que les acteurs disposent d'une certaine reprsentation de leurs objectifs, et des moyens de les atteindre. Ils mettent en oeuvre des stratgies comportementales correspondant ces objectifs ; ces stratgies comportementales, qui concrtisent un arbitrage entre des contraintes multiples, sont relativement stables, par simple mesure d'conomie. Nous allons chercher reprer ces grandes stratgies partir de l'observation des comportements, puis nous les comparerons aux reprsentations.
X.1.2.
La population franaise est constitue la date de l'enqute de 21,5 millions de mnages (ensemble des personnes habitant dans un mme logement166), qui reprsentent au total 55 millions d'individus. Le mnage constitue l'unit de consommation la plus pertinente pour comprendre le comportement alimentaire domicile, parce que ses membres partagent les mmes ressources (budget, quipement, logement...) et qu'en gnral, ils mangent ensemble. Le choix du mnage comme unit d'observation est pertinent pour les comportements, car le mnage se comporte comme une unit conomique autonome167. Nous allons approcher ces comportements en interrogeant la mnagre (le
164 Un objet dont l'tat dpend d'un grand nombre de paramtres d'une manire unilatrale peut se monter trs instable,
comme ceux modliss par certains attracteurs tranges. Mais la logique ne dpend pas d'une manire unilatrale des conditions de l'environnement : elle est organisatrice, elle vise prcisment introduire un ordre dans les conditions extrieures en fonction de buts relativement stables, et en compatibilit avec le maintien de sa structure propre. Elle modle donc les objets qui l'influencent. Ainsi les comportements de production ou les comportements sociaux n'ont pas une volution alatoire. Leur volution est contrainte par les ncessits de cohrence des logiques qui les crent et les lient : les drives ne peuvent tre, par construction, que progressives ; et mme les ruptures apparemment brutales (catastrophes) contiennent dans leurs causes mmes la dynamique qui permettra leur intgration au systme global. C'est toute la diffrence entre un systme organis et un systme non organis. 165 S. Lahlou, J. P. Betbze, J. Maffre. Innovation et Consommation : le cas du surgel. Crdoc, 1986. (cf. Tome III Partie A. Les processus de consommation des mnages, pp. 66-83). 166 Ce chiffre a t obtenu l'poque au Crdoc par projection partir des recensements de population nationaux de l'INSEE. Il y aurait selon une autre source, en 1987 (enqute emploi INSEE, 1987) 20,7 millions de mnages ordinaires ("familles", hors collectivits religieuses, militaires etc.), et au total 22,1 millions de mnages. 167 Ce choix pose des problmes au niveau reprsentationnel car nous n'interrogeons, pour des raisons bien comprhensibles de limitation technique, que la "mnagre" (qui peut d'ailleurs tre un homme). C'est donc les reprsentations de cette dernire qui seront compares aux comportements. Cette limitation gnante reste quand mme
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"gatekeeper" de Lewin dj cit) qui est cense contrler, ou du moins bien connatre ce qui se passe dans son mnage. Notre mthode d'analyse est fonde sur la modlisation par "processus de consommation". Elle consiste observer et analyser pas pas le comportement alimentaire des mnages (approvisionnement, stockage, prparation des repas, repas). Notre classification permet de distinguer les grands types de comportements alimentaires des mnages franais, ou "processus de consommation", et les populations correspondantes ("segments-consommateurs"). L'analyse du comportement alimentaire repose sur le modle des processus de consommation en 4 phases qui a t dcrit ci-dessus. Nous ne considrerons dans l'analyse que des comportements, sans chercher connatre de qui ils viennent (pas de variables socio-dmographiques). Ceci nous assure que nous obtenons bien une classification des comportements de mnages et non pas des mnages. Les comportements alimentaires sont connus par une enqute reprsentative effectue durant l't 1988. Le questionnaire et les statistiques plat correspondantes sont fournis en annexe 10. Pour dterminer les diffrents types de processus nous analysons d'abord sparment chacune des phases qui le constituent et, dans chaque phase, nous allons tablir une typologie de la population suivant son comportement spcifique dans la phase.
Segmentation des comportements par phase
population segmentation de la population pour cette phase classe 1 (comportement 1) classe 2 etc.
On obtient ainsi des classifications pour chacune des phases ; par exemple, nous verrons qu'il existe cinq types de stratgies de stockage dominantes dans la population. Une fois la segmentation obtenue pour chacune des phases, nous oprons une segmentation des individus selon leur comportement dans la totalit du processus, c'est--dire l'ensemble des quatre phases. Pour obtenir la segmentation globale, on procde de la mme manire que pour les phases,
acceptable, puisque les comportements du mnage sont galement ceux de la mnagre, jusqu' un certain point. Nous ne pouvons cependant exclure que les comportements du mnage soient aussi influencs par les reprsentations des autres membres du mnage, et c'est d'ailleurs souvent le cas. Mais c'est un problme gnral : un acteur n'est jamais totalement libre de ses propres comportements ; nous sommes par consquent dans des conditions relles, et l'exercice n'en aura que plus d'intrt.
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mais en analysant cette fois, non plus des variables de comportement dtailles (par exemple la frquence d'achat des surgels en supermarch), mais les variables globales de position dans les diffrentes phases (le type de stratgie d'approvisionnement, de prparation...). C'est--dire que chaque individu est d'abord class dans chaque phase, puis il est class dans le processus global en fonction de sa position dans les diffrentes phases. Cette mthode "en cascade" assure une meilleure robustesse statistique. Le schma qui suit rsume la dmarche de notre analyse. A partir d'une observation par enqute des comportements et des reprsentations (ovale), nous avons distingu (flche 1) quatre phases composant ce processus : A (approvisionnement), S (stockage), P (prparation), U (utilisation/repas). Ces phases sont schmatises par les quatre rectangles. Chacune de ces phases a t analyse pour dterminer les diffrents types rencontrs dans chaque phase (ex : stockage court, moyen ou long). C'est l'opration reprsente par la flche 2 . Puis, partir de ces types de phase, on a dtermin sept processus typiques qui correspondent chacun l'articulation prfrentielle de certains types de phase. La ligne brise reprsente un type de processus ; cette ligne traverse, dans chaque phase, une classe caractristique de ce processus. La dtermination des types de processus, reprsente par la flche donne les rsultats qui sont prsents ici. La flche 5 figure la caractrisation d'un type de processus par la description de ses types de phases caractristiques.
Schma gnral d'analyse statistique des comportements alimentaires
modlisation des processus
3
caractrisation des segments de phase
Le schma ovale 4 correspond la description graphique des processus par les phases. Donnons dj un aperu du rsultat pour fixer les ides, avant de dtailler chacun des processus.
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STOCKAGE
Stock long
PREPARATION
Prparation lourde Electro-mnagre
REPAS
Repas soign
Stock moyen
Prparation moyenne
Familial
Jeteurs
Jeunes RHF
Jeunes viveurs
Petit commerce
Au jour le jour
Prparation minimale
Solitaire tl
Agoraphobe
NAPTS
Cuisine traditionnelle
Monotone
LES PROCESSUS
Rural domestique Bien install Familial Urbain moderne
N.B.
GMS :Grandes et Moyennes Surfaces NAPTS : N'achte pas de Produits Transforms Stockables. RHF : Restauration Hors Foyer
Un millier de variables environ ont t utilises pour tudier ces phases et leur enchanement sur notre chantillon reprsentatif de consommateurs franais. Des mthodes d'analyse multivarie permettent, partir de ces variables, de dterminer des groupes de consommateurs qui ont le mme type de comportement, et de les caractriser.
Le lecteur peu intress par la technique peut sauter les paragraphes en italiques. En termes techniques, la mthode repose sur l'analyse multivarie (analyse des correspondances multiples, 'ACM') et sur la classification automatique (classification ascendante hirarchique, 'CAH'). Chaque analyse de phase se fait en deux temps : d'abord, l'analyse proprement dite (ACM), puis la segmentation (CAH). X.1.2.1. L'analyse des donnes d'enqute
Un certain nombre de variables considres comme pertinentes pour la ralisation de la phase (variables actives) sont traites par analyse des correspondances multiples. Grossirement, l'analyse consiste considrer un espace multidimensionnel o les variables sont repres par leurs coordonnes sur les individus (cette modalit a-t-elle t choisie ou non par tel individu ?). Par des
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algorithmes sur lesquels on ne s'tendra pas ici, on dtermine des axes factoriels qui sont interprts168 comme tant les "dimensions" de la phase ou, en d'autres termes, les grandes lignes suivant lesquelles elle peut tre dcrite. En tudiant la liaison de ces axes avec les variables actives et avec les autres variables de l'enqute (dites variables illustratives, car elles servent expliquer les axes mais pas les construire), on met en lumire les relations entre ces variables et le mcanisme de la phase. Techniquement, nous avons utilis une procdure drastique consistant rduire progressivement le nombre de modalits actives de chaque classification pour liminer les auto-corrlations et les corrlations mcaniques qui renforcent artificiellement les facteurs. La procdure s'est faite la fois en enlevant chaque tour l'une des variables trop corrles (s'il y en avait), et en recodant plusieurs variables en une pour enlever les corrlations mcaniques sources d'artefacts. Par exemple, dans la phase de prparation, les modalits actives indicatrices du niveau d'quipement et de son utilisation sont passes de plusieurs dizaines moins d'une dizaine. Les espaces obtenus sont sans doute moins spectaculaires, mais peuvent tre considrs comme aussi "propres et honntes" que possible dans l'tat d'avancement de la technique La stabilit des espaces a en outre t teste indpendamment avec plusieurs mthodes qu'il serait fastidieux d'expliciter ici, et qui dmontrent une solidit remarquable de la structure sous-jacente. X.1.2.2. La segmentation en processus typiques
On a procd ensuite une segmentation par classification automatique (CAH) sur la base des rsultats de l'analyse des correspondances. Les diffrents individus sont progressivement rassembls en classes en regroupant les individus les plus proches. Deux individus sont d'autant plus proches qu'ils ont rpondu aux questions de manire identique. La distance utilise est calcule dans l'espace des variables actives, sur la base des axes de l'analyse des correspondances. On obtient ainsi, successivement, un nombre dcroissant de classes. A l'origine, chaque individu est seul dans sa classe, puis il est, au fur et mesure, regroup avec les individus proches jusqu' ce qu'ils soient tous, de proche en proche, rassembls en une seule classe. On peut "couper" ce processus de faon obtenir un nombre donn de classes. Pratiquement, on utilise des mthodes statistiques (analyse de la variance intra et interclasses, perte de variance chaque niveau d'agrgation) pour savoir quel niveau il est optimal de former les groupes, de telle faon que les classes obtenues soient la fois homognes et bien distinctes les unes des autres. Une fois cette
168 L'analyse multivarie est un exercice dlicat o le doigt, la personnalit, l'honntet intellectuelle du chercheur ont
une influence considrable. L'analyse se double d'une interprtation, avec toute la subjectivit que cela implique. Ludovic Lebart a bien dcrit les difficults inhrentes ce type d'analyse o la nature des structures du matriau (induites ou constates) est ambigu, et o la subjectivit du chercheur est un outil double tranchant (cf. Ludovic Lebart, 7 ans de perceptions, CREDOC, 1986). Le lecteur intress par cette technique peut se reporter par exemple Lebart, Morineau et Fnelon (1979).
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segmentation obtenue, un second traitement informatique permet d'optimiser la classe sur la base de critres statistiques par la mthode dite des "nues dynamiques" (afin de diminuer le facteur de distorsion de la classe, et d'obtenir les groupes les plus homognes possibles sur la base du centre de gravit rel). Les classifications ont t faites indpendamment avec plusieurs algorithmes de classification diffrents pour vrifier leur stabilit et leur robustesse des variations marginales sur les ensembles d'individus ou de variables. On a en particulier compar les mthodes de classification ascendante hirarchique (RECIP du logiciel SPAD) et la mthode des centres mobiles, avec des bases de 64 512 noyaux (obtenues par tris croiss ou cubiques sur trois segmentations en 8 classes sur germes alatoires), avec et sans lissage postrieur par nues dynamiques. De plus, les dimensions utilises pour la distance dans les espaces factoriels de base ont t explores pour dterminer la limite du "bruit" (variance parasite). Cette analyse nous a en gnral, amen fixer la limite du bruit aux dimensions interprtables (premiers facteurs). La cohrence statistique a t double d'une exploration de la cohrence explicative par une analyse systmatique des nuages factoriels en reprsentation spatiale dynamique sur des projections en (3 + 2) dimensions (axes et variables explicatives) l'aide d'un logiciel de reprsentation en trois dimensions (Mac Spin), en plus des analyses plus classiques l'aide des graphiques factoriels, des aides numriques l'interprtation et des procdures de tamis. Les conclusions que l'on peut tirer de ces vrifications sont que les classes sont stables, et d'une robustesse exceptionnelle. Les classes "petits mnages" (et surtout les ISOLES, qui sont trs typiques) sont plus tranches que les "familiales" (FAMILIAL, RURAL DOMESTIQUE, BIEN INSTALLES). Le dcoupage de ces dernires peut varier lgrement, en raison d'une certaine mixit ; de mme, il existe une frontire commune entre URBAIN MODERNE et BIEN INSTALLE. Les rsultats de l'enqute sur les comportements alimentaires de 1988 confirment ceux de l'enqute exprimentale que nous avions faite en 1987 (Lahlou et al. 1987), sur un matriel beaucoup plus fruste. Malgr un changement dans le libell des questions, les ensembles de variables actives, et les mthodes de classification, on retrouve des facteurs et des classes analogues. Une fois que les classes sont dtermines, chacune est considre comme une population dont on s'efforce de dterminer les caractristiques. Nous avons utilis pour cela, en plus des mthodes traditionnelles de tris croiss et de profils, une procdure informatique, le "tamis", qui slectionne automatiquement, parmi toutes les questions de l'enqute, les modalits qui diffrencient significativement la classe du reste de l'chantillon On se servira de cette mthode pour dcrire les classes dans ce qu'elles ont de plus typique. La description des classes donne dans le texte est succincte, une description fine est donne en annexe 13.
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Une dernire remarque : les classifications sont obtenues exclusivement partir de variables comportementales. Aucun lment socio-dmographique n'a t utilis comme variable active. Pourtant, les noms de classes font apparatre des descriptifs socio-dmographiques. C'est une entorse au bon usage statistique. Nous avons cependant prfr utiliser une caractrisation qui permette une comprhension immdiate et intuitive relativement proche (un petit test de champ smantique a t effectu), et qui est d'ailleurs justifie par la trs forte qualit explicative du sociodmographique dans les classes. Les premires ractions de nos commanditaires industriels aux noms de classes licites (fonds sur les variables actives) nous ont incit adopter, par exemple, "clibataire campeur" au lieu de "minimal court".
corrlations mcaniques et des effets de masse. Le fait le plus remarquable est la forte valeur explicative des caractristiques socio-dmographiques traduisant des contraintes, dans une classification qui ne les a pas utilises comme variables actives. Les variables les plus explicatives des comportements alimentaires restent la forme du mnage, la position dans le cycle de vie, les contraintes matrielles.
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Guide de lecture : Nous dcrivons dans ce qui suit les lments les plus caractristiques des classes : leur prototype. Lorsque nous crivons que les "clibataires campeurs" sont des clibataires locataires, cela ne signifie pas que tous les mnages de cette classe ont ces caractristiques, mais que les lments de la classe ont significativement plus souvent ces caractristiques que la population gnrale, un seuil de significativit suprieur 0. 001, c'est dire que ces diffrences ont moins d'une chance sur 1000 d'tre dues au hasard. Ainsi, les "clibataires campeurs" sont 72% tre effectivement clibataires ( comparer 15% dans la population gnrale), et 75% tre locataires (47% dans la population gnrale). Pour simplifier la lecture, quand on donnera le chiffre correspondant un processus, on mettra entre parenthses le chiffre de la population gnrale. Par exemple : les clibataires campeurs sont 72% (15%) clibataires170. Nous renvoyons le lecteur aux annexes pour le dtail des chiffres.
X.2.1.
Ils reprsentent 7% des mnages, soit 1,42 millions de mnages et 1,8 millions de personnes171.
Les clibataires campeurs
* qui sont-ils ?
Des clibataires urbains, assez parisiens, jeunes (ge moyen : 38 ans, mdiane 28,5 ans), plutt sans religion, d'un bon niveau d'tudes, travaillant dans le tertiaire, avec des revenus plutt faibles mais
170 Cette mthode a l'avantage de donner les ordres de grandeur, mais il faut garder l'esprit que le contraste est encore
plus fort si l'on compare un processus aux autres (et non la moyenne, qui le contient). Ainsi, les clibataires campeurs sont 72% clibataires, tandis que les autres (non- "clibataires campeurs") sont clibataires 10,6% seulement, puisqu'un tiers des clibataires est dans la classe "clibataire campeur". 171 Ce dessin, comme les suivants reprsentant les processus, est d J. F. Biard, et extrait de Lahlou (1993e).
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qui doivent tre rapports au fait qu'il s'agit de personnes seules. Ils sont locataires d'un studio ou d'appartement avec une petite cuisine (quand ils en ont) trs mal quipe, et possdent peu d'animaux domestiques. Ils lisent des quotidiens et des hebdomadaires d'information, des journaux sportifs. Pour eux, le sucre voque le caf, et le beurre les tartines et les sandwiches. Ils fument, boivent beaucoup d'alcool, et ne font pas de rgime.
* leur comportement
Il s'approvisionnent au jour le jour en suprette ou chez l'picier, n'ont pas de stock alimentaire et jettent beaucoup de produits prims. Ils consacrent assez peu de temps aux courses (1 h 40 mn). Ils n'ont pas d'quipement de stockage en froid ngatif. Leur budget est important compte tenu du peu qu'ils mangent effectivement : 1228 F, (mdiane 950 F par tte) pour les repas domicile et 760 F en repas extrieurs (cela concerne 58 % d'entre eux). Ils ne font jamais de ptisserie. La prparation d'un dner ordinaire est trs courte, elle dure 17 mn en semaine, et 26 mn le weekend. Ils ne prparent pas leurs repas, en sautent frquemment, ou font des repas froids ou plat unique, mais ne mangent pas dans la cuisine. Ils djeunent et dnent dehors (trs souvent chez des proches), ont souvent des invits. Ils n'ont pas d'heure fixe, mais dnent (trs) tard. L'important pour eux est que a aille vite ( 22 mn contre 30 mn pour les autres processus) : le repas, quand ils sont seuls, est purement utilitaire et ils s'intressent surtout au contenu de l'assiette. Ce sont des grignoteurs.
* que mangent-ils ?
Ils ne mangent pas, ou peu, de pommes de terre fraches en vrac, et de viande frache la coupe. Ils mangent un peu "n'importe quoi" du moment que c'est facile prparer. Ils sont sur-consommateurs de plats cuisins sous toutes leurs formes, de pains premballs, de potage en brique, de 4me gamme, de gin, de plats allgs, de caf moulu normal, de pure en flocons, de pains spciaux, de vodka, de th, de chips, de cocktails, de vinaigrette toute prte, de lgumes cuisins surgels, de sucre roux. Ils mangent souvent des ptes.
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X.2.2.
Ils reprsentent 10% des mnages, soit 2,17 millions de mnages et 4,57 millions de personnes.
* qui sont-ils ?
Des couples jeunes, citadins et plus typiquement parisiens, o les deux sont actifs, vivant plutt en concubinage, sans enfant, sans religion, d'un haut niveau d'tude. Ils sont locataires d'un appartement dans un immeuble ancien, avec une cuisine petite mais pas trop mal quipe en petit mnager. Les revenus par tte sont moyens levs. Le chef de famille (ge moyen 36 ans, ge mdian 33,5 ans) est plutt cadre du tertiaire. Ils ont peu d'animaux domestiques, et quand ils en ont, ce sont plutt des poissons ou des chats. Ils sont sportifs, mais boivent et fument beaucoup. Ils lisent beaucoup, en particulier des quotidiens d'information, des magazines de mode ou de cinma, Tlrama. Pour eux, le sucre voque plutt les sucreries et bonbons. Ils sont assez proccups de dittique, mais ne suivent pas beaucoup de rgimes.
* leur comportement
Ils font les courses au jour le jour (dure par semaine : 1 h 55 mn), dans de nombreux types de points de vente, avec une forte prdominance du supermarch. Ils sont assez sujets aux achats
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d'impulsion. Leur budget alimentaire s'lve 1690 F par mois (mdiane 820 F par tte), et pour 66 % d'entre eux, leur budget en restauration extrieure est important : 375 F, avec une variance importante. Leur stock, court, est mal gr et ils jettent des produits de toute sorte, en particulier des produits frais premballs. Les produits surgels sont consomms dans les trois jours. D'ailleurs, ils sont sous-quips en froid ngatif. C'est dans cette classe que les tches mnagres sont les plus partages entre conjoints. La prparation est courte (23 mn pour un dner en semaine, et 41 mn le week-end). Ils mangent peu chez eux midi en semaine, et le soir, sautent souvent des repas, mais surtout sortent au restaurant ou chez des amis. Ils reoivent beaucoup. Ils n'ont pas d'heure fixe pour manger, prennent des repas plat unique et des repas-plateau 2 3 fois par semaine, ne mangent pas dans la cuisine. Ils font de temps en temps des repas soigns, et rarement de la ptisserie, mais prennent souvent l'apritif, et grignotent beaucoup la maison et au bureau. Ils accordent une importance particulire la conversation lors des repas.
* que mangent-ils ?
Ce sont des adeptes des produits-service et de grignotage. Les produits sur-consomms sont : le pain sous emballage, les potages en bricks, le gin, les salades en sachet, les plats cuisins surgels, frais ou rfrigrs, allgs ou non, le caf moulu normal, les fromages premballs, la pure en flocons, les entres prpares, les potages en bote, la vodka, le th, le lait frais, les chips, les cocktails, les vinaigrettes toutes prtes, les lgumes cuisins surgels, les pains spciaux, le whisky, les cacahutes, les sauces en tube ou en bocal, le lait concentr en tube. Ils consomment moins de vin ordinaire, de pommes de terre, de produits bruts frais en vrac ou au poids.
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X.2.3.
* qui sont-ils ?
Des familles nombreuses, rurales, catholiques, propritaires, rsidant en habitat individuel avec un jardin potager et une grande cuisine bien quipe, avec un conglateur indpendant. Le chef de famille, d'ge mr (ge moyen 46 ans, ge mdian 44,5 ans), est typiquement agriculteur ou ouvrier, et son niveau de diplme est faible. Les revenus sont moyens-faibles. Ils possdent des animaux domestiques, en gnral des gros chiens et des chats.
* leur comportement
Ils font les courses une fois par semaine dans une grande surface, et utilisent la livraison domicile. Ce sont eux qui passent le moins de temps faire les courses (1 h 35 mn par semaine172), et leur budget alimentaire est faible, compte tenu de la taille du mnage (645 F par tte et par mois) : une partie des produits qu'ils consomment n'est pas achete mais produite la maison, les produits achets sont des basiques peu coteux.
172 Les chiffres donns ici concernant la dure des courses, la dure de prparation d'un dner ordinaire en semaine, la
dure de prparation d'un dner ordinaire le week-end, la dure d'un repas ordinaire, sont les mdianes calcules partir des histogrammes.
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Ils stockent longtemps, mais achtent peu de produits transforms. C'est sans doute parce qu'ils ont recours l'auto-production : prparation de conserves et conglation domicile. C'est la mnagre qui fait la cuisine, et le temps de prparation est long : 44 mn pour un dner ordinaire, 55 mn pour un dner du week-end. Elle fait frquemment de la ptisserie, des plats dont la prparation demande plus d'une heure, et des repas soigns au moins une fois par semaine. Les repas (soir et en gnral midi) sont pris domicile toute la semaine. 41,5% d'entre eux prennent des repas hors domicile (budget alimentaire par tte hors-domicile173 : 168 F). Les repas du soir sont gnralement pris dans la cuisine ; les convives mangent en mme temps, et le mme menu. Si le contenu de l'assiette est important, le fait de se retrouver ensemble compte aussi beaucoup. Ils reoivent des invits assez frquemment. On prend l'apritif quand il y a des invits (en gnral, une fois par semaine).
* que mangent-ils ?
Les produits qu'ils achtent plus que la moyenne sont essentiellement des basiques : le vin ordinaire, la pte tartiner au chocolat, le fromage fondu, les gteaux secs simples, la crme frache, les biscuits sals, les liqueurs, le chocolat ptisser, les glaces, les cacahutes et la viande surgele. Ils sont sous-consommateurs de sucre roux, et d'autres produits "haut de gamme".
173 Valeur mdiane pour les personnes ayant effectivement un budget alimentaire hors domicile, calcule partir des
histogrammes.
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X.2.4.
Familial (21,8%)
Ils reprsentent 22% des mnages, soit 4,57 millions de mnages et 13,7 millions de personnes.
Les familiaux
* qui sont-ils ?
Ce sont des couples maris avec enfants, de classe moyenne ou populaire, dont la femme est souvent inactive et lit plutt "Modes et Travaux" et "Tl 7 Jours". Ils ont des animaux domestiques. Leurs revenus sont moyens. Ils sont plutt locataires, souvent en HLM, et leur cuisine est plutt petite et moyennement quipe. Le chef de famille, plutt diplm de l'enseignement technique, est g en moyenne de 47,5 ans (mdiane 45,5 ans). On pourrait dire que cette classe est ce qui reste de la famille de "Franais moyens" du temps de la consommation de masse.
* leur comportement
Ils s'approvisionnent au moins deux ou trois fois par semaine, la fois dans les grandes surfaces (avec une prdilection pour les supermarchs) et chez les commerants spcialiss chez qui ils dpensent un budget consquent ; ils consacrent un temps important aux courses alimentaires (prs de 2 h 45 mn par semaine). Leur budget alimentaire mensuel est de 2650 F (mdiane 815 F par personne).
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Le stockage est moyen, entre 2 jours et une semaine. La prparation, moyennement longue, dure 30 mn en semaine et plus de 50 mn le week-end. Elle utilise des produits bruts ou semi-transforms, et des appareils lectromnagers, mais sans excs. Ces mnages sautent rarement des repas, font des repas soigns et de la ptisserie une ou deux fois par semaine, et assez souvent des repas dont la prparation demande plus d'une heure. Le dner a lieu relativement tt, table, souvent dans la salle manger ; le dner est dcontract, convivial. Tous les convives mangent en mme temps le mme menu. Ils reoivent des invits deux ou trois fois par mois. Le budget dpens en restauration hors foyer est peu lev (163 F) et concerne 45,9 % d'entre eux. Les enfants font un goter, et grignotent, et les adultes grignotent aussi. La mnagre accorde une importance particulire la fracheur des produits.
* que mangent-ils ?
Leur alimentation est trs marque par les gots des enfants. Ils sont sur-consommateurs de beurre, de fromage, de sucre blanc, de sauces en tube ou en bocal, de pain frais, de pt la coupe, de chocolat et de bonbons, de biscuits sals, de yaourts aromatiss, de crme frache, de rochers au chocolat, de crmes dessert fraches, de fruits en conserve, de glaces, de gteaux de riz en bote, de desserts instantans, de pommes de terre fraches, de lait longue conservation, de pte tartiner au chocolat, de jus de fruits, de ptisserie frache, et de crmes dessert en bote.
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X.2.5.
Ils reprsentent 21% des mnages, soit 4,39 millions de mnages et 14,84 millions d'individus.
* qui sont-ils ?
Des couples maris, aiss, avec enfants plutt jeunes, possdant des animaux domestiques, habitant en maison individuelle, plutt en banlieue, propritaires ou en accession. Le chef de famille (ge mdian 41,5 ans), cadre moyen ou cadre suprieur, est mari avec une femme active. Les revenus levs se trouvent dans cette classe. Ces mnages sont sur-quips en appareils lectromnagers (depuis le magntoscope et le lave-vaisselle jusqu' la saucire lectrique). Leurs lectures les plus typiques sont les magazines fminins et Le Figaro/Figaro-Madame. Il s'agit un peu d'un nouveau modle bourgeois des annes 1980, mme si certains des mnages qui l'adoptent vivent en fait au-dessus de leurs moyens.
* leur comportement
Ils ont une stratgie d'approvisionnement diversifie et efficace, avec des courses relativement frquentes, des achats aussi bien chez les spcialistes et en particulier les freezer-centers que dans les GMS, et un budget important (2610 F par mois, mdiane 683 F par tte). Ils font beaucoup d'achats
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d'impulsion. Ce budget peut tre considr comme efficace compte tenu de la quantit de produits de luxe ou transforms que consomment ces mnages. C'est principalement leur stratgie d'approvisionnement slective (choix des points de vente ayant le meilleur rapport qualit/prix pour chaque type de produits) qui leur permet de bien grer leur budget. Ils consacrent 2 h 20 mn pour faire les courses. Ils ne mangent pas toujours chez eux midi, sortent de temps en temps le soir (64% prennent des repas hors du domicile), leur budget mensuel en repas extrieur est moyennement lev. Le stockage est long et rationnel : les produits sont conservs proportionnellement leur dure de conservation. Ces mnages consomment beaucoup de produits surgels, qu'ils conservent assez longtemps (2 3 semaines). Ils jettent des produits, en particulier des produits "nouveau frais", mais peu frquemment. La prparation, moyennement longue (36 mn pour un dner en semaine et 57 mn pour un dner le week-end), fait appel une vaste panoplie d'appareils mnagers, dont la mnagre se sert frquemment. Les repas sont rarement plat unique, ou sans plat chaud, et plutt soigns. Certaines mnagres de cette classe ont des prparations assez courtes. Les repas du week-end ont tendance tre gastronomiques, avec de la ptisserie maison. Il y a assez frquemment des invits, ou des invitations chez des proches. L'apritif est une pratique rpandue. Les enfants font un goter, et les adultes de temps en temps. Toute la famille grignote, la maison et l'extrieur. Le repas, plutt long, est pris en famille, tout le monde mange en mme temps et le mme menu. La convivialit est un lment important du dner.
* que mangent-ils ?
Ils mangent bien. Ils sont sur-consommateurs de la plupart des produits transforms ou festifs : softdrinks, vins de qualit, cognac, ketchup, whisky, glaces, champagne, tous types de surgels, crales, chocolats, produits allgs, soupes en sachet, fromages, 4me gamme, gteaux en kit, vodka, infusions, jus de fruits, th, lait longue conservation, margarine de cuisson, poisson frais, aliments dittiques.
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X.2.6.
Traditionnel g (16,0%)
Ils reprsentent 16% des mnages, soit 3,36 millions de mnages et 7,25 millions de personnes.
Les traditionnels gs
* qui sont-ils ?
Ce sont des couples ou des personnes seules, gs, catholiques, vivant plutt en habitat individuel, plutt dans de petites agglomrations, souvent avec un jardin potager, et une cuisine de taille moyenne, mais mal quipe. Le chef de mnage, g (59 ans en moyenne, mdiane 62,5 ans) est en gnral retrait, trs peu diplm, et son pouse est inactive. Ils lisent les journaux rgionaux, ne fument pas, ne font pas de sport, boivent peu d'alcool. Les revenus sont faibles ou trs faibles.
* leur comportement
L'approvisionnement, peu frquent, se fait en GMS ou par livraison domicile. Ils passent 1 h 45 mn par semaine faire les courses. Leur budget alimentaire moyen est de 1760 F (mdiane 975F par tte). Le stockage est court ou inexistant : ces mnages n'achtent pas de produits transforms stockables. Mais ils ne jettent rien. La prparation des repas, faite principalement partir de produits bruts frais, est longue et ne fait pas appel aux robots mnagers. La prparation d'un dner ordinaire dure 28 mn et 47 mn le week-end.
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Le repas est pris heure fixe, trs tt, tous les jours. Ces mnages ne sautent jamais de repas, ne font jamais de repas-plateau, et font rarement des repas soigns ou dont la prparation demande plus d'une heure. Ils grignotent peu. Ils reoivent peu, sortent rarement manger l'extrieur (20,7 % seulement prennent des repas horsdomicile, et pour ceux-l le budget qui y est consacr est faible : 167 F) ou chez des amis, et regardent systmatiquement la tlvision en dnant, dans la cuisine. Ils s'intressent plus au contenu de leur assiette qu' l'ambiance ou au dcorum.
* que mangent-ils ?
Ils sont sous-consommateurs de tous les produits transforms, des produits festifs et des produits de grignotage. Les produits dont ils sont significativement sur-consommateurs sont les mlanges caf-chicore, les biscottes, le jambon la coupe, les pommes de terre fraches en vrac.
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X.2.7.
Isol (10,3%)
Ils reprsentent 10% des mnages, soit 2,17 million de mnages et 2,83 millions de personnes.
Les isols
* qui sont-ils ?
Solitaires, pauvres, gs (ge moyen : 66 ans, mdiane 67,5 ans), retraits, sans diplme, et de sant fragile, ils sont nombreux suivre un rgime pour des raisons mdicales. Ils ont des cuisines minuscules et aucun quipement lectromnager. Le beurre voque pour eux la cuisine, et le sucre les boissons chaudes. Ils lisent des quotidiens rgionaux, les journaux tl et un peu la presse du coeur.
* leur comportement
Ils font les courses presque tous les jours chez les petits commerants proches (dure hebdomadaire : 1 h 45 mn), chez qui ils achtent presque uniquement des produits frais, non transforms, et de basse gamme. Leur budget alimentaire mensuel est de 1190 f (mdiane 950F par tte), et ils ne sont que 16 % avoir un budget en restauration hors foyer ( 470 F / mois). Ils sont trs peu sensibles l'achat d'impulsion. Ils ne stockent pas, parce qu'ils s'approvisionnent au jour le jour en produits non stockables, et qu'ils ne disposent pas de conglateur. Ils ne jettent jamais de produits. Ils mangent presque tous les jours des repas plat unique, ne font presque jamais de repas-plateau, de repas soigns, de ptisserie ou de repas dont la prparation demande plus d'une heure. La prparation du repas est courte (entre 20 et 25 mn aussi bien en semaine que le week-end).
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Ils mangent chez eux tous les jours midi et le soir, heure fixe, dans la cuisine, devant la tlvision, sans jamais sauter de repas, sortir ni recevoir. Ils ne prennent jamais l'apritif et grignotent peu. C'est le contenu de l'assiette et ce qui passe la tl qui compte dans le dner. Les repas du week-end sont identiques ceux de la semaine et durent moins de 20 mn (contre 30 mn pour les autres processus).
* que mangent-ils ?
Ils mangent peu, et presque pas de produits transforms, modernes, festifs. Ils sont sousconsommateurs de tous les produits qui ne sont pas des produits de base. Leur rgime est surtout caractris par sa monotonie : pain frais, ptes, riz, pommes de terre et lgumes frais en vrac, viande la coupe, fruits frais constituent l'essentiel de leur alimentation. Par rapport la population gnrale, ils consomment un peu plus d'infusions, de mlanges caf-chicore, de caf dcafin, et, pour une partie d'entre eux, de ptisserie.
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X.2.8.
Le graphique qui suit, dj prsent, rsume les grandes caractristiques des processus de consommation et permet de les comparer entre eux rapidement. Chaque processus est reprsent par une ligne brise, qui passe, dans chacune des phases, par le type le plus caractristique adopt par les mnages du processus considr174. Ainsi, par exemple, le processus "isol", reprsent par l'avant dernire ligne (en gris clair), est caractris par : un approvisionnement "petit commerce" (achat quasi-journalier chez les petits commerants un stockage "au jour le jour" (pas de stock), une prparation "minimale" (trs courte, sans ralisation de plats soigns, avec frquemment une phase d'utilisation "solitaire tl" (repas triste, pris tt, heure fixe, devant la tlvision, spcialiss, l'picerie ou la suprette),
174 Les descriptions des types caractristiques dans les classes sont fournis en annexe 13.
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STOCKAGE
Stock long
PREPARATION
Prparation lourde Electro-mnagre
REPAS
Repas soign
Stock moyen
Prparation moyenne
Familial
Jeteurs
Jeunes RHF
Jeunes viveurs
Petit commerce
Au jour le jour
Prparation minimale
Solitaire tl
Agoraphobe
NAPTS
Cuisine traditionnelle
Monotone
LES PROCESSUS
Rural domestique Bien install Familial Urbain moderne
Clibataire campeur Isol Traditionnel g
N.B.
GMS :Grandes et Moyennes Surfaces NAPTS : N'achte pas de Produits Transforms Stockables. RHF : Restauration Hors Foyer
X.2.9.
Analyse globale
On a vu que les comportements ne sont pas alatoirement rpartis sur la population. Bien au contraire, chaque processus correspond une population de mnage assez type sur le plan sociodmographique. Les processus peuvent d'abord tre spars en deux grands types : familiaux et non familiaux. Les premiers concernent les mnages plusieurs personnes, avec enfants (rural domestique, bien
install, familial), et les seconds les mnages plus petits, composs de couples sans enfants
(traditionnel g, urbain moderne) ou de personnes seules (clibataire campeur, isol). Les premiers sont en gnral mieux organiss dans leur comportement alimentaire, pour la simple raison que, ayant grer une logistique lourde et un flux important de produits alimentaires, ils ont t, par la force des choses, amens rationaliser leur processus alimentaire. En ce sens, les processus peuvent tre considrs comme une adaptation cologique des comportements, qui optimise l'interaction du mnage avec son environnement compte tenu de ses besoins particuliers.
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On voit ici, notamment en ce qui concerne l'approvisionnement, une stratgie de recherche optimale ("optimal foraging") qui correspond une maximisation du rapport avantages/cot compte tenu des contraintes de l'individu. Prenons une illustration non humaine de ce mcanisme de slection des stratgies comportementales. Elner et Hugues (1978, cits par Rozin et Schulkin, 1990, voir Gaulin, 1979, pour d'autres exemples) ont confront des crabes de terre (Carcinus maenus) des choix d'approvisionnement en leur proposant des moules de taille diffrente. Les grosses moules renferment plus d'nergie sous forme de nutriments, mais elles sont plus difficiles ouvrir et demandent donc une dpense d'nergie plus importante. Le calcul de la dimension optimale des moules en termes de cot/bnfice nergtique prdit un optimum de taille qui est effectivement le choix que font les crabes. On pourrait considrer que les clibataires campeurs, qui ont besoin d'une petite quantit de nourriture hebdomadaire, prfrent s'approvisionner dans les petits magasins de proximit, bien qu'ils soient plus chers, car aller dans des hypermarchs (souvent situs en dehors du centre ville o ils rsident) est plus coteux en efforts. Les mnages nombreux, dont les besoins nergtiques sont nettement plus importants, font un choix inverse, le cot de transaction unitaire devenant infrieur l'conomie ralise sur un gros volume d'achats. En fait, la simple optimisation nergtique est une grossire simplification : la "monnaie" que cherchent maximiser les individus semble plutt tre le plaisir, la satisfaction au sens large du terme, comme le montre par exemple Cabanac (1992) avec des expriences de laboratoires : des rats seront prts faire une grosse dpense nergtique supplmentaire pour obtenir des aliments qui leur plaisent, des humains sont prts payer plus cher des aliments qu'ils prfrent.
Les variations importantes d'ge entre les diffrentes classes nous amnent re-situer les
diffrents processus dans le cycle de vie. Le clibataire campeur est plutt une personne en dbut
de cycle de vie, active, insre dans un tissu social qui l'amne manger souvent hors de son domicile. L'urbain moderne est en quelque sorte la version "en jeune couple" du clibataire campeur, une fois que celui-ci commence se mettre en mnage. A l'arrive des enfants, il se dirige, selon son milieu socio-gographique, vers l'un des trois processus familiaux (rural domestique,
familial, ou bien install). Aprs le dpart des enfants, il adopte le processus traditionnel g, puis,
la mort du conjoint, le processus isol. Ceci est videmment une caricature, qu'il convient de nuancer. D'une part, le cycle de vie ne se droule pas toujours par le passage la famille : nombreux sont ceux qui resteront seuls ou en couple sans enfants toute leur vie. C'est ainsi que la classe clibataire campeur est en moyenne lgrement plus ge que celle des urbains modernes, en raison de la prsence en son sein d'un certain nombre de clibataires "endurcis" d'ge mr, ou encore que l'on constate la prsence d'un certain nombre de jeunes chez les isols. Il faut par ailleurs tenir compte de l'effet de gnration : s'il est certain que les adultes actuels des processus familiaux se retrouveront dans 20 ans l'tat de mnage deux ou une personne, il est loin d'tre sr qu'ils adopteront le processus traditionnel g
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actuel. On peut penser que, de mme que les traditionnels gs d'aujourd'hui ont conserv leurs habitudes de milieu de cycle de vie (prparation traditionnelle, utilisant les produits frais, avec peu de recours aux robots mnagers), les futurs couples gs conserveront l'habitude qu'ils ont actuellement d'utiliser des produits semi transforms et des robots mnagers, et que les isols d'aprs-demain seront sans doute de gros consommateurs de produits transforms. Les graphiques qui suivent (graphes factoriels de l'analyse des comportements alimentaires175) situent les diffrents processus (dont la position est reprsente par des *) dans le premier plan factoriel. Cet espace s'organise autour de deux dimensions principales. Le premier axe (horizontal) est un axe de masse : il oppose les personnes seules ( droite du graphique) aux familles avec enfants. On a projet en modalits illustratives les types de mnage (o) et les tailles de mnage (+). Notons que cette opposition entre personnes seules et familles, qui construit le premier axe, est donc le facteur explicatif le plus important des comportements alimentaires. L'axe de modernisme (vertical) oppose des mnages plutt jeunes, utilisant des produits transforms et modernes, aux mnages gs et traditionnels qui consomment essentiellement des produits bruts frais et ne mangent jamais hors foyer. Le deuxime axe oppose donc les modernes aux anciens. On voit clairement que les processus
urbain moderne et clibataire campeur sont trs modernistes, tandis que les traditionnels gs et
les isols sont beaucoup plus traditionnels. Cet axe traduit donc plutt un effet de gnration. On a mis, en variables illustratives, les projections des modalits ge (x) et niveau de diplme abrgs (+). Les traditionnels sont la fois plus vieux et moins diplms que les modernes, ce qui est un rsultat classique en sociologie de la consommation et des opinions.
175 Techniquement : analyse en composantes multiples sur les 4 phases, partir de laquelle fut btie la classification
globale en processus.
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familles
personnes seules
TRADITIONNEL AGE RURAL DOMESTIQUE 6p 7p 4p BIEN INSTALLE 5p FAMILIAL couple 2 p 3p autre mnage femme et enfant femme seule 1p homme seul ISOLE
homme et enfant
CELIBATAIRE CAMPEUR
URBAIN MODERNE
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traditionnel
TRADITIONNEL AGE RURAL DOMESTIQUE aucun diplme 65 ans et + CEP FAMILIAL 35-54 ans BIEN INSTALLE bac technique BTS 55-65 ans CAP bac gnral 20-34 ans ISOLE
moderne
CELIBATAIRE CAMPEUR
URBAIN MODERNE
La projection des variables illustratives sur ce mme graphique montre les proximits caractristiques des diffrents segments de consommateurs.
Cette analyse des comportements appelle quelques commentaires. Tout d'abord, on notera que cette classification, qui a t utilise par de grands groupes agro-alimentaires qui avaient cofinanc la recherche, s'est avre correspondre assez bien la ralit. La diffusion assez large qui en a t faite par la suite dans la presse professionnelle et par divers consultants, et son succs dans la profession (o elle ont pendant plusieurs annes t une rfrence) fait que l'on peut considrer qu'elle constitue une modlisation relativement fiable des comportements de la population franaise l'poque de l'enqute. La comparaison avec d'autres analyses faites par des bureaux d'tudes ou les services de marketing (malheureusement non publies, comme c'est l'usage pour ce type d'informations coteuses et stratgiques) confirme cette validit, du moins dans la mesure o ces comparaisons sont
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possibles. Notamment, cette classification a pu montrer un caractre prdictif des comportements de consommation de produits. En tmoigne notamment la valeur leve des tests d'interaction statistique avec les frquences de consommation des 150 produits usuels dont nous avions relev la frquence de consommation. Cet effet n'est pas un artefact dans la mesure o la construction des classes ne fait intervenir que des comportements gnraux (dure du repas, lieux d'achat, quipement de la cuisine etc.), sans rfrence des produits particuliers. Cette interaction est nettement plus forte que celle des croisements avec les variables dtaille, ou, plus encore, avec les variables d'attitude couramment utilises. Ce dernier effet s'explique par le fait que le consommateur ne change pas marginalement sa stratgie globale dans son usage d'un produit particulier ou d'un produit nouveau. Les habitudes sont guides par une srie de rgles simples que le sujet utilise plus ou moins automatiquement aprs les avoir valides. Cette exprimentation est coteuse, et souvent risque : c'est une adaptation au milieu par ttonnements et erreurs. Il est donc normal que le sujet y tienne, et les modifie difficilement. On en trouvera une vrification exprimentale dans le fait le principal critre de choix d'un produit alimentaire reste la familiarit que le sujet en a. C'est dj vrai pour le jeune enfant pour les prfrences alimentaires comme on l'a vu plus haut (Birch, 1979, 1980b, 1983 p. 3). C'est vrai pour les adultes, comme le montrent les rponses la question suivante, pose en 1992 un chantillon de 1000 personnes reprsentatives de la population franaise adulte(Lahlou, Collerie de Borely et Beaudouin, 1993).
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"Pour chacune des raisons suivantes, dites moi si vous, personnellement, elles vous incitent acheter un produit"
Vous avez vu la publicit pour le produit
16,4
Le produit est nouveau Le fabricant soutient financirement une cause humanitaire Le fabricant soutient financirement une action cologique La marque vous inspire confiance Le produit est recommand par une association de consommateurs Le produit porte un label de qualit Vous connaissez le produit, vous en tes content
17,2
39,7
46,2
50,5
53,6
61,3
95,5
%
0 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100
On peut interprter cela en disant que les habitudes constituent un investissement de forme, au sens d'Eymard-Duvernay et Thvenot (1983). C'est ce que nous exposions plus haut lors de notre modlisation du processus comportemental. Ds lors, le changement ne peut tre compris que par rapport la situation existante, au capital cognitif et matriel de l'individu. Le comportement par rapport un objet particulier ne peut tre analys correctement qu'en tant resitu dans un contexte d'organisation globale des ressources dont dispose l'individu (Lahlou, 1985). Si un produit particulier est compatible avec la stratgie gnrale, il pourra ventuellement tre consomm, sinon non. Par exemple, le clibataire campeur et l'urbain moderne sont peu consommateurs de poisson frais, bien que le poisson jouisse chez eux d'une bonne image. Cela se comprend aisment puisque la prparation de ce produit demande un certain effort et une expertise culinaires, que l'on trouve rarement dploys dans ces groupes. Inversement, des mnages qui valorisent le frais (par exemple les familiaux) vont quand mme utiliser les produits surgels malgr leur image moins bonne, parce que c'est pratique. Les comportements sont donc souvent, localement, en contradiction avec les reprsentations. C'est parce que la reprsentation correspond une solution plus gnrale, qui vise une optimisation adaptive globale des comportements. Il en rsulte des situations de dissonance
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cognitive que les consommateurs rsoudront localement, par exemple, en disant que le surgel est "plus frais que la conserve", et donc, en quelque sorte, frais quand mme. La premire conclusion tirer de cette analyse est que les classifications bases sur les comportements gnraux sont particulirement prdictives des comportements fins de consommation de tel ou tel produit. Nous reviendrons sur ce point. La seconde conclusion, particulirement frappante, est le lien extrmement fort entre comportements et variables socio-dmographiques. Cette liaison n'est pas artefactuelle puisque aucune variable de ce type n'a t introduite dans la construction des classifications. On a class ces comportements "en aveugle", sans utiliser aucune information sur qui fait quoi. Ceci peut s'interprter en disant que les comportements sont sur dtermins par les conditions de vie, et notamment les contraintes lies la position dans le cycle de vie, la situation familiale, le type d'habitat, le niveau culturel. Les variables les plus influentes sont la taille du mnage et l'ge, loin devant la profession ou le revenu.
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O l'on compare les comportements aux reprsentations. Il ressort d'abord que, si celles-ci sont bien en cohrence avec ceux-l, le lien ne semble que de deuxime ordre, ce qui explique les difficults importantes rencontres par le marketing dans la prvision des comportements partir des reprsentations. O l'on explique que la reprsentation sociale est, par nature, relativement constante dans la population puisqu'elle sert de rfrent commun, et que par consquent les diffrences individuelles sont forcment d'un ordre de grandeur infrieur aux grandes constantes qui constituent les noyaux de base. O l'on montre que la reprsentation individuelle se dveloppe ("trophisme") dans les aspects o, prcisment, elle est le plus actualise. Ceux-ci sont donc des indices des comportements, au mme titre qu'un bras plus muscl que l'autre caractrise le joueur de tennis. O l'on dveloppe, dans une perspective darwinienne, une thorie des reprsentations sociales comme organes d'adaptation l'environnement.
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XI.
Dans cette section, nous examinerons d'abord les traits lexicaux les plus caractristiques de chaque processus. Nous procderons ensuite une analyse globale de la reprsentation du Bien_manger, chez les sujets de l'enqute, que nous comparerons leurs comportements. Notre analyse explore donc les relations entre reprsentations et comportements propos du manger, en cherchant caractriser les reprsentations lies chaque type de comportement, et, rciproquement, les types de comportement lis chaque facette de reprsentation176.
XI.1.1.
Clibataire campeur
En ce qui concerne le Bien_manger, les traits les plus frquents (par ordre de significativit dcroissant) sont :
mange+, restaurant, ordinaire, plaisir<, plat, amis, got, vin, qualit, aliment, bon, prpar+, salade, faim, vari, frais, repas, chose+, petit, fruit, desserte
Ces traits correspondent bien aux deux ples comportementaux de cette classe : d'une part l'alimentation-carburant quotidienne, solitaire et sommaire, ncessitant une prparation minimale ("prt manger"), ici reprsente par faim, salade, petit et fruit ; d'autre part le ple festif, o l'alimentation est d'abord une occasion de bouffer entre copains. Ce second ple est prdominant dans la reprsentation explicite, il transparat travers restaurant, (sortir de l') ordinaire, amis, vin. Le plaisir est enfin trs prsent (plaisir, got, qualit, bon, dessert). Pratiquement aucune problmatique dittique n'merge dans cette classe.
176 Cette mthode vite en grande partie les critiques adresses par Wagner (1994a) aux protocoles exprimentaux qui
supposent implicitement une relation causale entre reprsentations et comportements. D'abord, parce que nos investigations des reprsentations et comportements sont simultanes. Ensuite parce que les objets thoriques construits (reprsentations et comportements) sont des classifications Ci (profils comportementaux) et Rj (facettes de reprsentations), rsultats d'analyse de variables empiriques ck (variables de comportements) et rm (mots) ; et que les relations que nous tablissons vont des classes aux variables dsagrges (ex : Rj et ck). Ceci est cohrent avec notre hypothse d'une relation de co-construction cyberntique des reprsentations et des comportements. Cette rponse aux critiques de Wagner n'est que partielle car le champ d'investigation a t restreint au pralable au domaine de l'alimentation (mme si une grande quantit de variables non alimentaires sont incluses dans les ck), et tend donc favoriser l'mergence d'une relation interprtable entre les lments observs.
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Les traits qui caractrisent le repas du week-end confirment cette analyse. C'est restaurant et amis qui mergent. Associations la question week-end :
restaurant, ami, mange+, repas.
Les vocations du beurre et du sucre sont assez peu concrtes, dans le sens o elles ne renvoient pas un usage direct, sauf pour la tartine, le pain et le petit djeuner. Ce sont plutt des images qui sont voques, comme en tmoigne la couleur (jaune), ou des associations purement lexicales (sal,
pinards). Les autres usages sont des usages crus. Ces vocations renvoient surtout la classe
"beurre-coquille" analyse par Yvon (1989). Ceci est mettre en rapport avec une campagne d'affichage l'poque de l'enqute, dans laquelle le beurre figure comme ornement d'un produit ou d'un plat (les radis par exemple) :
fromage, gras, viande+, jaune, tartine, graisse, petit_djeuner, sauce, pain, lourd, pinard, crme, sal, radis.
Les mmes remarques peuvent tre faites pour le sucre, qui n'apparat jamais ici dans un contexte culinaire, mais comme un produit ajout brut des aliments simples prparer (caf, yaourt, th,
fraise) ; ou sous forme d'associations toutes faites (roux, canne, poudre, blanc, glace). Par contre, le
sucre embraye des associations sous sa forme de trait (sucr) : caramel, doux, miel, fruit, gteau,
dessert, et a galement des rsonances ngatives sur le plan de la ligne (grossir, calories) :
caf, yaourt, caramel, poudre, doux., th, gros, djeuner, canne, roux, petit, calories, carie, miel, gteau, fruit, blanc, dessert, glace, fraise.
D'une manire gnrale, en ce qui concerne les produits alimentaires, le clibataire campeur a une approche intellectuelle, trs loigne du terrain culinaire. Ceci correspond bien son faible degr d'expertise et de pratique de la cuisine.
XI.1.2.
Urbain moderne
Pour l'urbain moderne, Bien_manger voque aussi le restaurant, ce qui est en accord avec ses pratiques. Mais c'est beaucoup moins prgnant que pour le clibataire campeur. C'est d'abord la dittique positive (lgret, quilibre, sain) qui ressort. Le poisson, aliment fortement valoris par la dittique moderne, renforce cette impression, il voisine avec les lgumes, dont le statut est analogue, et le fromage, qui a galement l'avantage d'tre simple prparer. Il y a donc ici une assimilation de la norme ambiante.
lger, quilibr, poisson, got, cuisine+, mange+, sain, prpar+, plat, restaurant, repas, produit, fromage, chose+, lgume.
Les repas du week-end sont d'abord caractriss par le fait de "prendre son temps". Ceci se comprend bien dans des mnages de deux jeunes actifs urbains, en cours d'ascension professionnelle. Les repas sont alors plus cuisins, prpars.
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Les vocations du beurre et du sucre sont plutt centres sur des caractristiques dittiques, on y retrouve un peu aussi les mmes caractristiques que pour les clibataires campeurs, avec qui la reprsentation des urbains modernes prsente une grande continuit, comme pour les comportements. Voici les vocations du beurre :
gras, fromage, pain, got, gteau, lait, petit_djeuner, calorie, cuiss+, gros, frais, vitamine, vache, bon, jaune. viande+,
Et celles du sucre :
dent+, blanc, mal., friandise, morceau, lait, yaourt, petit, carie, glace, caf, confiserie, doux., djeuner, th, bon, gros, fruit, poudre, calories, fraise.
XI.1.3.
Rural domestique
Les traits typiques en ce qui concerne le Bien_manger sont surtout des traits concrets, assez proches de la facette "entre-plat fromage-dessert" de la reprsentation globale. Il s'agit de rponses plus pragmatiques que conceptuelles. D'une manire gnrale, les noncs, plutt frustes, sont assez proches du noyau de base.
plat, dessert, viande+, bien+, rsistance, lgume, produit, aime, frais, entre, vari, salade, quilibr, fromage, bon, faim, qualit, prpar+,
Les vocations du repas de week-end sont assez proches de celles du repas quotidien, si ce n'est que leur caractre de runion familiale apparat avec la prsence des enfants. Comme chez les urbains
modernes, le gteau semble un marqueur du repas dominical. Car c'est bien le caractre de dimanche qui est marquant, plus encore que le fait que l'on dispose de temps libre.
entre, prpar+, cuisine+, repas, dessert, enfants, dimanche, plat, semaine, copieus+. viande+, gteau, temps,
Le beurre apparat d'abord par son caractre de matire grasse comme aide culinaire. Viennent ensuite des connotations dittiques, ngatives (calories, cholestrol, rgime) mais aussi positives (vitamines). Les autres produits laitiers sont galement voqus (lait, crme, vache), tmoignant sans doute d'une plus grande proximit avec les processus de production. C'est sans doute pour la mme raison que le sucre voque la betterave. Mais ce dernier voque d'abord les sucreries sous toutes leurs formes, et la gourmandise, mme si la notion de rgime apparat. Evocations du beurre :
matieres_grasses, cuisine+, lait, calories, cholestrol, radis, vitamines, fraise, rgime, beurr+, bon, sauce, vache, got, graisse, gteau, crme.
Evocations du sucre :
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365
gteau, bonbon, dessert, chocolat, confiture, betterave, ptisserie, bon, caf, rgime, miel, fruit, glace, gourmand.
calories,
XI.1.4.
Familial
Pour le familial, comme on pouvait s'y attendre, l'aspect commensal apparat (repas, table). Les reste des vocations est peu typique et se rapproche de la reprsentation moyenne. c'est peu surprenant puisqu'on a dit que ce segment est un peu celui du mythique "Franais-moyen".
repas, entre, quilibr, aliment, restaurant, dessert, table, temps, plat, aime, plaisir<, fruit, fromage, cuisine+, bon, bien+, faim, qualit
Evocations du week-end :
plat, cuisine+, prpar+, ptisserie, semaine, recherch, dessert, repas. temps, copieus+, labor, long,
Evocations du beurre :
tartine, ptisserie, lait, graisse, cholestrol, matires_grasses, gras, crme, got, sauce, jaune, pain, bon, gteau, vache
Evocations du sucre :
bonbon, morceau, chocolat, gteau, doux., bon, sucr, caramel, blanc, canne, poudre, gourmand, carie, confiserie, diabte, calories, confiture, gros, dent+.
XI.1.5.
Bien install
Pour le bien install le Bien_manger voque d'abord une certaine sophistication (prpar, vari,
restaurant). Mais en dehors de cela les traits mergents sont peu typiques.
prpar+, quilibr, vari, temps, repas, fromage, plat, fruit, restaurant, table, aime, cuisine+, produit, frais, bon, sain, qualit,
Le repas du week-end renforce cette recherche de sophistication gastronomique, et montre bien vers quoi tendrait ce processus sans les contraintes de temps : un temps plus long pass la prparation et table, des plats labors, des ptisseries, de la grande cuisine.
temps, recherch, plat, prpar+, ptisserie, dessert, cuisine+. semaine, long, labor, mange+,
Les vocations du beurre et du sucre sont nettement dans le registre de la mfiance dittique, mme si la ptisserie apparat (rappelons que les traits typiques sont ici lists par ordre de significativit dcroissante). Evocations du beurre :
gros, calories, beurr+, petit_djeuner, ptisserie, tartine, matires_grasses, radis, vitamines. fraise, vache,
Evocations du sucre :
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366
calories, carie, kilos, ptisserie, diabte, roux, gourmand, dessert, rgime, glace, petit, morceau, sucr, chocolat, djeuner, fraise, yaourt, gros.
XI.1.6.
Traditionnel g
Le traditionnel g a un discours assez simple. Les mots sont relativement peu explicites, comme si le rfrent tait une chose entendue (chose, bon, bien, faim). Il semble que le sujet se rfre des objets qui font sens pour lui, mais sans prciser pour l'interlocuteur : le rpondant est devenu la norme de rfrence de ce qui est bon. Ces choses doivent lui apparatre comme videntes, il n'y a pas perception que quelqu'un d'autre pourrait penser autrement. C'est peut-tre parce que les comportements sont dsormais tellement identiques aux reprsentations qu'aucun besoin de justification ou d'claircissement de ces dernires n'apparat. La prsence du qualificatif petit, ou bon petit, dont on avait dj not le caractre familier, est symptomatique de cette situation : un bon petit plat signifie finalement quelque chose de conforme la fois aux habitudes et aux reprsentations, par opposition des objets inhabituels. L'opposition des connotations entre un bon petit repas et un grand tralala traduit bien le fait que l'adjectif petit ou
grand traduit en fait d'une certaine manire l'cart une situation prouve par l'habitude ; il mesure
en quelque sorte l'effort (physique et mental) de sortir de l'ornire des habitudes. En quelque sorte, une petite situation (ou chose) est plus facilement matrise, domine, qu'une grande. Petit va avec simple, et grand avec complexe ; le processus associatif retraduirait ici quelque chose du processus mental mobilis. Certes, les carts ici restent faibles, mais ils sont significatifs. L'apparition avec un rang de typicit lev de bon petit traduirait ainsi l'attachement des habitudes. Cette interprtation peut-tre un peu force est en tout cas cohrente avec les comportements trs strotyps de ce segment.
chose+, bon, bien+, petit, faim, cuisine+, qualit, sain, mange+, vari, viande+.
Le repas du week-end n'est pas caractris par le temps, mais plutt par la prsence des enfants, qui deviennent par contraste avec les repas de la semaine le trait le plus saillant ; leur prsence correspond galement un dsir vident de la part de ce segment.
enfants, dessert, entre, petit, repas
Evocations du beurre :
radis, ptisserie, cuisine+, graisse, matires_grasses
Evocations du sucre :
ptisserie, confiture, diabte, bon, fruit, djeuner, poudre, gros, canne, blanc, morceau petit, confiserie, miel,
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367
XI.1.7.
Isol
L'isol a des vocations similaires celui du traditionnel g, bien que plus pauvres et plus centres sur les problmes de sant et de rgime propos du sucre. L'ge intervient explicitement comme trait caractristique (l'expression " mon ge..." revenant souvent pour bien prciser que la reprsentation exprime ne correspond pas la reprsentation standard, ce qui traduit de la part du sujet un sentiment de marginalit). Ceci est rapprocher de l'hypothse de Wagner (1994b) sur la tendance des sujets sous-attribuer des membres d'autres groupes les reprsentations qu'ils pensent leur tre idiosyncratiques. L'effet est ici vrifi puisqu'on a vu qu'en fait la mfiance vis--vis du gras et du sucr est largement rpandue dans la population, alors que les isols semblent penser que c'est un problme qui leur est spcifique. Evocation du bien manger :
viande+, ge, lgume, faim, mange+, fromage, frais, petit, lger.
Evocations du week-end :
restaurant, mange+.
Evocations du beurre :
beurr+, mange+, bon, ptes, cuisson, crme, gteau, petit_djeuner. got, frais+, vache, cuisine+,
Evocations du sucre :
caf, sucr, gourmand. rgime, fraise, miel, caramel, diabte, glace, canne,
D'une manire gnrale, cette premire analyse nous montre que les traits qui sont typiques des associations de chaque classe (c'est--dire les traits qui les diffrencient de la population gnrale), s'ils ne prsentent pas d'effet massif ni caricatural, sont au moins en cohrence avec ce que nous savons des particularits comportementales de ces classes.
XI.2.1.
L'analyse des rponses la question "Pour vous, qu'est-ce que bien manger ?", ralise avec la mme mthode que celle dcrite dans le chapitre IX pour une question analogue dans une autre enqute, fournit des rsultats analogues (elle est dcrite plus en dtail dans l'annexe 14). La taille des
Lahlou
368
classes est nanmoins un peu diffrente (l'intitul de la question est lgrement diffrent, et l'chantillon est bien entendu diffrent). Replaces dans notre cadre d'analyse, voici les facettes obtenues.
Les facettes du Bien_manger dans l'enqute comportements alimentaires
(finalits)
Equilibr 21% Raisonnablement 10% Calme dtente 4%
(sujet)
(opration)
(objet)
entre plat chaud fromage dessert 23%
Convivial
13% 6%
Restaurant
(modalits)
Par rapport l'analyse du Bien_manger du chapitre IX, les classes entre plat chaud fromage
dessert, quilibr, manger ce qu'on aime, convivial et restaurant apparaissent quasiment
l'identique. Leur taille est presque la mme que dans l'analyse du chapitre IX, bien que l'chantillon soit diffrent, que 3 ans sparent les deux questionnaires, et que celui-ci (ce chapitre) porte sur un chantillon nettement plus fminis que le prcdent (chapitre IX), ce qui explique probablement la diminution de la problmatique du remplissement, plutt masculine. Une nouvelle classe,
raisonnablement, recouvre les anciennes classes "pas trop" et manger sa faim. La classe Petits plats s'est ventile entre les nouvelles classes manger ce qu'on aime et convivial ; tandis qu'une
nouvelle classe, trs petite, centre sur Calme dtente (prendre son temps) est apparue. Cette dernire tait comme on l'a dit, en germe dans l'analyse prcdente. On voit que la mthode d'analyse, si elle est robuste dans ses grandes lignes, a quand mme des limites. Les variations sont sans doute en partie dues aux fluctuations d'chantillonnage ; mais nous pensons qu'il faut surtout les attribuer aux limites gnrales de toute mthode de classification automatique. Nanmoins, on peut considrer ici que ces variations sont du mme ordre que ce qu'on obtiendrait avec des classifications base de questions fermes, voire mme moins importantes. C'est donc globalement une confirmation de la remarquable fiabilit de cette mthode d'analyse. La reprsentation du champ de connotations du Bien_manger obtenue est trs similaire celle du chapitre IX. On prsente ici une version o ne sont entoures que quelques classes, pour faciliter la lecture (le nuage obtenu ici tant plus "courb" que l'autre il est impossible d'obtenir une bonne projection en deux dimensions).
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369
La principale diffrence entre ce nuage et celui obtenu dans l'autre enqute rside dans l'orientation de l'axe 2, qui oppose du ct positif les aspects conviviaux et du ct ngatif les aspects dittiques dans le graphe du chapitre IX, et qui ici oppose les mmes, mais en positionnant le convivial du ct ngatif et le dittique du ct positif. Sur le plan statistique, cette diffrence est insignifiante, et on a bien, en fait retrouv le mme espace de connotations, ce qui est absolument remarquable compte tenu du nombre de variables lexicales considr (plusieurs centaines).
Analyse des rponses la question Pour vous, quest-ce que bien manger ? tire de lenqute 1988 sur les comportements alimentaires des Franais
DIETETIQUE
grasse+ mal vitamines naturel+ matiere+ graisse+ sain+ riche+ sante aliment+ lourd+ nourrit+ possible produit+ sucre+ . necessaire+ . calori+ feculents nourrissant+ EQUILIBRE frais equilibr+ exces . simple+ varie+ corp+ pens< leger+ surgele+ difficile nourr+ essai+ attentio import+ facon appetissant+ n fraiche+ gout+ menu+ qualite+ age+ digest+ consistant+ ENTREEPLAT DESSERT chose+ grand+ quantit+ fine+ estomac + francais+ gras . normal+ rempl r. pas mari ventr passer. mange+ complique+ plein+ i+ cuisine sauce+ + bon+ cuire. e monde aime+ agreable+ suffire soir+ grill legume+ temps envie+ correct+ repas . laitage+ heure< charcuteriepoisson+ viande plaisir< fois crudite special+ apprecie+ prendre. yaourt+ appetit lait+ mijote+ fin< soupe complet+ CALME traditionnel+ priver entree+ plaire. calme+ pomme+ retrouve+ fromage+ savoir. faire. detente oeuf reste+ frite dessert poulet+ . principal+ gateau+ oeuvre resistance force+ satisfaire. bouffe detendu+ plat+ + cafe assiette+ . prepar+ degust+ faim salade vert vin raffine+ fete+ famille depend regale+ fruit+ tranquil+ truc+ voir venir. plait copieus+petit+ lever. cher+ vite pat+ elabore+ moment boire jolie original+ semaine table+ ensemble+compagnie accompagne+ habit+ mer mettre. sortir.ordinaire+ exemple ambiance prefer+ servir. maison detendre CONVIVIAL sortie exotique+
amis invite+
RESTAURANT
restaurant+ aller.
SOCIAL
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370
On peut en conclure que les outils danalyse lexicale, sans tre dune grande finesse, fournissent des rsultats relativement rptables.
XI.2.2.
Les rponses ayant t classes, chaque individu peut tre considr comme appartenant prfrentiellement la classe qui contient sa rponse. Il est donc possible, en croisant les classes de reprsentation avec les autres variables de l'enqute, d'obtenir une caractrisation comportementale des diffrentes facettes de la reprsentation. Par exemple, on voit que l'expression de la facette
raisonnablement est significativement lie la prsence d'une personne au rgime dans le mnage.
Gardons en tte que nous raisonnons ici sur des agrgats, des populations. L'individualisme mthodologique n'est plus de mise pour l'analyse de ces rsultats : nous croisons des caricatures de types, nous ne pouvons donc obtenir que des liaisons entre des traits. La ralit individuelle est videmment bien plus complexe, en particulier chaque individu a, comme nous l'avons vu, une reprsentation beaucoup plus complte que la seule facette par laquelle il est repr dans nos analyses. C'est bien sur des caractristiques de la reprsentation sociale et non pas des reprsentations individuelles que nous travaillons. La caractrisation des facettes par les comportements serait fastidieuse dtailler, car chaque facette est caractrise par plus d'une centaine de modalits comportementales, mais dont la plupart ne nous permettent pas de faire des interprtations intressantes. Par exemple, que faut-il penser du fait que le comportement le plus caractristique de la facette Manger ce qu'on aime est une frquence particulirement forte de consommation de sucre blanc au petit djeuner ?177 Retenons simplement, que les traits comportementaux typiques ont pour caractristique d'tre trs rarement contradictoires avec les reprsentations, et prsentons, titre illustratif, quelques traits marquants qui sont en cohrence avec les reprsentations. La facette Vari et quilibr est lie des mnages ayant got des produits allgs, ne consommant pas de vin ordinaire, avec une consommation quotidienne de fruits frais, avec femme active, trs concerne par la dittique. La facette Pas trop de graisse pas trop de sucre est lie une sous-consommation de glaces et sorbets (82% de non-consommateurs contre 32% dans la population gnrale), de charcuteries, de chips, de crme frache, de cacahutes, de boissons alcoolises, de fromage (40% de non consommateurs contre 8% dans la population gnrale), de beurre, et par contre une forte consommation quotidienne de matires grasses allges. Il s'agit typiquement de femmes seules et ges, du processus isol avec phase de repas solitaire tl, faisant un rgime, ne prenant jamais l'apritif. La facette Restaurant est lie un habitat urbain, la classe
177 Nous sommes ici limits par le fait que les questions comportementales n'ont pas t conues aprs connaissance des
reprsentations, et ne cherchaient pas vrifier d'hypothse particulire sur ces dernires. Elles ne sont donc rarement des marqueurs trs pertinents.
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prendre son temps est typique des femmes actives, avec une trs faible frquence de repas-plateau et de repas sauts, des repas pris au salon (rappelons que c'est le dcorum qui est important dans cette facette). La facette Convivial est lie des repas prparation longue, la possession d'animaux domestiques, une surconsommation de saucisson, un processus bien install ou familial, des rception d'amis frquentes, des dners habituellement pris dans la cuisine, particulirement longs (prs d'une heure), avec des repas du week-end plus longs. La facette entre plat chaud fromage
dessert est lie une frquence faible de repas plateaux, une phase de repas MONOTONE, des repas
Il existe donc indniablement des relations entre les reprsentations et les comportements. Mais celles-ci sont finalement peu spectaculaires. Le croisement le plus intressant est celui entre les types de comportements (les processus) et les facettes de la reprsentations exprimes. Ce qui apparat d'abord est que les diffrentes facettes sont reprsentes dans tous les types de comportements. On voit ici clairement le caractre de la reprsentation comme rfrent social : la reprsentation est partage par tous.
Facettes de la reprsentation et type de processus
100% 90% 80% restaurant 70% 60% 50% 40% 30% 20% 10% 0% clibataire campeur urbain moderne bien install familial rural domestique traditionnel g isol dtente convivial menu quilibr ce qu'on aime raisonnablement
L'analyse statistique montre cependant qu'il existe une interaction significative entre les variables (p < 0.001). Les reprsentations exprimes ne sont donc pas les mmes pour tous. Un examen dtaill montre que les effets sont cohrents avec la logique comportementale. Par exemple la facette
restaurant est trs prsente chez les clibataires campeurs, pour qui c'est le seul lieu o ils peuvent
effectivement manger de bons plats et des menus complets ; la facette raisonnable est trs prsente chez les traditionnels gs et les isols178, dont on a vu qu'ils ont des problmes de sant ; la facette
178 Comme le remarque Valrie Beaudouin, une stricte interprtation statistique des rsultats n'implique pas que chaque
isol prsente un trophisme reprsentationnnel de la facette raisonnablement, mais que, statistiquement, un plus grand nombre d'individus de cette classe expriment cette facette lors de l'enqute. Ce que nous obtenons caractrise des classes (populations), et nous faisons ici le saut interprtatif de considrer ces dernires comme des idal-type. Ce saut utilise
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convivialit est particulirement bien reprsente chez les clibataires (qui aiment faire la fte) et
chez les familiaux (chez qui le repas est occasion de runion familiale). Chez les isols, ce qu'on
aime est peu reprsent, puisque justement ils ne peuvent pas, en gnral, manger ce qu'ils aiment :
on a ici la traduction d'un phnomne de dissonance. D'une manire gnrale, ce graphique explicite la raison pour laquelle les reprsentations et les attitudes sont finalement assez peu prdictives des comportements rels. Les contraintes de mode de vie sont largement prdominantes. On pourrait dire qu'il existe une reprsentation de "ce qui est bien", mais que les contraintes de la vie quotidienne obligent l'individu adopter des comportements qui sont d'abord adapts ces contraintes. Ce n'est que dans son espace des possibles matriels que l'individu pourra faire le choix des comportements qui correspondent le mieux ses dsirs. Il finira d'ailleurs par considrer que ses choix sont guids par un systme de rgles plus ou moins librement accept, ce qui fait que les reprsentations finissent par se rapprocher des comportements. Comme l'crivait Lewin, les gens finissent par aimer ce qu'ils mangent, plutt que de manger ce qu'ils aiment. Les travaux de Birch (1979, 1980b, 1983, 1984) montrant (dj chez l'enfant) que la familiarit est un facteur important dans l'explication des prfrences alimentaires exprimes, vont dans le mme sens, ainsi que ceux de Beauchamp et Maller (1977) et Rozin (1976, 1988) de mme que les ntres (Lahlou, Collerie de Borely et Beaudouin, 1993) qui montrent que la premire raison d'achat est la connaissance pralable du produit. Le rsultat le plus intressant reste que les reprsentations de cette population, pourtant contraste sur le plan comportemental, sont finalement assez identiques. Tous s'accordent sur une vision du monde unique, mme si des variations locales dues l'usage particulier de chacun apparaissent. On le voit bien dans le croisement des reprsentations avec les diffrents types de mnages : certes, une interaction existe (p = 0.012), mais chaque facette est prsente dans chaque catgorie de mnage.
Facettes du Bien_manger et type de mnage
100% 90% 80% 70% 60% 50% 40% 30% 20% 10% 0% hommes seuls femmes seules cple ss enfant cple 1 enf cple 2enf et + autre mnage quilibr convivial dtente ce qu'on aime raisonnable restau menu
implicitement l'hypothse de "plus c'est prgnant pour eux, plus a a des chances d'tre exprim par les sujets" lors du tirage dans son une crnienne (cf. supra, VIII. 1.4.3.).
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XI.2.3.
Les effets d'interaction, quoique significatifs peuvent paratre finalement faibles, voire dcevants compte tenu de l'ampleur des techniques d'analyse mobilises. Entendons-nous : cela ne revient pas dire que les reprsentations ne sont pas prdictives. Mais il faut rester raliste, et admettre que leur caractristique premire est de fournir un rfrent social peu prs uniformment rparti, rfrent qui permet aux individus de partager le mme monde. Ce rfrent est assimilable une reprsentation moyenne. Les reprsentations individuelles varient lgrement par rapport cette reprsentation commune. Ces variations individuelles par rapport la moyenne nous fournissent des indications sur les positions particulires occupes par les individus, sur la perspective dans laquelle ils abordent ce monde commun. Les reprsentations sont d'abord des objets communs, sujets ensuite des variations individuelles qui sont de deuxime ordre. Il est donc normal qu'en tudiant leurs variations nous n'observions que des effets de deuxime ordre. La technique d'investigation utilise ici nous donne des grandes lignes, des schmas gnraux des comportements et des reprsentations. C'est en quelque sorte une vue de Sirius. Elle nous restitue donc les lments les plus importants, et par rapport ceux-ci, on l'a dit, les variations ne sont que de deuxime ordre. Pour prendre une analogie, vu de Sirius, tous les visages humains se ressemblent : ils se composent tous de deux yeux, d'un nez et d'une bouche. La taille et la position de ces diffrents composants ne varient que peu (variations de deuxime ordre). Pourtant, pour qui cette structure moyenne est une vidence, ce sont justement les variations de deuxime ordre qui sont importantes, par diffrence avec une situation moyenne qui devient comme un fond, o la forme de deuxime ordre se dtache. D'un point de vue biologique et fonctionnel, ce sont les arrangements de premier ordre qui comptent (manger, c'est prendre des aliments quand on a faim). D'un point de vue plus social, les carts la norme sont plus pertinents, eux seuls apportent de l'information saillante. Si tous prennent des aliments quand ils ont faim, le gourmet, le goinfre, l'ascte, qui se distinguent par la prpondrance de tel ou tel noyau de reprsentation ou de comportement, appartiennent pour nous des catgories diffrentes. C'est pourquoi nous ne devons pas tre dus par les rsultats de cette analyse qui remet leur place les diffrents ordres de variation. Elle nous restitue d'abord ce qui est fonctionnellement important : la reprsentation de chacun comprend toutes les facettes de la reprsentation sociale, qui sont toutes plus ou moins utiles dans la vie de relation. Il reste que des variations de second ordre sont galement rvles. Celles-ci vont nous permettre de reprer, par contraste, des comportements qui varient galement par rapport un comportement alimentaire moyen dont les grandes phases sont immuables. Pour illustrer cela, nous allons examiner quelques exemples.
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Le premier concerne les rgimes. Dans l'enqute, nous avons repr les mnages o une personne suit un rgime (25,7%). Le croisement avec les rponses la question Bien_manger montre qu'il existe bien un effet (p < 0.021). Les facettes raisonnablement et quilibr sont plus souvent prsentes chez la mnagre ; la prsence d'un rgime a bien eu un effet de prgnance sur cette facette, elle en a renforc la saillance.
Croisement entre facettes exprimes et pratique d'un rgime dans le mnage
Y-a-t-il dans votre mnage des personnes qui suivent un rgime ?
raisonnable
quilibr
restau
menu
0%
10%
20%
30%
40%
50%
60%
70%
80%
90%
100%
Vu de Sirius, le comportement alimentaire des ces mnages ne varie que peu d'avec un comportement moyen ; simplement une partie de ces mnages "surveille" un peu plus son alimentation. Il est normal que la reprsentation correspondante paraisse modifie dans le mme ordre de grandeur, et non pas bouleverse. Le croisement des facettes avec les phases de comportement fournit galement des effets significatifs (p = 0.001 pour la phase de prparation, p < 0.0001 pour la phase de repas).
Croisement entre facettes exprimes et type de prparation des repas dans le mnage
100% 90% 80% 70% 60% 50% 40% 30% 20% 10% 0% prparation lourde lectromnagre cuisine traditionnelle prparation moyenne jeune RHF prparation minimale
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On constate ainsi que la classe quilibr est particulirement peu reprsente dans la prparation minimale (ceux qui mangent n'importe quoi sur un coin de table). Mais les effets ne paraissent pas trs spectaculaires. L'interaction avec la phase de repas nous montre que les aspects ce qu'on aime et restaurant sont plus importants chez le jeune viveur (personne qui sort beaucoup), et que l'aspect dtente est plus frquent chez le tenant du repas familial. Mais, l encore, ces effets, pour significatifs qu'ils soient, ne sont que des modulations particulires d'une structure globale finalement assez constante.
Croisement entre facettes exprimes et type de repas dans le mnage
100% quilibr 80% convivial dtente ce qu'on aime 40% raisonnable restau menu 0% repas soign familial monotone solitaire tl jeune viveur
60%
20%
Il semble que la reprsentation, sorte d'objet constant, recouvre en fait des interprtations assez complexes, chaque sujet donnant aux facettes un sens un peu particulier qui dcoule de sa situation particulire. C'est ainsi que la convivialit s'exprime envers la famille pour les familiaux et envers les amis pour les clibataires campeurs. Par ailleurs, la mobilisation des scripts reprsentatifs se fait de manire sans doute complexe. Il semble que les modulations des reprsentations soient polarises en rfrence la situation moyenne, qui sert en quelque sorte de norme. Une facette peut prendre une grande prgnance si elle correspond un comportement relativement trs pratiqu ou trs peu pratiqu. Autrement dit, la saillance concerne autant les traits positivement typiques pour l'individu que ngativement typiques. A ce titre, la comparaison des facettes avec la frquentation du restaurant montre une sorte d'effet en U en ce qui concerne le plaisir et le raisonnable comme aspects du Bien_manger. Le plaisir (ce
qu'on aime) est peu important chez ceux qui vont tous les jours ou jamais au restaurant, le raisonnable suit une courbe inverse. Il est probable que cela reflte le degr de contrainte important
que subissent ces deux extrmes sur leur faon de manger. Ces dformations de la reprsentation, par leur rgularit, suggrent qu'il existe ici des effets l'oeuvre, mais leur explication n'est pas
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vidente (et c'est pourquoi nous ne rentrerons pas dans le dtail des calculs). En tous cas, ils nous restent opaques. Il est presque certain que nous observons ici des effets dont la liaison est indirecte et dpend en fait d'un surdtermination par des contraintes de mode de vie plus vastes, qui ont d'une part amen une frquentation plus ou moins importante du restaurant, et d'autre part une certaine perspective par rapport au Bien_manger.
Croisement entre facettes exprimes et frquentation du restaurant
100%
80%
quilibr convivial
60%
40%
raisonnable restau
20%
menu
0% > 3fois/sem 2-3 fois/sem 1 fois/sem 2-3 fois/mois 1 fois/mois ou rarement jamais
Notre sentiment l'issue de cette analyse est que, compte tenu des mthodes utilises, les comportements semblent plus prdictifs de reprsentations que l'inverse. Plus exactement, on obtient une caractrisation plus contraste des comportements par les reprsentations que l'inverse : deux classes de comportements diffrents auront tendance exprimer leurs reprsentations de manire assez diffrentes, tandis qu'il ne semble pas y avoir de grandes diffrences de profil comportemental entre ceux qui expriment prfrentiellement telle ou telle facette de la reprsentation. Ceci tendrait donner raison Wagner (1993a) qui s'tonne que les protocoles exprimentaux cherchent en gnral prdire des comportements physiques partir de comportements verbaux et non l'inverse, et renforce son ide que les comportements apparents puissent constituer des traits au moins aussi bons pour dterminer le contenu des reprsentations. Notre rsultat, qui donne rflchir, s'explique d'abord par la relative imprcision de notre mthode d'obtention des facettes de reprsentation. Elle s'explique surtout, selon nous, par un effet d'ordre de grandeur qui veut que les variations relatives de reprsentation sont sans doute plus faibles au sein des reprsentants d'une culture que les variations de comportement qui nous paraissent pertinentes et qui sont habituellement mesures. Autrement dit, nous avons l'habitude de mesurer des variations de comportement une chelle plus fine que nous ne mesurons les variations de reprsentation. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point lors de l'analyse globale, en fin de chapitre.
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Nous observons les caractrisations suivantes : Beurre, consommateurs quotidiens (70%) : cuisine+, pain, sauce, petit_djeuner,
vitamines, tartine, ptisserie.
Beurre, consommateurs moyens (18%) : ptes, calories. Beurre, non consommateurs (11%) : cholestrol, mange_pas, rgime, calories, gras,
beurr+.
Il apparat que la non consommation correspond bien des associations ngatives, tandis que la consommation, elle, correspond des associations pragmatiques qui sont des modes d'usage du beurre. Si l'on examine les associations obtenues sur beurre pour les consommateurs de beurre allg, qui est un substitut "moins gras" du beurre, nous voyons que les associations obtenues sont conformes ce qu'on pouvait attendre : les consommateurs de beurre allg ont une mauvaise image du beurre. Beurre
bon.
allg,
consommateurs
quotidiens
(13,3%)
sont
caractriss
par :
allg,
Beurre allg, consommateurs moyens (9,2%) sont caractriss par : beurre_allg, gras,
frais+, cholestrol, ptes, bon, matires_grasses, jaune.
Ceci est confirm par les les dclarations de consommation plus ou moins frquente de ces matires grasses, qui sont corrles avec une reprsentation plus ou moins "positive" de ces produits : Par rapport l'an dernier, consomme du beurre plus souvent (2,7%) : sal, vitamines, allg,
bon
Par rapport l'an dernier, consomme du beurre autant ( 67.9%) : petit_djener, gteau,
cuisine+, tartine, pain, ptes, sauce, frais+, ptisserie, lait, vitamines.
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Par rapport l'an dernier, consomme du beurre moins souvent ( 19.0%) : cholestrol, gras,
jaune, rgime, matires_grasses.
Par rapport l'an dernier, consomme du beurre allg plus souvent (10.5%) : beurre_allg,
rgime, matires_grasses, allg, calories, got, cholestrol, bon, frais+.
Par rapport l'an dernier, consomme du beurre allg autant ( 17.8% : radis, calories,
cholestrol.
Par rapport l'an dernier, consomme du beurre allg moins souvent ( 4.7%) : ptisserie,
goter, gras, vitamines, cuisson, sauce.
D'une manire gnrale, les connotations apparaissent ici comme rvlatrices d'une reprsentation ngative du beurre chez les non utilisateurs, chez ceux qui rduisent leur consommation ou y renoncent pour consommer du beurre allg. Le plus frappant est que les caractrisants "agrables" apparaissent significativement moins chez ces personnes. C'est--dire que non seulement apparaissent chez ces personnes des associations ngatives pour le beurre, mais aussi que certaines associations positives disparaissent : la reprsentation est ajuste au comportement la fois par un appauvrissement (hypotrophie) et un enrichissement (hypertrophie) en traits par rapport la reprsentation moyenne. Ceci montre comment s'opre la "consonance cognitive" entre comportements et reprsentations. Nous allons procder de mme pour le sucre, notre pierre de touche tant cette fois "Si je vous dis
sucre, quels sont les 5 premiers mots qui vous viennent l'esprit ?". On obtient les caractrisations
suivantes : Consommateurs de sucre blanc (85%) : caf, gteau, poudre, ptisserie, djeuner,
caramel, bonbon.
Non consommateurs de sucre blanc (15%) : mauvais, consomm+, sant, orge, tarte,
diabte, modr+, mange+, obes+, roux, gterie, cuisine, biscuit, aime, gros, raffin, crme, nergie, carie, agrable, sirop, doux., interdit, publicit, danger, vite+, cholestrol, jus, nergtique.
Consommateurs de sucre roux (21,6%) : roux, carie, canne, th, fraise, dent+.
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Non consommateurs de sucre roux (78,4%) : crme, poudre, caf, kilos, morceau. Consommateurs de sucrettes (15,1%) : calories, kilos, diabte, doux., sucr, fraise,
rgime, gourmand.
Par rapport l'an dernier, consomme du sucre plus souvent (3.2%) : enfant, carie, djeuner,
glace, betterave, poids.
Par rapport l'an dernier, consomme du sucre autant (60.3%) : caf, gteau, yaourt, th. Par rapport l'an dernier, consomme du sucre moins souvent (29.5%) : calories, diabte,
gros, rgime, poudre, bon
Point n'est besoin de s'tendre sur le commentaire, car les rsultats sont analogues ce que nous avons observ pour le beurre. On retiendra simplement que, dans les domaines o l'investissement cognitif est particulirement important, la mthode permet de reprer des effets assez marqus, qui montrent que les diffrences marginales de reprsentations sont parfaitement cohrentes avec les comportements. En d'autres termes, l comme dans l'analyse globale, ce qui est prdictif du comportement n'est pas la reprsentation en elle-mme, mais son cart une reprsentation moyenne. Concrtement, s'il est vrai pour tous que le sucre est sucr, nergtique, bon, doux, mis
dans le caf etc., il sera plus frquemment associ roux pour les consommateurs de sucre roux, et
sera plus souvent associ calorie, diabte, gros et rgime, c'est--dire ce qu'ils cherchent viter, pour ceux qui dclarent diminuer leur consommation ; tandis que ceux qui le consomment l'associeront plus souvent l'usage qu'ils en font (caf, ptisserie..). La reprsentation apparat donc comme une image pragmatique de l'objet, relativement consensuelle, par rapport laquelle l'individu se situe. Dans la perspective de son comportement particulier, certains traits, qui guident son comportement, lui apparatront plus saillants : ce sont ces derniers qui seront sur-reprsents dans l'expression de ses reprsentations.
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interactions trs fortes, que par exemple les familiaux ne nous parlent que des "bons petits plats", que les isols n'abordent dans leur discours que les aspects de dittique ngative, etc. Mais on comprend bien qu'un tel rsultat serait aussi excessif que spectaculaire. La reprsentation a d'abord pour but de permettre de manger, et les diffrences entre populations ne peuvent tre que marginales, sans quoi il n'y aurait tout simplement pas de reprsentation sociale du Bien_manger. La reprsentation est donc d'abord un objet relativement constant, tous les individus ont peu prs la mme.
X.3.1.
Les variations qui apparaissent sont dues ce que les conditions de vie particulires de chacun l'amnent en utiliser prfrentiellement certains aspects, et c'est cet usage qui produit sur la reprsentation individuelle ce que nous avons appel un "trophisme" (cf. VII. 2). La faon de marcher d'un individu particulier "fera" une paire de chaussures d'une faon diffrente d'un autre marcheur. Elle en use le talon, la semelle de tel ou tel ct, en largit la forme certains endroits, produisant, partir d'une forme standardise un objet idiosyncrasique qui nous renseigne sur le style de marche de son propritaire. De mme la reprsentation commune va prsenter chez chacun des signes particuliers d'usage qui nous renseignent sur son usage particulier. Le trophisme aura ceci de particulier qu'il va grossir les parties frquemment utilises (hypertrophie) et rduire les autres (atrophie). Le travail auquel nous nous sommes livr est donc comparable celui du dtective qui cherche sur un objet d'usage courant des indices, signes minimes qui permettent d'infrer des traits pertinents pour sa recherche. Nous reprons ici par l'analyse les signes les plus frquents, et en dduisons qu'ils sont les plus usits. Puis nous reconstruisons partir d'eux les scripts dans lesquels ils sont utiliss. Le lecteur connat sans doute les procds logiques par lesquels le lgendaire dtective Sherlock Holmes ralisait de telles dductions. En voici un exemple, tir de La figure jaune, o il commente pour son comparse Watson la pipe qu'un visiteur a oublie chez lui :
"Les pipes sont parfois d'un intrt extraordinaire (...). Je ne connais rien qui ait plus de personnalit, sauf, peut-tre, une montre ou des lacets de chaussure. Ici toutefois les indications ne sont ni trs nettes ni trs importantes. Le propritaire de cette pipe est videmment un gaucher solidement bti qui possde des dents excellentes, mais qui est assez peu soign et qui ne se trouve pas contraint d'exercer la vertu d'conomie." (Conan Doyle, 1956, p. 61)
Chaque trait du fumeur est rvl par des indices simples qui sont des marques de son usage : la pipe est bourre d'un tabac trs cher pour sa qualit (pas d'conomie), le fourneau est carbonis (non pas comme le ferait une allumette, mais une lampe ptrole : manque de soin) du ct droit (gaucher). L'ambre est mordu et abm (fumeur muscl, nergique, pourvu d'une excellente dentition).
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A l'image de la pipe, la reprsentation est un objet identique pour tous dans ses grandes lignes, mais dont l'usage particulier a un peu faonn les contours de sa forme chez chaque individu particulier. Lors de l'examen, ce sont ces faonnages particuliers qui permettent de dduire des choses sur les comportements du possesseur de la reprsentation. Un peu comme les lieux d'usure de la pipe montrent les habitudes du fumeur, ou les rides d'expression montrent le caractre du possesseur d'un visage. En psychologie clinique, un principe analogue est la base de l'interprtation des tests projectifs, dont les plus clbres sont le test de Rorschach et celui de Zulliger, populaires sous le nom de tests des taches d'encre. Les figures prsentes au sujet ne reprsentent rien, puisqu'elles sont de simples taches d'encre colores symtriques. Selon les reprsentations qu'il y "voit", le sujet fait preuve d'une sensibilit particulire certains traits (la couleur, le mouvement), et d'une mthode (interprtation globale, puis de dtails...), d'un registre interprtatif (figures humaines, animaux, objets) etc. Selon les heuristiques et les registres utiliss par le sujet, l'interprtateur peut dduire de grandes tournures de personnalit. A partir d'une production mentale particulire, l'interprtateur procde des infrences sur les habitudes mentales du sujet. Il suit en cela le principe que les mcanismes mentaux mobiliss pour cette tche particulire sont probablement ceux que le sujet utilise prfrentiellement dans sa vie de relation. C'est un principe qui veut que, comme la fonction cre l'organe (de pense), partir des caractristiques de l'organe observes sur un cas particulier on peut dduire le fonctionnement habituel. De mme, dans l'analyse de l'expression des reprsentations d'un sujet, nous pourrons dduire les conditions habituelles d'utilisation de cette reprsentation par le sujet, en les comparant la reprsentation gnrale, du fait que les parties les plus employes par le sujet auront grossi, seront plus saillantes. Pour prendre une mtaphore : un joueur de tennis (bien qu'il ait, comme tout le monde, deux bras) aura un bras plus dvelopp que l'autre ; nous pourrons dduire de ses muscles saillants qu'il utilise beaucoup ce bras. C'est ainsi que, si les isols insistent dans leur discours propos du Bien_manger sur l'aspect raisonnablement, nous pouvons lgitimement infrer que, dans leur comportement alimentaire quotidien, cet aspect de la reprsentation est souvent actualis. Ceci n'empche pas qu'ils possdent la reprsentation complte, et qu'ils se servent par ailleurs de ses autres aspects, mme si c'est moins souvent relativement la population gnrale. Ceci nous amne donc prcher pour une interprtation diffrentielle des observations sur les reprsentations dans l'tude des comportements. Ce qui est pertinent, ce qui est informatif, ce sont les diffrences qui crent des diffrences180. Ceci expliquerait pourquoi il est difficile de mettre en vidence statistiquement la relation des reprsentations aux comportements : si celle-ci existe, les effets paraissent de deuxime ordre. Toute
180 La dfinition que Bateson (1954, 1977 p. 211) donne de l'information (c'est les nouvelles d'une diffrence) ou encore :
c'est une diffrence qui cre une diffrence nous parat particulirement intressante pour notre problme.
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analyse des reprsentations des sujets donnera d'abord une image de la reprsentation gnrale, de mme que la pipe du visiteur de Sherlock Holmes est d'abord une pipe. Une description de celle-ci en rvlera d'abord les formes gnrales, qui sont les mmes pour toutes les pipes, et une analyse fonctionnelle rvlera d'abord qu'elle sert fumer, ce qui est effectivement sa fonction principale, mme pour ce fumeur particulier. La faon dont ce fumeur particulier fume ne pourra apparatre qu'avec une analyse plus fine, et, vu de Sirius, elle ne prsente finalement que des idiosyncrasies mineures. Blundell (1979, 1981) proposait, l'image de ce qui se fait en linguistique, de distinguer dans l'alimentation une structure profonde, correspondant au biologique, et une structure de surface, plus sociale, qui varie avec les individus, le temps, les cultures. Notre recherche semble confirmer le bien fond de cette proposition. Elle retrouve une structure profonde relativement invariante et clairement lie l'acte biologique, reprsente par le paradigme de base. Celle-ci apparat effectivement sous diffrents avatars, lis des situations psychosociales particulires. Or, dans notre vie quotidienne, nous avons l'habitude de ne considrer que ce qui est pertinent l'intrieur de notre environnement. Sur le plan cognitif, nous finissons par faire abstraction des grandes constantes pour ne considrer que les diffrences mineures, ces idiosyncrasies prcisment qui apparaissent de deuxime ordre, vues de Sirius. Prenons encore l'exemple de la reconnaissance des visages : notre vie d'animaux sociaux nous amne distinguer des individus partir de leurs traits exposs, notamment le visage. Nous atteignons, pour discriminer les visages humains, un trs grand degr de finesse, du moins pour les types de populations qui nous sont familires181. Ainsi, nous en arriverons distinguer facilement l'un de l'autre deux frres qui se ressemblent, alors qu'il nous est, par exemple, bien plus difficile de distinguer deux espces de poissons d'espces voisines, et impossible de distinguer deux poissons ou insectes de mme taille et de mme espce au premier coup d'oeil. Cette capacit de rsolution est normale : elle est adaptive, et distingue ce qui est saillant, pertinent. Nous allons voir qu' l'aune de ces variations de second ordre, les diffrences de reprsentations entre les diffrents processus sont trs nettes. Cette capacit de rsolution s'adapte l'chelle de ce qui nous parat pertinent. Or, il semble que dans le cas des comportements, nous ayons l'habitude de nous intresser des variations trs tnues. Ceci explique que les variations de comportement nous paraissent grandes par rapport aux variations de reprsentations. Pour celles-ci, qui sont mal dfinies, seules de grosses diffrences nous sont apparentes, un peu comme pour une espce de poissons o nous n'arriverons distinguer que des individus trs dissemblables. Pourtant, l'chelle de variation des reprsentations, mme mesures l'aide de notre trs imparfaite mthode, est assez importante.
181 A tel point qu'il existe une zone spcialise dans ce traitement, dont la lsion entrane la prosopagnosie (impossibilit
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Pour le montrer, nous avons simplement remplac les traits d'un visage schmatis par les morceaux d'histogrammes tirs du graphique suivant, dj vu prcdemment sous forme d'histogrammes verticaux, qui dcrit les variations de reprsentations suivant les processus :
Les facettes de la reprsentation par type de processus (reprsentation classique en histogrammes barre)
isol traditionnel g rural domestique familial menu bien install quilibr urbain moderne clibataire campeur 0% 20% 40% 60% 80% 100% ce qu'on aime raisonnablement restaurant dtente convivial
e qui apparat d'abord sur cet histogramme, comme on l'a dit, c'est la similarit des profils des processus. Voyons maintenant les mmes rectangles prsents sous forme de traits faciaux.
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Les facettes de la reprsentation par type de processus (reprsentation sous forme de visages simplifis)
isol
traditionnel g
rural domestique
familial
bien install
urbain moderne
clibataire campeur
0%
10%
20%
30%
40%
50%
60%
70%
80%
90%
100%
On
peut considrer que notre reprsentation est une forme un peu particulire de "camemberts" (graphes en secteurs) qui devrait prsenter la caractristique d'tre plus facilement mmorisable, puisqu'elle s'adresse des structures cognitives et mmorielles particulirement sensibles. On obtient pour chaque processus un "portrait-robot" en matire de reprsentation. Comme on le constate, les diffrences sont assez importantes, mais finalement du mme ordre que ce que nous observons dans la variabilit biologique : un trait particulirement saillant dans la reprsentation (par exemple, "quilibre" chez le bien install ou l'urbain moderne), n'est pas tellement, par rapport la moyenne, plus gros qu'un "gros nez" dans la population. C'est l une question ancienne, qui nous renvoie au dbat violent entre fonctionnalistes et culturalistes. On pourrait l'illustrer par une saillie cruelle de Bateson, qui dit un jour que le chercheur qui adopte aveuglment la mthode tlologique (fonctionnaliste) ne cessera de dcouvrir, "comme
Malinowski", "que les gens cultivent des pommes de terre cause de leur envie constante de les
manger" (Houseman et Severi, 1986). C'est en un sens justifi, mais la question serait : pourquoi des pommes de terre, et pourquoi cultives de cette faon ? C'est bien sur les effets de second ordre que porte l'analyse culturaliste, qui cherche dterminer pourquoi une solution particulire a t choisie dans l'ensemble des possibles que dlimitent les contraintes fonctionnelles.
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Ceci nous amne replacer la reprsentation et les comportements dans un schma plus gnral de la vie de relation, peut-tre trivial, mais qui a le mrite de situer leurs fonctions respectives.
XI.3.2.
La forme particulire du monde que nous nous sommes construits au cours de l'volution biologique et culturelle aboutit des liaisons organiques entre les divers objets du monde, lesquels forment un tout, dans lequel chaque objet ne prend sens que par rapport aux autres. De mme que dans la langue, un terme n'existe que dans sa relation aux autres, de mme, dans notre ralit, un objet n'existe que dans sa relation aux autres. Un cristal n'est qu'un agrgat d'atomes, il est form par leur relation ; rciproquement un atome ne se dfinit que par ses potentialits d'interaction avec les autres. Ce qui est vrai pour les objets physiques l'est encore plus pour les organismes biologiques. Ceux-ci sont en relation trophique dans une vaste chane o chacun se construit partir des autres, l'herbe se construisant partir de l'humus, la vache partir de l'herbe, et l'humus partir de la vache. L'adaptation de chaque objet X ceux qu'il utilise se fait par un codage, une reprsentation concrte de ceux-ci, exprime sous forme organique, qui constitue une partie de la structure mme de l'objet X. Le systme digestif de la vache, son appareil masticateur et mme sensoriel ne sont en quelque sorte qu'une reprsentation concrte de son action sur l'herbe nutritive. Et cette action sur l'herbe nutritive constitue la vache, en un sens la dfinit. De mme, l'herbe et le sabot des ruminants sont-ils les produits d'une co-volution cologique, qui a produit d'une part des vgtaux rsistants au pitinement et d'autre part un support locomoteur adapt la surface vgtale de la steppe. On pourrait dire de mme, au niveau molculaire, que les capteurs d'une hormone sont des reprsentations concrtes de celle-ci, une sorte de moulage en creux dans un langage chimique ; et c'est d'ailleurs cette proprit que l'on utilise pour le marquage enzymatique et le gnie gntique. D'une manire gnrale, on pourrait dire que cette reprsentation des objets xi constitutifs de l'objet X est la concrtisation de sa relation de dpendance fonctionnelle ces objets xi. Dans le monde concret, nous voyons que nous pouvons considrer les objets concrets comme des reprsentations concrtes de leur relation leur environnement. Or, l'existence de ces objets concrets est d'abord, par construction, conditionne par l'enchanement de ces reprsentations concrtes qui constituent leur tre. Que la vache cesse de fonctionner biologiquement en tant que vache, et elle meurt, elle disparat alors en tant que vache concrte, pour nous observateurs, pour se rduire des lments qui fonctionnent lgitimement en tant qu'entits autonomes (matire organique morte, atomes...). Mais, du point de vue d'un observateur humain, le monde concret n'est qu'une partie du monde ; des objets purement immatriels, imagins, existent galement. Comment cela se peut-il ? Dans la mesure o l'existence d'un objet X est assure par l'articulation concrte de ses parties avec celles d'autres objets suivant une logique particulire qui reprsente la condition d'existence de
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l'objet X, il est dans son "intrt" propre de favoriser la possibilit de telles articulations, et d'assurer leur maintien. C'est la raison d'tre mme de tout tre. Comme l'crit Spinoza :
"Toute chose cherche, autant qu'il est en son pouvoir, persvrer dans son tre" (Ethique, Livre III, Thorme VI) leffort par lequel toute chose tend persvrer dans son tre nest rien autre que lessence actuelle de cette chose (Ethique, livre III, thorme VII).
Par consquent, il est positivement adaptif pour un tre de pouvoir simuler son environnement, afin d'en manipuler dans la scurit de son enveloppe interne les diffrents lments, pour anticiper les consquences possibles de ses actions, et slectionner celles qui seront efficaces pour sa survie et son dveloppement. L'internalisation d'une reprsentation de l'environnement qui permette de telles simulations est videmment un atout considrable pour l'tre en question. Il va pouvoir, sans risque pour sa survie matrielle, essayer diffrentes combinaisons possibles en simulant leurs consquences. L'Homme, comme d'ailleurs la plupart des vertbrs suprieurs, a dvelopp un tel systme qui lui permet d'laborer des stratgies conscientes qui guident son action, et permettent un comportement tlologique. C'est ce systme que nous appelons la pense. Nous avons vu qu'elle se fonde sur l'utilisation de la mmoire, qui n'est finalement qu'un stockage d'expriences passes qui servent nourrir ses simulations. En ce sens, la pense est bien, comme l'avait crit Freud (1895, 1925b), un systme de simulation conomique du rel. Son efficacit repose sur un principe de ralisme, c'est-dire que les reprsentations manipules soient suffisamment conformes ce qui se passe dans la ralit matrielle pour que les simulations mentales soient effectivement prdictives. Ceci est obtenu, de la faon la plus conomique qui soit, en construisant des reprsentations
analogues l'exprience relle ; c'est--dire que, du point de vue du sujet, autant que faire se peut, la reprsentation doit tre ce qu'elle reprsente. Aussi elle est construite avec les signes mmes de
l'objet tels qu'ils sont vcus par le sujet. La construction reprsentative est alors exactement similaire, dans son principe, celle des autres organes : une structure modele par l'environnement, qui en est l'image en creux par impression sensorielle. La reprsentation est construite conomiquement car elle ne correspond d'abord qu' un stockage de la squence sensorielle laquelle a donn naissance l'interaction avec l'objet. Pour que ce stockage se fasse de faon conomique, la nature a adopt le systme le plus efficace qui nous soit connu : la factorisation combinatoire. C'est celui qui permet d'engendrer un maximum d'objets complexes avec le minimum d'objets simples (les signes). Pour compenser l'explosion combinatoire, un deuxime mcanisme est utilis, celui des rgles de combinaisons, qui limite le nombre de combinaisons possibles, et conditionne la formation de telle ou telle reprsentation particulire dans un contexte donn.
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Le systme de reprsentation est donc muni de deux types rgles : de production, et de contrle. Nous retrouvons ici, dans la recherche d'un procd formalis de reprsentation du monde, le mme procd que les mathmatiques ont fini par adopter avec l'utilisation d'un systme symbolique et
d'ensembles de rgles logiques, pour les mmes raisons d'efficacit. Dans ce dernier systme, un
Maintenant que nous avons expliqu comment l'tre humain, au niveau individuel, est mcaniquement amen se construire un systme de reprsentation interne pour maximiser ses esprances de survie dans son environnement, nous allons monter d'un cran et considrer l'espce. Comme chacun sait, l'tre humain est un objet transitoire. Il ne se cre que par reproduction partir d'autres individus. Les indignes cultivs que nous observons en libert sont des entits encore plus dpendantes de leur environnement : ils sont crs par une socit. Les reprsentations que nous observons sont adaptes une certaine forme de fonctionnement en environnement social, elles portent forcment en creux la marque de cette sociabilit182. Cette adaptation de la socit son environnement suppose qu'elle en ait une image efficace, et en particulier que cette image ait, du point de vue de l'entit sociale, les mmes proprits de ralisme qui conditionnent l'efficacit de la reprsentation individuelle. Il faut que la reprsentation corresponde un objet. Autrement dit, la reprsentation doit tre ce qu'elle reprsente pour tous, autant que faire se peut. Elle doit donc, par construction, tre unique, c'est--dire peu prs identique dans chacune de ses occurrences individuelles. C'est un point que nous avons dj abord au chapitre III ; et qui constitue une condition ncessaire la communication et la coopration, permettant la socit d'exister en tant qu'agrgat d'individus coopratifs qui coordonnent leur action sur l'environnement. La fonction de la
communication des reprsentations est de propager des images de cette structure unique au sein de la
communaut. Bateson (1967) tait arriv une conclusion analogue. Pour rsumer la pense de Bateson, au risque de la travestir, disons que la communication de l'information est une caractristique essentielle des organismes vivants - au sens large-, qui permet
chaque partie d'agir d'aprs l'tat des autres. L'information permet ainsi de dclencher des actions ;
elle permet galement de reproduire ou de transmettre des structures. Elle le fait en crant une redondance, une reproduction au sens propre du terme ; elle cre en restreignant le hasard, en dirigeant la cration vers la reproduction du mme. C'est bien l le sens tymologique du terme : mettre en forme. L'information a donc une fonction structurante, qui permet l'organisme (qui doit ici tre compris au sens large d'ensemble organis) de conserver une structure cohrente, une identit (c'est--dire, pour simplifier, que c'est un peu la mme chose partout l'intrieur de l'organisme).
182 Nous n'insisterons pas ici sur l'aspect positivement slectif d'un fonctionnement en socit d'une collection d'tres, sur
les possibilits de modelage de l'environnement concret, qui sont videmment positivement adaptifs pour la socit. C'est une rponse redoutablement efficace au principe de slection par l'environnement, qui renverse le rapport de forces (adapter l'environnement l'tre, au lieu de l'inverse), et permet un meilleur contrle des conditions d'existence.
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"L'essence et la raison d'tre183 de la communication est la cration de la redondance, de la signification, du modle, du prvisible, de l'information et/ou de la rduction du hasard par la "restriction"." (Bateson, 1967, 1977 p. 143)
Bref l'information permet de coordonner les structures, d'en relier les lments. Rappaport (1971, cit par Alland, 1975) a suggr que les rituels taient des dispositifs d'change qui propageaient au sein de groupes locaux des informations utilisables pour une meilleure adaptation sociale et cologique, le caractre sacr de l'information transmise augmentant son acceptabilit sociale. Nous pensons que presque toute communication de reprsentations a cette fonction de propagation adaptative, que ce soit pour un objectif de trs court terme (cas des discussions), ou de plus long terme (cas de l'enseignement). Laborit (1968) a dvelopp une vision analogue. Rsumons les tapes de notre raisonnement : toute socit humaine, pour mriter ce nom, doit se construire collectivement un systme de reprsentation de son environnement, qui est en mme temps l'environnement de chacun de ses membres. La finalit de ce systme de reprsentation est d'agir sur l'environnement de manire persvrer dans son tre. Ceci se fait en simulant les possibilits d'action pour choisir les plus efficaces. La reprsentation est donc, par rapport aux comportements, un perfectionnement. Ce sont les comportements qui permettent effectivement de persvrer dans son tre ; la reprsentation, elle, permet de choisir les comportements les plus efficaces. Un tre pourrait survivre en ayant des reprsentations inadaptes, pas en ayant des comportements inadapts. La contrainte de slection porte d'abord sur les comportements, elle ne porte qu' un deuxime niveau sur les reprsentations. On peut donc observer en thorie des reprsentations inadaptes, du moment que les comportements qu'elles engendrent ne sont pas trop anti-slectifs. Par contre, les comportements observables (de faon durable) sont ceux qui appartiennent l'enveloppe des possibles compatibles avec la survie dans les contraintes de l'environnement. Et c'est l'interaction avec l'environnement qui dtermine cette enveloppe l'intrieur de celle des comportements possibles.
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La slection dans le monde rel porte sur les comportements et non sur les reprsentations
reprsentations
A un instant donn, ce qui doit tre bien adapt aux contraintes de ralit, ce sont les comportements. Un sujet peut avoir des reprsentations irralistes, s'il veut survivre, il faudra qu'il adopte les comportements efficaces, c'est--dire adapts aux contraintes relles, mme si ceux-ci sont en contradiction avec ses reprsentations : le ralisme est une question de survie. C'est bien ce que Freud avait imagin avec la notion de principe de ralit. Aussi, lorsque, analysant les comportements, nous cherchons trouver des lois prdictives, ce qui est le principe mme de l'activit scientifique, il est normal que nous retrouvions les contraintes relles comme prdicteur le plus efficace, et que les reprsentations n'arrivent que comme facteur explicatif indirect. Ce qui est prdictif dans les reprsentations provient d'abord de leur adaptation la ralit, c'est--dire de ce qu'elles sont plus ou moins ce qu'elles reprsentent, c'est dire cette ralit. Les reprsentations, par contre, deviendront des facteurs explicatifs puissants des modifications des
comportements, puisqu'elles servent prcisment mettre en place des stratgies comportementales
plus efficaces, dans la mesure o le sujet peut les mettre en oeuvre. Les reprsentations servent manipuler des possibles, mais seuls les possibles "calculs" et jugs efficaces par simulation sont effectivement mis en oeuvre sous forme de comportements par le sujet (et, un niveau agrg, par la socit). Pour prendre un exemple concret : un sujet g sant fragile aura sans doute aussi comme aspect de la reprsentation du Bien_manger que c'est "des choses qui lui font envie". Mais, lors de la mise en oeuvre de l'enchanement reprsentatif, il fera intervenir des lments ralistes, comme par exemple le fait que certains aliments qui lui font envie risquent de le tuer (les graisses, le sucre). Pour persvrer dans son tre, il vitera de les manger. Son comportement sera donc, en apparence, expliqu par les contraintes relles, ce qui est exact en dernire analyse. Mais il sera aussi expliqu, de faon occulte, par le fait que la facette Manger ce qui me fait envie aura t partiellement inactive lors du passage au comportement, prcisment par le processus de pense raisonnante. De
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fait le sujet en question va essayer de manger, parmi ce qui lui fait envie, ce qui n'est pas dangereux pour lui. Dans des circonstances extrmes, il ne pourra manger rien de ce qui lui fait envie, et son comportement sera apparemment contradictoire avec sa reprsentation. En fait, il est en contradiction avec certains aspects de sa reprsentation. Par construction, le fonctionnement des reprsentations incorpore donc, dans sa mise en opration sous forme de simulation, le principe de ralit. Mais la reprsentation livre des prdictions d'un comportement potentiel si l'on relchait les contraintes (par exemple, si on lui propose des produits qui ont le got du sucre mais ne sont pas nocifs pour lui). Pour prendre un autre exemple, le clibataire campeur, qui souhaite galement manger de bons petits
plats cuisins, mais ne sait pas les prparer, ou fait un arbitrage d'usage de son temps qui favorise la
sociabilit au dtriment de la prparation culinaire, n'aura pas un comportement cohrent avec ses reprsentations. Par contre, si l'on met sa disposition des solutions qui lvent la contrainte de prparation (plats cuisins rchauffer), il va effectivement les consommer : sa reprsentation devient explicative dans la mesure o le champ des possibles devient effectivement ralisable compte tenu des contraintes. Dans une optique pragmatique de prdiction scientifique, nous sommes donc amen hirarchiser184 le pouvoir prdictif des diffrents facteurs explicatifs possibles parmi ceux qui sont observables. Les plus efficaces seront les contraintes matrielles. Ensuite, viendront les reprsentations. Et ce sont ces dernires qui expliqueront le mieux les changements possibles sous la condition de modification de systme de contraintes relles. C'est bien le principe que nous avions adopt pour faire de la prospective du comportement alimentaire dans un domaine particulier, celui de la consommation de produits surgels (Lahlou et al. 1987, Betbze etal., 1987a). Les contraintes de l'poque expliquaient bien les comportements d'alors, mais ce sont les reprsentations qui ont expliqu l'volution du march, conformment nos prvisions, qui tenaient galement compte de l'volution des contraintes relles (technologie, march...). En effet, les produits prpars frais (comme la salade en sachet, les ptes fraches sous atmosphre contrle...), l'poque l'tat de technologie mergente, rpondaient aussi bien aux contraintes matrielles (prparation faible) et mieux que les surgels aux reprsentations des attentes des consommateurs ("produits frais"). Il tait donc logiquement prvisible que les produits transforms frais se substituent partiellement aux surgels.
184 Nous nous situons donc dans la perspective proche de ce que Alland (1969) appelle une thorie volutionniste "faible
("weak"). Par rapport une thorie forte ("strong") qui insisterait sur l'influence des instincts, la thorie faible "propose une hirarchie de jeu de probabilits pour le comportement et continue considrer les systmes comportementaux humains comme largement dtermins par la culture (... tout en ouvrant) la porte aux variables biologiques et voit le problme de l'adaptation humaine comme une continuation des processus darwiniens" (Alland, 1969).
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Il semble donc qu' condition de prendre en compte les contraintes matrielles, ce qui est somme toute de bon sens, les reprsentations puissent tre un outil puissant de comprhension de l'volution des comportements, voire de sa prvision.
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XII. Conclusion
O l'on rsume les principaux acquis. O l'on esquisse une thorie volutionniste et cologique des reprsentations, qui les considre comme une population d'objets mentaux domestiqus par l'espce humaine, et qui permet cette dernire de se construire collectivement une meilleure adaptation son environnement. O l'on illustre cette thorie par un cas vcu, qui montre comment se modifie petit petit l'alimentation de tous les jours dans notre systme industriel. O l'on fait des voeux pieux pour que de nouvelles recherches continuent avec les techniques et les mthodes que nous avons prsentes.
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XII.
Nous avons modlis les reprsentations avec un formalisme combinatoire, minimaliste et abstrait, qui se contente de les considrer comme des syplexes (combinaisons de signes - ou cognmes - qui peuvent tre de nature trs diverse : perceptions, motions, actions, mots...). Dans ce modle, les reprsentations sont considres comme des objets en eux-mmes, sans qu'il soit fait appel l'hypothse d'un rfrent matriel dont elles seraient des images. Nous avons tudi des instanciations de ces reprsentations dans le registre linguistique, issues de l'interrogation, par la mthode des associations libres, de divers locuteurs de culture franaise (un dictionnaire, des indignes) propos du manger. Nous avons considr ces instanciations comme des syplexes de mots. Nous avons analyss ceux-ci l'aide d'une mthode d'analyse lexicale qui constitue une application mathmatique de notre thorie. Cette mthode reproduit par des algorithmes statistiques des mcanismes de catgorisation par analogie et contraste qui caractrisent la pense humaine naturelle. Nous avons ainsi fait merger des noyaux de sens, stables et reproductibles, communs l'ensemble des sujets interrogs. La combinaison de ces noyaux de sens prsente toutes les proprits classiquement attribues aux reprsentations sociales. Elle est cohrente avec les rsultats de la littrature spcialise sur le sujet (l'alimentation), et permet mme d'claircir certains points jusqu'ici laisss obscurs par les recherches antrieures, notamment en ce qui concerne le principe d'incorporation et sa gense. Notre approche est pleinement constructionniste, ou, pour utiliser les termes de Von Glasersfeld (1981) dont nous partageons l'approche volutionniste, disons quil s'agit d'un constructivisme radical. Notre travail dmontre, nous semble-t-il, qu'il est possible d'appliquer avec succs une telle approche constructionniste du matriel empirique. Cela, dans la mesure o nous avons montr non seulement comment mergent des objets immatriels stables (les reprsentations), mais aussi comment ceux-ci se rifient sous la forme de comportements ou d'objets concrets (par exemple : un petit djeuner). Par l notre recherche comble ce qui tait jusqu'ici une carence majeure des approches constructionnistes, et confirme que la reprsentation sociale sert bien, comme l'affirmait Moscovici (1988b) "crer de la ralit" . Notre approche se situe dans la continuit des travaux fondateurs de la thorie des reprsentations sociales telle qu'elle a t dveloppe par Serge Moscovici et son cole, et la prolonge dans la "voie ardue" (Jahoda, 1988) ou "linaire et troite" (Moscovici, 1988b) d'une formalisation accrue. En dveloppant l'analyse des aspects linguistiques des reprsentations qui avait jusqu'ici t peu dveloppe par cette cole, notre recherche tend prouver que les approches constructionnistes sont un dveloppement naturel du cadre thorique trac par Moscovici. Par ailleurs, notre approche statistique des reprsentations, qui considre que la reprsentation mentale est la reprsentation sociale ce que l'individu est la population, en prcisant les concepts dans un formalisme rigoureux, nous semble clarifier des dbats anciens entre l'cole latine et l'cole anglo-saxonne, dbats dont l'obscurit nous semble tenir au manque de prcision dans la dfinition des objets thoriques par les
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protagonistes. Nous esprons que le cadre formel que nous proposons, qui converge d'ailleurs avec celui d'autres auteurs, contribuera un dveloppement productif des changes entre ces coles. Au del de ces avances mthodologiques, nous pensons avoir obtenu des rsultats nouveaux dans le domaine de la confrontation entre les reprsentations et les comportements, grce l'utilisation d'un matriel empirique issu d'enqutes lourdes dont le cot de recueil ou l'absence de techniques adquates avaient jusqu'ici empch la constitution en vue d'une exploitation acadmique. La mesure des variations relatives des reprsentations individuelles et la dmonstration que leur relation aux comportements mesurs habituellement parat de deuxime ordre permet d'abord d'expliquer l'chec rcurrent des tentatives de prvision des comportements de consommation partir des reprsentations. Il semble que la technique que nous avons dveloppe permet de gagner un ordre de grandeur. On pntre ainsi dans le domaine o les incertitudes de mesure et les biais de recueil sont moins grands que les phnomnes que l'on cherche observer et expliquer. Cette technique reste cependant, en l'tat, encore grossire et doit tre manie avec prcautions. Mais surtout, ces premiers rsultats nous permettent de jeter les bases d'une thorie gntique des reprsentations, qui les voit comme des organes fonctionnels, des prothses naturelles qui guident le choix et l'volution des comportements. En l'tat, cette thorie n'en est qu' ses prmisses. Celles-ci nous paraissent cependant prometteuses. D'une part, car elles sont en cohrence avec les acquis antrieurs de la thorie des reprsentations mentales et sociales, issues d'histoires heuristiques diffrentes. D'autre part car, par leur caractre pragmatique, elles offrent dj des possibilits de falsification scientifique ; et ce, non pas en laboratoire, mais sur des populations en situation relle. Les techniques que nous avons exposes, robustes, fidles, d'accs facile et relativement peu coteuses, devraient permettre, partir de l'analyse de sources orales ou documentaires, de construire des hypothses et de les vrifier par confrontation avec l'observation des comportements, dans des domaines varis, l'instar de ce qui a t ici ralis pour l'alimentation.
Que l'on nous permette enfin de prsenter quelques directions de recherche qui nous paraissent prometteuses, en les illustrant autant que possible par notre exprience personnelle. Ces dveloppements concernent la propagation des reprsentations sociales et leur rle dans l'volution des systmes. La reprsentation se propage en se dupliquant, nous l'avons vu (chap. IV.1.). Par communication entre un U-langage Ua et un autre U-langage Ub, elle se propage dans Ub sous une forme presque identique. Si Ua et Ub sont identiques, et que la communication est parfaite,cette propagation est une rplication exacte, on a Ra = Rb. Dans la pratique, Ra et Rb seront probablement lgrement diffrentes. Pour dire vite, la reprsentation mute lors de sa propagation. Dans l'tat actuel de notre formalisme, il est difficile de prciser ce que la mutation a de "lgrement diffrent", mais il faudra pour linstant nous contenter de cette approximation. Pour aller plus loin, une premire direction de
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recherche serait de chercher expliciter de manire plus prcise les diffrences entre deux formes successives de la reprsentation (par exemple : apparition ou disparition de nouveaux lments, etc.). C'est d'ailleurs une voie qui a t entreprise par Guimelli (1994), qui repre la progression (trophisme) d'un noyau reprsentationnel correspondant l'introduction de nouvelles pratiques dans une population d'infirmires. Le point que nous souhaiterions discuter ici est que la propagation des reprsentations peut en gros se prsenter, des fins heuristiques, sous trois formes. La premire, ou cration, est la formation d'une reprsentation chez un individu partir du monde "matriel". Ua est le monde "rel" (c'est-dire notre monde subjectif commun, dont une partie est constitue d'objets "matriels"). Par exemple, c'est la perception qu'Albert a de la tour Eiffel, lorsqu'il la visite pendant son voyage Paris. La Tour Eiffel se propage dans l'esprit d'Albert sous forme de reprsentation mentale. La seconde que l'on pourrait appeler diffusion, est la propagation d'individu individu. Ua et Ub sont des mondes subjectifs. Par exemple, Albert explique Barnab ce qu'est la Tour Eiffel. Une partie des reprsentations d'Albert, en l'occurrence celle qui concerne la Tour Eiffel, se propage de l'esprit d'Albert dans celui de Barnab. La troisime, ou rification, est la ralisation sous forme concrte d'une reprsentation : Ua est un monde subjectif, et Ub est le monde rel. C'est, par exemple, l'opration par laquelle Gustave Eiffel construisit la Tour Eiffel partir de sa propre reprsentation, de ses plans. Dans l'volution du monde quotidien, ces trois formes s'entremlent sous forme de boucles de rtroaction. Ces articulations successives finissent par crer un tat de choses dans lequel les reprsentations individuelles et le monde rel sont plus ou moins analogues. Historiquement, la construction de la Tour Eiffel le montre bien : un plan s'est progressivement cr dans le Ua de Gustave Eiffel, qui l'a communiqu une armada de financiers et d'ingnieurs, lesquels l'ont propag chez des ouvriers, qui ont construit une grande structure mtallique au milieu du Champ de Mars. Celle-ci, son tour, a model les reprsentations des diffrents acteurs. Les interactions successives entre tous les objets (Eiffel, constructeurs, poutrelles...) ont fait que le rsultat final est compatible avec les diffrents U-langages qui coexistent localement autour de cet objet, lui assurant une possibilit d'existence cohrente en tant que reprsentation concrte.
Moscovici (1961) avait montr comment la psychanalyse s'tait propage sous forme de reprsentations. Elle s'tait, galement, propage sous forme concrte dans le monde rel (une cole, des pratiques, des psychanalystes...). Nous avons vu, sur des exemples simples comme le petit djeuner ou le snack, comment ceci se vrifie pour des objets courants. Le fait que les syplexes se construisent par combinaison d'objets existants permet la cration d'une quantit quasiment infinie de syplexes nouveaux. Les enjeux qui portent sur la diffusion des
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reprsentation sont normes puisque ces reprsentations ont pour finalit de se rifier sous forme d'objets matriels ou de pratiques. Dans notre perspective volutionniste, les reprsentations sociales peuvent tre considres comme des populations de reprsentations individuelles. Ces reprsentations individuelles se reproduisent par propagation, comme nous l'avons vu. Dans leur propagation, elles se modifient lgrement. On a donc ici un modle tout fait analogue celui de la thorie volutionniste en biologie. Celle-ci permet de dfinir formellement l'adaptation comme la contribution faite une meilleure efficacit cologique de la gnration suivante (Alland, 1974) la suite d'une reproduction diffrentielle. Plus exactement, la reproduction diffrentielle a pour rsultat "un changement, dans la population, des individus prsentant un trait avantageux dans un environnement donn" (Wallace et Srb, cits par Alland, 1974). Pour dire les choses plus simplement, soit une population d'humains donne (Hi). Cette population hberge une population de reprsentations (Ri) propos d'une certain problme cologique, par exemple, "Bien_manger". La reprsentation sociale du Bien_manger est cette population (Ri). (Ri) a une vertu fonctionnelle adaptive : elle permet (Hi) de se nourrir correctement. Voyons maintenant comment se produit l'volution adaptive de (Ri). Premier cas, sans volution cologique de (Hi). Lors de la propagation de (Ri), une nouvelle facette, issue localement de quelques humains cratifs, va se produire et se propager en modifiant (Ri) dans le sens d'une meilleure efficacit cologique. Par exemple, r1 : "il faut manger vari". La vrification de l'efficacit cologique (en l'occurrence, faite par d'autres individus chargs de la vrification scientifique), va montrer son efficacit cologique (une population plus saine). Cette facette s'insre alors dans (Ri) lors de la communication d'un individu un autre. On aboutit ainsi, progressivement, des populations de reprsentations de plus en plus efficaces (c'est--dire permettant (Hi) d'tre de mieux en mieux adapte), o le trait r1 est plus frquemment prsent. Deuxime cas : l'environnement cologique de (Hi) se modifie : de plus en plus de produits sucrs et gras sont disponibles, en raison d'une meilleure matrise de l'industrie de confection de ces produits. De nouvelles facettes vont se dvelopper pour une meilleure adaptation de (Hi), par exemple r2 : "pas trop de graisse, pas trop de sucre". C'est bien ce que l'on a observ. Notons que cette facette corrige des tendances naturelles rechercher ces produits, lesquelles dcoulaient d'une adaptation biologique des chasseurs cueilleurs, pour qui la graisse tait un produit utile et rare, et les produits sucrs disponibles essentiellement sous forme peu concentre (fruits...). C'est galement vrai pour des facettes guidant d'autres comportements alimentaires, par exemple l'approvisionnement. A la modification cologique "moins de temps disponible, plus de ressources montaires", ont rpondu la cration d'autres facettes fonctionnelle (faire ses courses dans un supermarch, utiliser des aliments tout prpars) qui favorisent l'adaptation de (Hi), et tendent se multiplier dans la population (Ri). La littrature ethnographique fournit dans les socits traditionnelles divers exemples de la cration de reprsentations concrtes sous forme de recettes de
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cuisine, qui constituent une meilleure adaptation cologique (voir Fischler, 1990, pp. 48-58 pour une revue). On citera les cas classiques de la prparation du manioc, toxique l'tat brut, mais dont le cyanure est extrait par rinage (Katz et al., 1974, cit par Rozin, 1982), de la fve dont le trempage diminue la toxicit (Katz, 1979) ou des tortillas de mas (dont la cuisson la chaux amliore la disponibilit en acides amins)185. Certaines de ces adaptations montrent que le facteur culturel peut mme (Rozin, 1982) surmonter des obstacles biologiques inns (cas de la consommation de produits piquants, ou amers, comme le piment, le caf, o difficiles digrer comme le lait frais, rendu digeste par fermentation). Il est intressant de noter que les modes de l'volution des comportements suivent la mme logique de reproduction/variation combinatoire que nous avons dcrit pour les reprsentations mentales. Fischler (1990, pp. 155-164), tudiant l'volution rcente des prparations culinaires dans divers pays, distingue ainsi des substitutions lmentaires portant sur des lments, des additions, des transferts de structure, et aussi des condensations, qui ressemblent fort notre "concrtisation". Ceci n'est pas surprenant si l'on accepte notre ide que les objets matriels (ici : les plats, les repas) sont faits de mme nature ontologique que les objets mentaux. Comme dans l'volution biologique, on a ici des variations qui affectent des populations - (Ri), (Hi) - par des mcanismes qui portent sur la slection de l'efficacit individuelle. Sans vouloir pousser trop loin l'analogie entre le syplexe reprsentatif - arrangement de cognmes et le code gntique - arrangement de codons - il nous semble qu'il y a ici un terrain de recherche nouveau, qui aurait l'avantage de bnficier des concepts et des outils techniques mis au point par l'pidmiologie, la gntique des populations, la dmographie, et la biologie volutionniste. L'intrt adaptatif des reprsentations provient, comme on l'a dj voqu, de leur conomie nergtique sur le plan cologique : elle permettent d'effectuer des simulations de l'efficacit pragmatique pour (Hi) de la reprsentation (Ri), sans rel danger pour (Hi). Par ailleurs, leurs processus de propagation sont nettement plus conomiques et efficaces que la reproduction biologique, qui est, en particulier, soumise une latence longue (maturation biologique, croissance...). On pourrait dire que la population humaine a domestiqu une forme de quasi-vie immatrielle, les reprsentations, qui sont en quelque sorte des prothses ou des symbiotes, une population d'outils mentaux. Ceux-ci lui servent non seulement s'adapter plus efficacement l'environnement, mais encore le modifier collectivement. Et c'est l qu'apparat le ct merveilleux des reprsentations sociales. Car, si les reprsentations individuelles sont dj adaptives, elles ne permettent que de faon trs limite d'oprer des changements cologiques. Par contre, les reprsentations sociales permettent une action
185 Il est intressant de noter que dans le second cas, la raison invoque par les villageois mexicains est que ce procd
facilite la prparation en amliorant la consistance de la pte (Rozin, 1982) : la raison consciente de la slection du procd est culturellement comprhensible, et ignore l'avantage nutritionnel.
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collective sur le rel, avec la puissance de ralisation que ce terme implique. Ce n'est que grce au
caractre collectif des reprsentations que nous pouvons avoir chaque matin sur notre table du caf (cultiv dans de lointains pays exotiques), ou des tartines, dont l'existence ici-et-maintenant suppose la coopration efficace et concerte de millions d'hommes oeuvrant dans des chanes de production et de distribution complexes rparties sur l'ensemble de la plante. Notre envole pourra paratre excessive et lyrique. Elle ne l'est pas. Nous pourrions renvoyer le lecteur des exemples vidents comme la Tour Eiffel, Disneyland, ou la psychanalyse, objets dont l'existence dpend d'une large coopration collective. Mais notre conviction vhmente provient de ce que nous avons eu, personnellement, l'occasion d'observer concrtement comment, dans le domaine conomique, des reprsentations nouvelles pouvaient se propager et se rifier, mobilisant des milliers d'hommes et des ressources matrielles et financires considrables partir d'une petite modification des reprsentations lors de leur propagation. Restons donc dans le domaine alimentaire, et plantons d'abord le dcor. Modifier le monde commun ncessite des efforts normes en raison de l'inertie considrable qu'il manifeste. Un seul acteur ne peut changer le monde, mais la communication, la propagation, permettent de fdrer les nergies et les intentions autour d'un projet identique (commun) et donc finalement de le raliser. Dans la pratique, actuellement, seule l'industrie dispose des capitaux et des moyens ncessaires. Par exemple, pour modifier les comportements alimentaires, et faire consommer au gens un produit nouveau, il faut la fois le leur faire connatre, leur en donner l'envie, et faire que sa consommation soit matriellement possible. Publicit, fabrication, et distribution sont les mamelles de cette industrie, et ces moyens sont exploits grande chelle186 . Nous avons voqu en introduction la pression concurrentielle qui pousse l'industrie alimentaire crer sans cesse de nouveaux produits incorporant toujours plus de valeur ajoute. Or, compte tenu des masses financires en jeu, et de l'importance des enjeux - qui sont, pour les firmes, vitaux-, les dcisions qui guident le lancement de nouveaux produits s'appuient sur des tudes pour savoir "quels produits pourraient marcher". On voit ici l'oeuvre la recherche de reprsentations positivement adaptives, reprsentations des produits "efficaces". Son caractre conomique provient de la simulation : au lieu de fabriquer le produit, de le lancer pour "voir si a marche", on fait un essai dans une "exprience de pense" moins coteuse que l'exprimentation relle. La division du travail fait qu'un petit nombre d'individus spcialiss se voient confier ce travail. En France, moins d'une dizaine d'organismes (deux ou trois instituts publics et quatre ou cinq socits
186 On aura une petite ide de l'impact de la publicit en prenant connaissance des chiffres fournis par Stellar et al.
(1980). Selon ces auteurs, la fin des annes 1970, un enfant amricain moyen voyait 20 000 spots publicitaires tlviss par an, dont 10 000 vantant des produits alimentaires. 95% de ces derniers portaient sur des produits sucrs. Et 85% des mres rpondent la demande de leur enfant d'acheter des produits particuliers. Selon Watiez (1992, p. 179), l'enfant franais est expos une dizaine de spots publicitaires par jour, qui dbouchent notamment sur des tentatives influencer la mre dans ses achats.
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prives) sont des sources d'information crdibles dans les aspects marketing de la consommation alimentaire, et, au total, une douzaine (ce chiffre est arbitraire et donne surtout un ordre de grandeur) de "tnors" ou de "gourous" ont une notorit suffisante pour que leur parole "crdible" soit largement reprise par les mdias qui propagent l'information. Ces "experts" forment un collge invisible, l'image de ce qui se passe dans le monde acadmique. Unis par les mmes intrts, ils ont les mmes clients, des mthodes de recherche analogues, et se rencontrent frquemment dans des colloques ou autres salons professionnels187. Ils tissent souvent, malgr la concurrence qui les oppose pisodiquement, des liens amicaux comme toute communaut professionnelle ; s'coutent et se lisent attentivement les uns les autres, se citent mutuellement tout en se conservant des terrains rservs qui constituent leur spcialit propre. La dfense commune de leur terrain d'expertise les amne se construire et partager un certain nombre de concepts, de mthodes, de rsultats, d'ides communes qui assure la cohrence de leur domaine, et assure leur crdibilit en tant qu'experts. Notre chiffre d'une douzaine d'experts peut paratre faible. Il ne sera pas, je pense, contest par les membres de la profession. Justifions le par des faits. Dans une tude rcente (Lahlou, 1994f), nous avons analys par analyse lexicale 270 articles de la grande presse, parus entre 1991 et dbut 1994 sur le thme des comportements alimentaires. Le corpus a t obtenu en scannant l'intgralit du dossier "comportement alimentaire" recueilli par revue de presse par une socit de conseil en communication qui ralise en permanence un dpouillement de la presse nationale sur quelques centaines de thmes. Le corpus livre moins d'une douzaine de noms propres cits frquemment. L'analyse livre six classes, que nous ne dtaillerons pas. L'une concerne les "aspects sociaux" du comportement alimentaire. L'un des traits les plus typiques est "Fischler", avec un chi2 trs lev. Il est clair en lisant les uce typiques que cette classe est construite autour du discours de Claude Fischler, qui est l'poque l'expert le plus en vue dans le domaine de la sociologie alimentaire, et dont la classe de discours reflte les thses. Dans une autre classe, centre sur l'aspect mdical, le nom d'un clbre nutritionniste est l'un des traits les plus typiques. Dans une troisime, qui concerne les aspects marketing, les noms des deux porte parole pour le secteur alimentaire des instituts les plus connus sur la place dans le domaine alimentaire (Crdoc, Cofremca), piliers des colloques professionnels, sont parmi les traits les plus typiques. Les noms des sources sont presque aussi "importants" pour les articles que le contenu. Donc, non seulement, par construction, le discours propag par la presse provient des experts qui dtiennent l'information lgitime disponible, mais encore les thmes favoris du discours de ces experts en viennent structurer les grandes classes de discours de notre analyse, et donc probablement de l'information reue par les lecteurs (rappelons qu'il s'agit ici de la presse nationale : quotidiens, hebdomadaires, revues professionnelles). La pyramide du discours mdiatis repose sur une base de sources trs restreinte.
187 Le mme phnomne est vrai pour les aspects mdicaux de l'alimentation (Fischler, 1990, pp. 193-195).
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On a donc ici une micro-culture, reposant sur suffisamment peu d'individus pour tre trs mobile, et en mme temps sur suffisamment pour tre relativement stable dans le temps : excellent terrain pour la constitution de reprsentations. Cette culture est partage par les directeurs marketing des grandes socits alimentaires, qui font partie de ce mme collge invisible qui se trouve runi, partiellement mais frquemment et rgulirement lors des manifestations qui rassemblent "la profession". Pour avoir fait partie de ce collge, nous pouvons affirmer qu'il ne se passe pas deux mois sans que chacun ait rencontr, une occasion ou une autre, et en ordre dispers, un bon tiers du rseau sinon plus, et "eu des nouvelles" d'un autre tiers. Par ncessit, le groupe des experts forme une minorit active, qui cherche d'une part attirer l'attention sur ses vues pour obtenir des financements, et renforcer sa lgitimit, et d'autre part convaincre du bien fond de celles-ci, puisque les diffuser (ou les vendre) constitue prcisment sa fonction. Ce petit groupe est d'ailleurs conscient de son pouvoir d'influence, et lors d'une runion d'un comit qui runissait dans un cadre scientificomarketing une dizaine de ses membres informels, fut voque, pour succder la vogue des allgs sur le dclin l'ide de lancer la vogue des "produits alourdis" auprs des industriels et de la presse (pour rire, naturellement, mais un quart d'heure de discussions sur les argumentaires possibles et crdibles montrait que c'tait faisable pourvu que ce soit fait de manire concerte). La presse professionnelle et grand public, dont ces experts constituent la matire premire, consacre une nergie admirable propager leurs ides et renforcer leur notorit et leur crdibilit. Voici donc le dcor plant : d'un ct, des industriels, ayant leur disposition d'normes moyens techniques pour modifier le monde rel : fabriquer des objets en grand nombre et propager, par la publicit, des prescriptions comportementales dans la population. Ces industriels sont la recherche de reprsentations de "ce qu'il doivent faire" pour tre efficaces. De l'autre, une poigne d'experts constitus en source crdible, dont le travail est prcisment de construire des reprsentations nouvelles, rendus lgitimes par la validation de leurs institutions, de leurs pairs, de leurs clients ("leurs rfrences"), et dont la presse propage largement les ides. Les deux populations, mues par des intrts objectifs communs, se rencontrent rgulirement, prcisment dans le but de se communiquer leurs reprsentations du rel et des moyens de le modifier. Dans cet cosystme artificiel, les reprsentations mutantes se confrontent entre elles et au rel (les pr-tests, les enqutes) et les plus aptes survivent. On comprend que de cette confrontation concerte et rgulire mergent des formes stables de reprsentations adaptes, qui sont ensuite rifies sous forme de produits par l'appareil industriel. Les industriels se guidant d'aprs les demandes des consommateurs, et les consommateurs constituant leurs habitudes partir des produits offerts par les industriels, on comprend que production et consommation ne soient que les deux faces d'une mme pice (Lahlou, 1992b), dans un monde qui fonctionne de faon cohrente, suivant un mcanisme constructionniste. Les volutions rcentes du paysage alimentaire franais montrent crment ce phnomne de "prcipitation innovative". On prendra pour exemple la vogue des produits allgs, et plus rcemment celle des produits enrichis en vitamines, dont nous avions pu prvoir l'arrive partir du cadre dcrit ici (Lahlou, 1990c et d), ou encore la vogue pour le "got" et le "naturel".
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Nous insisterons peu sur l'exemple qui suit, qui nous met en cause directement. Il s'agit de l'mergence des produits transforms frais la fin des annes 1980. Les surgels taient, l'poque, en plein essor, avec une croissance annuelle suprieure 10%. Une analyse prospective du march (Lahlou et al., 1987, Betbze et al., 1987a), finance par les plus gros industriels du secteur et dont les rsultats furent largement repris dans la presse professionnelle, concluait en substance que cette croissance pourrait voir se substituer celle d'une nouvelle catgorie de produits frais transforms "le nouveau frais". Ces produits (salade en sachet, plats cuisins frais sous vide ou sous atmosphre contrle, lgumes prcuits ou ptes fraches sous atmosphre contrle) n'existaient pas encore sur le march. La technologie tait pratiquement disponible, mais les produits taient au mieux ltat de projet. Le rapport se fondait (pour dire vite) d'une part sur le fait que les consommateurs avaient tendance consommer les produits surgels transforms d'abord en raison de leur praticit, mais les conservaient peu longtemps, et d'autre part que la "fracheur" tait trs valorise par les consommateurs. Par consquent, des produits transforms aussi pratiques que le surgel, aussi bons ou meilleurs au got, mais "plus frais" pourraient se substituer aux surgels dans les habitudes de consommation. Il s'agissait donc d'une adaptation possible. La premire raction au rapport des industriels concerns fut frache, et sceptique : ces produits taient jugs "sans avenir", et de plus "risqus" sur le plan sanitaire. Des ractions trs vives de nos clients et une polmique dans la presse professionnelle du surgel tendaient montrer que cette nouvelle reprsentation tait loin d'tre une ide admise dans la profession. Quand au consommateur il n'avait jamais vu les produits, qui n'existaient que sur le papier ou dans les laboratoires de quelques grands cuisiniers qui faisaient du "sous vide". De fait, une mdiatisation, suivie de quelques essais par des industriels audacieux, qui se traduisirent par des croissances spectaculaires bien que sur de faibles volumes, finirent par dcider quelques gros industriels, puis, par imitation, une masse croissante se lancer dans la production de ces produits, sans doute aprs des tudes complmentaires. Ces produits reprsentent actuellement une part notable des linaires, dans des volumes d'ailleurs peu prs conformes nos prvisions. Certes, le dveloppement de cette gamme n'est pas d notre rapport, mme si son dmarrage cette poque lui peut sans doute tre partiellement imput, ne serait-ce que parce que la prvision venait "du trs srieux Crdoc" comme le cita un journaliste professionnel, et en raison de l'activisme dploy dans les milieux industriels par les membres du collge invisible qui propagrent cette reprsentation. La raison de la croissance provient du fait que ces produits taient effectivement adapts une certaine demande d'une partie des consommateurs. Cet effet fut renforc par la propagation des reprsentations auprs des consommateurs, par l'offre de produits en linaire, et par la publicit, qui est de nos jours un moyen puissant de propagation des reprsentations (voir par exemple Watiez, 1992, pour une tude dtaille sur l'impact des spots vantant des produits alimentaires chez l'enfant).
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Nous voyons donc ici que la reprsentation (notre rapport) a bien jou le rle d'une facilitation, et d'une adaptation anticipe une niche cologique potentielle. Bref elle a contribu la cristallisation, la rification (actualisation) d'un possible sous forme matrielle. Une prdiction ne peut tre auto-ralisatrice que si elle est effectivement ralisable. Cet exemple nous montre comment, concrtement, de nouvelles reprsentations se crent, partir du "rel" (en l'occurrence, des tudes de march, mais aussi la connaissance que les industriels avaient de leur terrain), et comment elles se propagent pour finalement se rifier sous forme de produits concrets et modifier ainsi notre monde rel.
La perspective volutionniste que nous dfendons n'est pas neuve en sociologie et anthropologie : on la trouve dj la fin du sicle dernier chez Spencer, Morgan, ou Tylor et elle a survcu bas bruit chez divers auteurs dans la priode rcente (voir Alland, 1974, 1975 pour d'excellentes revues critiques). Hlas, trop souvent, comme c'est un peu le cas pour l'approche constructiviste radicale, elle est reste trs thorique, ce qui explique ses prises de position parfois caricaturales. Il faut dire, sa dcharge, que les moyens techniques d'tude systmatique des reprsentations et des comportements l'chelle de populations taient pratiquement inexistants. Comme nous l'avons montr au cours de ce travail, cette limitation commence tomber avec les techniques d'enqute et d'analyse statistique modernes, notamment celles que nous avons prsentes. Nous avons la conviction que ces nouvelles techniques, par le changement d'chelle qu'elles autorisent dans l'exploration du matriau empirique (tude de populations et de cultures in vivo), devraient permettre un progrs substantiel dans le dveloppement de la psychologie sociale.
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Bibliographie
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C B
Cabanac 354 Calvo 34 Caron 310; 318 Caron-Pargue 310; 318 Chabert 27 Chadeau 22 Challamel 195 Chamboredon 252 Charcot 69; 70; 118 Charlon Jacquier 311 Chiva 32; 184; 195
Bailly 281 Balzac 236 Barthes 112; 277 Bataille 229; 230; 236 Bateson 32; 91; 246; 382; 387; 388 Beauchamp 32; 372 Beaudouin 25; 149; 153; 155; 165; 170; 219; 315; 372 Bedecarrax 156 Bedhioufi 227 Bellisle 73
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Claudian 34 Clmence 10; 11; 139 Codol 68; 137; 270 Collerie de Borely 25; 358; 372 Combris 25 Condorcet 156 Constant 155; 164 Cordier 169; 308; 309 Cou 100 Crawford 49 CRDOC 303 Cyrulnik 61; 195
Eibl-Eibesfeldt 133 Einstein 317 Elejabarrieta 208; 216 Elner 354 Engel 25 Ervin 31 Evans-Pritchard 41; 224 Eymard-Duvernay 330 Eysenck 36
F
Fallon 27; 115; 210 Fantino 311 Fnelon 299; 335 Fischler 21; 22; 23; 24; 30; 31; 32; 33; 34; 112; 130; 152; 186; 197; 201; 209; 210; 218; 228; 288; 289; 291; 319; 387; 397; 399 Flament 46; 53; 68; 77; 118; 133; 139; 156; 164; 185; 270; 299; 308 Flandrin 30; 220 Flaubert 106 Fortune 210 Foucault 146 Frazer 201 Freud 10; 32; 36; 41; 42; 43; 47; 73; 104; 108; 115; 188; 191; 194; 203; 209; 228; 237; 242; 243; 389
D
de Beaurepaire 32 de Garine 34; 223 de Saussure 56; 136; 137 Deffuant 156 Deforge 99; 103 Delas 29 Delas-Simon 29 Deroubaix 156 Desbrousses 309 Descartes 206 Deschamps 76 Desor 32 Deutsch 96 Devereux 43 Di Giacomo 139; 299 Doise 10; 11; 36; 44; 48; 50; 51; 52; 53; 76; 96; 139; 291 Douglas 33; 223; 279 Drewnowski 285 Dubois 55 Durkheim 12; 35; 36; 37; 38; 39; 41; 43; 46; 53; 71; 96; 128; 191; 193; 245
G
Galien 289 Gandhi 212 Garb 31 Garcia 31 Gaulin 354 Gerard 96 Giachetti 34; 174
E
Eco 79
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Greiner 49 Greiveldinger 288 Grice 16; 90; 250; 270; 308 Grignon 182 Grize 47; 105; 153 Grossberg 230 Grusenmayer 94 Guimelli 133; 139; 170; 243; 269; 270; 297; 395 Guy-Grand 269
Jodelet 36; 39; 40; 45; 46; 50; 52; 53; 54; 75; 105; 118; 211 Johnson-Laird 68 Juan 251 Jung 10; 191; 197; 207
K
Kas 104; 108 Kaplan 180
H
Haidt 33 Haire 224 Halbwachs 40; 191; 245; 291 Hammel 112 Hammer 115 Harr 128 Hcaen 70 Hegel 101 Heisenberg 109; 142; 143 Herzlich 300 Hewstone 50; 105 Hinde 60 Hocart 76 Horowitz 115 Houseman 217 Hugues 354
Katz 397 Kawai 33 Keane 36 Klein 228 Koelling 31 Khler 32 Kster 294
L
La Mettrie 206 Laboissire 281 Laborit 388 Lage 75 Lahlou 11; 23; 25; 26; 59; 115; 155; 159; 170; 219; 251; 277; 314; 322; 323; 390; 399; 400; 401 Lahnsteiner 208; 216 Lalanne 23 Lalljee 103
I
Infeld 317 INSEE 25; 179 Itani 33 Itanu 217
Lamarck 191; 198; 199 Lambert 25; 26; 228; 289 Lamiraud 28 Lancaster 212 Lanteri-Laura 70 Laplanche 204
J
Jahoda 51; 393 Jgou 282
Larrue 129; 245 Lautrey 313 Lavergne 23 Lazorthes 122; 123 Le Bouedec 139
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Le Magnen 280 Le Ny 169 Le Robert lectronique 67; 132; 145; 159; 160; 161; 162; 163; 171; 172; 182; 183; 187 Le Roux 155 Lebart 11; 139; 156; 335 Lehvenstein 156 Levi-Strauss 33; 180; 277 Levy-Bruhl 41; 42 Lewin 21; 280; 332 Linn 246 Lion 288 Litton 51 Lorenz 133 Lorenzi-Cioldi 10; 11; 139 Luckmann 79
Meyer 23 Michaud 156 Michels 23 Milgram 77 Millman 210 Minsky 73; 90; 228 Moles 277 Molire 186; 278 Moliner 308 Moreira 23 Morineau 335 Moscovici 9; 10; 11; 12; 22; 35; 36; 37; 39; 40; 41; 43; 44; 45; 46; 48; 50; 51; 57; 62; 75; 76; 84; 93; 96; 105; 108; 109; 113; 129; 175; 197; 208; 213; 215; 222; 229; 237; 286; 318; 393 Mounin 55; 58; 130; 132
M
Mac Leod 313 Maffre 331 Maisonneuve 288; 329 Malinowski 384 Maller 32; 372 Marchand 139 Marcotorchino 156 Marmora 115 Martinet 58; 135 Maslow 25; 30; 175 Matalon 251 Mathias 30 Mauget 229 Mauss 42 McCauley 33 McCulloch 116 Mead 21 Meigs 203 Merleau-Ponty 62 Meschonnic 158
N
Naffrechoux 75 Nahoum-Grappe 188 Nassikas 112 Nemeroff 203; 210; 224; 225; 227 Newcomb 45; 93 Nicoladis 280
O
Occhipinti 225 Ogden 55
P
Pallaud 33 Palmonari 36; 246 Parain-Vial 60 Passeron 252 Paucard 106; 241 Paulhan 70; 71
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Pavlov 31; 32; 72 Pelchat 32 Penfield 73; 122 Perec 33 Perrier 281 Piaget 43; 47; 237 Pigamo 155; 164 Poirier 50; 51; 60 Pombeni 246 Pontalis 204 Potter 51 Pribram 312 Prigogine 200 Proudhon 197 Puisais 32 Puss 33 Pynson 22; 289
Schwartz 281 SECODIP 22 Senderens 28 Serres 6 Severi 384 Shaal 294 Shank 318 Shannon 140; 234 Shelley 247 Sherif 77; 109 Siegal 225 Simmel 37; 41; 93; 200 Sinon 33 Skinner 72 Sperber 49; 90; 159 Spinoza 71; 72; 73; 137; 191; 386 Spitz 32; 71; 191; 193; 194; 196; 237
R
Raichle 127 Ramos 139 Rappaport 388 Reinert 10; 11; 15; 65; 139; 151; 155; 164; 260; 273; 300 Rey 159 Richard 55; 208 Rocheblave-Spenl 329 Roqueplo 87 Rorshach 381 Rosch 146; 263 Rouquette 69; 133; 139; 170; 269; 270; 297 Roy 22 Rozin 27; 31; 32; 33; 34; 115; 193; 197; 201; 202; 203; 210; 223; 224; 225; 227; 293; 354; 372; 397
Steiner 195 Steinmetz 288 Stellar 34; 195; 398 Stoetzel 329 Stunkard 31 Sylvander 26; 289
T
Thvenot 330 Thorpe 91 Tincq 225 Trmolires 210; 223; 224 Trognon 129; 245 Turner 32
V
Van Hoof 60 Vergs 118; 139 Vignaux 215 Virilio 73 Von Glasersfeld 106; 393
S
Salem 139 Savariaux 281 Schulkin 31; 34; 354
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W
Wagner 75; 88; 208; 216; 248; 362; 367; 376 Warnesson 156 Watiez 398; 402 Wattrelot 136 Weaver 140; 234 Weber 41 Weinberg 115 Whorf 70; 128; 130; 131; 244; 247; 257 Wilson 90 Windish 105; 106 Zafiropulo 79 Zavalloni 96 Zeeg 33 Zipf 165 Zittoun 24 Yahv 223 Yu 30
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Table
REMERCIEMENTS. .........................................................................................................................................................2 SYNTHESE : ...................................................................................................................................................................6 ABSTRACT :...................................................................................................................................................................7 I. INTRODUCTION .................................................................................................................................................9 II. POURQUOI IL FAUT ETUDIER LES REPRESENTATIONS DE LALIMENTATION.........................20 II.1. LES REPRESENTATIONS ALIMENTAIRES : UN ENJEU ECONOMIQUE .......................................................................24 II.2. L'ALIMENTATION, FONCTION ESSENTIELLE A LA VIE ET MODELE DE RAPPORT AU MONDE ...................................29 III. LES REPRESENTATIONS SOCIALES ........................................................................................................35 III.1. LA GENESE DE LA NOTION DE REPRESENTATION SOCIALE...................................................................................37 III.1.1. Lapproche socio-psychologique des origines : les travaux de Durkheim ................................................37 III.1.2. Lapproche psycho-sociale : le travail fondateur de Moscovici................................................................40 III.2. REPRESENTATIONS ET MONDE VECU ..................................................................................................................45 III.2.1. Les fonctions pragmatiques et sociales des reprsentations mentales.......................................................46 III.2.2. Un concept aux dimensions multiples........................................................................................................50 III.2.3. Le problme de la communication des reprsentations .............................................................................55 III.3. UNE FORMULATION COMBINATOIRE DE LA REPRESENTATION SOCIALE ..............................................................59 III.3.1. La Formalisation en Relativit Complte ..................................................................................................59 III.3.2. La reprsentation en FRC..........................................................................................................................65 III.3.3. Traduction psychologique..........................................................................................................................69 III.3.4. La Reprsentation sociale en FRC ............................................................................................................74 IV. L'ACTUALISATION SI/ALORS, CLE DU FONCTIONNEMENT DES REPRESENTATIONS ...........80 IV.1. ACTUALISATION DES REPRESENTATIONS ET COMMUNICATION ..........................................................................84 IV.2. SI/ALORS ET ACTION SUR LE MONDE ..................................................................................................................98 IV.3. SI/ALORS ET CATEGORISATION DES OBJETS DU MONDE .................................................................................... 110 V. L'ETUDE STATISTIQUE DES REPRESENTATIONS SOCIALES.......................................................... 117 V.1. QU'EST-CE QUE LA FORME D'UNE REPRESENTATION ?....................................................................................... 119 V.1.1. Le problme figur sous forme graphique................................................................................................. 119 V.1.2. Lexpression des reprsentations sociales dans la langue naturelle......................................................... 128 V.2. UNE THEORIE DE L'INTERPRETATION DES CORPUS ............................................................................................. 139 V.2.1. Fondements pistmologiques................................................................................................................... 140 V.2.2. Construction analogique des paradigmes smantiques............................................................................. 143 V.2.3. Construction empirique des paradigmes par analyse lexicale .................................................................. 146
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V.3. NOS CHOIX TECHNIQUES.................................................................................................................................... 154 VI. MANGER TEL QUE L'EVOQUE UN DICTIONNAIRE........................................................................... 157 VI.0.1. Construction du corpus............................................................................................................................ 159 VI.0.2. Traitement du corpus ............................................................................................................................... 163 VI.0.3. Analyse..................................................................................................................................................... 164 VI.1. LE PARADIGME DE BASE DU MANGER ............................................................................................................. 165 VI.2. ANALYSE SUR LE CORPUS COMPLET DES EVOCATIONS DU DICTIONNAIRE ........................................................ 170 VI.2.1. Structure du lexique ................................................................................................................................. 170 VI.2.2. Les noyaux de base du manger ................................................................................................................ 172 VII. GENESE DE LA REPRESENTATION DU MANGER : DU BIOLOGIQUE AU PSYCHOSOCIAL . 191 VII.1. L'EPIGENESE DU PARADIGME DASSIMILATION ............................................................................................... 192 VII.2. LE PARADIGME D'INCORPORATION COMME OUTIL DE PENSEE ......................................................................... 196 VII.3. LE PRINCIPE D'INCORPORATION ...................................................................................................................... 201 VII.4. LE PRINCIPE D'ECONOMIE PSYCHIQUE ............................................................................................................. 208 VII.5. INCORPORATION ET ASSIMILATION ................................................................................................................. 209 VII.6. LA SOCIALISATION DES REPRESENTATIONS ..................................................................................................... 214 VII.7. QUELQUES EFFETS INATTENDUS DE L'APPLICATION DES SCRIPTS REPRESENTATIONNELS : CROYANCES ET MAGIE221 VII.8. INCORPORATION ET SAVOIR ............................................................................................................................ 230 VII.9. INTERET DE L'ANALYSE LEXICALE DES PARADIGMES ...................................................................................... 236 VIII. LES REPRESENTATIONS CHEZ LES CONSOMMATEURS ............................................................. 238 VIII.1. LE RECUEIL D'EVOCATIONS PAR ASSOCIATIONS LIBRES AUPRES DES INDIGENES ........................................... 239 VIII.1.1. L'association libre ................................................................................................................................. 241 VIII.1.2. Associations idiosyncrasiques et connexions sociales........................................................................... 244 VIII.1.3. Le centrage des rponses sur les noyaux de base.................................................................................. 247 VIII.1.4. Les biais d'expression linguistique ........................................................................................................ 251 VIII.2. QU'EST-CE QUE MANGER EVOQUE CHEZ LES CONSOMMATEURS ? .............................................................. 258 VIII.2.1. Approche globale du corpus des vocations ......................................................................................... 259 VIII.2.2. Les noyaux de base du "manger" indigne............................................................................................ 261 IX. L'ORIENTATION PRAGMATIQUE : CE QUE BIEN_MANGER VEUT DIRE ................................... 272 IX.1. APPROCHE GLOBALE DU CORPUS ..................................................................................................................... 274 IX.2. LES NOYAUX DE BASE DU BIEN_MANGER ........................................................................................................ 277 IX.2.1. Classe 1 : entre-plat principal-fromage-dessert (15 19%).................................................................. 278 IX.2.2. Classe 2 : manger sa faim (10 14%) .................................................................................................. 279 IX.2.3. Classe 3 : manger ce quon aime (14 17%) .......................................................................................... 285 IX.2.4. Classe 4 : pas trop de graisse et de sucre (11 13%) ............................................................................. 286 IX.2.5. Classe 5 : quilibr (16 20%) ............................................................................................................... 289
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IX.2.6. Classe 6 : petits plats (4 6%) ................................................................................................................ 293 IX.2.7. Classe 7 : convivial (12 14%) ............................................................................................................... 295 I.2.8. Classe 8 : restaurant (6 8%).................................................................................................................... 296 IX.3. REPRESENTATION, SCRIPTS ET SCHEMES .......................................................................................................... 297 IX.4. LA REPRESENTATION DE LA REPRESENTATION ................................................................................................. 300 IX.4.1. La construction d'un espace de reprsentation........................................................................................ 300 IX.4.2. La reprsentation linguistique ................................................................................................................. 310 IX.5. LES DIFFERENCES ENTRE INDIVIDUS................................................................................................................. 320 X. LES COMPORTEMENTS ALIMENTAIRES............................................................................................... 322 X.1. MODELISATION ET ANALYSE DU COMPORTEMENT ALIMENTAIRE ...................................................................... 324 X.1.1. La chane de transformation alimentaire .................................................................................................. 324 X.1.2. Une mthode de segmentation des processus de consommation. ............................................................. 332 X.2. DESCRIPTION DES DIFFERENTS TYPES DE CONSOMMATEURS ............................................................................. 338 X.2.1. Clibataire campeur (6,7% des mnages)................................................................................................. 339 X.2.2. Urbain moderne (10,3%) .......................................................................................................................... 341 X.2.3. Rural domestique (13,6%)......................................................................................................................... 343 X.2.4. Familial (21,8%) ....................................................................................................................................... 345 X.2.5. Bien install (20,9%)................................................................................................................................. 347 X.2.6. Traditionnel g (16,0%) .......................................................................................................................... 349 X.2.7. Isol (10,3%) ............................................................................................................................................. 351 X.2.8. Tableau d'ensemble des processus ............................................................................................................ 353 X.2.9. Analyse globale ......................................................................................................................................... 354 XI. COMPORTEMENTS ET REPRESENTATIONS ....................................................................................... 362 XI.1. LES TRAITS LEXICAUX TYPIQUES DES PROCESSUS ............................................................................................ 363 XI.1.1. Clibataire campeur ................................................................................................................................ 363 XI.1.2. Urbain moderne ....................................................................................................................................... 364 XI.1.3. Rural domestique ..................................................................................................................................... 365 XI.1.4. Familial.................................................................................................................................................... 366 XI.1.5. Bien install ............................................................................................................................................. 366 XI.1.6. Traditionnel g....................................................................................................................................... 367 XI.1.7. Isol.......................................................................................................................................................... 368 XI.2. LES TRAITS COMPORTEMENTAUX TYPIQUES DES FACETTES DE LA REPRESENTATION ....................................... 368 XI.2.1. Les facettes du Bien_manger ................................................................................................................... 368 XI.2.2. Caractrisation comportementale des facettes de la reprsentation ....................................................... 371 XI.2.3. La reprsentation est relativement constante dans une population ......................................................... 374 XI.2.4. Lien entre comportements et associations verbales sur le beurre et le sucre .......................................... 378 XI.3. ANALYSE GLOBALE .......................................................................................................................................... 380
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X.3.1. Les diffrentiations trophiques des reprsentations .................................................................................. 381 XI.3.2. Ecologie des reprsentations ................................................................................................................... 386 XII. CONCLUSION............................................................................................................................................... 393 BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................................................................. 404 INDEX DES AUTEURS ........................................................................................................................................ 433 TABLE .................................................................................................................................................................... 439 TABLE DES GRAPHIQUES................................................................................................................................ 443 TABLE DES ANNEXES : ..................................................................................................................................... 447
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CARTE DES ETATS-UNIS VUE PAR UN TEXAN. D'APRES DOWNS & STEA 1977.......................................................... 124 REPRESENTATION HUMORISTIQUE : LE POINT DE VUE DU LONDONIEN SUR LE NORD DE LA GRANDE-BRETAGNE. D'APRES DOWNS & STEA, 1977. ...................................................................................................................... 125 REPRESENTATION DU MONDE D'UN FRANAIS MOYEN, CARICATURE IMAGINAIRE.................................................... 127 LE PROCESSUS D'EXPRESSION D'ENONCES LINGUISTIQUES ........................................................................................ 131 LA DECOMPOSITION DU PARADIGME "BELLE MARQUISE" ......................................................................................... 132 PROCEDURE DE RECUEIL DES INSTANCIATIONS EN LANGUE NATURELLE A PARTIR D'UNE SOURCE DE CONNAISSANCES138 LES CHEMINS DE L'ASSOCIATION LIBRE ..................................................................................................................... 139 LE PROCESSUS D'EXPRESSION D'ENONCES DESCRIPTIFS ............................................................................................. 142 DIFFERENTS TYPES DE REGULARITES EMERGEANTES DANS LES ANALYSES STATISTIQUES ........................................ 142 L'EFFET DE PARADIGME DANS LA CLASSIFICATION ................................................................................................... 151 CONSTITUTION DES CORPUS TIRES DU DICTIONNAIRE ............................................................................................... 161
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COURBE DE REPARTITION DES FREQUENCES D'OCCURRENCES DES MOTS REDUITS DANS LE CORPUS DES DEFINITIONS (ECHELLE LOGARITHMIQUE) ............................................................................................................................ 165 ARBORESCENCE DES CLASSES DU PARADIGME DE BASE DE "MANGER" D'APRES LE GRAND ROBERT ...................... 168 LE PARADIGME DE BASE DU "MANGER" D'APRES LE GRAND ROBERT ...................................................................... 168 LE PARADIGME DE BASE DU "MANGER" D'APRES LE GRAND ROBERT : LES CLASSES REPLACEES DANS UN CADRE
CONCEPTUEL .................................................................................................................................................... 169
INDICATEURS STATISTIQUES DE CARACTERISATION DES CORPUS UTILISES ............................................................... 171 REPARTITION DES OCCURRENCES DES FORMES REDUITES DANS LE CORPUS "MANGER" DU GRAND ROBERT............ 171 ARBRE DE CLASSIFICATION DE L'ANALYSE DU CORPUS "MANGER" DU GRAND ROBERT ........................................... 172 ARBRE DE LA CLASSIFICATION DESCENDANTE EFFECTUEE SUR LE CORPUS REDUIT PAR ANALYSE SYNTAXIQUE ...... 185 "MANGER" D'APRES LE GRAND ROBERT : LES CLASSES REPLACEES DANS UN CADRE CONCEPTUEL .......................... 189 "MANGER" D'APRES LE GRAND ROBERT : LES CLASSES EN VUE SUBJECTIVE ............................................................ 190 SCHEMA SIMPLIFIE DE L'HISTORIQUE DU FLUX D'INFORMATION TRANSMIS PAR LA CULTURE (D'APRES ROZIN, 1982)197 ARBORESCENCE DES CLASSES TIREES DE L'ANALYSE DES REPONSES A LA QUESTION "UN PETIT DEJEUNER IDEAL, A
QUOI A VOUS FAIT PENSER
LES CONSTITUANTS DU PETIT DEJEUNER FRANAIS - PANEL TAYLOR NELSON ......................................................... 221 "SI JE MANGE L'OBJET ALORS JE ME REMPLIS DE LUI"................................................................................................ 226 LE PROCESSUS DASSIMILATION ................................................................................................................................ 232 LE PROCESSUS DE COMMUNION................................................................................................................................. 233 LE PROCESSUS NAF DE CONNAISSANCE .................................................................................................................... 233 LE PROCESSUS NAF DE COMMUNICATION ................................................................................................................. 234 LA COMMUNICATION SELON SHANNON ET WEAVER ................................................................................................. 234 LA COMMUNICATION EN FRC : MODELE SOUS-JACENT (REPRESENTATION ARTICULATOIRE).................................... 235 LA COMMUNICATION EN FRC : MODELE SOUS-JACENT (REPRESENTATION TOPOLOGIQUE)....................................... 235 DIFFERENTS TYPES DE REGULARITES EMERGEANTES DANS LES ANALYSES STATISTIQUES ........................................ 240 LES CHEMINS DE L'ASSOCIATION LIBRE ..................................................................................................................... 249 COURBE DE REPARTITION DES OCCURRENCES DE FORMES DANS LE CORPUS "MANGER" INDIGENE (ECHELLE
LOGARITHMIQUE)............................................................................................................................................. 260
ARBRE DE CLASSIFICATION ISSU DE L'ANALYSE DU CORPUS "MANGER" INDIGENE ................................................... 261 "MANGER" INDIGENE : LES CLASSES REPLACEES DANS UN CADRE CONCEPTUEL ....................................................... 262 RAPPEL : "MANGER" D'APRES LE GRAND ROBERT :
LES CLASSES REPLACEES DANS UN CADRE CONCEPTUEL .......... 262
COURBE DES FREQUENCES DES MOTS DANS LE CORPUS BIEN_MANGER .................................................................... 276 LES CLASSES DU BIEN_MANGER REPLACEES DANS LE SCHEMA CONCEPTUEL ........................................................... 298 L'ESPACE DE CONNOTATIONS DU MANGER : FORME DU NUAGE DE POINTS ................................................................ 301 L'ESPACE DE CONNOTATIONS DU BIEN_MANGER : PROJECTION DES TRAITS LEXICAUX ............................................ 303 PROJECTIONS DU NUAGE DE POINTS DE L'ESPACE DE CONNOTATIONS DU BIEN_MANGER SUR LES TROIS PREMIERS
PLANS FACTORIELS
.......................................................................................................................................... 303
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REPRESENTATION DES MOTS TYPIQUES DE LA CLASSE ENTREE PLAT CHAUD FROMAGE DESSERT : PROJECTION SUR LE
PLAN FORME PAR LES AXES FACTORIELS 1&2 .................................................................................................. 305
REPRESENTATION DES MOTS TYPIQUES DES CLASSES RESTAURANT, CONVIVIAL, PETITS PLATS, EQUILIBRE, PAS
TROP : PROJECTION SUR LE PLAN FORME PAR LES AXES FACTORIELS 2&3........................................................ 306
REPRESENTATION DES MOTS TYPIQUES DES CLASSES MANGER A SA FAIM, MANGER CE QU'ON AIME : PROJECTION SUR
LE PLAN FORME PAR LES AXES FACTORIELS 2&3 ............................................................................................. 307
REPRESENTATION DES MOTS UTILISES DANS LES REPONSES A BIEN_MANGER : PROJECTION DES CLASSES SUR LE
PREMIER PLAN FACTORIEL ............................................................................................................................... 308
MISE EN ENCHAINEMENT DU PDB : SCHEMA GENERAL ............................................................................................. 312 ENCHAINEMENT DU PDB : PRESENCE IMPLICITE D'UN NOYAU MOTIVATIONNEL ....................................................... 313 ENCHAINEMENT DU PDB : L'EXEMPLE DU CACAHUETES/SNACK ............................................................................... 313 LE SNACK DE CACAHUETES : PRODUCTION DU TROPISME VERS LE REFRIGERATEUR ................................................. 315 SCHEMA D'UN PROCESSUS DE TRANSFORMATION ...................................................................................................... 326 LA CHAINE DE TRANSFORMATION ECONOMIQUE ALIMENTAIRE ................................................................................ 327 LA PHASE D'UTILISATION DANS UN PROCESSUS ......................................................................................................... 329 SEGMENTATION DES COMPORTEMENTS PAR PHASE ................................................................................................... 333 SCHEMA GENERAL D'ANALYSE STATISTIQUE DES COMPORTEMENTS ALIMENTAIRES ................................................. 334 LES PROCESSUS DE CONSOMMATION ......................................................................................................................... 335 LES CELIBATAIRES CAMPEURS .................................................................................................................................. 339 LES URBAINS MODERNES........................................................................................................................................... 341 LES RURAUX DOMESTIQUES ...................................................................................................................................... 343 LES FAMILIAUX ......................................................................................................................................................... 345 LES BIEN INSTALLES.................................................................................................................................................. 347 LES TRADITIONNELS AGES ........................................................................................................................................ 349 LES ISOLES ................................................................................................................................................................ 351 LES PROCESSUS DE CONSOMMATION DANS LEURS DIFFERENTES PHASES .................................................................. 354 REPRESENTATION DES PROCESSUS (AXES 1 ET 2) : LES TYPES ET LES TAILLES DE MENAGE ...................................... 357 REPRESENTATION DES PROCESSUS (AXES 1 ET 2) : L'AGE ET LES NIVEAUX DE DIPLOME ........................................... 358 "POUR CHACUNE DES RAISONS SUIVANTES, DITES MOI SI VOUS, PERSONNELLEMENT, ELLES VOUS INCITENT A
ACHETER UN PRODUIT" .................................................................................................................................... 360
LES FACETTES DU BIEN_MANGER DANS L'ENQUETE COMPORTEMENTS ALIMENTAIRES............................................. 369 ANALYSE DES REPONSES A LA QUESTION POUR VOUS, QUEST-CE QUE BIEN MANGER ? TIREE DE LENQUETE 1988
SUR LES COMPORTEMENTS ALIMENTAIRES DES FRANAIS ............................................................................... 370
FACETTES DE LA REPRESENTATION ET TYPE DE PROCESSUS ...................................................................................... 372 FACETTES DU BIEN_MANGER ET TYPE DE MENAGE ................................................................................................... 373 CROISEMENT ENTRE FACETTES EXPRIMEES ET PRATIQUE D'UN REGIME DANS LE MENAGE ........................................ 375 CROISEMENT ENTRE FACETTES EXPRIMEES ET TYPE DE PREPARATION DES REPAS DANS LE MENAGE ........................ 375 CROISEMENT ENTRE FACETTES EXPRIMEES ET TYPE DE REPAS DANS LE MENAGE ..................................................... 376
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CROISEMENT ENTRE FACETTES EXPRIMEES ET FREQUENTATION DU RESTAURANT .................................................... 377 LES FACETTES DE LA REPRESENTATION PAR TYPE DE PROCESSUS (REPRESENTATION CLASSIQUE EN HISTOGRAMMES
BARRE)............................................................................................................................................................. 384
LES FACETTES DE LA REPRESENTATION PAR TYPE DE PROCESSUS (REPRESENTATION SOUS FORME DE VISAGES
SIMPLIFIES) ...................................................................................................................................................... 385
LA SELECTION DANS LE MONDE REEL PORTE SUR LES COMPORTEMENTS ET NON SUR LES REPRESENTATIONS .......... 390
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