10 juillet 2026

Cet été qui chantait

Gabrielle Roy, Cet été qui chantait, Montréal, Les éditions françaises, 1972, 204 pages (Illustrations de Guy Lemieux et préface d’Adrienne Choquette).

Gabrielle Roy, l’été venu, déménageait à Petite-Rivière-Saint-François où elle avait un chalet depuis 1957 (Le voir sur internet). Aujourd’hui, ce chalet accueille des artistes en résidence.

Cet été qui chantait se lit comme une promenade au bord du fleuve. Pas de grande intrigue, mais une série de petits récits, presque des instantanés, cueillis dans un été passé dans ce petit village de Charlevoix. Et c’est ce qui fait son charme.

Roy regarde tout : les vaches, les oiseaux, les fleurs, les voisins… Même les « riens » du quotidien deviennent des moments pleins de sens. Elle a ce talent de rendre vivant ce qu’on ne remarque plus ou ce qui peut sembler insignifiant. Une clochette au cou d’une vache, une corneille qui s’attarde, une mare au crépuscule, le chant de l'ouaouaron : tout prend une dimension poétique.

La plupart du temps, elle est seule, mari et amis ne se pointant qu’à l’occasion. On comprend qu’elle est là pour écrire, pour être tranquille, pour écouter le monde autour d’elle. Et dans ce silence, elle tisse des liens, surtout avec Berthe (à qui elle dédie le livre), mais aussi avec les animaux, qu’elle décrit comme s’ils portaient vraiment attention  aux humains.

Certaines histoires marquent plus que d’autres : la corneille Jeannot, qui finit par mourir chez elle, ou encore cette vieille Martine qu’on emmène voir le fleuve comme dernier pèlerinage.

Une histoire, « L’enfant morte », se détache de l’ensemble, un souvenir triste que l’odeur des roses a fait surgir. Lors de ses débuts comme enseignante au Manitoba, elle a été confrontée à la mort d’une enfant.

C’est ma lecture du dernier et magnifique livre de Monique Proulx (Le bien ne fait pas de bruit) qui m’a incité à relire Cet été qui chantait. Proulx fut artiste en résidence au chalet Gabrielle-Roy et elle a bien connu Berthe.

Belles illustrations de Guy Lemieux.

Extrait

Aujourd'hui les vaches sont sur le flanc. Couchées toutes trois ainsi que leurs veaux. A ne rien faire qu'a se laisser délivrer par le vent chaud des mouches, taons et frappe-d-bord. C'est la première fois que je voyais cela: en plein jour, pattes repliées sous elles, orientées toutes de manière à recevoir ce vent béni entre les cornes, des vaches se laissant vivre! Je ne les avais jamais vues jusqu'ici que se grattant d'une patte, se grattant de l'autre, la queue en moulinet, les oreilles agitées, le dos parcouru de tressaillements, en état de défense tout le temps contre les insectes qui les torturent. Même en dormant. J'avais fini par penser qu'il était naturel pour elles de dormir deux minutes par-ci, deux minutes par-là, et de vivre et de mourir pour ainsi dire debout. Aujourd'hui seulement, à les voir enfin au repos, je comprends que ce n'est pas beaucoup plus naturel que ce ne le serait pour nous de passer toute notre vie debout.

En coupant à travers le champ où elles étaient si bien à leur aise, je fis attention pour ne pas les déranger et les obliger à se lever.

Aucune ne se leva, mais chacune comme Je passais me salua vaguement du fond du regard. Elles parurent me reconnaître au premier coup d'œil aujourd'hui. À cause du vent sec qui leur éclaircissait le cerveau?

Peut-être, mais peut-être aussi à cause de mon petit chapeau blanc. J'ai remarqué qu'elles semblent plus vite me reconnaître lorsqu'elles le volent poindre à travers les aulnes. Toujours d'ailleurs avec une certaine stupéfaction, comme si elles se demandaient:

« Quand est-ce qu'elle va donc s'acheter un autre chapeau? Depuis le temps qu'on lui voit toujours le même! » (P. 115-116)

3 juillet 2026

Au petit matin

Jacques Brault et Robert Melançon, Au petit matin, Montréal, L’Hexagone, 1993, n. p.

« L'haïkaï-renga est un poème d'allure libre, volontiers ludique, lié en chaîne, où chaque maillon forme avec le maillon qui précède un poème différent de celui qu'il forme avec le maillon qui suit. La chaîne entière compose un long poème continu et discontinu à la fois, imprévisiblement sinueux. »

« Nous avons écrit ce renga en échangeant pendant plus d'une année un cahier dans lequel chacun inscrivait une strophe qui répondait à la précédente et créait une attente de la suivante. » (Les auteurs dans la préface)

Montréal est au cœur du recueil : les auteurs essaient de capter ses visages changeants au gré des heures, sa respiration, sa lumière et ses ombres, ses bruits, l'environnement qui l'enveloppe, les impressions qu’elle suscite et les présences discrètes qui l’animent.

Voici quatre extraits.

L'après-midi s'effiloche
au gré des chalands qui traînent
et se mirent aux vitrines

On dirait
qu'une âme géante
de métal et de ciment
s'enfante au corps du ciel
puis s'étire et soupire

Le vent léger porte
parmi les odeurs
de sueur d'essence
le parfum si frais
si mystérieux
du Saint-Laurent

Tant d'incertitude
prendra fin bientôt
Montréal gondole
sous le ciel qui s'ouvre

23 juin 2026

LA PRISE DE LA PAROLE

Michèle Lalonde

dédié aux 25000 qui marchèrent sur Québec le 31 octobre 1969[i]

nous sommes partis de loin
nous autres
qu'on s'en souvienne
nous étions
(comment dire?)

nous ne savions plus
dire

nous étions
désarticulés

les mots nous désertaient
et filaient à l'anglaise
avec le droit d'user du pronom possessif
le pouvoir même
de nous nommer
nous parlions mal
nous parlions oui

à peu près comme nous marchions
fatigués tantôt hors d'haleine
chacun courbant muettement l'échine
au-dessus du sillon
une langue à hue et à dia
un parler de chevaux de trait
rétifs et gauches
dans leurs attelages

c'était il n'y a pas longtemps
nous nous embourbions dans nos phrases
cherchant sans cesse le terme juste
pour dire
(comment dit-on?

comment dit-on?)
liberté

nous autres
partis de si loin et tête basse
au-dessus de l'inexprimable
nous arrivons d'un long portage
avec chacun sur ses épaules
son bagage de chanson d'aïeules
et l'humiliation de son père
nous nous sommes mis en marche
capables d'inventer un mot d'ordre

nous autres
hier encore
désidentifiés

honteux et pauvres de nous-mêmes
vautrés dans le silence
et l'impuissance du juron

nous avons fait du chemin
armés de quelques vérités nécessaires
nous voici dans la rue
coude à coude
une reconnaissable multitude
avec sa jeunesse érigée en porte-voix

pour prendre
enfin

la parole

(
Défense et illustration de la langue québécoise, Sehers/Laffont, 1980, p. 44-45)


[i] 50000 (et non 25000) Québécois marchèrent sur le parlement pour protester contre le bill 63 qui laissait aux parents le libre choix de la langue d'enseignement pour leurs enfants, si bien que la grande majorité des « nouveaux arrivants » choisissait l’anglais.




19 juin 2026

Il n’y a plus de chemin

Jacques Brault, Il n’y a plus de chemin, Montréal, Le Noroît, 1990, 61 p. (5 dessins de l’auteur)

La reliure est terne, les illustrations de Brault le sont aussi. Est-ce lui qui l’a voulu ainsi? On a l’impression d’assister au dernier chapitre d’une vie qui a été difficile. Que reste-t-il quand il n’y a plus de chemin?

En 1990, Jacques Brault n’a que 57 ans.

L’idée de représenter l’existence comme un « chemin », on l’a rencontrée dans ses recueils précédents. Rien de tout à fait neuf donc, mais jamais le sens n’avait été formulé aussi froidement.

« Il n'y a plus de chemin. Ici ou ailleurs. On est fait, mon pauvre Personne. Toi, tu t'en fous peut-être. Avant, j'ai connu l'espoir. C'est comme une santé de grand malade. Je n'ai pas peur de mourir. Ce serait ridicule, dans mon état. J'ai peur de ne plus me lever. »

Brault emprunte la figure du vagabond, du « batteur de pavé », de celui qui a erré et qui n’a trouvé que quelques distractions en cours de route.

« C'est comme une petite fille qu'on a eue par surprise et qui n'a pas grandi. Marelle, corde à danser, chansonnette sur l'oreiller. C'était des chemins, ça aussi. Regarde mes mains. De plus près. Elles ont connu la joue et la tresse. Cornées, crasseuses maintenant, juste bonnes à laisser là, entre les chardons et les craquelats. La petite rirait. Comme l'eau toute claire des rigoles après la pluie. Ça me mettait, ce rire en clochettes, une boule dans la gorge. J'avalais et j'étais solide pour la journée. »

Quand l’interlocuteur s’appelle « Personne » et que les compagnons de route sont « la solitude » et « l’angoisse », nul doute, on est devant un être souffrant. Brault avait tendance à philosopher pour expliquer son attitude face à la vie, à la société. Les raisonnements pointilleux mis de côté, il ne reste qu’un être qui n’est pas arrivé à se construire une vie habitable.

« Si tu as envie, Personne, de faire l'élastique, tu ouvriras la marche. On va couper par le travers de l'été. […] Vous deux, l'angoisse et la solitude, vous suivez; ne traînez pas, sinon je vous abandonne pour de bon. On ne cherche rien, et rien ne nous attend. On trouvera bien. Un espace vide. Un temps mort. Une espèce d'illumination, qui sait? L'important, c'est de partir. Qu'ils disaient. Recommencer. Sans but; sans raison. »

Ce recueil, qui tient plus du journal personnel que de la poésie (sans chichiter sur la distinction), a souvent l’allure d’un bilan. Le regard se tourne vers le passé, non pas pour mesurer le parcours (il n’y en a pas vraiment ou si peu) mais pour réaliser comment s’est construit l’effacement de soi, jusqu’à devenir ce « Personne », son interlocuteur.

Jacques Brault sur Laurentiana

Mémoire

Trinôme

La poésie et nous

La poésie ce matin

L’en dessous l’admirable

Trois fois passera

Moments fragiles

Il n’y a plus de chemin

Brault sur sa mère

Toucher les nuages

12 juin 2026

Moments fragiles

Jacques Brault, Moments fragiles, Montréal-Paris, Le Noroit-Le dé bleu, 2009 (1984), 113 pages (11 lavis de l’auteur).

Moments fragiles représente le sommet de l’œuvre de Jacques Brault et s’impose comme un classique des années 80. Même si le titre suggère une certaine douceur, il ne faut pas s’y méprendre: la tristesse qui imprègne ses poèmes frôle souvent le désespoir. « Je gravis une colline / et je m'assois solitaire / sous un ciel vide / à mes pieds s'endort / comme un chien ma tristesse ». Qu’il évoque l’enfance, s’attarde sur l’instant présent ou aborde la vieillesse — et la mort dans le poignant poème final — l’ensemble témoigne d’une existence marquée par l’usure des sentiments, la solitude et un mal de vivre profond.

 

Le recueil compte cinq suites (Murmures en novembre, Amitiés posthumes, Vertiges brefs, Leçons de solitude, Presque silence) mais il est difficile d’y voir une progression. Disons que ce sont des variations sur les mêmes thèmes. L’écriture est très dépouillée, elle s’approche davantage du réel et n’a jamais été aussi belle. Plusieurs poèmes ressemblent à des haïkus.

 

Mon chemin s'est défoncé à bien des tournants 
je songe engourdi de mille douleurs 
aux amis laissés derrière moi cheminant 
et les peupliers jaunis tremblent 
            d'une proche frayeur

Regrets et faillites       à quoi bon
m'en reblanchir les tempes
de tous côtés les feuilles s'accolent
et se séparent et se perdent
lors d'une vie antérieure
je fus par erreur un vagabond
fonçant dans l'ombre      un aboi de chien
j'écoutais parfois la pluie s'endormir
et vêtu de givre dur je demeure
debout dans une extase de pierre