Enfants d'Espagne

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6.8.26

ITXASSOU (LE MOT)

Le mot Itxassou est un mot magique. Dans notre petit monde, il fait son apparition en 1989 par un album du musicien britannique Tony Coe avec beaucoup de voix invitées. L’une de ces voix, celle de la comédienne Françoise Fabian, dit un texte de Francis Marmande écrit pour l’occasion où il est fait référence à la fête des cerises à Itxassou. Un aller-retour entre la Commune de Paris et la cité basque. L’histoire c’est de la géographie.

 

Et lorsque nous avons cherché un titre pour ce disque, c’est en toute spontanéité que ces voix invitées qui chantent résistances et combats pour la liberté du monde entier devinrent Les Voix d’Itxassou. Parmi les grands chanteurs et les grandes chanteuses invités par Tony Coe : Beñat Achiary. Beñat fait partie de notre petit monde, à Chantenay-Villedieu, à Vienne ou à Londres. Et ce sont d’autres voix qui agrandissent alors ce paysage : celles du comanche Edmond Tate Nevaquaya, du shoshone-cree Merle Tendoy ou celle si marquante du poète shawnee Barney Bush qui, avec leurs amis anglais le pianiste Tony Hymas,  les saxophonistes Tony Coe et Evan Parker, puis d’autres encore, à l’invitation de Beñat Achiary, viennent à plusieurs reprises au Pays Basque. Il y eut tant d’échanges, de conversations, de rires, de chants, d’improvisations ou de dessins d’enfants, de fêtes et de silences si bien entendus des montagnes. Barney Bush et Tony Hymas en ont fait un morceau « Sweet Blessing » :

 

Dans une arrière salle    une aile d’aigle    et 

la fumée d’une herbe douce bénit un enfant basque

Pour un peu l’illusion de ton visage deviendrait réalité

 

Récit de voyage. La géographie c’est de l’histoire.

 

Itxassou est chaque fois le mot rassembleur, celui de la signification des plus nourries terres créatives, celui des élans infinis, du ralliement des îles, de l’île de la Tortue par exemple. Dans notre petit monde, Itxassou est synonyme d’humanité. 

 

  • Discographie

  - Tony Coe : Les Voix d'Itxassou (nato - 1990)

 - Tony Hymas - Barney Bush : Left for Dead (nato - 1994)

 

25.1.25

FREE LEONARD PELTIER

Février 1990, scène de la Maison de la Culture de Bobigny, festival Banlieues Bleues, le poète shawnee Barney Bush dit son poème « Left for Dead (prisoners of the American Dream) ». Il est là, à l’invitation du musicien Tony Hymas. Une première visite française pour ce militant des droits indiens, auteur de Inherit the blood, à l’occasion de la préfiguration de l’album Oyaté. « Left for Dead », laissés pour mort. Les mots résonnent fort. Barney Bush et Tony Hymas enregistreront ensuite ce titre et le joueront sur scène à chacun de leurs concerts. Un groupe réuni autour d’eux (Edmond Tate Nevaquaya, Evan Parker, Merle Tendoy, Jean-François Pauvros, Geraldine Barney, Jonathan Kane ou Mark Sanders) prendra même ce nom de Left for Dead pour des concerts en France, Allemagne, Hollande, Italie ou États-Unis.

« C’est vrai nous les Indiens faisons partie du rêve américain»*

« Left for Dead » est dédié à Leonard Peltier et Barney Bush le rappellera à chaque fois. Une dédicace vive puisqu’en 1990, Leonard Peltier, amérindien anishinaabe - lakota, était déjà considéré comme un des plus vieux prisonniers politiques du monde.

« Nous sommes des témoins muets qui parlent comme des miroirs »*

On ne reviendra pas en détail ici sur les événements qui prennent source le 26 juin 1975, à Oglala, dans la réserve lakota de Pine Ridge, alors sous haute tension depuis l’occupation de Wounded Knee en 1973 et ses conséquences répressives, lors d’une fusillade où deux agents du FBI furent tués. Leonard Peltier (31 ans, membre de l’American Indian Movement depuis 1972, mouvement né à Minneapolis en 1968 et représentatif du renouveau indien en Amérique du Nord) et deux de ses camarades furent poursuivis. Lui passa au Canada, eux furent arrêtés, jugés et acquittés. Réfugié en Alberta, Peltier fut arrêté par la police montée, extradé aux USA, puis condamné à Fargo, au terme d’un procès à charge avec, entre autres, irrégularités, faux témoignages ou manipulation et intimidation de témoins, et refus fait à ses avocats de présenter leurs témoins. Cette affaire est très bien relatée et documentée dans le livre de Peter Matthiessen In the Spirit of Crazy Horse (1983), ainsi que dans de nombreux écrits ou dans l’excellent documentaire de Michael Apted Incident à Oglala (1992, disponible en DVD).

« Amérique tes prisons regorgent d'âmes indigènes parce que notre nombre compte peu »*

Dès lors se sont constitués, partout dans le monde, des comités de soutien « Free Leonard Peltier », les avocats ont travaillé sans relâche à une révision du procès avec un lot d’évidences qu’on leur a toujours refusé d’exposer. Les manifestations, à Paris comme ailleurs, devant les ambassades des États-Unis étaient régulières et la liste des personnalités ayant intercédé en faveur de la libération de Leonard Peltier, sinon de la révision de son procès, est impressionnante d’hétéroclisme : Nelson Mandela, Jesse Jackson, Rigoberta Menchu, Desmond Tutu, Robert Redford, Shirin Ebadi, Vivienne Westwood, Kris Kristofferson, Danièle Mitterrand, Rage Against the Machine, Pete Seeger, Carlos Santana, Harry Belafonte, le Dalai Lama, le pape François, Mère Teresa, Gloria Steinem, entre 1000 autres ainsi que des organisations telles le Haut-Commissariat des Nations-Unies aux droits de l'homme, Amnesty International, les parlements belges et européens, la National Lawyers Guild, etc., etc. Rien n’y fit.

« Il y a toujours plus toujours une autre version que l’Amérique n’entendra pas »*

Le président Bill Clinton se préparait à le gracier. Aussitôt, une manifestation de 500 agents du FBI devant la Maison Blanche contrecarra cette promesse. Le monde contre 500 flics. Celui qui fut le procureur lors de l’affaire, James H. Reynolds, fut pris de remords et supplia Barack Obama de libérer Leonard Peltier, alors en très mauvaise santé. Même cela n’y fit rien. Alors que le mouvement « Free Leonard Peltier » ne cessa pas, que continuèrent les manifestations devant la Maison Blanche avec un succès très différent de celle de quelques instants des 500 agents, le même procureur James H. Reynolds écrivit à Joe Biden en 2022 : « J’écris aujourd’hui d’une position rare pour un ancien procureur : je vous supplie de commuer la peine d’un homme que j’ai contribué à mettre derrière les barreaux. Avec le temps, et le bénéfice du recul, je me suis rendu compte que les poursuites et l’incarcération continue de Mr Peltier étaient et sont injustes. Nous n’avons pas été en mesure de prouver que Mr Peltier avait personnellement commis un quelconque délit sur la réserve de Pine Ridge. Je vous demande instamment de tracer une voie différente dans l’histoire des relations du gouvernement avec ses Indiens en faisant preuve de clémence plutôt que de continuer à faire preuve d’indifférence. Je vous demande instamment de faire un pas vers la guérison d’une blessure que j’ai contribué à créer ». Les démarches n’auront de cesse contre celles, puissantes, qui urgeaient le président Biden de ne pas céder. Et puis… Le 20 janvier 2025, quelques heures avant la monstrueuse parade de la nouvelle investiture, un communiqué de la Maison Blanche annonçait : « Le Président commue la peine d'emprisonnement à perpétuité prononcée à l'encontre de Leonard Peltier afin qu'il purge le reste de sa peine à domicile. Il est aujourd'hui âgé de 80 ans, souffre de graves problèmes de santé et a passé la majeure partie de sa vie (près d'un demi-siècle) en prison. Cette commutation permettra à M. Peltier de passer le reste de sa peine en détention à domicile, mais ne le graciera pas pour ses crimes. »

« Le sinistre fardeau que les coloniaux ne peuvent justifier par la vérité »*

Sans grâce, donc, Leonard Peltier retrouve cette semi-liberté parce qu’en très mauvaise santé, lot commun d’un peuple confiné sur sa propre terre. Sans grâce, sans classe, si tardivement, et avec ce sentiment d’un épouvantable gâchis, cette clémence embarrassée est pourtant la seule lueur de cette journée du 20 janvier 2025, où ce que l’on appelle les médias ne surent regarder autre chose que l’infecte bouffonnerie des nouveaux maîtres du monde.

« Et notre place dans le rêve américain perdure comme ce passé que tu croyais avoir enterré »*

La presse et la radio française mirent quelques jours à timidement commenter l’événement. Ainsi le 23 janvier, sur France Inter, on pouvait entendre en ouverture d’une séquence d’information de trois minutes : « Avant de quitter la Maison Blanche, Joe Biden a gracié et commué les peines d’une multitude de condamnés. Parmi eux, un certain Leonard Peltier, inconnu chez nous mais aux États-Unis, c’est une icône. Après presque 50 ans de prison, il sort et c’est tout un symbole. ». L’Indien, inconnu ou fantasmé (l’icône) n’a pas d’existence hors d’un imaginaire façonné par le rêve américain. Cette ignorance, ce refus de considérer l’histoire en profondeur nous a conduits à ce sentiment d’effondrement au corps insoutenable de nos jours frêlement vivants. Non Leonard Peltier n’était pas inconnu en France où nombreuses furent les mobilisations pour sa défense (saluons ici l’association Nitassinan), où les anciens ouvriers de l’usine Lip se souviennent qu’une délégation de l’American Indian Mouvement était venue soutenir leur combat (les ouvriers horlogers avaient alors fabriqué une montre à l’heure indienne). Et non, Leonard Peltier n’est pas une icône, comme Missak Manouchian ou Olga Bancich ne sont pas des icônes, Leonard Peltier est un résistant.

Dans un monde sonné par les outrances fascizoïdes, dans le débat ridicule où l’on se cherche des justifications pour perpétuer la communication sous X, la semi-libération de Leonard Peltier est celle d’un peuple occupé. Une porte entrebâillée qui peut être aussi la nôtre, contre l'écrasante mascarade, si nous le voulons. Celle à partir de laquelle nous pouvons encore réellement rêver... ailleurs que dans l’horrible sieste promise.

« NOT IN AMERICA! »*


* Extraits de « Left for Dead » (traduction Francis Falceto)

Tony Hymas - Barney Bush, Left for Dead (nato - 1994) 

 

17.3.23

TONY COE

 Photographies Guy Le Querrec


Les souvenirs sont désordres pourrait-on croire à première pensée tant ils se bousculent d'impressions, d'émotions, d'empreintes et toutes sortes de rires, et pourtant s'organisent si promptement pour la lumière de tout un être. Ça commence par une lecture d'une interview de Jean-Louis Chautemps dans Jazz Magazine où sont cités ces grands saxophonistes peu connus en France ; alors immédiatement on cherche et on entend deux solos dans un disque de Mike Gibbs, un de ténor, un de clarinette. Ça suffit pour savoir en toute allure. Pour se rendre compte qu'il s'agit d'autre chose qu'une descendance coltranienne, que l'enracinement a pour voisinage Paul Gonsalves ou Johnny Hodges et que le champ s'avère ouvert. Et d'écouter tout ce qui vient de big band Clarke Boland, de Kenny Wheeler, de Caravan, de "Panthère rose" d'Henry Mancini, de duo avec Derek Bailey...
 
1981, festival de Chantenay-Villedieu. Appel à Tony Coe pour l'inviter. Dans quelle formation ? "Don't worry!" alors il viendra seul, jouera en solo, duo avec Lol Coxhill et trio en compagnie de Lol et André Jaume et puis sera de toutes les éditions jusqu'en 1988. Celle de 1988 sera même de son fait puisque Chantenay Jazz & Images devait cesser en 1987 après 10 années, quand, ce qu'il est convenu d'appeler le paysage musical était trop bousculé par les engins de chantier culturel. Mais Tony Coe insistait ("It is not possible not to have a Chantenay") et un festival fut organisé de bric et de broc dans une grande joie volontaire. C'était le sens du village, ce village qui doit se faire conformément à l'un des titres de la Girafe de Jacques Thollot. Et puis, nato n'avait qu'un an, il y eut le disque avec un extrait de ce premier concert, une suite de bon copains : Alan Hacker, Robert Cornford, Chris Laurence, deux duos avec John Lindberg à Dunois et le désir d'une pièce en hommage à Debussy, Violeta Ferrer disant, bien sûr, le texte de Lorca à propos du compositeur occupant une si grande place dans l'esprit de Tony Coe. Tiens, Tournée du Chat a les mêmes initiales que le saxophoniste-clarinettiste. Et le chat, c'est bien lui qui sait reconnaître ses congénères. "Un endroit où j'aime jouer, c'est le théâtre Dunois à Paris ! C'est vraiment tout ce qu'un musicien peut souhaiter : un son parfait (on peut jouer acoustique, ce que je préfère), un très bon public attentif sans être austère - il sent jusqu'à quel niveau il peut parler sans gêner - une direction et un personnel sensibles et aimables faisant bon accueil et sachant détendre les musiciens, sans oublier le chat Makoko qui se montre à la fin d'un concert en signe d'approbation, et aussi de nombreuses autres qualités."1

Dunois comme Chantenay seront des lieux d'envol, des lieux d'appui, des lieux de réconfort, de repos et de rigolades souvent photographiés par Guy Le Querrec, Gérard Rouy, Horace ou Jean-Marc Birraux. C'est à Chantenay que se formeront les Melody Four avec Lol Coxhill et Steve Beresford (suite à une prestation dansante avec Yves Rochard, Zeppo de l'affaire), à Chantenay aussi que Tony Coe invitera Tony Hymas dont le nom nous était inconnu "Don't worry, you'll like him". Et ce fut le cas. Et ce fut aussi un second disque Le chat se retourne, avec Alan Hacker, alter ego clarinettiste, crapahuteur de musiques classiques et contemporaines, Paul Rutherford, Steve Beresford, Tony Hymas et Dave Green. Salut discrètement profond à Paul Gonsalves avec qui il grava un disque antan. Et puis d'autres formations, duo avec Stan Tracey, trio avec Tony Oxley, improvisations nocturnes parmi les lampions de Phil Minton, ou cet autre trio de hautes cimes avec Hymas et Chris Laurence qui offrit quelques Sources bleues. Et chemin faisant, les Melody Four allaient bon train. Tony Coe jouait volontiers dans les différentes formations de Steve Beresford y dispensant quelques courts solos que d'avisés critiques diront "exemplaires". Les voyages à Londres aussi. Mais il importait de garder l'esprit de village qui, même si il passait par Berlin, Florence, des Banlieues Bleues sur fond rouge, Lisbonne, Francfort, comprenant arrêt au Café de Chinitas avec Violeta Ferrer, Sylvain Kassap et François Tusques et quelques Banlieues Bleues, pouvait aller jusqu'à celui très universalisant des Voix d'Itxassou, celles de Marianne Faithfull, Ali Farka Touré, Maggie Bell, José Menese, Abed Azrié, Aura Msimang-Lewis, Beñat Achiary, Françoise Fabian ou à nouveau Violeta Ferrer avec qui ce gitan de Canterbury avait déjà enregistré Lorca et joué sur scène. Avec Hymas et Barney Bush, il y eut aussi l'expérience indienne de Remake of the American Dream, à Paris, Bayonne ou Itxassou encore. Cela valut à Tony Coe de la part du poète shawnee le surnom de Maquah (ours) "J'aime bien ce type qui se prend pour un ours". De quoi, évidemment, participer au quartet d'une autre férocité réuni par Tony Hymas, The Lonely Bears. Il y eut aussi, pour ce grand musicien qui détestait l'avion et citait autant Louis Armstrong qu'Alban Berg pour influence, des musiques de films avec Jacques Perrin ou Mehdi Charef, ou de bandes dessinées et tout ce qui permettait de conforter le village. 

En 2011, nous nous retrouvions au nouveau Dunois, avec son compère le pianiste John Horler, pour un concert enregistré (disque non encore sorti - trop de ralentisseurs sur les routes qui partent des villages), puis l'année suivante pour une participation à l'album de Benoit Delbecq Crescendo in Duke. Pupitre de saxophonistes de trois générations aux côtés de Tony Malaby et Antonin-Tri Hoang. 

Les clarinettes et saxophones de Tony Coe avaient aussi côtoyé Stan Getz, Paul McCartney, Peter Brötzmann, Barry Guy, Sarah Vaughan, Humphrey Lyttleton, Norma Winstone, Buck Clayton, Dizzy Gillespie, Al Grey, Benny Bailey, Clark Terry, Bob Moses, Carmen McRae, Ben Webster, John Dankworth, Cleo Laine, Joe Turner, Zoot Sims, Teddy Wilson, Ronnie Scott, Lee Konitz, Jimmy Rushing, Michel Legrand, Vladimir Cosma, Philippe Sarde, Bob Brookmeyer... Lorsqu'il jouait, Tony Coe dessinait une ombre, une ombre de mille personnages, habitants d'un village chargé de lumières qui ne pouvaient être que lui-même. Maquah s'est éteint hier.


1 Jazz Ensuite, "l'Art des Coe", auto interview - numéro 1 octobre 1983

 
Photographies de Guy Le Querrec : 
1 Tony Coe, Chantenay-Villedieu, 27 août 1987
2 Alan Hacker et Tony Coe (de dos Sophie Hacker), Chantenay, 4 septembre1983
3 Tony Coe et Tony Hymas, Chantenay-Villedieu, 14 août 1988
4 The Melody Four (Tony Coe, Steve Beresford, Lol Coxhill), Coutances, mai 1986



8.5.22

L'OCCASION D'UNE SENSATION
DE VOYAGE
(LYON 30 AVRIL 2022,
MUSÉE DES CONFLUENCES)

 À Tony Hymas, Barney Bush, Lance Henson, Mitch Walking Elk, Catherine Delaunay, Anne Alvaro, Sylvie Laurent, Audrey de Stefano, Guy Le Querrec  

Les étoiles ne connaissent pas d'ordre (et probablement pas de désordre non plus). Dans l'obscurité, les mots jaillissent, les notes saillissent. Figures des êtres, influence des équivalences, cheminement d'amitiés, d'accords par petites touches car nous sommes autant d'atolls, de familiers des lagons. Ampleur pudique et mouvement rescapé instruisent ouverture, de ce qu'on imagine après la mort, non pour les morts qui ont bien assez à faire, mais pour les vivants bien sûr. Des siècles de vivants bruissants, quand les mots s'emballent sans attendre, heurtés par les ricochets de l'histoire sanctifiant la disparition. Précipité soudain ! L'histoire des histoires pour dévier les affronts et définir les vies dans l'escalier des cendres refoulé. De quel savoir ? De tous les savoirs. Imaginer l'extérieur face éclairée : une gageure, une étape, un relais. Les édifices harmonieux en mal d'immédiateté se découvrent de sous-jacentes et infinies possibilités. Ce qui peut être de suite, ce qui se manque, ce qui sème, ce qui sera ensuite. Le poète accompagne son temps. Vous étiez là et c'était très beau d'être là. Question de confluences ! 

- Merci à Philippe Krümm, Naïma Bounaga-Kaddour, Raphaël James, Sylvain Béguin, Olivier Girard, Christelle Raffaëlli, l'équipe du Musée des Confluences

Photographie : Guy Le Querrec - Magnum (extraite de Sur la Piste de Big Foot - éditions Textuel, 2000)

5.12.21

MEMORIAL BARNEY BUSH 20 NOVEMBRE

Memorial Barney Bush, November 20, 2021
 
From Jean Rochard
 
Dear Barney,
 
We met in Paris (France, not Texas) in 1990. On the stage of the Maison de la Culture de Bobigny, your words from the poem “Left for Dead” dedicated to Leonard Peltier took that evening an extraordinary resonance that embraced so many people and for so long. Set to music by Tony Hymas, these words marked the beginning of a formidable adventure.
 
With Tony you were going to be, so naturally, part of an exceptional music-word duet with multiform inspirations crossed by lightning. 
 
A great evocative force. Together, with other companions, we travelled through the cities of France, Basque Country, Germany, Italy, the Netherlands and even, last time, on Turtle Island in Minneapolis. Concerts, records, talks, work with illustrators, workshop with kids, interviews (one was one hour conversation between you and a French philosopher on the main tv channel)…
 
Your words as well as the music, the playing, became an active challenge in so many different situations. So much to reflect on the past in the emergence of the present to imagine another future than the one imposed on us.
 
Something about truth.
Together we discovered, exchanged, shared, learned and laughed a lot, we lived, strongly lived.
 
The word "resistance" is not an empty word and you still used it so firmly during our last telephone conversation last early September.
 
You have left us, we miss you, but in the face of this complicated and often terrifying world, your words are here, like so many dynamic strokes, revealed flashes, lucid proofs of love.
 
Megwich
 
***
 
From Tony Hymas
 
"Misho send me your song on the night winds that I might catch its motion ...
ride its blessed melody into the glaze of winter stars ...
the softest doeskins smoked for our feet ...
the journey over the Milky Way where grandmothers sound the conches ...
the calls to come home"
 
Such beautiful words to set to music - thanks Barney - thanks ...
and for some fun memories too
 
Photo : Jean Rochard

20.9.21

BARNEY BUSH

 


Barney Bush 

27 août 1945 - 18 septembre 2021

 

A sense of journey

You're just in my heart

a lot    crossing these

many worlds     looking

from behind many eyes

Sometimes it is like

humidity of Ohio River

summers     that clings

to limestone bluffs

my skin

Sometimes i wish i had

never quit drinking

to use that excuse to 

steal you

away

A cloudless mind revives

exquisite futility

but too untempered to 

fulfill illusory dreams

palpating at the tips of

fingers

Blood imbrues bodies

dream their presence

outside the world

Endless days    i walk

the distances     sensing

your footsteps    your

eyes taking in the

journey     but old worlds

are hard to live in    and

even dreaming them is

too much     and

too often we lose lives

never knowing that we

had them

 

Une sensation de voyage

Tu es juste dans mon coeur 

profondément    traversant ces 

mondes multiples    observant

à travers de nombreux regards

Quelquefois on dirait

la fraîcheur humide de l'Ohio

l'été    qui s'accroche

au calcaire escarpé

ma peau

D'autres fois je souhaite n'avoir

jamais cessé de boire

pour me servir de cette excuse et

t'emporter

loin

Un esprit désembrumé renaît

aux délices de la futilité

mais il est encore trop diminué pour

pouvoir réaliser des rêves illusoires

d'un seul frôlement du bout des

doigts

Des corps ensanglantés

rêvent de se retrouver

hors du monde

Jours interminables     j'arpente

ces distances    éprouvant

les empreintes de tes pas    ton

regard invitant au

voyage     mais il est difficile de vivre dans

les mondes du passé    et 

même y rêver est 

trop    et

trop souvent nous gâchons des vies

sans avoir jamais su que nous 

en disposions

Extrait de Tony Hymas-Barney Bush, Left for Dead (1994)



9.10.20

LES NOUS AUTRES ET 40 ANS À VENIR

 

LES NOUS AUTRES 

ET 40 ANS À VENIR

texte Jean Rochard, 

musique Hélène Labarrière

Brest, Théâtre Mac Orlan 

le 6 octobre 2020

 

à Cécile Even

 

L’intervalle de ce soir devait s’intituler : « Produire un disque : variations et tiraillements entre l'acte économico-technologique et sa résonance politico-poétique ». Pour cause de changements dus à la crise sanitaire du sénateur Coronavirus, ça s’appelle désormais « Les nous autres et 40 ans à venir ». Ça simplifie.

 

« La fonction de l'artiste est fort claire : il doit ouvrir un atelier, et y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient. », cette phrase de Francis Ponge,  serait un bon résumé si elle ne contenait pas le mot « claire ». La clarté, Antonin Artaud la pensait aveuglante et même mortifère et nous le pensons avec lui, ou plutôt après lui, car le disque, c’est le double de la musique, son fragment, son ombre et c’est dans cette ombre où l’on voit tant que l’on peut chercher un peu de couleur après la douleur. On s’appliquera aux fragments car on ne peut faire autrement, parce qu’il serait aussi malsain de faire autrement dans l’enchevêtrement des passés simples, des futurs composés et du présent tenace.

 

Les fragments ce sont les graines, les éclats, les ruines… les ruines dont nous n’avons pas peur. Les disques de musique sont des fragments capables de survivre au grand passage au crible.

 

Produire, c’est, selon l’étymologie du terme : « mener en avant ». Produire des disques de musique revient alors à mener en avant des fragments, c’est-à-dire : commencer à apprendre à ne pas finir.

 

Lorsque j’étais petit, donc, j’étais fasciné par les disques. Tout : les pochettes, les images, les sillons, les étiquettes, les couleurs, les odeurs, les moindres inscriptions, les numéros. Il y avait à ce moment là un groupe qui n’a pas duré très longtemps mais qui a eu une assez belle carrière : les Beatles. Hélène tu peux peut-être jouer un morceau des Beatles, ce n’est pas évident de se souvenir de ces vieux groupes….

 

(HÉLÈNE JOUE « ELEANOR RIGBY »)

 

Donc au dos des 45 tours des Beatles, qui étaient ceux de mes aînés, il était écrit « Produit par George Martin », mais George Martin en français, et c’était alors déjà ma langue de référence, ça se dit Georges Martin, et Georges Martin dans mon village : Chantenay-Villedieu dans la Sarthe, ancienne province du Maine, c’était le facteur. J’avais l’impression que si le facteur pouvait « produire » ce groupe (et je n’avais pas la moindre idée de ce que le terme signifiait, ça a un peu évolué, mais pas beaucoup), je pouvais peut-être m’y risquer.

 

Un peu plus tard, avec mon premier magnétophone à cassette, marque Primo, gagné avec des points d’épicerie UNA, j’ai fait à partir de 1967 - j’avais dix ans, le moment de La guerre des Six jours - des enregistrements (micro dans la porte de la télé) des émissions type Pop 2, et avec les photos des groupes découpées dans Télé Poche dotées d’un graphisme rudimentaire, je montais une collection de cassettes live où parfois, au milieu d’un morceau des MC5, on entendait ma mère et son rituel « baisse ta musique ! ». Avec mon cousin, en vacances, on faisait aussi des mises en son de bandes dessinées que l’on créait avec nos voix et de la musique en utilisant une technique primaire de re-recording à l’aide de nos deux magnétophones. J’ai continué les cassettes un peu après la séparation des Beatles, peut-être parce que je m’étais rendu compte que le facteur continuait à faire ses tournées. À ce moment-là, les disques de musique m’avaient complètement envahi et je faisais déjà les miens mine de rien. Des fragments de fragments. L’occupation dure toujours.

 

Mais ce mot « produit par » n’a cessé d’intriguer et ces deux lettres vont me poursuivre, me mener en avant. Une fois l’affaire du facteur élucidée, d’autres noms apparaissaient sur les pochettes de disques : Phil Spector, Chas Chandler, Jerry Wexler, Joe Meek, Nesuhi Ertegun, Berry Gordy, Tony Visconti, mais ils avaient une tendance à m’éloigner du sujet. Cette petite phrase fatale de contenance si sérieuse, si intimidante. Et comme disait Tintin dans Le Lotus Bleu : « Qu'est-ce que tout cela peut bien signifier ? » Et ça n’avait pas l’air d’être seulement une question d’argent, ça pouvait s’entendre. Dans les disques de jazz, on avait l’impression de mieux comprendre grâce aux photographies qui les rendaient moins mystérieux : Teo Macero, Lester Koenig, Norman Granz, Alfred Lion, Orrin Keepnews. Mais celui qui me marque surtout, c’est Bob Thiele, le type accoudé sur le piano qui discutait avec Coltrane en fumant la pipe. Plus sûr comme indice, que de distribuer le courrier, mais tout de même. Le producteur semblait rendre service, être dans le coup, en confidence, au centre seulement pour être aux meilleurs côtés et ça… ça … l’intime de Coltrane Waow ! Le mec qui lui ouvrait la porte du studio lorsqu’il se réveillait le matin avec une idée pressante qu’il voulait exprimer dans la journée. Bon, ça rapprochait un peu tout de même bien que je n’avais pas l’intention de me mettre à fumer.

 

Et puis alors que je commençais à aller dans les concerts de jazz parisiens, à fréquenter les caves comme le Riverbop, je voyais ce type : Gérard Terronès, il ne fumait pas la pipe, mais il portait un chapeau. J’aimais les disques Futura dont il était le producteur, et ça rapprochait encore un peu plus de voir un producteur en chair et en os. Mais jamais de la vie, je n’aurais alors osé lui parler. Plus tard, il sera un ami.

 

À Sablé-sur-Sarthe, il y avait un disquaire nommé La Discothèque, tenu par un monsieur avec un nœud papillon qui avait l’air de sortir d’un film de Marcel L’herbier des années 30, à côté du cinéma Le Carnot dont il s’occupait aussi, c’est là que j’ai acquis mes premiers disques au collège. Il y avait trois cabines d’écoute et on pouvait écouter n’importe quel disque contre 50 centimes pour un 45 tours ou 1 franc pour les 33 tours si on ne les achetait pas. Rien que d’y penser, je ressens encore l’odeur de ces cabines. On y allait parfois en groupe. Puis arrivé à Paris après une scolarité interrompue parce que Michel Debré voulait absolument se promener avec un entonnoir sur la tête, il y eut Dolo Music, la Boutique du Jazz rue Clotaire près du Panthéon, tenue par Dolorès Cante (ça avait été la boutique de Gérard Terronès). J’y croisais, timide, des musiciens et surtout j’y rencontrais fréquemment Jean-Jacques Pussiau aux débuts de Owl Records, sa maison de disques, une très bonne nouvelle. On    discutait beaucoup en buvant un coup le samedi vers 17h. Il y avait les images lointaines, fantasmées (Bob Thiele, Phil Spector), puis celles qui se rapprochaient (Gérard Terronès très impressionnant de sa présence en tant de lieux) et puis soudain celle que l’on pouvait toucher et qui implicitement disait « tu peux le faire aussi ». Là, ce fut la grande délivrance, plus besoin de connaître par cœur tous les noms des départements français pour être facteur.

 

(HELÈNE JOUE « TURNAROUND »)

 

En 1977, l’enterrement de mon grand-père fut l’occasion d’un peu de paix familiale et d’imaginer une sorte de retour au village pour y organiser des concerts. Mais oui des concerts ! Je ne suis plus très sûr, mais il me semble que le facteur était à l’enterrement. Je prenais des cours de batterie avec Jacques Thollot – ce qui était surtout un prétexte pour rencontrer un musicien que j’admirais et qui jouait sur le premier disque de Free Jazz qui m’a marqué, réussissant enfin à détourner mon attention de Jimi Hendrix : Eternal Rhythm de Don Cherry. Premier concert au milieu de nulle part dans une chapelle du XIe siècle loin des normes de sécurité avec Jacques, François Jeanneau et Jean-François Jenny-Clark. Magique. L’idée de faire un disque a même été évoquée, mais ça n’est pas allé très loin. Trop de timidité peut-être ou simplement ce n’était pas encore le moment. Michel Portal, Beb Guérin, Bernard Lubat, Martial Solal, Jac Berrocal, Irène Schweizer, Jean-Louis Chautemps, André Jaume, François Couturier, Raymond Boni, Jean-Paul Célea, l’Art Studio emboîtent le pas, puis des ribambelles d’English, d’Est Allemands, d’Ouest Allemands, de Belges de New-Yorkais, de Hollandais, d’Espagnols, de Japonais, de Bretons, de Lyonnais et bien d’autres. Tous les musiciens qu’en songe j’ai souhaité rencontrer. C’est la fête. Un petit rêve internationaliste qui ne se nommait pas.

 

L’inconscience était de la pure conscience. Ce n’est pas la musique qui s’y improvisait, c’était la vie. La vie comme rêve de musique. On est bien là-bas, dans cette petite commune. LA COMMUNE. C’est plus l’expérience qui compte alors que les idées. La multiplicité et les différences et l’apprentissage de la multiplicité des différences sans nécessité de bloc. On y restera jusqu’en 1988. Il faudra alors décamper car le monde du jazz a changé, on ne s’en est pas bien rendu compte. Saint Jack Lang a fait son apparition et tout, tout bascule : on ne comprend plus trop, le jazz est déclaré invention française avec des médailles, des honneurs et des brevets. Progressivement, ça se discipline, ça s’anoblit, ça court derrière le cul des politiques, ça lèche, ça se fait mondain, ça se Jacques Séguéla, ça oublie la grande histoire, ça oublie les petites histoires merveilleuses, les temps de luttes, les temps des cerises. Du noir et rouge l’ambiance passe au rose, au rose très pâle. On s’amuse néanmoins encore ça et là, pas mal même, au Dunois par exemple, ce foutu grenier du XIIIe arrondissement parisien où ça vibre comme nulle part. Mais autour des villages qui commencent à manquer de potion magique, on voit se créer des sortes d’amalgames qui vont ressembler de plus en plus aux entrées de villes : Buffalo Grill du Jazz, La Halle aux chaussures du Jazz, BricoJazz… ou pour les plus riches, Louis Vuitton-Jazz.

 

Comme en 1980, je travaille comme photograveur et photographe (autre manière d’enregistrement) aux Éditions Fréquences, avec Christian Savouret qui officie au laboratoire de tests hifi, l’idée refait surface dans ce petit tourbillon des concerts villageois et le 3 septembre, ses micros sont à Chantenay-Villedieu devant les contrebasses de Beb Guérin (que j’aurais tant aimé mieux connaître) et François Méchali. Et puis, Lol Coxhill, saxophoniste qui faisait partie de ce qui me faisait frissonner des années auparavant (Kevin Ayers, Caravan…), qui est le héros mystérieux, décalé, monkien de ce que j’écoute alors et qui devient instantanément dès son arrivée à Chantenay, le guide prospecteur, le nécessaire explorateur « en folie » prêt à tous les coups. Ça ira très bien. Trois albums se préparent en même temps et sortiront en même temps (Ha ! Ha ! On avait une longueur d’avance dans le « en même temps »).

 

Le troisième album c’est celui de Violeta Ferrer, réfugiée de la guerre d’Espagne, fille des instituteurs anarchistes Acrato Lulle, mort emprisonné à Montjuich en 1933 et de Pilar Grangel membre des Mujeres Libres (Les Femmes Libres). Violeta est une extraordinaire récitante de Lorca. Au début des années 60, elle a passé du temps à New-York où elle disait Lorca dans des clubs espagnols pendant que chez les voisins se jouait une autre révolution du jazz. Elle croisait ces musiciens noirs chaque soir. Elle a déjà enregistré par le passé sous la direction d’André Clergeat pour Pacific et pour Vogue. Ce sera son retour. J’y tiens alors beaucoup. Plus que tout. C’est capital.

Les mots sont de la musique et la musique est du langage. Ils prennent immédiatement place avec les blocs-notes de Raymond Boni, André Jaume, Jacques Di Donato, François Tusques. Il y aura beaucoup de mots à venir, des chats aussi. nato est une chatte siamoise, du nom d’un cousin de Géronimo - on n’en restera pas là avec les indiens. nato c’est encore « je suis né » en espagnol ancien. Et dans Chantenay, il y a « chante » et il y a « né ». Nous y voilà ! Il y aura donc beaucoup de mots, beaucoup de voix, beaucoup d’Espagne aussi.

 

(HÉLÈNE JOUE «  El Paso del Ebro »)

 

La mère de Federico Garcia Lorca disait de son fils : « Avant même de parler, il fredonnait déjà les chansons populaires et s'enthousiasmait pour la guitare ». La musique sera la première passion de Lorca, c’est elle qui le conduira vers cette captivante poésie. Un grand enseignement pour tout le monde. Federico Garcia Lorca sillonna l’Espagne pour recueillir les musiques populaires. Il les note sur du papier musique et en enregistre aussi. C’est indirectement grâce à Lorca que John Coltrane jouera un titre un peu légèrement renommé Olé. Grâce à lui, que la guerre d’Espagne trouvera ses chants et une partie de sa mémoire. Le champ de la musique populaire ne se trouve pas dans un espace infini, mais appartient au monde et à ses complications.

 

La poésie de Lorca, la musique populaire espagnole, la recherche d’un autre futur furent massacrés par le soulèvement fasciste et les petits arrangements politiques. Le poète andalou est fusillé par la phalange franquiste le 19 août 1936 à 4h 45 du matin aux côtés d’un instituteur et de deux anarchistes. Le crime fut à Grenade dans un endroit appelé La Grande Source.

 

Lorca, la poésie ininterrompue, l’improvisation, pas mal de souvenirs, de réconciliations en cours et le cinéma seront de grandes sources. On comprend vite l’absurdité des murs esthétiques, l’envie de taquiner, de s’échapper, de ne rien sanctifier, de procéder à une sorte de jardinage désordonné où toutes les graines ont leur liberté malgré les griffures répétées. « Qui percevrait toute la mélodie serait tout à la fois le plus solitaire et le plus lié à la communauté » a écrit Rainer Maria Rilke. C’est une indication vers une expérimentation des formes de vie.

 

(HÉLÈNE JOUE UNE DANSE)

 

Edward Sheriff Curtis est un photographe qui, conscient, de la disparition d’un peuple au tournant du XIXe siècle vers le XXe, celui que l’on nomme « les Indiens d’Amérique », va en quelque sorte la mettre en scène (ce qui lui sera parfois reproché). Ses photographies sont très connues, même avec leurs distorsions artistiques, elles ont rendu service. Mais ce que l’on sait moins, c’est qu’à la même époque deux femmes vont beaucoup plus fidèlement   documenter, préserver, transmettre, la culture musicale de ces peuples amérindiens. Natalie Curtis et Frances Densmore consacreront leurs vies à voyager dans ce qui reste de ces mondes dévastés, dans les réserves indiennes, pour documenter la musique. Natalie Curtis le fera plutôt par notation graphique, éditant une masse considérable de partitions, elle usera aussi du pavillon enregistreur, mais pas autant que Frances Densmore qui va énormément utiliser l’enregistrement grâce à une installation technique qui n’est pas exactement de première discrétion. Après une vie très aventureuse, Natalie Curtis mourra le 23 octobre 1921 à 46 ans, renversée par un bus à la sortie d’une conférence à Paris. Frances Densmore, elle, vivra 90 ans et ses cylindres de cire auront - consciemment - aidé à préserver les cultures Chippewa, Mandan, Hidatsa, Lakota, Dakota, Nakota, Pawnee, Papago, Skokomish, Winnebago, Menominee, Pueblo, Seminoles alors que le gouvernement américain force la totale acculturation pour achever l’éradication commencée depuis l’invasion des Européens avec comme virus premier : Christophe Collomb. La passion de Frances Densmore pour l’enregistrement était aussi une passion politique, forcément politique, ouvertement politique, magnifiquement politique. La mémoire photographique d’un homme et la mémoire sonore de femmes.

 

Les Indiens d’Amérique et la révolution espagnole feront parties bien visibles du fourmillement constituant de ce que seront les disques nato qui,  dans un premier temps où la poésie veille sans cesse, se consacreront à la passion des rencontres, des musiciens donc, des musiciennes donc, dans l’entremêlage et le démêlage de toutes sortes de points communs, de pointes communes, de références sans déférences et autres jeux plus ou moins interdits où le free jazz resté free ne refuse jamais un petit twist à Saint-Tropez, où l’on est libre de danser des valses nobles et sentimentales pour en faire un joyeux raffut, de distordre les réminiscences, où l’on comprend qu’on peut aimer pas mal de choses dans le même moment et surtout pas mal de gens. Parce que l’essentiel est bien là, les relations, les êtres et l’amour partagé. Mais à un moment, on a envie d’agrandir l’image et c’est là que le souvenir très récent de la signification réelle du mot FREE, non comme entité esthétique, ni comme fournisseur d’accès, mais comme fondation, vient secouer la pendule. Continuer à raconter des histoires avec un fort point de vue documentaire. Le cinéma aura sa part d’influence reflétée très directement premièrement avec de grands saluts à Alfred Hitchcock et Jean-Luc Godard, plus sur une certaine idée de mise en scène, de plans sonores, de montage aussi surtout peut-être et rendre possible l’impossible en un temps qui semble réel.

 

Certaines recommandations seront et demeurent édificatrices :

 

Dans sa biographie, Federico Fellini relate la question d’un journaliste : « Quelles sont les meilleures conditions pour réaliser un bon film ? », il répond « Celles que j’ai au moment où je le réalise ». Il n’y aura donc pas de place pour les regrets, les « on aurait dû », les « oui mais si », les « il nous a manqué » etc. La situation produit sa propre lumière, son invention.

 

Jean Renoir dit que le problème des producteurs, c’est qu’ils « cherchent à faire des bons films alors que la perfection c’est contre nous »  et que ce qui compte c’est « de toujours laisser la porte du plateau ouverte, parce qu'on ne sait jamais ce qui peut y entrer. »

 

John Cassavetes dans l’émission Cinéma, Cinéma livrera dans un grand éclat de rire, ce conseil : « Vous n’avez pas besoin de fric pour faire des films, seulement des cartes de crédit. »

 

Jean-Luc Godard a même parlé de la joie du producteur de se couvrir de dettes.

 

Mais cette joie, encore faut-il pouvoir la trouver. En étant riche peut-être ? La banque est le versant accidenté et accidentel de l’aventure. Le petit capital devient vite un petit capital de la douleur. Rappel à l’ordre de la marchandise et son désordre qui ne valent que pour ceux qui l’organisent. Bien sûr, rien de rationnel à vouloir donner un peu de beauté pour reprendre le mot d’un ami. De misérables calculs de robinets quand les écoliers de commerce fanfaronnent. Quand le type de la banque me dit « La banque n’aime pas la musique Monsieur Rochard », il est franc comme un sou neuf. « Qu'est-ce qui est le plus moral, créer une banque ou l'attaquer ? » a demandé Bertolt Brecht. On n’en aura pas le courage, se réfugiant dans une pensée de Montaigne : « À la vérité, c'est raison qu'on fasse grande différence entre les fautes qui viennent de notre faiblesse, et celles qui viennent de notre malice ».

 

Il y a bien la solution de la dépendance, des aides d’organismes par trop directionnels. Quelques propositions sont rejetées. Là, les mots du « Loup et du Chien » de Jean de la Fontaine appris à la petite école reprennent un sens tout neuf :

 

Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :
Qu'est-ce là  ? lui dit-il.  Rien.  Quoi ? rien ? Peu de chose.
Mais encor ?  Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
    Où vous voulez ?  Pas toujours, mais qu'importe ?
 Il importe si bien, que de tous vos repas
        Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

 

L’avertissement sera utile, mais ne permettra guère de bien manier son pendule et encore moins de toujours bien courir. Certains savent parfois opérer la savante balance - jusqu’où va-t-on ? - pour faire office d’abri de protection, les voilà un peu princes. Pas simple ! Pas très free ! Les violences sont nombreuses et l’entêtement à certaines fidélités se transforme en incompréhensibles infidélités. Ça fait perdre l’équilibre, entame les amitiés. Les erreurs, les peines s’incrustent et finissent d’achever une espèce de définition de cette sorte de permanence de l’impossible qui finirait par vous faire croire que la musique est un poison insupportable. À certains moments, chaque geste semble être une punition. Même, on s’empêtre dans la honte. On ne pourrait donc diffuser de la beauté qu’en étant expert ?

Pourtant c’est aussi précisément la force de la musique, sa démesure de l’éclair, sa capacité à faire parler l’orage, sa folle invitation à la danse propre à faire évanouir les pires prêtres, qui finissent par consoler ou mieux réconcilier les cœurs, leur redonner la belle insurrection. Les jardins bellissimes d’Octave Mirbeau ou de Claude Monet contre le jardin des supplices. MMM : « Money, Murder and Mathematics ».

 

Oui, car c’est très beau de pouvoir produire, de pouvoir mener en avant les inspirations reçues de Duke Ellington et son « Diminuendo and Crescendo in Blue » avec Paul Gonsalves, de la résolution d’Aretha Franklin avec « Think », de l’indépassable version de « Summertime » par Sidney Bechet, de l’incroyable intimité de l’album « Coltrane » de Coltrane, du sens de la géographie mentale de Mary Lou Williams avec sa « Zodiac Suite », de l’infaillible de Jo Jones dans « The drums », des retournements de Jimi Hendrix de « If six was nine », de l’urgence manifeste de James Brown dans « I’m black and I’m proud », de l’exorde vers les sources d’Evan Parker dans « Monoceros », de l’indispensable aplomb de NWA dans « Fuck tha Police ».

 

Fuck tha Police

Fuck tha Police

Fuck tha Police

Fuck tha Police

 

Et comment fait-on pour jouer de la musique, enregistrer de la musique, après les meurtres de George Floyd, de Philando Castile, de Breonna Taylor, de Zyed Benna et Bouna Traoré ?  L’expression ! L’expression sans cesse, par quête d’essence, par charge d’adversité, par trouvaille de la juste part.

 

Lorsqu’en 1996, j’appelle Hélène Labarrière pour jouer dans le disque Buenaventura Durruti, elle fait la séance et puis elle va chez son libraire, achète la biographie de Durruti par Abel Paz et puis m’appelle : « si j’avais lu le livre, j’aurais joué différemment ». Elle est revenue le lundi suivant avec Tony Hymas et Anna Vilás. Elle a joué « différemment » et ce moment est resté un des petits guides qui animent et aident à « mener en avant ». « Donde Estan Ustedes! »

 

(HÉLÈNE JOUE « Dónde están ustedes »)

 

Buenaventura Durruti, Francisco Ascaso, Joan García Oliver, Ricardo Sanz… et d’autres Solidarios sont Los Nosotros, Les Nous Autres. « Nous luttons non pour le peuple, mais avec le peuple, c'est-à-dire pour la révolution dans la révolution. Nous avons conscience que dans cette lutte nous sommes seuls et que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. ».

Et nous luttons comme nous dansons, comme nous chantons, comme nous enregistrons, parce que ce « nous » est un signe de reconnaissance qui ne rend plus le « je » primordial sinon à être un autre.

 

Les Nous Autres sont des ours, et les ours sont des Nous Autres. Charlemagne était une ordure, un impérial salaud qui décida de massacrer les ours. Pour soumettre à son dieu ses ennemis nourris de la culture des arbres et des ours, le couronné de l’an 800 décide de l’éradication de l’animal, trop fort, trop beau, trop vif, trop résistant, trop alerte, trop musical. Éradication qui va se poursuivre pendant des siècles où l’Église diabolise ou ridiculise l’animal comme elle le fera pour le chat ou le tambour évacué de la musique occidentale. Les ours qui n’ont aucun dieu à servir nous enseignent les variations du rythme, ils sont du côté des batteurs, des contrebassistes. Ils rêvent en taquinant le courant des rivières, mais ils détestent le streaming abêtissant, anonyme, confiscateur, assassin. La société du « cloud » vaporeux masque une réalité cinglante, celle du rétablissement de l’esclavage pour le confort des smartphones. Les ours savent la nécessaire violence contre la brutalité.

 

The Lonely Bears… Ursus Minor… des étoiles et des ours.

 

(HÉLÈNE CITE « AVEC LE TEMPS »)

 

« Les routes qui ne promettent pas le pays de leur destination sont les routes aimées » écrit René Char dans son « Encart » du Nu perdu. Et ces routes sont des routes de bonheur, de petites folies, d’angoisse, de larmes parfois, de lucidité un peu, de déraison cubiste (pas mal), d’incompréhension, de traductions, de voltes faces, d’urgences stimulantes elles passent

 

par Vaucresson pour un premier cours de batterie avec Jacques Thollot qui ouvre la grande porte,

 

par Chantenay-Villedieu avec le déclenchement de ces compagnonnages : Lol Coxhill, Tony Coe, Steve Beresford, Tony Hymas et l’ouverture de chemins multiples,

 

par New-York quand John Zorn vole vers Chantenay et nous livre « Godard », New-York encore pour un coup de fil à Elvin Jones la veille de sa mort,

 

par York avec Alan Hacker, confident d’Anton Stadler,

 

par Valence, Barcelone, Grenade on l’aura compris,

 

par San Cristobal des Zapatistes,

 

par L’Anvers de Fred Van Hove,

 

par les plateaux de cinéma de Liria Begeja, Tonie Marshall et Judith Abitbol,

 

par Tokyo avec Kazuko Hohki pour retrouver Brigitte Bardot dans le Mépris de Godard,

 

par les zones sans être après Fukushima avec Barre Phillips, Emilie Lesbros et Toshi Fujiwara,

 

par les amours d’un jour de pluie,

 

par le strip tease d'Annick Nozati et Lol Coxhill un soir à Dunois,

 

par tous les cheminements engendrés par ce Dunois à Paris 13e avec Sylvain Torikian et Nelly Le Grevellec avec qui il y aura aussi en compagnie de Violeta, un voyage en pédalo,

 

par la route de la soul avec Ada Dyer et Gwen Matthews,

 

par Londres mille fois chez Dave Hunt, Caroline Forbes,

 

par Treignac, par Eymoutiers, par Tarnac qui nous conduisent vers Georges Guingouin, vers Armand Gatti,

 

par Treignac encore à la découverte des belous,

 

par Cerrillos (Nouveau-Mexique), Little Eagle (Dakota du Nord) avec les enseignements de Barney Bush, John Trudell, Floyd Westerman, Joanne Shenandoah, Hanay Geiogamah, Edmond Tate Navaquaya, Merle Tendoy …

 

Megwich !

 

par l’éclairage de Fabien Barontini et ses Sons d’Hiver,

 

par les échanges de mesures de Tony Coe et Ali Farka Touré,

 

par une virée à Bruxelles au Journal de Spirou,

 

par les géographies d’Arlésienne de Sylvain Kassap, d’Études de Terrain de Denis Colin, de Slumberland de Gérard Siracusa, ou de Terra de Michel Doneda et son voyage en camion,

 

par la main tendue de Didier Petit,

 

par une poignée de main avec Kenny Clarke, une veste à succès avec Charlie Watts,

 

par le style Kahondo, les clusters de Pat Thomas,

 

par les saisons du British Summer Time Ends, les gaillardises des Recedents et les altérations d’Alterations,

 

par tous les vols pour Sidney et les croisements de leurs passagers, Urszula Dudziak, Sylvaine Hélary, Hymn for Her…

 

par Marly-le-Roy en Volvo avec Daniel Deshays,

 

par le mur de Berlin avec Günter Sommer, Ulrich Gumpert, Ernst Ludwig Petrowsky ou les frères Bauer,

 

par le hamster ivre en suites de Jean-François Pauvros,

 

par le vent heureux d’Antonin Rayon,

 

par les pétales de Tohban Djan,

 

par les balades opiniâtres adoptées puis adaptées par François Corneloup,

 

par Wounded Knee quand un événement peut conjuguer simplement et en évidence des intentions multiples, rencontre de gens, mais aussi d’un peu d'histoire présente. Alors, les efforts et peines s'effacent devant le sens. Ce fut donc le cas pour nous autres lorsque sur le site de Wounded Knee, dans un blizzard cinglant, réfugiés dans notre voiture, nous écoutions la radio KYLIE de la réserve lakota de Pine Ridge qui passait l’album Oyaté de Tony Hymas, alors que des centaines de cavaliers indiens du Big Foot Ride apparaissaient sur la colline pour la dernière étape de leur long et signifiant périple, le 19 décembre 1990, cent ans après le massacre.

 

Elles passent encore par la CNT avec Evan Parker et d’autres Incontrolados,

 

par les Banlieues Bleues de Seine-Saint-Denis,

 

par le Livioù de Douarnenez,

 

par « Chez Hélène » à La Roche Bernard,

 

par Notre-Dame-des-Landes dix fois plutôt qu’une,

 

par le chahut au musée d’un « Art Moderna cha cha cha » avec Raymond Boni, Max Eastley et Terry Day où l’on emprunte un harmonium au curé du village qui ne nous en voudra pas (il y a des types chouettes qui font des boulots de con),

 

par Rome ou par Reading ou par les îles du Pacifique avec les blues de Mike Cooper et Cyril Lefebvre,

 

par l’opéra de Paris où Biscotte la chienne de Joëlle Léandre s’échappe et sème un foutoir digne des Marx Brothers,

 

par des calendriers en feu et tous les « tant mieux » de Zéro de conduite,

 

par St Mark's Place où Denis Levaillant est témoin de la rencontre du jeune Franz avec le vieux Cecil,

 

par un courrier adressé trop tard à John Gilmore,

 

par Delphes, le blues de Delphes, le Delta,

 

par les semaines de huit jours de Tony Hymas,

 

par les trajets obsessionnels de Jac Berrocal,

 

par les grands jets de l’histoire avec Sam Rivers, Taj Mahal, Lee Konitz ou Maggie Bell,

 

par le vent qui porte des Voix d’Itxassou devenues les voix du monde avec Marianne Faithfull, Jose Menese, Aura Msimang Lewis, Beñat Achiary, Françoise Fabian qui lit Francis Marmande,

 

par d’autres voix d’Annick Nozati, Nathalie Richard, Frédéric Pierrot, Laura Davis, Kid Dakota, Elsa Birgé, Mary Genis…

 

par la rue Clotaire qui mène jusqu’à Daniel Richard, disquaire infaillible,

 

par les routes de nuits et les déménagements nocturnes,

 

par Barcelone encore, rejoint par le Free Jazz Black Power de Carles et Comolli,

 

par Orlando avec Pascale Ferran,

 

par Minneapolis et sa Jumelle St Paul, avec Michael Bland, Sonny Thompson, Stokley Williams, Happy Apple, Fat Kid Wednesdays, Fantastic Merlins, Davu Seru, Dean Magraw, Steve Wiese, Jack Dzik ou Léo Remke-Rochard…

 

par les chiens noirs minnesotans et communards du Black Dog,

 

par les veines de Philadelphie avec Jef Lee Johnson,

 

par les Instants Chavirés à Montreuil où Noël Akchoté et Benoît Delbecq m’ont fait comprendre que j’avais un autre âge qui ne pouvait être que le mien, par les Instants Chavirés encore lors d’un concert pour les sans papiers dans la foulée de Buenaventura Durruti,

 

par le « Te laisse pas faire petite » adressé par Abel Paz à Valérie,

 

par Vienne et ses valses, on attend Otto Preminger, ça tarde,

 

par les cartes postales et débords de Steve Beresford,

 

par le Maroc où Los Incontrolados firent un pied de nez au pouvoir,

 

par le mur des fédérés,

 

par l’Origine du Monde de Gustave Courbet,

 

par les mots de Christian Tarting et la voix de Marie Thollot,

 

par les Bayonne et Châteauvallon et citées jumelles de Michel Portal,

 

par les paradiddle d’Han Bennink, Matt Wilson, Eric Gravatt, Terry Bozzio, Mark Kerr…

 

par les cordes de John Lindberg, Chris Laurence, Maarten Altena, Barre Phillips, Guillaume Séguron, Jean-François Jenny-Clark, Billy Peterson, Chris Bates, Claude Tchamitchian, Phil Wachsmann,  Dominique Pifarély, Hugh Burns,  Mike Scott, Grego Simmons

 

par les souffles continus de la confrérie des souffleurs Radu Malfatti, Daunik Lazro, Stan Sulzmann, Donald Washington, Yves Robert, Jean Méreu ou Kenny Wheeler…

 

par la Corse de Jaume et Tavagna,

 

par les curios de Jean Annestay et de Trufo,

 

par les camarades Allumés tout au long du parcours Jean-Jacques Birgé, Pablo Cueco, Bertrand Dupont, Françoise Bastianelli,

 

par la Bretagne de Jacky Molard, du Bénéfice du Doute, de Janick Martin, de Gérald Martin, de Christophe Rocher, de Sylvain Girault et de moult compagnies dansantes,

 

par les pinceaux et crayons mélangés de Pierre Cornuel, ses traits sûrs et gorgées de couleurs, après ceux de Michel Espagnon, avant ceux de Moebius, Rita Mercedes, Daniel Cacouault, Sylvie Fontaine, Boucq, Stéphane Levallois, Jeanne Puchol, Cattaneo, Johan de Moor, Zou, Nathalie Ferlut, Ivan Brun, Matthias Lehmann, Julien Mariolle, Johan de Moor, Pic, Andy Singer…

 

par les images de jazz de Chantenay avec Geneviève, Patrice, Christophe, Nicole, Isabelle, Didier, Hervé, Florence et les enfants qui jouaient continuellement...des années d'enfance,

 

par les équilibres de Marianne Trintzius, la constance d’Olivier Gasnier,

 

par les parades de La Chantenaysienne,

 

par les farces et attrapes des Melody Four,

 

par le quatrième Melody Four, qui aujourd’hui souffre tant,

 

par les tempéraments de sa femme et ses enfants,

 

par le tarmac d’Heathrow avec Kiki et Nini à la recherche de leurs deux dents de devant un jour de grand vent,

 

par la Mayenne, le Pays Basque,

 

par la rue de Michèle et son chat dans la salle des pas perdus, et les desseins et  sentiers animés de Sylvie Cattafesta, Sophie Dunoyer, Jacqueline Lecourant, Valérie Malot, Chantal Delanoë, Pascale Robert, Patrick Schuster, Gilles Gailliot, Pascale Sourdiaux, Christiane Lazarowski,Tina Hurtis...

 

par un rendez-vous manqué avec Doris Day à Los Angeles, une riche correspondance échouée avec Robert Wyatt,

 

par une tentative d'abandon total de la musique - un abandon Nocturne - qui dura un mois et fut un échec, un échec heureux,

 

par les positifs de Guy Le Querrec dans les foulées d’Edward Sheriff Curtis, en souvenir du Portugal, de Chantenay à Wounded Knee en passant par Cerillos, Minneapolis et Saint-Malo, ceux des expressions de la Zad d’un Mexique nantais dans l’œil de Val K, ou encore ceux, avec le temps, rhapsodique du vent d’un piano d’un bout du monde accordés par Eric Legret,

 

par la jungle léguée par Duke Ellington,

 

par le rap indomptable, de Boots Riley, D’ de Kabal, Desdamona, Crescent Moon, Brother Ali, demAtlas, Dead Prez, Billie Brelok, Spike, Carnage,

 

par la Java où François Jeanneau, Sophia Domancich, Jean-Paul Célea et Simon Goubert jouèrent si bien Jacques Thollot,

 

par les Damps où Catherine Delaunay voisine gaillardement avec Octave Mirbeau, 


par Cosne-sur-Loire où le trio Tony Hymas - Helène Labarrière - Simon Goubert a joué ce magnifique Cosne Concert qui n’attend plus qu’un disque et de venir jouer à Brest,

 

par Brest ​où la pluie sait de quoi elle parle,

 

par tant de tissages et d’apprentissages à venir,

 

par Toutatis.

 

Ce ne sont que fragments à mener en avant, les listes sont injustes, bourrées d’oublis, ou bien durent-elles toute une vie. 40 ans à venir. Celle-ci s’allongera quotidiennement grâce à toutes celles qui ont des ailes et tous ceux qui ont des œufs. Les disques, ça peut être pratique pour sortir des embarras alphabétiques.

 

Il se trouve toujours quelqu’un pour dire au moment où l’enthousiasme semble entier surmontant dettes ou maladie (deux cartes de la même famille) : « Mais tu n’as plus 20 ans ! ». Mais je m’en fous de n’avoir plus 20 ans, comme je m’en foutais d’avoir 20 ans quand je ne m’en suis même pas rendu compte. Je fais avec les restes de mes lectures informées, de ma veine dansante, de mon appréhension de la société dégradée, de ma propre ruine qui me construit en nous autres. Me mener en avant, avec nous, avec les Nous Autres.

 

Nina Simone a écrit « Four Women ». Je voudrais dédier les mots que je viens de dire, ceux que j’aurais pu dire et ceux que je n’ai pas su dire, à quatre femmes : Violeta Ferrer, Valérie Crinière, Sara Remke et Christelle Raffaëlli, sans qui je ne serais qu’un Schtroumpf.

 

Et puis, pour les 40 ans à venir, les 40 ans à venir de Nous Autres, ces quelques mots d’Eugène Pottier écrits au lendemain de la Commune de Paris :

 

Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes
Décrétons le salut commun.

 

 

***