LES NOUS AUTRES
ET 40 ANS À VENIR
texte Jean Rochard,
musique Hélène Labarrière
Brest, Théâtre Mac
Orlan
le 6 octobre 2020
à Cécile Even
L’intervalle de
ce soir devait s’intituler : « Produire
un disque : variations et tiraillements entre l'acte
économico-technologique et sa résonance politico-poétique ». Pour cause de
changements dus à la crise sanitaire du sénateur Coronavirus, ça s’appelle
désormais « Les nous autres et 40 ans à
venir ». Ça simplifie.
« La fonction de l'artiste est fort claire :
il doit ouvrir un atelier, et y prendre en réparation le monde, par fragments,
comme il lui vient. », cette phrase de Francis Ponge, serait un bon résumé si elle ne
contenait pas le mot « claire ». La clarté, Antonin Artaud la pensait
aveuglante et même mortifère et nous le pensons avec lui, ou plutôt après lui,
car le disque, c’est le double de la musique, son fragment, son ombre et c’est
dans cette ombre où l’on voit tant que l’on peut chercher un peu de couleur
après la douleur. On s’appliquera aux fragments car on ne peut faire autrement,
parce qu’il serait aussi malsain de faire autrement dans l’enchevêtrement des
passés simples, des futurs composés et du présent tenace.
Les fragments
ce sont les graines, les éclats, les ruines… les ruines dont nous n’avons pas
peur. Les disques de musique sont des fragments capables de survivre au grand
passage au crible.
Produire,
c’est, selon l’étymologie du terme : « mener en avant ».
Produire des disques de musique revient alors à mener en avant des fragments,
c’est-à-dire : commencer à apprendre à ne pas finir.
Lorsque j’étais
petit, donc, j’étais fasciné par les disques. Tout : les pochettes, les
images, les sillons, les étiquettes, les couleurs, les odeurs, les moindres
inscriptions, les numéros. Il y avait à ce moment là un groupe qui n’a pas duré
très longtemps mais qui a eu une assez belle carrière : les Beatles.
Hélène tu peux peut-être jouer un morceau des Beatles, ce n’est pas évident de
se souvenir de ces vieux groupes….
(HÉLÈNE JOUE « ELEANOR RIGBY »)
Donc au dos des
45 tours des Beatles, qui étaient ceux de mes aînés, il était écrit
« Produit par George Martin », mais George Martin en français, et
c’était alors déjà ma langue de référence, ça se dit Georges Martin, et Georges
Martin dans mon village : Chantenay-Villedieu dans la Sarthe, ancienne
province du Maine, c’était le facteur. J’avais l’impression que si le facteur
pouvait « produire » ce groupe (et je n’avais pas la moindre idée de
ce que le terme signifiait, ça a un peu évolué, mais pas beaucoup), je pouvais
peut-être m’y risquer.
Un peu plus
tard, avec mon premier magnétophone à cassette, marque Primo, gagné avec des
points d’épicerie UNA, j’ai fait à partir de 1967 - j’avais dix ans, le moment
de La guerre des Six jours - des enregistrements (micro dans la porte de la
télé) des émissions type Pop 2, et avec les photos des groupes découpées dans Télé Poche dotées d’un graphisme
rudimentaire, je montais une collection de cassettes live où parfois, au milieu d’un morceau des MC5, on entendait ma
mère et son rituel « baisse ta
musique ! ». Avec mon cousin, en vacances, on faisait aussi des
mises en son de bandes dessinées que l’on créait avec nos voix et de la musique
en utilisant une technique primaire de
re-recording à l’aide de nos deux magnétophones. J’ai continué les
cassettes un peu après la séparation des Beatles, peut-être parce que je
m’étais rendu compte que le facteur continuait à faire ses tournées. À ce
moment-là, les disques de musique m’avaient complètement envahi et je faisais
déjà les miens mine de rien. Des fragments de fragments. L’occupation dure
toujours.
Mais ce mot
« produit par » n’a cessé
d’intriguer et ces deux lettres vont me poursuivre, me mener en avant. Une fois
l’affaire du facteur élucidée, d’autres noms apparaissaient sur les pochettes
de disques : Phil Spector, Chas Chandler, Jerry Wexler, Joe Meek, Nesuhi
Ertegun, Berry Gordy, Tony Visconti, mais ils avaient une tendance à m’éloigner
du sujet. Cette petite phrase fatale de contenance si sérieuse, si intimidante.
Et comme disait Tintin dans Le Lotus
Bleu : « Qu'est-ce que tout
cela peut bien signifier ? » Et ça n’avait pas l’air d’être seulement
une question d’argent, ça pouvait s’entendre. Dans les disques de
jazz, on avait l’impression de mieux comprendre grâce aux photographies qui les
rendaient moins mystérieux : Teo Macero, Lester Koenig, Norman Granz, Alfred
Lion, Orrin Keepnews. Mais celui qui me marque surtout, c’est Bob Thiele, le
type accoudé sur le piano qui discutait avec Coltrane en fumant la pipe. Plus
sûr comme indice, que de distribuer le courrier, mais tout de même. Le
producteur semblait rendre service, être dans le coup, en confidence, au centre
seulement pour être aux meilleurs côtés et ça… ça … l’intime de Coltrane
Waow ! Le mec qui lui ouvrait la porte du studio lorsqu’il se réveillait
le matin avec une idée pressante qu’il voulait exprimer dans la journée. Bon,
ça rapprochait un peu tout de même bien que je n’avais pas l’intention de me
mettre à fumer.
Et puis alors
que je commençais à aller dans les concerts de jazz parisiens, à fréquenter les
caves comme le Riverbop, je voyais ce type : Gérard Terronès, il ne fumait
pas la pipe, mais il portait un chapeau. J’aimais les disques Futura dont il
était le producteur, et ça rapprochait encore un peu plus de voir un producteur
en chair et en os. Mais jamais de la vie, je n’aurais alors osé lui parler.
Plus tard, il sera un ami.
À
Sablé-sur-Sarthe, il y avait un disquaire nommé La Discothèque, tenu par un monsieur avec un nœud papillon qui
avait l’air de sortir d’un film de Marcel L’herbier des années 30, à côté du
cinéma Le Carnot dont il s’occupait aussi, c’est là que j’ai acquis mes
premiers disques au collège. Il y avait trois cabines d’écoute et on pouvait
écouter n’importe quel disque contre 50 centimes pour un 45 tours ou 1 franc
pour les 33 tours si on ne les achetait pas. Rien que d’y penser, je ressens
encore l’odeur de ces cabines. On y allait parfois en groupe. Puis arrivé à
Paris après une scolarité interrompue parce que Michel Debré voulait absolument
se promener avec un entonnoir sur la tête, il y eut Dolo Music, la Boutique du
Jazz rue Clotaire près du Panthéon, tenue par Dolorès Cante (ça avait été la
boutique de Gérard Terronès). J’y croisais, timide, des musiciens et surtout
j’y rencontrais fréquemment Jean-Jacques Pussiau aux débuts de Owl Records, sa
maison de disques, une très bonne nouvelle. On discutait beaucoup en buvant un coup le samedi
vers 17h. Il y avait les images lointaines, fantasmées (Bob Thiele, Phil
Spector), puis celles qui se rapprochaient (Gérard Terronès très impressionnant
de sa présence en tant de lieux) et puis soudain celle que l’on pouvait toucher
et qui implicitement disait « tu
peux le faire aussi ». Là, ce fut la grande délivrance, plus besoin de
connaître par cœur tous les noms des départements français pour être facteur.
(HELÈNE JOUE « TURNAROUND »)
En 1977,
l’enterrement de mon grand-père fut l’occasion d’un peu de paix familiale et
d’imaginer une sorte de retour au village pour y organiser des concerts. Mais
oui des concerts ! Je ne suis plus très sûr, mais il me semble que le facteur
était à l’enterrement. Je prenais des cours de batterie avec Jacques Thollot –
ce qui était surtout un prétexte pour rencontrer un musicien que j’admirais et
qui jouait sur le premier disque de Free Jazz qui m’a marqué, réussissant enfin
à détourner mon attention de Jimi Hendrix : Eternal Rhythm de Don Cherry. Premier concert au milieu de nulle
part dans une chapelle du XIe siècle loin des normes de sécurité avec Jacques,
François Jeanneau et Jean-François Jenny-Clark. Magique. L’idée de faire un
disque a même été évoquée, mais ça n’est pas allé très loin. Trop de timidité
peut-être ou simplement ce n’était pas encore le moment. Michel Portal, Beb
Guérin, Bernard Lubat, Martial Solal, Jac Berrocal, Irène Schweizer, Jean-Louis
Chautemps, André Jaume, François Couturier, Raymond Boni, Jean-Paul Célea,
l’Art Studio emboîtent le pas, puis des ribambelles d’English, d’Est Allemands,
d’Ouest Allemands, de Belges de New-Yorkais, de Hollandais, d’Espagnols, de
Japonais, de Bretons, de Lyonnais et bien d’autres. Tous les musiciens qu’en
songe j’ai souhaité rencontrer. C’est la fête. Un petit rêve internationaliste
qui ne se nommait pas.
L’inconscience
était de la pure conscience. Ce n’est pas la musique qui s’y improvisait,
c’était la vie. La vie comme rêve de musique. On est bien là-bas, dans cette
petite commune. LA COMMUNE. C’est plus l’expérience qui compte alors que les
idées. La multiplicité et les différences et l’apprentissage de la multiplicité
des différences sans nécessité de bloc. On y restera jusqu’en 1988. Il faudra
alors décamper car le monde du jazz a changé, on ne s’en est pas bien rendu
compte. Saint Jack Lang a fait son apparition et tout, tout bascule : on
ne comprend plus trop, le jazz est déclaré invention française avec des
médailles, des honneurs et des brevets. Progressivement, ça se discipline, ça
s’anoblit, ça court derrière le cul des politiques, ça lèche, ça se fait
mondain, ça se Jacques Séguéla, ça oublie la grande histoire, ça oublie les
petites histoires merveilleuses, les temps de luttes, les temps des cerises. Du
noir et rouge l’ambiance passe au rose, au rose très pâle. On s’amuse néanmoins
encore ça et là, pas mal même, au Dunois par exemple, ce foutu grenier du XIIIe
arrondissement parisien où ça vibre comme nulle part. Mais autour des villages
qui commencent à manquer de potion magique, on voit se créer des sortes
d’amalgames qui vont ressembler de plus en plus aux entrées de villes :
Buffalo Grill du Jazz, La Halle aux chaussures du Jazz, BricoJazz… ou pour les
plus riches, Louis Vuitton-Jazz.
Comme en 1980,
je travaille comme photograveur et photographe (autre manière d’enregistrement)
aux Éditions Fréquences, avec Christian Savouret qui officie au laboratoire de
tests hifi, l’idée refait surface dans ce petit tourbillon des concerts
villageois et le 3 septembre, ses micros sont à Chantenay-Villedieu devant les
contrebasses de Beb Guérin (que j’aurais tant aimé mieux connaître) et François
Méchali. Et puis, Lol Coxhill, saxophoniste qui faisait partie de ce qui me
faisait frissonner des années auparavant (Kevin Ayers, Caravan…), qui est le
héros mystérieux, décalé, monkien de ce que j’écoute alors et qui devient
instantanément dès son arrivée à Chantenay, le guide prospecteur, le nécessaire
explorateur « en folie » prêt à tous les coups. Ça ira très bien.
Trois albums se préparent en même temps et sortiront en même temps (Ha !
Ha ! On avait une longueur d’avance dans le « en même temps »).
Le troisième
album c’est celui de Violeta Ferrer, réfugiée de la guerre d’Espagne, fille des
instituteurs anarchistes Acrato Lulle, mort emprisonné à Montjuich en 1933 et
de Pilar Grangel membre des Mujeres Libres (Les Femmes Libres). Violeta est une
extraordinaire récitante de Lorca. Au début des années 60, elle a passé du
temps à New-York où elle disait Lorca dans des clubs espagnols pendant que chez
les voisins se jouait une autre révolution du jazz. Elle croisait ces musiciens
noirs chaque soir. Elle a déjà enregistré par le passé sous la direction
d’André Clergeat pour Pacific et pour Vogue. Ce sera son retour. J’y tiens
alors beaucoup. Plus que tout. C’est capital.
Les mots sont
de la musique et la musique est du langage. Ils prennent immédiatement place
avec les blocs-notes de Raymond Boni, André Jaume, Jacques Di Donato,
François Tusques. Il y aura beaucoup de mots à venir, des chats aussi. nato est une chatte
siamoise, du nom d’un cousin de Géronimo - on n’en restera pas là avec les
indiens. nato c’est encore « je suis né » en espagnol ancien. Et
dans Chantenay, il y a « chante » et il y a « né ». Nous y
voilà ! Il y aura donc beaucoup de mots, beaucoup de voix, beaucoup
d’Espagne aussi.
(HÉLÈNE JOUE « El Paso del Ebro »)
La mère de
Federico Garcia Lorca disait de son fils : « Avant même de parler, il fredonnait déjà les chansons populaires et
s'enthousiasmait pour la guitare ». La musique sera la première passion de
Lorca, c’est elle qui le conduira vers cette captivante poésie. Un grand
enseignement pour tout le monde. Federico Garcia Lorca sillonna l’Espagne pour
recueillir les musiques populaires. Il les note sur du papier musique et en
enregistre aussi. C’est indirectement grâce à Lorca que John Coltrane jouera un
titre un peu légèrement renommé Olé.
Grâce à lui, que la guerre d’Espagne trouvera ses chants et une partie de sa
mémoire. Le champ de la musique populaire ne se trouve pas dans un espace
infini, mais appartient au monde et à ses complications.
La poésie de
Lorca, la musique populaire espagnole, la recherche d’un autre futur furent
massacrés par le soulèvement fasciste et les petits arrangements politiques. Le
poète andalou est fusillé par la phalange franquiste le 19 août 1936 à 4h 45 du
matin aux côtés d’un instituteur et de deux anarchistes. Le crime fut à Grenade
dans un endroit appelé La Grande Source.
Lorca, la
poésie ininterrompue, l’improvisation, pas mal de souvenirs, de réconciliations
en cours et le cinéma seront de grandes sources. On comprend vite l’absurdité
des murs esthétiques, l’envie de taquiner, de s’échapper, de ne rien sanctifier,
de procéder à une sorte de jardinage désordonné où toutes les graines ont leur
liberté malgré les griffures répétées. « Qui percevrait toute la mélodie serait tout à la fois le plus solitaire
et le plus lié à la communauté » a écrit Rainer Maria Rilke. C’est une
indication vers une expérimentation des formes de vie.
(HÉLÈNE JOUE UNE DANSE)
Edward Sheriff
Curtis est un photographe qui, conscient, de la disparition d’un peuple au
tournant du XIXe siècle vers le XXe, celui que l’on nomme « les Indiens
d’Amérique », va en quelque sorte la mettre en scène (ce qui lui sera
parfois reproché). Ses photographies sont très connues, même avec leurs
distorsions artistiques, elles ont rendu service. Mais ce que l’on sait moins,
c’est qu’à la même époque deux femmes vont beaucoup plus fidèlement documenter, préserver,
transmettre, la culture musicale de ces peuples amérindiens. Natalie Curtis et
Frances Densmore consacreront leurs vies à voyager dans ce qui reste de ces
mondes dévastés, dans les réserves indiennes, pour documenter la musique.
Natalie Curtis le fera plutôt par notation graphique, éditant une masse
considérable de partitions, elle usera aussi du pavillon enregistreur, mais pas
autant que Frances Densmore qui va énormément utiliser l’enregistrement grâce à
une installation technique qui n’est pas exactement de première discrétion.
Après une vie très aventureuse, Natalie Curtis mourra le 23 octobre 1921 à 46
ans, renversée par un bus à la sortie d’une conférence à Paris. Frances
Densmore, elle, vivra 90 ans et ses cylindres de cire auront - consciemment -
aidé à préserver les cultures Chippewa, Mandan, Hidatsa, Lakota, Dakota,
Nakota, Pawnee, Papago, Skokomish, Winnebago, Menominee, Pueblo, Seminoles alors que le
gouvernement américain force la totale acculturation pour achever l’éradication
commencée depuis l’invasion des Européens avec comme virus premier :
Christophe Collomb. La passion de Frances Densmore pour l’enregistrement était
aussi une passion politique, forcément politique, ouvertement politique,
magnifiquement politique. La mémoire photographique d’un homme et la mémoire
sonore de femmes.
Les Indiens
d’Amérique et la révolution espagnole feront parties bien visibles du
fourmillement constituant de ce que seront les disques nato qui, dans un
premier temps où la poésie veille sans cesse, se consacreront à la passion des
rencontres, des musiciens donc, des musiciennes donc, dans l’entremêlage et le
démêlage de toutes sortes de points communs, de pointes communes, de références
sans déférences et autres jeux plus ou moins interdits où le free jazz resté
free ne refuse jamais un petit twist à Saint-Tropez, où l’on est libre de
danser des valses nobles et sentimentales pour en faire un joyeux raffut, de
distordre les réminiscences, où l’on comprend qu’on peut aimer pas mal de
choses dans le même moment et surtout pas mal de gens. Parce que l’essentiel
est bien là, les relations, les êtres et l’amour partagé. Mais à un moment, on
a envie d’agrandir l’image et c’est là que le souvenir très récent de la
signification réelle du mot FREE, non comme entité esthétique, ni comme
fournisseur d’accès, mais comme fondation, vient secouer la pendule. Continuer
à raconter des histoires avec un fort point de vue documentaire. Le cinéma aura
sa part d’influence reflétée très directement premièrement avec de grands
saluts à Alfred Hitchcock et Jean-Luc Godard, plus sur une certaine idée de
mise en scène, de plans sonores, de montage aussi surtout peut-être et rendre
possible l’impossible en un temps qui semble réel.
Certaines
recommandations seront et demeurent édificatrices :
Dans sa
biographie, Federico Fellini relate la question d’un journaliste : « Quelles sont les meilleures
conditions pour réaliser un bon film ? », il répond « Celles que j’ai au moment où je le
réalise ». Il n’y aura donc pas de place pour les regrets, les « on aurait dû », les « oui mais si », les « il nous a manqué » etc. La
situation produit sa propre lumière, son invention.
Jean Renoir dit
que le problème des producteurs, c’est qu’ils « cherchent à faire des bons films alors que la perfection c’est contre
nous » et que ce qui compte c’est « de toujours laisser la porte du plateau ouverte, parce qu'on ne sait
jamais ce qui peut y entrer. »
John Cassavetes
dans l’émission Cinéma, Cinéma livrera dans un grand éclat de rire, ce
conseil : « Vous n’avez pas
besoin de fric pour faire des films, seulement des cartes de crédit. »
Jean-Luc Godard
a même parlé de la joie du producteur de se couvrir de dettes.
Mais cette
joie, encore faut-il pouvoir la trouver. En étant riche peut-être ? La
banque est le versant accidenté et accidentel de l’aventure. Le petit capital
devient vite un petit capital de la douleur. Rappel à l’ordre de la marchandise
et son désordre qui ne valent que pour ceux qui l’organisent. Bien sûr, rien de
rationnel à vouloir donner un peu de beauté pour reprendre le mot d’un ami. De
misérables calculs de robinets quand les écoliers
de commerce fanfaronnent. Quand le type de la banque me dit « La banque n’aime pas la musique Monsieur
Rochard », il est franc comme un sou neuf. « Qu'est-ce qui est le plus moral, créer une banque ou
l'attaquer ? » a demandé Bertolt Brecht. On n’en aura pas le
courage, se réfugiant dans une pensée de Montaigne : « À la vérité, c'est raison qu'on fasse grande
différence entre les fautes qui viennent de notre faiblesse, et celles qui
viennent de notre malice ».
Il y a bien la
solution de la dépendance, des aides d’organismes par trop directionnels.
Quelques propositions sont rejetées. Là, les mots du « Loup et du
Chien » de Jean de la Fontaine appris à la petite école reprennent un sens
tout neuf :
Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :
Qu'est-ce là ? lui dit-il. Rien. Quoi ? rien ? Peu de chose.
Mais encor ? Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu'importe ?
Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.
L’avertissement
sera utile, mais ne permettra guère de bien manier son pendule et encore moins
de toujours bien courir. Certains savent parfois opérer la savante balance - jusqu’où
va-t-on ? - pour faire office d’abri de protection, les voilà un peu
princes. Pas simple ! Pas très free ! Les violences sont nombreuses
et l’entêtement à certaines fidélités se transforme en incompréhensibles
infidélités. Ça fait perdre l’équilibre, entame les amitiés. Les erreurs, les
peines s’incrustent et finissent d’achever une espèce de définition de cette
sorte de permanence de l’impossible qui finirait par vous faire croire que la
musique est un poison insupportable. À certains moments, chaque geste semble
être une punition. Même, on s’empêtre dans la honte. On ne pourrait donc
diffuser de la beauté qu’en étant expert ?
Pourtant c’est
aussi précisément la force de la musique, sa démesure de l’éclair, sa capacité
à faire parler l’orage, sa folle invitation à la danse propre à faire évanouir
les pires prêtres, qui finissent par consoler ou mieux réconcilier les cœurs,
leur redonner la belle insurrection. Les jardins bellissimes d’Octave Mirbeau
ou de Claude Monet contre le jardin des supplices. MMM : « Money, Murder and Mathematics ».
Oui, car c’est
très beau de pouvoir produire, de pouvoir mener en avant les inspirations
reçues de Duke Ellington et son « Diminuendo and Crescendo in Blue »
avec Paul Gonsalves, de la résolution d’Aretha Franklin avec
« Think », de l’indépassable version de « Summertime » par
Sidney Bechet, de l’incroyable intimité de l’album « Coltrane » de
Coltrane, du sens de la géographie mentale de Mary Lou Williams avec sa
« Zodiac Suite », de l’infaillible de Jo Jones dans « The
drums », des retournements de Jimi Hendrix de « If six was
nine », de l’urgence manifeste de James Brown dans « I’m black and
I’m proud », de l’exorde vers les sources d’Evan Parker dans
« Monoceros », de l’indispensable aplomb de NWA dans « Fuck tha
Police ».
Fuck tha Police
Fuck tha Police
Fuck tha Police
Fuck tha Police
Et comment
fait-on pour jouer de la musique, enregistrer de la musique, après les meurtres
de George Floyd, de Philando Castile, de Breonna Taylor, de Zyed Benna et Bouna Traoré ? L’expression !
L’expression sans cesse, par quête d’essence, par charge d’adversité, par
trouvaille de la juste part.
Lorsqu’en 1996, j’appelle Hélène Labarrière pour jouer
dans le disque Buenaventura Durruti,
elle fait la séance et puis elle va chez son libraire, achète la biographie de
Durruti par Abel Paz et puis m’appelle : « si j’avais lu le livre, j’aurais joué différemment ». Elle est
revenue le lundi suivant avec Tony Hymas et Anna Vilás. Elle a joué
« différemment » et ce moment est resté un des petits guides qui
animent et aident à « mener en avant ». « Donde Estan
Ustedes! »
(HÉLÈNE JOUE « Dónde están ustedes »)
Buenaventura Durruti, Francisco Ascaso, Joan García
Oliver, Ricardo Sanz… et d’autres Solidarios sont Los Nosotros, Les Nous
Autres. « Nous luttons non pour le peuple,
mais avec le peuple, c'est-à-dire pour la révolution dans la révolution. Nous
avons conscience que dans cette lutte nous sommes seuls et que nous ne pouvons
compter que sur nous-mêmes. ».
Et nous luttons
comme nous dansons, comme nous chantons, comme nous enregistrons, parce que ce
« nous » est un signe de reconnaissance qui ne rend plus le
« je » primordial sinon à être un autre.
Les Nous Autres
sont des ours, et les ours sont des Nous Autres. Charlemagne était une ordure,
un impérial salaud qui décida de massacrer les ours. Pour soumettre à son dieu
ses ennemis nourris de la culture des arbres et des ours, le couronné de l’an
800 décide de l’éradication de l’animal, trop fort, trop beau, trop vif, trop résistant,
trop alerte, trop musical. Éradication qui va se poursuivre pendant des siècles
où l’Église diabolise ou ridiculise l’animal comme elle le fera pour le chat ou
le tambour évacué de la musique occidentale. Les ours qui n’ont aucun dieu à
servir nous enseignent les variations du rythme, ils sont du côté des batteurs,
des contrebassistes. Ils rêvent en taquinant le courant des rivières, mais ils
détestent le streaming abêtissant,
anonyme, confiscateur, assassin. La société du « cloud » vaporeux masque une
réalité cinglante, celle du rétablissement de l’esclavage pour le confort des smartphones. Les ours savent la
nécessaire violence contre la brutalité.
The Lonely
Bears… Ursus Minor… des étoiles et des ours.
(HÉLÈNE CITE « AVEC LE TEMPS »)
« Les routes qui ne promettent pas le pays de
leur destination sont les routes aimées » écrit René Char dans son
« Encart » du Nu perdu. Et
ces routes sont des routes de bonheur, de petites folies, d’angoisse, de larmes
parfois, de lucidité un peu, de déraison cubiste (pas mal), d’incompréhension,
de traductions, de voltes faces, d’urgences stimulantes elles passent
par Vaucresson
pour un premier cours de batterie avec Jacques Thollot qui ouvre la grande
porte,
par
Chantenay-Villedieu avec le déclenchement de ces compagnonnages : Lol
Coxhill, Tony Coe, Steve Beresford, Tony Hymas et l’ouverture de chemins
multiples,
par New-York
quand John Zorn vole vers Chantenay et nous livre « Godard »,
New-York encore pour un coup de fil à Elvin Jones la veille de sa mort,
par York avec
Alan Hacker, confident d’Anton Stadler,
par Valence,
Barcelone, Grenade on l’aura compris,
par San
Cristobal des Zapatistes,
par L’Anvers de
Fred Van Hove,
par les
plateaux de cinéma de Liria Begeja, Tonie Marshall et Judith Abitbol,
par Tokyo avec
Kazuko Hohki pour retrouver Brigitte Bardot dans le Mépris de Godard,
par les zones
sans être après Fukushima avec Barre Phillips, Emilie Lesbros et Toshi Fujiwara,
par les amours
d’un jour de pluie,
par le strip tease d'Annick Nozati et Lol
Coxhill un soir à Dunois,
par tous les
cheminements engendrés par ce Dunois à Paris 13e avec Sylvain
Torikian et Nelly Le Grevellec avec qui il y aura aussi en compagnie de
Violeta, un voyage en pédalo,
par la route de
la soul avec Ada Dyer et Gwen Matthews,
par Londres
mille fois chez Dave Hunt, Caroline Forbes,
par Treignac,
par Eymoutiers, par Tarnac qui nous conduisent vers Georges Guingouin, vers
Armand Gatti,
par Treignac
encore à la découverte des belous,
par Cerrillos
(Nouveau-Mexique), Little Eagle (Dakota du Nord) avec les enseignements de
Barney Bush, John Trudell, Floyd Westerman, Joanne Shenandoah, Hanay Geiogamah,
Edmond Tate Navaquaya, Merle Tendoy …
Megwich !
par l’éclairage
de Fabien Barontini et ses Sons d’Hiver,
par les
échanges de mesures de Tony Coe et Ali Farka Touré,
par une virée à
Bruxelles au Journal de Spirou,
par les
géographies d’Arlésienne de Sylvain
Kassap, d’Études de Terrain de Denis
Colin, de Slumberland de Gérard
Siracusa, ou de Terra de Michel
Doneda et son voyage en camion,
par la main
tendue de Didier Petit,
par une poignée
de main avec Kenny Clarke, une veste à succès avec Charlie Watts,
par le style
Kahondo, les clusters de Pat Thomas,
par les saisons
du British Summer Time Ends, les gaillardises des Recedents et les altérations
d’Alterations,
par tous les
vols pour Sidney et les croisements de leurs passagers, Urszula Dudziak,
Sylvaine Hélary, Hymn for Her…
par
Marly-le-Roy en Volvo avec Daniel Deshays,
par le mur de
Berlin avec Günter Sommer, Ulrich Gumpert, Ernst Ludwig Petrowsky ou les frères
Bauer,
par le hamster
ivre en suites de Jean-François Pauvros,
par le vent
heureux d’Antonin Rayon,
par les pétales
de Tohban Djan,
par les balades
opiniâtres adoptées puis adaptées par François Corneloup,
par Wounded
Knee quand un événement peut conjuguer simplement et en évidence des intentions
multiples, rencontre de gens, mais aussi d’un peu d'histoire présente. Alors,
les efforts et peines s'effacent devant le sens. Ce fut donc le cas pour nous
autres lorsque sur le site de Wounded Knee, dans un blizzard cinglant, réfugiés
dans notre voiture, nous écoutions la radio KYLIE de la réserve lakota de Pine
Ridge qui passait l’album Oyaté de
Tony Hymas, alors que des centaines de cavaliers indiens du Big Foot Ride
apparaissaient sur la colline pour la dernière étape de leur long et signifiant
périple, le 19 décembre 1990, cent ans après le massacre.
Elles passent
encore par la CNT avec Evan Parker et d’autres Incontrolados,
par les
Banlieues Bleues de Seine-Saint-Denis,
par le Livioù
de Douarnenez,
par « Chez
Hélène » à La Roche Bernard,
par
Notre-Dame-des-Landes dix fois plutôt qu’une,
par le chahut
au musée d’un « Art Moderna cha cha cha » avec Raymond Boni, Max
Eastley et Terry Day où l’on emprunte un harmonium au curé du village qui ne
nous en voudra pas (il y a des types chouettes qui font des boulots de con),
par Rome ou par
Reading ou par les îles du Pacifique avec les blues de Mike Cooper et Cyril
Lefebvre,
par l’opéra de
Paris où Biscotte la chienne de Joëlle Léandre s’échappe et sème un foutoir
digne des Marx Brothers,
par des
calendriers en feu et tous les « tant mieux » de Zéro de conduite,
par St Mark's
Place où Denis Levaillant est témoin de la rencontre du jeune Franz avec le
vieux Cecil,
par un courrier
adressé trop tard à John Gilmore,
par Delphes, le
blues de Delphes, le Delta,
par les
semaines de huit jours de Tony Hymas,
par les trajets
obsessionnels de Jac Berrocal,
par les grands
jets de l’histoire avec Sam Rivers, Taj Mahal, Lee Konitz ou Maggie Bell,
par le vent qui
porte des Voix d’Itxassou devenues les voix du monde avec Marianne Faithfull,
Jose Menese, Aura Msimang Lewis, Beñat Achiary, Françoise Fabian qui lit
Francis Marmande,
par d’autres voix d’Annick Nozati, Nathalie Richard,
Frédéric Pierrot, Laura Davis, Kid Dakota, Elsa Birgé, Mary Genis…
par la rue
Clotaire qui mène jusqu’à Daniel Richard, disquaire infaillible,
par les routes
de nuits et les déménagements nocturnes,
par Barcelone
encore, rejoint par le Free Jazz Black
Power de Carles et Comolli,
par Orlando
avec Pascale Ferran,
par Minneapolis
et sa Jumelle St Paul, avec Michael Bland, Sonny Thompson, Stokley Williams, Happy Apple, Fat Kid
Wednesdays, Fantastic Merlins, Davu Seru, Dean Magraw, Steve Wiese, Jack Dzik
ou Léo Remke-Rochard…
par les chiens
noirs minnesotans et communards du Black Dog,
par les veines
de Philadelphie avec Jef Lee Johnson,
par les
Instants Chavirés à Montreuil où Noël Akchoté et Benoît Delbecq m’ont fait
comprendre que j’avais un autre âge qui ne pouvait être que le mien, par les
Instants Chavirés encore lors d’un concert pour les sans papiers dans la foulée
de Buenaventura Durruti,
par le « Te laisse pas faire petite »
adressé par Abel Paz à Valérie,
par Vienne et
ses valses, on attend Otto Preminger, ça tarde,
par les cartes
postales et débords de Steve Beresford,
par le Maroc où
Los Incontrolados firent un pied de nez au pouvoir,
par le mur des
fédérés,
par l’Origine
du Monde de Gustave Courbet,
par les mots de
Christian Tarting et la voix de Marie Thollot,
par les Bayonne
et Châteauvallon et citées jumelles de Michel Portal,
par les
paradiddle d’Han Bennink, Matt Wilson, Eric Gravatt, Terry Bozzio, Mark Kerr…
par les cordes
de John Lindberg, Chris Laurence, Maarten Altena, Barre Phillips, Guillaume Séguron,
Jean-François Jenny-Clark, Billy Peterson, Chris Bates, Claude Tchamitchian,
Phil Wachsmann, Dominique
Pifarély, Hugh Burns, Mike Scott, Grego Simmons…
par les
souffles continus de la confrérie des souffleurs Radu Malfatti, Daunik Lazro,
Stan Sulzmann, Donald Washington, Yves Robert, Jean Méreu ou Kenny Wheeler…
par la Corse de
Jaume et Tavagna,
par les curios de Jean Annestay et de
Trufo,
par les
camarades Allumés tout au long du parcours Jean-Jacques Birgé, Pablo Cueco,
Bertrand Dupont, Françoise Bastianelli,
par la Bretagne
de Jacky Molard, du Bénéfice du Doute, de Janick Martin, de Gérald Martin, de
Christophe Rocher, de Sylvain Girault et de moult compagnies dansantes,
par les
pinceaux et crayons mélangés de Pierre Cornuel, ses traits sûrs et gorgées de
couleurs, après ceux de Michel Espagnon, avant ceux de Moebius, Rita Mercedes, Daniel
Cacouault, Sylvie Fontaine, Boucq, Stéphane Levallois, Jeanne Puchol, Cattaneo,
Johan de Moor, Zou, Nathalie Ferlut, Ivan Brun, Matthias Lehmann, Julien
Mariolle, Johan de Moor, Pic, Andy Singer…
par les images de jazz de Chantenay avec Geneviève, Patrice, Christophe, Nicole, Isabelle, Didier, Hervé, Florence et les enfants qui jouaient continuellement...des années d'enfance,
par les
équilibres de Marianne Trintzius, la constance d’Olivier Gasnier,
par les parades
de La Chantenaysienne,
par les farces
et attrapes des Melody Four,
par le
quatrième Melody Four, qui aujourd’hui souffre tant,
par les
tempéraments de sa femme et ses enfants,
par le tarmac
d’Heathrow avec Kiki et Nini à la recherche de leurs deux dents de devant un
jour de grand vent,
par la Mayenne,
le Pays Basque,
par la rue de Michèle et son chat dans la salle des pas perdus, et les desseins et sentiers animés de Sylvie Cattafesta, Sophie Dunoyer, Jacqueline Lecourant, Valérie Malot, Chantal Delanoë, Pascale Robert, Patrick Schuster, Gilles Gailliot, Pascale Sourdiaux, Christiane Lazarowski,Tina Hurtis...
par un
rendez-vous manqué avec Doris Day à Los Angeles, une riche correspondance
échouée avec Robert Wyatt,
par
une tentative d'abandon total de la musique - un abandon Nocturne - qui dura un
mois et fut un échec, un échec heureux,
par les positifs de Guy Le Querrec dans
les foulées d’Edward Sheriff Curtis, en souvenir du Portugal, de Chantenay à
Wounded Knee en passant par Cerillos, Minneapolis et Saint-Malo, ceux des
expressions de la Zad d’un Mexique nantais dans l’œil de Val K, ou encore ceux,
avec le temps, rhapsodique du vent d’un piano d’un bout du monde accordés par
Eric Legret,
par la jungle
léguée par Duke Ellington,
par le rap
indomptable, de Boots Riley, D’ de Kabal, Desdamona, Crescent Moon, Brother
Ali, demAtlas, Dead Prez, Billie Brelok, Spike, Carnage,
par la Java où
François Jeanneau, Sophia Domancich, Jean-Paul Célea et Simon Goubert jouèrent
si bien Jacques Thollot,
par les Damps
où Catherine Delaunay voisine gaillardement avec Octave Mirbeau,
par
Cosne-sur-Loire où le trio Tony Hymas - Helène Labarrière - Simon Goubert a
joué ce magnifique Cosne Concert qui n’attend plus qu’un disque et de venir
jouer à Brest,
par Brest où
la pluie sait de quoi elle parle,
par tant de
tissages et d’apprentissages à venir,
par Toutatis.
Ce ne sont que
fragments à mener en avant, les listes sont injustes, bourrées d’oublis, ou
bien durent-elles toute une vie. 40 ans à venir. Celle-ci s’allongera
quotidiennement grâce à toutes celles qui ont des ailes et tous ceux qui ont
des œufs. Les disques, ça peut être pratique pour sortir des embarras
alphabétiques.
Il se trouve
toujours quelqu’un pour dire au moment où l’enthousiasme semble entier
surmontant dettes ou maladie (deux cartes de la même famille) : « Mais tu n’as plus 20 ans ! ».
Mais je m’en fous de n’avoir plus 20 ans, comme je m’en foutais d’avoir 20 ans
quand je ne m’en suis même pas rendu compte. Je fais avec les restes de mes
lectures informées, de ma veine dansante, de mon appréhension de la société
dégradée, de ma propre ruine qui me construit en nous autres. Me mener en
avant, avec nous, avec les Nous Autres.
Nina Simone a
écrit « Four Women ». Je voudrais dédier les mots que je viens de
dire, ceux que j’aurais pu dire et ceux que je n’ai pas su dire, à quatre
femmes : Violeta Ferrer, Valérie Crinière, Sara Remke et Christelle
Raffaëlli, sans qui je ne serais qu’un Schtroumpf.
Et puis, pour
les 40 ans à venir, les 40 ans à venir de Nous Autres, ces quelques mots
d’Eugène Pottier écrits au lendemain de la Commune de Paris :
Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes
Décrétons le salut commun.
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