Enfants d'Espagne

Enfants d'Espagne
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23.5.15

VALÉRIE CRINIÈRE : LA VIE CHANTÉE


Le 12 mai à la Fonderie au Mans, les Allumés du Jazz se sont réunis en une assemblée annuelle (dite générale - mais pas "dites Général") pour que tous puissent mettre leurs boussoles à l'heure en ces moments où les points cardinaux de nos expressions se perdent facilement dans les brouillards artificiels des sales majestés.

Première réunion aussi sans Valérie Crinière qui fit tant pour que la nef des Allumés du Jazz puisse voguer en moult houles, qui y apporta aussi joie et invention. À l'issue de ce rendez-vous en était fixé un autre pour tous les amis et amies de Valérie. Quelques musiciens, mais aussi comédiens, dessinateur, dont certains qui furent éminemment proches s'étaient retrouvés pour jouer un peu de cette réflexion sur la vie, de ce chant qui animait tant cette compagne, celui qui cherche toutes les sorties de l'indifférence pour permettre aux gens de se connaître. 

Cette soirée fut un peu le jeu des étoiles. Hélène Labarrière, Rémi Gaudillat, Bruno Tocanne, Christophe Rocher, Sylvain Kassap, François Corneloup, Christopher Bjurström, Emmanuel Cremer ont ouvert sensiblement avec "Our spanish love song" de Charlie Haden, un de ses titres favoris. L'acoustique du hall de la Fonderie fleurait bon une sorte d'ambiance ESP, une liberté distincte et enveloppante à loisir : les partisans du chant les uns aux autres, les langues d'espérance. Emilie Lesbros, Benoît Delbecq, Dave Golitin, puis Jean-François Pauvros rejoignirent vite l'ensemble qui proposa diverses formations, conciliabules et échanges près du son, près du sens. Seule la géométrie du cœur ne variait pas. Avec les musiciens, Didier Bardoux, ami de toujours lut Prévert, poète chéri, et Daniel Crinière "Kaspar Hauser" de Verlaine ; deux invitations, deux façons fortes d'expériences et de sentiment du présent. Il y eut aussi "la chanson de Maxence" du film de Jacques Demy Les demoiselles de Rochefort et le souvenir amusé de la rencontre de Valérie et Jacques Perrin. La vie chantée. Jean-François Pauvros joua avec Sylvain Kassap "Memorias del Olvido" dédié aux oubliés de l'espoir espagnol, Stéphane Cattaneo prit ses pinceaux, rappels de moments noirs et rouges des années 90 ("C'était vraiment une sacrée époque (1)"). Mehdi Crinière dansa avec l'orchestre - sur les mots de Curtis Mayfield choisis par Émilie - pour sa mère, pour nous, pour lui. Moment où l'on sait à quel point, elle, nous (et l'on espérerait aussi tous vous, ils, elles) voulions-voulont-voudront autant de lendemains fertiles, d'inégalités impossibles, de traits cohérents entre les êtres. 

Merci Valérie


(1) Commentaire de Valérie - apprenant la mort d'Abel Paz - sur le Glob le 15 avril 2009

Un chaleureux merci à Cécile, Virginie, Françoise, aux camarades de la Fonderie, de NBA et des Allumés du Jazz qui ont permis cette soirée.


Photos : B. Zon

1.3.15

VALÉRIE CRINIÈRE ET SES VÉHICULES


 Lors de sa période chez nato (1990-1999), Valérie Crinière eut successivement deux voitures automobiles : une Coccinelle Volkswagen, puis une Renault 5 transmise par sa mère et restaurée par son père, grand amateur d'autos. Deux véhicules, sympathiques, accueillants, printaniers, de douce fantaisie et diablement efficaces. Elles lui allaient bien, ces deux chouettes bagnoles aussi petites que la cabine des Marx Brothers dans la Nuit à l'Opéra et aussi ouvertes à un mouvement incessant. Drummers de légende - Elvin Jones, Jacques Thollot ou Terry Bozzio - y ont voyagé comme quelques fers de lance d'une nouvelle génération bourrée de promesses, Noël Akchoté, Benoît Delbecq ou Guillaume Orti. Pas mal d'anglais bien sûr, Henry Lowther, Pat Thomas... Les Melody Four y firent leur come back en cinématographe pour Philippe Truffault ou les Films de ma ville. Valérie chantait les Demoiselles de Rochefort en se rendant au bureau de Jacques Perrin. Paris-Roissy, malgré un gros embouteillage et un temps trop court, Michel Doneda ne rata pas son avion. Il fut un temps aussi où la vaillante R5 accompagnait les artisans du disque Buenaventura Durruti pour se rendre au studio, Dominique Pifarély, Raymond Boni, Steve Argüelles, Carmen Alvarez, Carol Robinson, Beñat Achiary, Mark Sanders, Jean-François Pauvros, Kader l'Aktivist, Philippe Carles, François Corneloup, El Roto, Miguel Celma, Marie Thollot, Nathalie Richard, Violeta Ferrer ou Abel Paz, rejoignant d'autres conducteurs : Hélène Labarrière, Claude Tchamitchian, Sylvain Kassap, Didier Petit ou Jean-Jacques Birgé. Temps partagé avec celui du soutien aux sans papiers, d'après-midi de débats à la CNT. Montreuil et ses Instants Chavirés étaient un point de ralliement de musique, d'idées et de voyage d'où l'on pouvait partir pour l'Île de Ré, Niort, Lyon, Lille, Avignon, Bourges, Le Mans, Caen, Rennes, Marseille, Bayonne ou Florence.

Lors de la tournée L'écho des voix indiennes avec Tony Hymas et Barney Bush (grands habitués des voyages avec Valérie), suite à un très imprudent mouvement d'un camion contré par une maîtrise impressionnante de la conductrice, il fut moins une, chacun ayant retenu son souffle ; le poète indien dit "cela aurait fait un pâté intéressant : moitié français, 1/4 shawnee, 1/4 anglais" et tous de rire. Beaucoup d'histoires indiennes aussi, en route, tout au long de cette décennie avec Merle Tendoy, Edmond Tate Nevaquaya ou le Shawnee Nation United Remnant Band Drum. Bien d'autres hôtes ont séjourné dans ces adorables petits engins qui connaissaient les chemins de traverse, comme ces saxophonistes de la grande histoire Sam Rivers ou Evan Parker. Stéphane Ollivier et Thierry Jousse y tinrent débat à propos de Michael Powell un jour de remise de Palme à Cannes. Cinéma encore lors d'une virée à Tours à l'invitation de Bernard Aimé ou en neuf trois pour un tournage de Jean-Pierre Sinapi (qui lui confiera un petit rôle). Valérie, souvent accompagnée de son inséparable amie Tina Hurtis, faisait la navette entre moult endroits pour collecter des dessins de Pierre Cornuel, Cattaneo ou de Mœbius. Elle pouvait s'aventurer dans le brouillard des Alpes Mancelles pour récupérer des disques fraîchement pressés vers 3 heures du matin et les livrer à 9 heures à Olivier Gasnier qui recevait Jacques Thollot pour la sortie de son disque. Début 1999, Sons d'Hiver : moteur pour toutes sortes de transports d'Incontrolados, de flamenquistes (Miguel Linares, Joaquin Escudero, Sharon) et de rappeurs (Kabal, Spike). Tant de rencontres, de rires, d'émotions, d'épisodes entre terre et mer, d'Island Songs de Mike cooper, le fil des jours, habitat de l'imaginaire. Ce que l'on veut beau.

Valérie cherchait du côté de la beauté, elle avait le sens fécond du voyage, comme en attestait sa jolie conduite, sa conduite de vie. Elle savait que notre tout est là : les voyages concernent la vie, ils facilitent une partie de ses lignes poétiques, la révélation du réel (et ses petites expulsions), mais pas d'un absolu dont nous n'avons que faire. Les voyages sont des fragments pour dire un peu de tout, tenter de l'assembler, sentir le vent de la vie elle-même jusqu'au désir, un vent d'une vivacité fulgurante, la liberté en situation.

La route des archipels à relier ? Une relation dont Valérie connaissait bien le simple secret, une formule aussi ancienne que l'humanité mais que le plupart de nous tanguent à ne plus trop savoir.

Photo de Valérie et sa Coccinelle : JR

12.1.11

À DADATES



L'an passé, un magazine avait gentiment demandé : "nato en cinq dates"? Comme si c'était possible, la réponse (qui ne put passer) fut celle-ci :

nato en 5 dates, nato en 5 dates, ils en ont de bonnes dans les journaux!!! nato en trois décennies aurait été plus facile Je pourrais dire les 5 jours précédents ou bien les 5 premiers ou bien choisir 5 jours de bonheur (il y en a plus) ou encore 5 jours d’angoisse (il y en a encore bien plus) ou encore 5 jours de lucidité (euh …) ou de déraison cubiste (ok ! ok !). Pour la jouer fine, je pourrais biaiser avec un « Je me souviens » à la Perec et déjouer les arrêts de jeux. Les moments décisifs ne sont pas forcément aisés: la fréquentation des banques « donne » de drôles de scènes. Autrement ! Mon premier cours de batterie avec Jacques Thollot (moment responsable de toute la suite) ? Les premières rencontres, souvent à Chantenay ou à Dunois avec Lol Coxhill, Tony Coe, Steve Beresford, Tony Hymas ou plus tard avec Sam Rivers ? Le coup de fil à Elvin Jones la veille de sa mort ? Le jour ou Michel Doneda est aller chercher « Terra » en camion avec mon père chez le presseur ? Le concert en pédalo avec Sylvain Torikian, Violeta et Nelly Lohier ? Les Instants Chavirés où Noël Akchoté ou Benoît Delbecq m’ont fait comprendre un autre âge qui est aujourd’hui le mien (l'avant hier et l'avant demain) ? Le jour où Violeta Ferrer a retrouvé la scène ? Art Moderna cha cha cha avec Raymond Boni, Max Eastley et Terry Day et l'harmonium "emprunté" au curé ? Le Black Dog avec les Merlins ? L‘enregistrement de la musique du film Avril Brisé de Liria Begeja ? L'arrivée à Cerillos ? Le pow wow de Little Eagle ? Les instantanés par grappes ? Le swinguely bonk et autres danses ? Le strip tease d'Annick Nozati et Lol Coxhill ? Les échanges de mesures de Tony Coe et Ali Farka Touré ? Les deux disques en un de Sylvain Kassap ? Tant d’apprentissage ? Les éclairages de Valérie Crinière, Fabien Barontini, Leda Le Querrec, Sara Remke ou Christelle Raffaëlli ? Le calendrier en feu ? Les enregistreurs ? Le chien de Joëlle Léandre qui s’évade à l’Opéra de Paris ? Les déménagements nocturnes ? La beauté des ours ? Les pinceaux de Pierre Cornuel ? Les feuilles roses ? Les conversations avec Abel Paz ? Les routes de nuit ? Les urgences ? La virée à Bruxelles au Journal de Spirou ? La main tendue de Didier Petit ? François Corneloup adoptant la balade ? Une poignée de main avec Kenny Clarke ? Une veste à succès avec Charlie Watts ? Le hamster de Jean-François Pauvros ? Les obsessions de Jacques Berrocal ? Des histoires d'ours ? Le trac souvent ? Le truc parfois ? LE concert de soutien aux Sans Papiers aux Instants Chavirés ? La première soirée au Clown Lounge avec Fat Kid Wednesdays ? Le boeuf du Bunker avec Jef Lee Johnson et Michael Bland ? Les valses de Vienne ? La Floride qui n'était pas seulement une voiture ? Des incompréhensions ? L’accueil tout chaud de Daniel Richard ? Des calculs de robinets ? La découverte de l’Autre Distribution ?… J’arrête là, ça n’avance pas ou ça avance trop, c’est injuste, la liste est injuste, on n'est pas là pour restreindre, sélectionner, étiqueter… J’avais écrit sur le blog du site nato le 1er mai 2008, ce qui reste valable : « Il arrive qu'un événement puisse conjuguer simplement et en évidence des intentions multiples. Le musicien, le producteur de disque, souhaitent vivement rencontrer non seulement un public, mais aussi - et surtout - un peu d'histoire présente. Alors, les efforts et peines s'effacent devant le sens. Ce fut le cas pour nous lorsque sur le site de Wounded Knee, dans un blizzard violent, réfugiés dans notre voiture, nous écoutions la radio KYLIE de la réserve lakota de Pine Ridge qui passait Oyaté alors que des centaines de cavaliers du Big Foot Ride apparaissaient sur la colline pour la dernière étape de leur long et signifiant périple *. Ce fut aussi le cas lorsqu'au 1er mai 1997, la CNT avait donné rendez-vous au Père Lachaise (mur des fédérés) pour sa manifestation rejoignant la grande manifestation unitaire et que son camion à l'entrée du cimetière passait le disque Buenaventura Durruti. Moments où tout se met en place dans la tête, instantanés de compréhension irremplaçable. ». Récemment, nous avons enregistré à Paris et Minneapolis I will not take « but » for an answer avec Ursus Minor, Boots Riley, Desdamona. La phrase est empruntée à Langston Hughes, l’attitude est proche. Non mais ! Mais...

JR (automne 2010)

* Lire « Sur la piste de Big Foot de Guy Le Querrec – préface Jim Harrison, texte JR – éditions Textuel.


Le temps du silence audible

Affiche du festival de Chantenay édition 1984 (Pierre Cornuel)


24.1.10

VARINIA




Le passage de Los Incontrolados à la médiathèque de Villeurbanne le 17 octobre 1997 fut précédé d'un intéressant débat avec Abel Paz (auquel Stéphane Cattanéo fait référence dans son commentaire de l'article : Les amitiés d'Abel Paz). À un jeune homme qui lui demandait pourquoi être révolté, le biographe de Durruti répondit par une autre question : "Tu sais pourquoi Spartacus s'est révolté ?" et après un silence accompagnant un léger embarras du garçon : "Parce qu'il était amoureux !".

Jean Simmons qui tint le rôle de Varinia, l'esclave gauloise dont Spartacus était épris dans le film de Stanley Kubrick, s'est éteinte avant hier.


29.6.09

AGUSTI CENTELLES



Ce baiser, moins célèbre, sans doute, que celui dit de l'Hôtel de Ville de Paris immortalisé par Robert Doisneau, ne rejoindra probablement jamais comme le second le monde de l'art (l'accession d'une oeuvre à d'irréelles valeurs dépassant de loin son sujet et son auteur). Pourtant on pourrait s'y arrêter des heures. Il a été photographié par Agustì Centelles à Barcelone en Juillet 1936 lorsque le peuple à forte majorité libertaire vint à bout - de sa propre initiative - du soulèvement militaire fasciste. Ses photographies de la période 36-39 sont exposées à l'Hôtel Sully à Paris jusqu'à mi-novembre. Agustì Centelles n'est pas une star de la photographie plongée bravement dans la guerre d'Espagne, il est témoin actif et antifasciste qui a photographié la guerre de ce camp-là en subissant le sort de ses pairs. Son témoignage est très précieux car il comporte les photographies des journées révolutionnaires de juillet 1936 et leurs espoirs collectifs, des affrontements de mai 1937 lorsque les staliniens prirent violemment la direction en anéantissant définitivement le vouloir populaire, et des camps de la honte en France, où Centelles est interné avec des milliers de réfugiés en 1939 (Bram), qui scellent l'infamie et ouvrent une autre période de grande barbarie.

Agustì Centelles deviendra photographe à Carcassonne où, comme de nombreux espagnols trahis, il rejoindra pourtant la résistance française (la trahison sera doublée à la "libération") et réalisera des faux papiers en série. Lorsque le réseau est démantelé par la Gestapo, il cache ses négatifs et repasse clandestinement en Espagne. Il ne les retrouvera qu'en 1976 après la mort du dictateur Franco.

Comme de mal entendu, et on ne s'y fera jamais et on ne devra jamais s'y faire et il faudra tout faire pour ne pas s'y faire, les légendes de l'exposition sont souvent succintes et font l'impasse autant qu'elles le peuvent sur l'importance du mouvement anarchiste en Espagne. Histoire estropiée ! Les indications des photographies de membres de la CNT les notent comme simples républicains. Et dans la chronologie historique, la CNT n'est pas mentionnée - même pas dans les journées de juillet 36 - et le mot "anarcho-syndicaliste" n'apparaît qu'au moment de la liquidation du Poum (???). Mais les photographies parlent plus fort que les jeux d'ombres institués. Il faut voir et entendre les images du photographe catalan. Absolument !

Post scriptum : Un couple de jeunes gens à l'aise, très branchés, traversa l'exposition en pérorant (fort) sur Martin Parr, chantre de l'insignifiance photographique. Obscénité d'époque ! On attendait qu'ils partent, on aurait dû les chasser. On y retournera.

Photographies : Agustì Centelles

Rappels :
- La chanson du pirate
- Barcelone,juillet 36... St-Paul, mai 09
- Les amitiés d'Abel Paz
- Mots croisés
- Carl Einstein pour nous autres
- Violeta Ferrer : Souvenirs d'Espagne
- Août 1944, anarchistes et antifascistes espagnols entrent dans Paris


7.6.09

LA CHANSON DU PIRATE




En trois poèmes, l'un pour Durruti et les jours collectifs du Barcelone de 1936 (Testament de Durruti de Lucia Sanchez Saornil), le second pour Abel Paz à la requête de Diego Camacho (La chanson du pirate du romantique José de Espronceda) et l'autre pour les perpétuels oubliés victimes des brutalités policières (Romance de la Garde Civile Espagnole de Federico Garcia Lorca), Violeta Ferrer a, avec une émotion difficile à contenir, partagé cette idée commune des êtres bouleversés par l'histoire et habités par ce caractère urgent de la nécessité d'être, si bien exprimée par Abel Paz (Diego Camacho) dans le film de Frédéric Goldbronn Diego, projeté pour cette chaleureuse soirée du 28 Mai aux Ateliers Varan dédiée à cet anarchiste espagnol. Violeta Ferrer et Abel Paz ont été enfants en même temps. Auparavant et comme un lien fort défiant le temps qui passe, Marc Tomsin a lu le texte nécessaire de Valeria Giacomoni, jeune italienne installée à Barcelone ayant partagé beaucoup avec l'auteur de Buenaventuta Durruti, un anarchiste espagnol (ouvrage qui inspira bien des gens ainsi qu'un disque et le beau film de Jean-Louis Comolli, aussi présent ce soir-là).

"DIEGO, par Valeria Giacomoni

Lorsque quelqu’un comme Diego s’en va, le deuil se transforme vite en une énergie nouvelle : tous nos rapports aux autres sont remis en cause, nous tous qui l’avons côtoyé sommes poussés à faire un pas en avant. C’est maintenant à notre tour… « Barcelone ne sera plus la même » me dit un camarade italien après avoir appris la nouvelle. C’est un morceau d’histoire qui disparaît et bien autre chose aussi ; un ami et un exemple d’anarchisme vivant qu’il est si difficile de rencontrer aujourd’hui. Et si je dis anarchisme vivant, ce n’est pas seulement parce qu’il était devenu un des rares acteurs de la guerre civile espagnole encore en vie qui n’oubliait pas ce qu’elle avait signifié, mais c’est aussi parce qu’il avait continué à vivre en cohérence avec ses idéaux. Diego a vu un autre monde. Il l’a vu naître et mourir. Il a alors consacré sa vie à lutter pour lui, défiant la répression dans un premier temps, puis, dans un second temps, s’employant à maintenir en vie la mémoire de ce qui fut pour qu’elle ne se perde pas dans le néant. Ces derniers temps, il parlait souvent de « cette Espagne-ci que je veux oublier », de la façon dont la mémoire officielle parvient à reconstruire l’histoire de la guerre civile sans citer la CNT, comme s’il ne s’était agi que d’un affrontement entre « rouges » et franquistes, en oubliant qu’elle avait été aussi une révolution sociale grâce à la volonté d’émancipation du peuple puisée dans la diffusion des idées anarchistes. « Comment peut-on raconter l’histoire sans nommer les protagonistes ? » se demandait Diego. De là sa passion de l’écriture, son besoin de laisser un témoignage sur ce qu’il avait vécu, de s’opposer à la distorsion de l’histoire, de la sienne à tout le moins. Et je pense qu’écrire était aussi une manière de « tout déballer » et de ne pas rester attaché au passé : ouvrir aux autres nos propres souvenirs permet non seulement de se souvenir mais aussi de vivre le présent en fonction de notre expérience. C’est ce que l’amitié de Diego m’a transmis de meilleur : l’anarchisme est une manière de vivre, une attitude face à la vie ; nous ne pouvons pas seulement parler d’histoire et de ce qui a été ; à tout moment, avec nos moyens modestes, nous pouvons faire quelque chose pour améliorer le monde dans lequel nous vivons. C’est pourquoi tout ce qui lui était extérieur l’intéressait, et il me questionnait sur ma propre vie, non seulement sur mon engagement politique ou historique mais aussi sur mes relations avec les autres, avec ma famille, avec l’argent, sur mes amours, le travail… « Il est important que tout se développe harmonieusement, de façon équilibrée. Nous ne pouvons pas espérer que le monde change et il me semble clair qu’aucun mouvement ni aucun collectif n’aura la force de faire que les choses aillent autrement. Le premier pas consiste à développer une conscience individuelle, à vivre de façon cohérente ; chaque choix dans notre vie est politique, au-delà de notre engagement dans la recherche de l’idéal et dans la lutte. » Ainsi, après avoir transporté dans toute l’Espagne, en Europe et même au Japon son expérience et sa façon d’être, Diego se retira dans son appartement dont il fit un espace où chacun se sentait chez soi. Il recevait la visite de camarades du monde entier qui venaient chercher chez lui quelque chose qui n’existe plus : vivre pour un idéal, constater que l’anarchisme est une attitude face à la vie et que la lutte continue, même depuis son propre fauteuil, pour transmettre aux autres écrits, nature profonde et expérience vécue. Il prêtait les chambres à condition de respecter les règles de la vie collective et de l’aider un peu dans sa vie quotidienne. Il était au courant de toutes les activités du mouvement libertaire à Barcelone et en Europe grâce à nous tous, ses amis, qui lui rendions visite et lui parlions des conférences organisées, des participants, des sujets évoqués… Il n’avait plus envie de sortir de chez lui, en partie parce qu’il avait du mal à se déplacer, mais aussi parce qu’il ne voulait plus voir « toute la merde qui est dehors ». Il disait que ce monde n’était plus le sien, ce monde de relations hypocrites, du culte de l’argent, de la politique en tant que lutte de quelques-uns pour le pouvoir et non plus du choix de vie de tous. Ce monde n’était pas celui pour lequel il avait lutté et comme témoin « d’une autre façon de vivre » il n’avait plus rien à dire. Les médias ne tenaient pas à rappeler cet épisode de l’histoire d’Espagne et donc ils ne publiaient plus ses articles. Ces derniers temps, il était fatigué et disait volontiers qu’il était mort ; je riais et le rassurais en lui faisant remarquer que la mala leche (la férocité) qu’il manifestait dans ses propos démontrait clairement qu’il était bien vivant… Il nuançait en affirmant qu’il se disait mort parce que les autres le considéraient comme tel et qu’ils attendaient sa mort réelle pour lui rendre hommage et l’enterrer définitivement. Par contre, il a clairement démontré à tous ceux qui l’ont connu ces dernières années qu’il est possible de continuer à lutter. Chaque fois que j’allais le voir chez lui, je sortais plus heureuse qu’à mon arrivée. C’est cette révolution-là qu’il nous a chargés de réaliser.
Ciao Diego."

Texte reproduit grâce à l'amabilité des éditions Rue des Cascades

minifilm : Z. Ulma

À lire : Ecoute petit de Marc Tomsin


28.5.09

CE SOIR POUR ABEL PAZ À PARIS


Des compagnes et compagnons d'Abel Paz se retrouveront le vendredi 29 mai aux Ateliers Varan, (6 impasse du Mont-Louis 75011 Paris - métro Philippe Auguste) à 20 heures autour du film de Frédéric Goldbronn, Diego et de poèmes lus par Violeta Ferrer. La soirée se poursuivra autour d’un verre. Vous êtes bien sûr invité(e)s.


22.5.09

BARCELONE JUILLET 36... ST PAUL MAI 09... COX EN SOLO... LES MOTS DE DIEGO...




L'homme à la mine expérimentée, il en a vu c'est sûr, demande aimablement à Anthony Cox qui se prépare pour un solo : "De quel bois est fait votre contrebasse ?"...

Les quatre pièces jouées par Anthony Cox, comme prélude certain au beau film de Frédéric Goldbronn "Diego" ce soir du 21 Mai au Black Dog, sentaient bien le bois déterminé ; celui qui lie esprit et conscience, éveille le trop longtemps éteint, équilibre les souffrances et les rires, parle d'une voix grave richement diversifiée de l'expérience du concret. L'idée boisée chante.

"Trois secondes suffisent parfois à donner un sens à une vie, là ce furent presque trois jours qui m'ont marqué à jamais comme ils ont marqué des centaines de milliers d'autres personnes." En seconde partie, les mots d'Abel Paz (Diego Camacho) se meuvent en bois de coeur. Ils nous rappellent que la vie vaut vraiment la peine d'être vécue en des instants prouvés brefs et intenses. À nous de saisir l'endroit des rêves (solides) et celui des douleurs (profondes). Les moments intimes, où le souffle est fort, complètent, corrigent et approfondissent la vision partagée de l'histoire essentielle ; celle que s'escriment à dérouter les spécialistes de la recomposition présentable du bien et du mal. Elle nous permet, par connaissance, de vivre le présent avec un tant soit peu de projection pour quelque chose de meilleur.

Le bois dont nous sommes tous fait est de souffle, soufflons ... fort sans jamais laisser prise à ceux (les mêmes spécialistes) qui souhaitent nous éteindre.

"L'anarchisme est la poésie de la vie, et l'amour en est sa meilleure expression. (Abel Paz, Barcelone 1936. Un adolescent au cœur de la révolution espagnole, éditions La Digitale)












Minifilm : B. Zon

15.4.09

LES AMITIÉS D'ABEL PAZ




La contrebassiste Hélène Labarrière est venue jouer pour l'enregistrement en 1986 du disque Buenaventura Durruti, elle a alors découvert le livre d'Abel Paz et puis a souhaité revenir : "Je jouerais différemment maintenant que j'ai lu ce livre."

Abel Paz nous avait beaucoup encouragés à réaliser notre disque de salut à Buenaventura Durruti où sa voix faisait suite à celle d'une enfant (Elsa Birgé). Une voix d'expérience et de partage. À la CNT l'année suivante, sa parole précédait, lors de la fête du livre libertaire, un concert avec Evan Parker, Hélène Labarrière, Sylvain Kassap, Benoît Delbecq, Guillaume Orti, Noël Akchoté, Mark Sanders et Violeta Ferrer dont la voix provenait du même temps. Il était venu à Villeurbanne pour une conférence précédent la première de Los Incontrolados (orchestre collectif né du disque sur Durruti) puis à Sons d'Hiver pour le projet de Los Incontrolados (Testament d'un Incontrôlé de la Colonne de Fer) où ses mots s'étaient mêlés à ceux des enfants dans les écoles du Val-de-Marne. Benoît Delbecq et Noël Akchoté s'étaient entretenus avec lui pour Jazz Magazine. Il avait su imposer le silence lors d'une émission à Radio Nova, confondant ses intervieweurs. À Minneapolis, en 2007, à la librairie Arise un passionnant débat s'était tenu autour du film "Diego" (éclairants souvenirs espagnols) de Frédéric Goldbronn lors de la publication américaine intégrale du livre d'Abel Paz sur Durruti. Une autre soirée au Black Dog de St Paul avait eu lieu autour du même film le premier mai un an plus tôt lors de la grande grève des hispaniques. Les paroles de ce militant anarchiste qui croyait dans la poésie résonnaient fort à ce moment de l'Amérique du XXIème siècle. "Une nouvelle société était en marche. Les ouvriers cessaient d’être esclaves et devenaient des hommes libres".

Abel Paz était le pseudonyme que s'était choisi celui qui répondait au beau nom andalou de Diego Camacho pour écrire... Né le 12 août 1921 à Alméria, fils d'une chiffonnière "révolutionnaire dans l'âme", il devient ouvrier du textile à Barcelone en 1934 où sa famille a émigré en 1930. C'est en 1935 de retour à Almeiria qu'il rejoint la CNT, par ailleurs omniprésente à Barcelone où il revient en 1936. Il y vit intensément les journées de juillet ; "En une journée, nous sommes devenus des adultes". Trop jeune pour rejoindre les colonnes anarchistes, il fonde avec ses deux amis les Don Quichotte de l'Idéal, qui publient Le Quichotte. En 1937, il participe aux événements de Barcelone qui opposent les staliniens aux jeunesses libertaires et au POUM. Il est arrêté pour un temps bref. En 1938, le voilà sur le front. Puis 1939, c'est le temps des camps honteux mis à "disposition" par l'état français pour les réfugiés anti-franquistes. En 1942, après son emprisonnement en France, la lutte reprend en Espagne. Il y est arrêté un an plus tard. Sa peine purgée, il continue la lutte anti-franquiste, c'est à nouveau l'exil vers la France. En 1953, missionné par la CNT en exil, il revient clandestinement en Espagne pour organiser les publications de Solidaridad Obrera et CNT. Membre du syndicat des correcteurs français (comme Violeta Ferrer et nombreux anarchistes espagnols), il prend part aux événements de 1968 et publie en 1972 la première biographie de Durruti qui est aussi une histoire de la Révolution Espagnole (événement que l'histoire officielle s'entête à dissimuler). En 1977, c'est le retour en Espagne. Il a écrit d'autres ouvrages sur cette période dont plusieurs autobiographiques et un livre très important sur la Colonne de Fer.

Abel Paz s'est éteint le 13 avril 2009 à Barcelone, il nous avait beaucoup éclairés.

"Nous avons créé notre temps, ce qui semble incompréhensible pour ceux qui ne l’ont pas vécu. On nous a ensuite imposé un autre temps, mais je vis encore celui que nous avions créé. Je n’ai jamais retrouvé l’intensité de ce 19 juillet 1936..."

À lire (publications en français) :
Buenaventura durruti, 1896-1936 (Tête de Feuilles - rééditions augmentées : Quai Voltaire puis Editions De Paris-Max Chaleil)
Chronique passionnée de la colonne de fer (CNT - réédition Nautilus)
Guerre d'Espagne (Hazan)
Durruti 1896 - 1936 (Album de photographies - L'Insomniaque)
Barcelone 1936 - Un Adolescent Au Coeur De La Révolution Espagnole (La Digitale)

À écouter :
Buenaventura Durruti (nato 1996)

À voir :
Diego de Frédéric Goldbronn (dont sont extraites les citations d'Abel Paz ci-dessus) (1999)
Buenaventura Durruti (1896-1936) de Jean-Louis Comolli (1998)
Buenaventura Durruti dans la révolution espagnole de Paco Rios et Abel Paz (1998)

Centre Ascaso-Durruti 6 rue Henri-René 34000 Montpellier - Tél. : 04 99 52 20 24


Echos de Glob :
Violeta Ferrer
Mots Croisés


25.12.08

CARL EINSTEIN POUR NOUS AUTRES




Hier c'était Federico Garcia Lorca (hier oui) poète assassiné ... aujourd'hui Carl Einstein par écho sensible et non immuable. Ils sont peu de nos drôles de jours à parler de cet essentiel et visionnaire historien de l'art, poète, auteur de romans et de pièces théâtrales (neveu de l'auteur de La relativité générale). Georges Didi-Huberman le fait très bien, Abel Paz aussi.

Courte évocation :

Carl Einstein a su comprendre la jonction (on dirait aujourd'hui l'interaction) et les liens indénouables entre art et politique (politique entendu au sens plus grec que napoléonien ou combine à la Thiers). Il ne restera pas sur sa chaise rembourrée à théoriser. Cet ami de Georges Braque contribue en 1929 à l'effort de Georges Bataille pour la revue Documents : Doctrines, Archéologie, Beaux-arts, Ethnographie et est le premier en Europe à sérieusement considérer l'art Africain. C'est capital ! Sensible au Spartakisme, il avait déjà pris part à la révolte de Berlin à la fin de la première guerre mondiale. En 1933, il quitte définitivement l'Allemagne où il n'est déjà plus guère. L'écrivain d'origine juive a souvent été la cible dix ans avant des fascistes déjà très assurés. Il a aussi su à l'occasion refuser les honneurs officiels forcément factices. Son indépendance d'esprit et de corps est totale et décisive. À Paris, il s'intéresse également au cinéma et collabore avec Jean Renoir au scénario du film Toni. Il sortira déçu des rapports égoïstes du milieu du cinéma. Anarchiste convaincu, Einstein, qui a déjà rencontré Buenaventura Durruti en 1932 à Bruxelles, s'engage en 1936 dans la Colonne Durruti ("La Colonne Durruti reviendra du front sans analphabètes : c’est une école."). À l'enterrement de l'anarchiste espagnol à Barcelone, l'auteur de Bebuquin lit le texte écrit pour son compagnon qui va tant manquer. Comme les réfugiés espagnols subissant les assauts des fascistes et la traîtrise des faux alliés, le signataire de L'art du XXème siècle passe en France avec sa femme Lyda Guévrékian et les derniers volontaires étrangers en 1939. L'"accueil" est honteux : séjour au camp - très dur - d'Argelès avec d'autres anciens de la Colonne Durruti. Bref retour à Paris avec l'aide d'amis ; il se remet à écrire mais est interné en 1940, comme Allemand vivant en France, au camp de Bassens près de Bordeaux. Libéré un peu avant l'armistice, il tente de se suicider conscient de l'approche des troupes nazies, il est sauvé et s'enfuit. Figurant sur les listes noires des Nazis, Einstein sait qu'il est sur le point d'être arrêté et se suicide près de Mont de Marsan en se jetant d'un pont au dessus du Gave de Pau pour échapper à la torture de l'occupant qu'il connaît trop bien.

"L’art collectif nous est nécessaire : seule la révolution sociale renferme la possibilité d’une transformation de l’art, constitue ses prémisses, détermine à elle seule la valeur d’une mutation de l’art et donne à l’artiste sa mission. L’art primitif, c’est le refus de la tradition de l’art aux mains des capitalistes. Il faut détruire le caractère médiat et traditionnel de l’art européen, il faut constater la fin des fictions formelles. Si nous faisons voler en éclats l’idéologie capitaliste, nous trouvons en dessous les seuls vestiges de valeur de ce continent effondré, préalable à toute nouveauté, la masse ordinaire qui aujourd’hui encore est empêtrée dans la souffrance. C’est elle l’artiste."

C'est pour aujourd'hui et pour demain.

27.4.08

VIOLETA FERRER : SOUVENIRS D'ESPAGNE


Violeta Ferrer, sera au festival Minnesota sur Seine le 16 mai prochain avec le guitariste Raymond Boni pour un récital du poète qui l’habite Federico Garcia Lorca. Ce sera la première fois qu'elle dira aux USA, le poète andalou assassiné par les fascistes en 1936, depuis son séjour à New-York en 1962 lorsqu'elle appartenait à la compagnie de Laura Toledo. Lors d’une conversation vespérale, la fille des anarchistes Acrato Llull et Pilar Grangel a évoqué quelques souvenirs de l’Espagne de 1936.




Electra et Violeta (Barcelone 1934)

Jean Rochard
Tu avais quel âge en 1936 ?

Violeta Ferrer
Ca me paraît tellement loin. J’avais 13 ans. J’ai vu une photo récemment de l’enterrement de Durruti, j’étais gamine.

JR
Est-ce que tu te rappelles quand on vous a annoncé la mort de Durruti ?

VF
Quelqu’un dans la maison a dit : « Durruti est mort ». Je me souviens que j’ai entendu ça par une fenêtre, j’étais dans la cour près d’une petite fontaine. Ca m’a abasourdie, vraiment. J’étais complètement estomaquée. « Comment ? Durruti ? ». Durruti, c’était le héros invincible à mes yeux. Partout, partout, on parlait de lui, c’était un personnage absolument charismatique, tout le monde l’aimait, l’admirait. À Barcelone, une maison sur trois était anarchiste, une famille sur trois. C’était quelqu’un d’extrêmement populaire. Quelque chose s’est effondré avec cette nouvelle.

JR
Tes parents étaient enseignants ?

VF
Ils avaient ouvert une école rationaliste qui s’appelait « Ecole Johan Heinrich Pestalozzi » du nom d’un Suisse rationaliste.

JR
Mais le fait que l’école était privée, est-ce que les gens qui n’avaient pas d’argent pouvaient …

VF
Ca devait pas être pas être très cher et je ne suis pas sûre que tout le monde payait. L’autre alternative, de toute façon c’était l’école des curés. Alors … Il y avait des enfants dans la journée et le soir, des adultes, mon père faisait des cours aux adultes parce que là-bas les gens modestes étaient forcément incultes parce qu’enfants déjà ils devaient travailler.

JR
Après les journées de juillet 36, il y a dû avoir un moment assez euphorique, non ?

VF
Complètement ! Il y avait des voitures qui passaient avec des jeunes armés, criant, on croyait que la liberté était arrivée, on y croyait. On y croyait vraiment. Et même quand je suis venue en France, on ne venait pas pour rester. Ce n’était pas possible que les fascistes gagnent. Ma mère était responsable d’une colonie d’enfants évacués mais dans notre esprit, on n’a rien pris de nos affaires espagnoles, tout est resté là-bas parce que l’on pensait y revenir.


Acrato Llull, le père


JR
Mais ton père était déjà mort ?

VF
Mon père est mort avant la guerre, l’année précédente. Il est mort de maladie parce que le toubib s’est trompé. Il a été emprisonné à Monjuich pour délit d’écriture. Quand mon père était en prison, ma mère a eu une enfant qui est née et qui est morte sans qu’il ait pu la tenir dans ses bras parce qu’il était enfermé. Monjuich était plein d’anarchistes emprisonnés.


Pilar Grangel, la mère

JR
Et ta mère, au début de la guerre d’Espagne, en fait de la révolution espagnole, en juillet, août, les premiers mois, tu te rappelles de son activité ?

VF
Elle faisait partie du syndicat Mujeres libres « femmes libres », ce qui était assez mal vu là-bas même par certains libertaires parce que les femmes libres, ça la foutait mal, les hommes n’aimaient pas ça de toute façon, ils étaient quand même très habitués à ce que la femme soit soumise. En juillet 36, j’étais chez moi, c’était grand puisque c’était une école, mais pas immense, c’était une école modeste mais pour une maison, c’était grand. Je suis montée sur la terrasse, en Espagne, il y a beaucoup de maisons avec une terrasse, au risque de me faire tirer dessus. Je regardais les balcons alentours, ou ce qu’on appelle des galeries, c’est-à-dire c’est un balcon comme une logia. Je voyais des mecs allongés qui tiraient et moi je trouvais ça extraordinaire. Ca sortait du quotidien, de la chose de tous les jours, c’était une explosion, c’était une aventure. Les voitures, des petites camionnettes passaient pleines de jeunes armés, c’était une révolution. C’était un truc extraordinaire en même temps, une ambiance… tu avais l’impression d’avoir secoué une horreur, un régime…

JR
Donc, pour revenir sur la mort de Durruti, quand tu apprends ça, ça arrive comme le premier signe funeste ?

VF
C’est une déception totale, c’est l’impossible. D’ailleurs, on est allé à son enterrement et il y avait du monde, mais alors partout, partout, partout, partout. On aurait dit que tous les gens de Barcelone étaient dans la rue. Barcelone est quand même la ville la plus grande d’Espagne. C’est plus grand que Madrid, avec plus d’habitants. Ca a duré longtemps. C’était la cohue, la cohue, la cohue. J’y suis allée avec ma mère. On avait un drapeau rouge et noir bien sûr avec une photo très connue de Durruti où il est un peu penché. Quelqu’un qu’on connaissait l’avait peint sur toile et elle avait été collée ou cousue sur le drapeau. Alors, c’était assez spectaculaire. Un enfant qu’on connaissait, un voisin, était là avec moi pour porter ce drapeau. Ce petit garçon s’appelait Adolpho Carballo. On l’a trouvé plus tard, mort sur une route, tué par une balle.



JR
Diego (Abel Paz ndlr) dit qu’en juillet 36 qu’en une journée, les enfants sont devenus adultes…

VF
Oui, mais c’était un garçon. C’était très différent, un garçon et une fille en Espagne. Une fille était très surveillée, on n’avait pas la maturité qu’a une fille maintenant.

JR
Oui, mais cette maturité-là … on a du mal à imaginer aujourd’hui des adolescentes de 15 ans sur les barricades ….

VF
Si. Si ça arrivait. Ca peut arriver. Le moment venu. Dans la vie, ça dépend de ce que tu fais et de ce qui t’arrive. Si tu dois te défendre, ou tu te laisses bouffer ou tu te défends.

JR
Il y a eu beaucoup de femmes dans ces journées-là, quand on regarde les photos…

VF
Oui, il y en a eu, c’est vrai, il y en a eu parce qu’il y en a toujours. Ma mère est partie sur le front d’Aragon, pas pour se battre mais pour apporter des vêtements ou je ne sais plus quoi. Il y a eu un camion qui est parti avec plusieurs personnes et ma mère est partie.

JR
Quand ta mère partait là-bas, tu te souviens de ce que vous faisiez. Quelqu’un vous gardait ?

VF
Il y avait ma grand-mère à la maison. À un moment donné, pendant la guerre, ma mère a arrêté l’école, pas tout de suite mais après, elle a arrêté l’école.

JR
Mais ta grand-mère, elle n’est pas venue en France ?

VF
Non, elle est restée là-bas.

JR
Et elle n’a pas été inquiétée après ?

VF
C’était une femme de l’ancien temps qui ne savait ni lire ni écrire. Elle n’était pas dangereuse, c’était une femme âgée. Je suis retournée une fois voir ma maison à Barcelone, mais elle n’existe plus, il y a un immeuble maintenant. Pablo mon fils a prévenu sa fille Maya qui était plus petite, « si tu vois yaya pleurer, c’est … » mais non, ce n’était plus ma maison. Ce n’était plus ma maison.

JR
Comment as-tu vécu la guerre?

VF
La guerre se passait sur le front plutôt qu’à Barcelone, sauf les premiers jours où ça a éclaté. L’ambiance de la ville avait complètement changé. Il y avait les bombardements aussi. Quand les bombardements ont commencé, l’école de ma mère existait encore. Et il y avait une petite fille qui paniquait comme une folle, qui s’en allait en courant sans demander son reste, qui rentrait chez elle mais en hurlant. Et moi, c’était de l’inconscience mais je n’avais pas peur. J’écoutais le son parce que ça faisait « bom, bom », il y avait comme un écho, une répercussion et j’écoutais ça. Je ne pensais pas que ça pouvait me toucher.

JR
En 37, le gouvernement change, c’est le gouvernement Negrin qui arrive soutenu par les Russes et les communistes.

VF
Je ne m’occupais pas vraiment de ces choses. Ma mère parlait beaucoup avec des gens qui venaient, des amis et je saisissais des bribes. Un proche de Durruti, quelqu’un qui était son second qui était toujours avec lui sur le front, était un ami de la maison, il venait avec sa compagne et sa petite fille. Il y avait des gens de la Colonne de Fer. Il y avait des journaux comme Linea de fuego, mais je me rappelle surtout de Solidaridad obrera. C’était ce qu’on achetait chez moi « Solidarité ouvrière ». J’y jetais un œil quand il arrivait. Ma mère était une femme très dynamique et active. Mais ses réunions ne se passaient pas à la maison. Je me souviens que lors des journées de Mai 37, on écoutait la radio. Il y avait cette histoire de Poum (Nuñez, avec qui je me suis mariée en France était du Poum) que les communistes essayaient de supprimer. On écoutait à la radio la progression des événements et les communistes abattaient leurs opposants, déblayaient le terrain à Barcelone et dans d’autres villes. Les gens du Poum appelaient au secours et à ce moment-là, ils ne méprisaient plus les anarchistes, ils disaient « hombre de ideas avanzadas… ». Alors les anarchistes, c’était des hommes d’idées avancées parce qu’à ce moment-là, ils en avaient besoin. Ca énervait ma mère.

JR
A ce moment-là, en mai 37, il devait y avoir un climat de suspicion terrible en même temps, quand il y a eu les affrontements dans la rue entre les communistes, les jeunesses libertaires et le Poum…

VF
Ca ne se passait pas dans tous les quartiers, je ne l’ai pas vu de mes yeux. Tout le monde parlait de ça, la radio, les autres petites filles, ma mère… Je me souviens qu’un des frères de ma mère est venu un soir, il est passé à la maison et il s’en va directement à une des fenêtres. C’était un rez-de-chaussée et en Espagne les fenêtres donnant sur la rue avaient des barreaux de fer. Et cet oncle est allé à une des fenêtres, il a passé le bras et il a pris son fusil qu’il avait laissé à l’extérieur pour qu’on ne le voie pas entrer à la maison avec un fusil. Et il l’avait pris de l’extérieur, il l’avait posé comme ça… D’habitude il le portait, il ne le cachait pas. Mais là, il y avait une espèce de danger présent. Parce que dans des moments comme ça, si tu vois quelqu’un avec un fusil même à l’épaule, tu tires dessus, tu dis je tire avant que lui me…

JR
Tu vas encore à l’école à ce moment-là ?

VF
Non, là, je vais au lycée. Un lycée mixte qui était avant une école religieuse d’où les bonnes sœurs avaient foutu le camp en 36. On y a trouvé des drôles de trucs, des histoires de sexe entre les curés et les religieuses, des preuves. L’école avait été réquisitionnée quand les possesseurs précédents étaient partis donc le lieu vide. J’y suis passée récemment, c’est redevenu un truc de bonnes sœurs.

JR
Et qu’est-ce que vous appreniez à l’école ?

VF
On apprenait ce qu’on apprend dans un lycée, c’est-à-dire l’orthographe… Il y avait des profs. Il y en avait un justement pour l’orthographe, la grammaire et on disait tous, « c’est un curé qui s’est déguisé ». Parce qu’il était mince, et puis très comme ça. Un jour il me fait dire un verbe. Et le hasard a fait que la veille, je l’avais étudié entièrement, alors j’étais là et je le disais sans me tromper. Il me dit « tu es en train de le lire », ce n’était pas vrai. Et ça, c’était pas très anarchiste comme attitude, c’était vraiment un curé quoi !

JR
Et alors, les distractions que vous aviez : tu allais au cinéma ?

VF
Il y avait un cinéma pas loin de chez nous, dans la même rue et ces gens-là avaient décidé qu’avec un cachet de l’école on payait 25 centimes. Donc, le samedi après-midi, les mômes y allait et à cette époque, il y avait deux longs métrages plus un intermède. Alors, on passait tout l’après-midi à regarder les films de l’époque avec Gary Cooper, Clark Gable …, je les ai vus quand ils sortaient.

JR
Il y avait aussi les films faits par le syndicat du cinéma qui était anarchiste, vous les voyiez ?

VF
Oui, mais occasionnellement, ils n’étaient pas dans les salles, il fallait aller dans une conférence, dans un lieu, on y allait exprès.

JR
La poésie de Lorca, c’est à ce moment-là que tu la découvres ou c’était avant, quand tu étais plus petite ?

VF
Non, je n’étais pas si petite quand je l’ai découverte. Tout d’un coup, il y a « La casada infiel » « la mariée infidèle » qui pour l’époque et pour le pays était osé, osé… Nous, on récitait des poésies révolutionnaires, enfin qui avaient à voir avec le sens moral de la vie. Je me souviens que je disais un poème sur un type qui avait été fusillé en Amérique du sud par un des gros bonshommes possesseurs du pays.

JR
Lucia Sanchez Saornil, tu disais ses poèmes par exemple ?

VF
Ce sont des poèmes que j’ai connus en France. Au début en France, on était entre nous, entre Espagnols, entre réfugiés et là, il y avait des choses qui se disaient, des choses qu’on n’avaient pas forcément connues avant. Surtout nous les gosses. Lorca je l’ai connu parce que tout le monde le connaissait à un moment donné par « la mariée infidèle ». L’Espagne d’avant 36 et d’après Franco, c’était un pays avec des curés partout. Quand un curé passait, les mômes allaient lui baiser la main sans le connaître et le curé se laissait faire. Une mainmise, l’église en Espagne! Encore maintenant. J’achète « El Pais » de temps en temps et l’Eglise est encore exigeante, autoritaire, même si c’est beaucoup plus flou. Ils sont payés par l’Etat, ils ont un tas de …

JR
Ta mère a été très anticléricale ?

VF
Ben oui, forcément parce qu’étant petite, ma grand-mère était hyper catho, c’était tellement abusif. Les femmes n’avaient le droit que de se taire et de laver le sol.

JR
Comment ta grand-mère a vécu 1936. Tu te rappelles ?

VF
Elle avait peur, elle avait peur des bombardements. C’était une femme qui ne savait ni lire ni écrire, une femme d’avant.

JR
Mais elle, par exemple, elle n’était pas pour les franquistes ?

VF
Politiquement, elle n’était rien, parce qu’elle ne savait pas. Les conflits avec ma mère étaient de simples conflits de famille.

JR
Donc, quand ta mère vous emmène en France, en 38 ?

VF
On est arrivé en France en 38, 7 ou 8 mois avant la fin de la guerre.

JR
C’est parce que ça sentait le roussi ?

VF
Nous on ne le croyait pas parce que ma mère a tout laissé en Espagne.

JR
Elle pensait revenir vraiment ?

VF
Elle a laissé même son carnet de caisse d’épargne. Quand Franco a gagné, toutes nos affaires et celle d’autres gens comme nous anti franquistes, des gens du peuple – il y a toujours aussi toute une partie du peuple qui va du côté de celui qui a gagné – toutes nos affaires de la maison étaient dans la rue, jetées… Le mec qui tenait une mercerie à côté de chez nous était carrément facho, on le savait, d’ailleurs il nous regardait comme ça, quand tu allais acheter quelque chose, c’était tout juste s’il te mettait pas à la porte. L’Espagne était très très très catholique alors ces gens, rien que pour ça ont applaudi Franco…

JR
C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la bourgeoisie française ne voulait pas aider l’Espagne républicaine.

VF
En France, des gens se sont découverts anti-hitlériens à la fin de la guerre suivante, alors qu’au moment où ça se passait, ils étaient plutôt pour. Les gens cherchent à ne pas avoir de problèmes, la plupart, un grand nombre. Et alors là, donc, toutes nos affaires ont été jetées dans la rue. Et ma tante est passée dans la rue comme si de rien n’était et tout était dehors. Et elle a vu le livret de caisse d’épargne, elle l’a ramassé, et plus tard elle l’a ramené en France.

JR
Ta tante vous a rejoints après ?

VF
Oui, plus tard et mon oncle aussi. Mais ma mère avait pris dans la colonie leur fille.

JR
Quand tu dis plus tard, c’est beaucoup plus tard ?

VF
Non, c’est pas beaucoup plus tard. Les gens qui partaient, ma tante et son mari – parce que nous on avait sa fille – sont passés à pied par la montagne avec un passeur, la frontière était fermée. Ils ont traversé les Pyrénées à pied.

JR
Ils sont venus pour vous rejoindre. Eux, ils étaient anarchistes aussi ?

VF
Oui, mais mais moins impliqués que ma mère. Ils étaient très anti-franquistes.

JR
C’est une situation historique assez exceptionnelle parce que l’anarchisme a pris en Espagne comme dans aucun autre pays européen.

VF
Il y a même des choses d’Espagne que j’ai apprises ici plus tard, par exemple, en Andalousie, très tôt, au début du siècle passé déjà, l’anarchie a pris, il y a eu des fusillés au parc de Maria Luisa au début du siècle. Il y a eu un truc qui s’appelle Casas Viejas dans un village qui s’appelait les vieilles maisons. Là-bas, on a trucidé des gens. Nous, on a eu à la maison à un moment donné des enfants dont les parents faisaient la grève de la faim. Les gens qui pouvaient prenaient un enfant pour qu’il n’ait pas à subir tout ça, le temps qu’il fallait. C’était une dictature horrible. C’est curieux parce que l’Espagne était riche de l’or volé aux Indiens de l’Amérique du Sud. Les banques espagnoles avaient de l’argent en veux-tu en voilà, je crois que c’était le deuxième ou le troisième pays riche et on n’en foutait rien du tout. C’était planqué, l’or était là et les travailleurs, les paysans l’ouvrier étaient exploités au maximum à ne pas avoir de quoi bouffer, en travaillant. En Andalousie par exemple, il y a des élevages de taureaux. Les élevages de taureaux demandent beaucoup de terre, d’espace pour que le taureau ne voie pas l’homme ou le moins possible sinon il l’attaque directement après. Donc, seuls les gens très riches avaient la possibilité de faire ça et les pauvres, les gens pauvres – on ne peut pas dire autrement – c’était des travailleurs qui allaient, qui se proposaient pour travailler la terre et tous les matins, il y avait la queue. Celui qui dirigeait ce type de travaux « toi, toi, toi, toi et les autres à la maison » et les autres s’en allaient sans boulot. Tous les jours ça se passait comme ça. C’est-à-dire qu’il y avait une organisation de la misère effrayante alors que dans les banques espagnoles, il y avait du fric, l’or des Incas et des Aztèques, ramené d’Amérique du Sud.

JR
Et pour revenir à Lorca, tu te rappelles la première fois que tu as dit ses poèmes en public ?

VF
Exactement non, je pense que c’est en France. Mais à l’école en Espagne, j’avais un cahier. C’est tout un entourage, des conditions du contexte où j’ai commencé à écrire dans ce cahier, au lycée d’un côté et de l’autre. En France, j’ai tourné mon cahier dans l’autre sens. J’ai commencé à copier des poèmes en espagnol.

JR
C’est un cahier de tes années lycée et c’est là que tu trouves les premiers trucs de Lorca.

VF
Non ! J’ai emmené ce cahier en France. En Espagne, on disait beaucoup de poèmes, ça se faisait beaucoup mais c’était des poèmes révolutionnaires, ce n’était pas forcément des choses bonnes littérairement parlant. Et en France, j’ai commencé – je ne sais ni comment ni pourquoi – à copier des beaux poèmes espagnols. Par exemple, j’ai découvert un auteur que je ne connaissais pas, qui est andalou, qui fait, qui avait fait des très beaux poèmes, je connaissais un poème que j’avais pêché je ne sais pas où, qui est dans ce cahier, et après j’ai acheté le livre de cet auteur-là. C’est une manière… les choses se suivent comme une conséquence naturelle des choses.

JR
Donc Lorca, il arrive au milieu de tout ça.

VF
Il arrive là-dedans. J’ai commencé à copier ses poèmes comme ça, toutes sortes de poèmes. J’avais cette envie de puiser dans des choses belles, bien écrites.

JR
Tu te rappelles de la première fois que tu as dit des poèmes en public ?

VF
Oh mais j’étais petite. La première fois que j’ai dit des poèmes sur une scène, j’étais petite ! C’était en Espagne. Quand je dis que j’étais petite, j’étais une gamine et j’ai toujours eu, c’est un peu prétentieux de dire ça, mais j’ai toujours eu une articulation très nette, très marquée, je parlais très bien même toute petite. Les premières fois où j’ai dit des poèmes, j’avais sept ou huit ans. Je me souviens qu’un monsieur m’a mise comme ça sur la scène et je suis partie à dire des poèmes. Oui. Le premier poème que j’ai dit en public, c’était une fable traduite du français « Le chien et le loup ». Parce que par instinct, j’allais…. Les écrits de la révolution, étaient stimulants, enthousiasmants avec une force colossale mais pas toujours bien écrits. Il y avait beaucoup d’analphabétisme en Espagne et les anarchistes développaient le savoir aurprès des plus pauvres.

JR
Quand tu es arrivée en France, tu as fait ça dans le camp où vous étiez, tu as dit des poèmes pour les gens…

VF
Oui et puis après. Je dois avoir une photo par-là, où je suis en train de déclamer. Lors d’une journée passée à la campagne entre anars, à un moment donné, on m’a demandé de dire des textes, donc, je suis là en train de parler et il y a autour de moi les gens qui écoutent. Je ne sais pas comment c’est venu mais je l’ai toujours fait. Après, j’ai suivi les cours d’art dramatique chez Charles Dullin. C’était très espagnol le fait de dire des poèmes.


Fête anarchiste, France 1945-46


JR
Tu te rappelles quand vous avez traversé la frontière.

VF
Oui, vaguement, c’était avant l’exil. J’étais avec ma sœur. On envoyait les enfants d’abord. Donc on avait nos papiers. Après on est allé dans un camp à Clermont l’Herault. On est venu normalement par le train et tout ça. Ca nous a été évité l’atroce exil qui a suivi. Lorsque tous les autres réfugiés sont venus, on nous a pris nos papiers officiels et on nous a assimilées à eux. Même sur mes papiers actuellement, ma date d’entrée en France, elle est celle de l’exil alors que je suis venue 7 ou 8 mois avant.

JR
Tu te rappelles de l’annonce de la fin de la guerre, ?

VF
Le désespoir !

JR
Quand la guerre a été finie, vous avez compris qu’il n’y avait pas de retour possible ?

VF
Oui. Certains enfants sont retournés en Espagne parce que les parents étaient restés là-bas. Franco avait promis et dit « si vous revenez, il ne vous sera fait aucun mal » et en fait il a liquidé des milliers de gens. Aujourd’hui, je suis toujours une réfugiée. Lorsque je vais en Espagne, je ne suis pas chez moi et ici non plus. Il n'y a jamais de retour possible.

Propos recueillis par Jean Rochard et transcrits par Crystal Raffaëlli en mars 2008

À consulter : Biographie Violeta Ferrer sur le site nato
À écouter : Violeta Ferrer Poemas de Federico Garcia Lorca
Buenaventura Durruti
À voir : Diego de Frédéric Goldbronn



Photos : Archives Violeta Ferrer - Images animées : B. Zon

30.4.07

OU SOMMES-NOUS ?





















Lors de son meeting au Palais omnisports de Paris-Bercy, dimanche 29 avril (en présence de nombreuses personnalités de la vie culturelle francaise : Johnny Hallyday, Jean-Marie Bigard, Basile Boli, Christian Clavier, Jean Reno, Enrico Macias, Gilbert Montagné, Faudel, David Douillet, Paul Lou Sulitzer, Alain Prost, Dominique Farrugia, Henri Leconte, Henri Salvador, André Glücksmann, Carlos, Véronique Genest, Christophe Dominici, Didier Barbelivien, Macha Beranger, Rika Zarai, Arthur, Stephane Collaro, Roger Hanin, Roland Magdane, Simone Veil ), le (candidat à l'élection) président(ielle) Nicolas Sarkozy a prononcé ces mots qui sont sans doute les plus clairs et les plus représentatifs de ce qu'il entend faire (ceux à partir desquels nous devrons vraiment nous positionner) : "Dans cette élection, il s'agit de savoir si l'héritage de Mai 68 doit être perpétué, ou s'il doit être liquidé une bonne fois pour toutes".

Dans un autre temps, le Général Franco, spécialiste en liquidation, avait dit en 1936 : "Pour sauver l'Espagne, je ferais fusiller la moitié de la population s'il le fallait. " Ces mots furent prononcés juste après l'exécution du poète Federico Garcia Lorca par les franquistes.

Dans le film Diego, de Frédéric Goldbronn (DVD Doc net films), Abel Paz (Diego Camacho) évoque les barricades de Barcelone de 1936 contre le soulèvement fasciste qui commence ce qu'il est convenu d'appeler la Guerre d'Espagne (en présence active de nombreuses personnalités de la vie culturelle internationale : Simone Weil, George Orwell, Carl Einstein, Ernest Hemingway, Jorge Semprun, Arthur Koestler, Wystan H. Auden, Lucia Sanchez Saornil). Il se remémore par association d'idées Mai 68 : "Je me souviens qu'en Mai 68, alors que j'étais à Paris, il y avait 119 barricades au Quartier Latin. Elles n'étaient pas toutes des barricades stratégiques, mais il y a des moments dans la révolution où ériger une barricade est un acte collectif. "

Jean

Légende photo : Paris, août 1944